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CHAPITRE XI

LA SOLITUDE ET L'iN DÉPENDANCE, ET LEUR INFLUENCE Sl'Ii LA SANTÉ.

1. 1 iolitude favorable aux caractères paisibles et aux esprits actifs — La solitude défavorable aux hommes d'imagination.

La solitude favorable au& caractères paisibles et aux esprits actifs. — Que n'a-t-on pas dit et écrit sur la solitude? Cependant il est un point de vue qui ne doit pas être négligé, ce sont les effets de la solitude sur la santé. Oh ! sans doute celui qui chérit sa cellule, sa chaumière, le coin de terre où Dieu Ta fait naître, sera heureux, autant du moins qu'il nous est donné de l'être : mais la solitude est-elle donc salutaire à tous ? Par quels moyens est-il possible d'empêcher ses funestes effets sur certains esprits? Voilà deux questions qui changent entièrement la face de ce sujet. Si l'on jette un coup d'œil rapide sur les divers caractères et tempéraments des hommes, sur les maladies qui en sont les résultats et en gardent l'empreinte, si on examine ensuite la position sociale des individus, on comprendra aussitôt que la solitude ne peut convenir à tous les penseurs. Plu-

sieurs choses sont indispensables pour y trouver le repos, la santé, et par conséquent le bonheur; d'abord se soucier peu de la célébrité, posséder une imagination calme, jouir enfin d'une certaine aisance.

Heureux le penseur philosophe qui content à rester dans l'obscurité, qui ne désire et ne veut dans le culte des muses, d'autres charmes que ceux de l'étude et d'un loisir consacré aux jouissances intellectuelles. Sans illusions, sans regrets, sans mécomptes, il compense les plaisirs douteux de la gloire par tous ceux de la vie intime. Certes, celui-là peut demander au dieu de la solitude un droit d'asile, un lieu secret. où l'on demeure, où l'on vit, où l'on oublie, où l'on meurt. Dans cette libre et douce possession de soimême, non seulement les plaisirs de l'esprit sont toujours sans mélange d'amertume, mais la sanlé obtient toutes les garanties possibles de stabilité. C'est qu'un homme dans cette disposition ne tente jamais que le possible, laisse aller sa vie, s'abandonne à sa destinée. Dès lors son imagination nullement exaspérée, pressée par l'aiguillon de la célébrité ne trouble point l'économie. Le lobe du cerveau où loge le germe de l'orgueil, ne réagit pas d'une manière violente et fâcheuse sur le reste du système nerveux; on ne quitte pointa chaque instant la plume ou le pinceau pour prêter l'oreille aux bruits du dehors. Qu'en résulte-t-il? Un doux repos d'esprit et

de corps éminemment favorable à l'harmonie des fonctions, au bien-être, physique et moral. Walter Scott n'avait pas lu, dit-on, un article sur lui-même pendant treize ans. Dans quels troubles n'eùt-il pas été jeté, s'il se fût mêlé au monde au lieu de rester dans sa paisible solitude.

Qu'on ne croie pas pourtant que dans ces asiles pré férés au monde par certains hommes, l'existence y soit stérile et pesante. Loin de là, une solitude de choix, nullement attristante, jointe à la permanence du repos et du bien-être, donne à l'intelligence une singulière énergie. Moins exposé aux chances aléatoires de la vie, on pense plus, on pense mieux, on laisse errer à loisir ses idées dans l'espace etle temps, ou bien on les concentre sur un objet particulier. N'est-ce pas dans le silence et la retraite que se fait la véritable apparition des muses ? Les esprits élevés, hardis, les hautes intelligences, se plaisent dans la solitude, précisément parce qu'ils y développent, sans double et sans anxiété, la pensée qui les obsède, et dont les résultats seront peut-être fructueux. Le système du monde a été trouvé de cette manière. Descendre au fond de son âme, s'y perdre dans la contemplation du beau, dans la recherche ardente de la vérité, plonger ses pensées dans la perspective illimitée des possibles, dans la vue de l'infini, s'abandonner au charme de produire, en s'inquiélant beaucoup de son sujet et très peu de ses lecteurs, c'est une sorte

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de volupté intellectuelle réservée aux hommes privilégiés par la nature. Il est certain que l'habitude de se réfugier en soi, développe une sensibilité dont la délicatesse révèle les moindres nuances de nos affections. Aussi en s'isolant du monde, les sentiments semblent s'épurer, les affections bienveillantes acquérir plus d'expansion et de vivacité ; la paix avec soimême est souvent la paix avec le monde entier.

Toute cause d'agitation étant éloignée, les forces du corps conservent leur équilibre, