‹ Hygiène de l'espritChapitre 45 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Variété dans la capacité de travail; — Stimulants physiques; —

Stimulants moraux; — Les sédatifs.

Variété dans la capacité de travail. — Entendonsnous bien quand nous parlons d'excitants qui disposent l'intelligence au travail de production. Il ne s'agit pas ici précisément, du plus puissant de tous, le désir de s'illustrer, de se survivre dans la mémoire des hommes. Renfermé dans le cercle de l'objet de ce livre, nous ne parlerons que des excitants capables d'augmenter l'action cérébrale dans la composition, et de leur influence sur la santé.

L'expérience prouve qu'il y a, parmi les hommes «le hante capacité, nne grande variété sous le rapport de la facilité du travail. Chez les uns, à peine le cerveau est-il stimulé que les idées abondent claires,

vives, fécondes, tandis que chez d'autres, ces idées sont cherchées avec tourment, enfantées avec peine, arrachées, pour ainsi dire, une à une. Quelquefois mobiles, brillantes, légères, il faut que l'artiste ou L'écrivain se hâte de les saisir; d'autres fois, elles ont un caractère de lixité que rien ne peut détruire; elles reparaissent sans cesse sous le même type. Montesquieu refusa de faire pour V Encyclopédie, les articles Despotisme et Démocratie, par le motif suivant : « L'esprit que j'ai est un moule, on n'en tire jamais que les mêmes portraits. » 11 est des hommes dont la plume ou le pinceau suit à grand'peine les rapides mouvemens de l'esprit ; il en est d'autres dont le génie, lent d'abord, s'élève ensuite peu à peu à des hauteurs immenses, ce qu'on a comparé au vol de l'aigle, toujours pesant et lourd dans le commencement.

Rousseau méditait longtemps, et retouchait sans cesse ce qu'il avait écrit; ses manuscrits raturés, barbouillés de toutes manières, en font foi.

Malherbe gâta, dit-on, toute une demi-rame de papier, à faire et à refaire une seule stance.

Lopez de Yega , au contraire, faisait aisément mille vers par jour. Il y a des peintres qui conçoivent et exécutent rapidement un tableau. Léonard de Vinci, nous l'avons remarqué, peignait avec une extrême lenteur. On sait que Gérard Dow se vantait de mettre cinq jours à peindre une main, et trois à

représenter un manche à balai : notez qu'il estimait vingt sous du pays chaque heure de son travail.

Il est des cas où la tête ne donne pas ce qu'on lui demande. Le cerveau, fatigué par les efforts antérieurs, ou nullement disposé à l'action, reste stérile ; la fibre poétique est engourdie, on n'est pas en verve. Cependant ce travail est quelquefois forcé, comme on dit, on veut absolument le continuer. D'autres fois, il s'agit de tirer l'esprit de sa torpeur, car, dit Sénèque, cogenda mens, ut incipiat : on a recours alors à des stimulants plus ou moins directs sur le cerveau.

Stimulants physiques. — Ces stimulants de L'érection mentale, se partagent en deux classes bien distinctes, les stimulant* physiques et les stimulants moraux. Leur but est le même, aviver la pensée; mais leurs résultats sur l'économie sont souvent bien différents.

Le café, le vin, les liqueurs alcooliques, le tabac, l'opium même, voilà les excitants physiques les plus employés. Turgot ne travaillait bien que quand il avait largement dîné. Pitt ne mangeait jamais que chez lui; sa table était frugale, seulement, lorsqu'il avait une affaire importante à discuter, il prenait, dit-on, un peu de vin de Porto avec une cuillerée de quinquina. Addison parle d'un avocat qui ne plaidait jamais sans avoir dans sa main un bout de ficelle, dont il serrait fortement un de ses pouces,

pendant tout le temps que durait son plaidoyer» Les

plaisants disaient que c'était là, en effet, le fil de son discours. Le docteur Chapman rapporte qu'un avocat célèbre de Londres, se faisait appliquer un vésicatoire au bras, chaque fois qu'il avait une affaire importante à plaider.

Il a déjà été question du café précédemment, de ses attraits et de ses dangers pour quiconque pense et médite.

On connaît aussi l'anathème lancé par les poètes sur les pâles buveurs d'eau, ces maudits d'Apollon. « Si la pensée, dit Sheridan, est lente à venir, un verre de bon vin la stimule; et quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. » Fort bien; mais à force de stimuler et de récompenser, il est à craindre qu'on ne contracte de funestes habitudes. Sheridan lui-même en était un assez triste exemple.

L'ivresse est considérée, par Hoffmann le conteur, sous un autre rapport. « Ce n'est pas, dit-il, que l'on conçoive alors des pensées plus sublimes; mais je suis tenté de comparer cet état à une roue de moulin qu'une rivière gonflée fait tourner plus vite : ainsi les flots de vin poussent avec plus de violence les rouages intérieurs. » Sans contredit; mais ces rouages poussés avec violence sont bientôt usés ou rompus. Penseurs, amis du travail, n'en croyez pas les poètes, écoutez les médecins.

Parmi les excitants physiques, nous rangerons aussi certains mouvements convulsifs du corps. In auteur identifié avec son sujet, plongé dans l'abstraction intellectuelle, s'agite d'une manière instinctive qui semble l'aider à faire jaillir l'idée des profondeurs du cerveau.

Perse, voulant donner l'idée d'un discours froid et languissant, dit que l'auteur n'a point frappé le pupitre, ni mordu ses ongles :

Nec platœum cœdit, nec demorsos sa/ni ungues..

Santeuil, Grébillon, taisaient d'horribles contorsions en composant. Naudé nous apprend que l>ubartas, avant de faire sa fameuse description du cheval, s'enfermait dans une chambre; et là, se mettant à quatre pattes, il soufflait, hennissait, gambadait, allait l'amble, le trot, le galop, tâchant d'imiter le mieux possible les mouvements du cheval.

Gluck, tout entier à sa musique, s'agitait prodigieusement quand il la composait ou qu'on l'exécutait.

Beethoven était tout aussi transporté. « Lorsque venait un passage vigoureux, dit un de ses biographes, il frappait son pupitre à coups redoublés. Au minuendo, il se faisait petit; au pianissimo, il disparaissait; mais quand tout l'orchestre éclatait in tutti, le nain devenait géant; selon que grandissait la tempête, il grandissait aussi. »

EXCITANTS ET SÉDATIFS PHYSIQUES ET MORAUX, -i&o

On dit que Montesquieu a fait avec son pied, en ('(•rivant, une empreinte profonde à la pierre sur laquelle il l'appuyait. La même remarque avait été faite pour Sébastien Lenain, savant du xvie siècle.

Au reste, le geste le plus commun pendant la méditation, est de se frapper le front pour exciter le cerveau, geste parfaitement inutile toutefois, si l'organe est improductif de sa nature, car, selon le mot de Swift : « Fiappe à la porte tant que lu voudras, il n'y a personne à la maison. »

Quelquefois, l'excitant physique, tient à un mode particulier à celui qui l'emploie. Le célèbre Haydn, disait qu'il eût été incapable de composer un de ses chœurs, s'il n'avait eu à son doigt, la riche bague de diamants que lui avait donnée Frédéric II.

Stimulants moraux. — Les excitants moraux du cerveau, sont beaucoup moins dangereux pour l'économie que les stimulants physiques, à l'exception d'une passion impétueuse, irrésistible. Peinture, statues, musique, conversations, lectures, théâtre, aspect de l'Océan, sites pittoresques, tout contribue, selon le genre de travail, à entretenir, à ranimer cette flamme ardente, incertaine, cette exaltation variable, ces élans vifs et pressés qui constituent le génie*

Quand le Tasse contemplait la nature, il s'écriait avec ravissemeut : Je compose mon poème !

Mais de tous les stimulants moraux, le plus éner-

gique est assurément la louange; c'est là ce qui excite au plus liant degré, ce qui presse, ce qui fait haleter, ce qui force, malgré les »! /'goûts, les ennuis, à reprendre la plume, le pinceau, le ciseau. Au surplus, quel que soit le stimulant de l'imagination, il faut toujours se rappeler que l'organe dépense toujours dans ce cas, la somme de force tenue en réserve d'après les lois physiologiques. Cet excès d'action n'est jamais provoqué sans un épuisement vital plus ou moins prononcé. Or, quand cet état se pro duit, qu'espérer de l'esprit? Revenez donc à la loi d'intermittence cérébrale; suspendez le travail ou renoncez à la santé et même au succès, car le champ étant moissonné, on doit craindre de montrer sa détresse sous ce luxe imposteur, sous cette parure artificielle, si chère à la médiocrité, si prodiguée par le mauvais goût.

Les sédatifs. — 11 arrive pourtant quelquefois que l'organe étant trop violemment excité, le penseur sent lui-même le besoin impérieux du repos; mais l'impression organique est si active qu'il n'est pas toujours maître de l'arrêter, surtout s'il est doué d'une imagination éminemment inflammable. C'est alors qu'il faut recourir aux sédatifs. Malheureusement la médecine est peu riche sous ce rapport, au moins pour l'efficacité de ces moyens. Ainsi que les stimulants, on peut diviser les sédatifs du cerveau en physiques et en moraux.

Parmi les premiers, nous plaçons le bain frais plus ou moins répété, des compresses réfrigérantes appliquées sur le front brûlant, selon la méthode de Fox. Un littérateur que nous avons connu se soulageait par des frictions d'éther sur les tempes et le front. Il est certain que la prompte évaporation de cette substance, détermine sur la peau une sensation de froid très rapide. Le bain de pied plus ou moins stimulant, la liberté du ventre, des frictions sèches sur la peau, l'équitation, contribuent aussi à la sédation cérébrale, en diminuant le raptus sanguin de la tête. La promenade à l'air libre et frais ne doit pas non plus être négligée.

Quant aux sédatifs moraux, il n'y en a guère qu'un seul, après le repos, sur l'efficacité duquel on puisse compter, c'est de changer le genre d'occupation. Toutefois remarquons que ce second travail mental, doit exiger le moins possible d'application. C'est ici que le goût du jardinage a une supériorité décidée sur toutes les autres occupations de distraction. Pour apaiser le tourment de son imagination, plutôt que pour gagner sa vie, J.-J. Rousseau prit le parti de copier la musique avec un soin tout particulier. 11 avait aussi, dans la même intention, commencé à copier V Histoire de France de Mézeray.

Si l'on préfère quelque jeu, il faut, à l'imitation de Malebranche, que ce jeu n'exige point une attention marquée.

L'abbé Casti, auteur du poëme des Animaux partants, avait même dans sa vieillesse, un tel feu d'imagination, qu'il était obligé d'avoir recours à des moyens mécaniques pour le calmer. Dans cette intention, il plaçait sur son lit, où il travaillait toujours, un jeu de cartes; et quand il sentait sa tète trop exaltée et trop tendue, il jouait tout seul et tout haut une partie, riait comme un enfant des bons coups qu'il se faisait à lui-même, et se remettait au travail.

Au reste, il faut aussi, comme en tout ce qui concerne l'hygiène, se diriger d'après la connaissance qu'on a de soi-même, de son organisation et de ses habitudes.

Nous ferons remarquer toutefois qu'un des plus dangereux stimulants de l'économie est un caractère ardent et inquiet; l'envie, un penchant secret et actif vers le mal, voilà la source inconnue de bien des maladies. Aussi le docteur Molleson, cité par Sinclair et Odier, disait-il : <? J'ai cherché à ajouter à ma liste d'octogénaires quelques personnes d'un caractère vicieux, mais je n'en ai trouvé aucune. Un de mes confrères qui s'est donné beaucoup de peine dans le même but, n'en a trouvé qu'un seul exemple. » Il n'y a point ici de paradoxe; dans le groupe d'octogénaires vicieux ou méchants, les exemples sont rares, ils ne se montrent que comme des exceptions, tant il est vrai que rien n'entretient

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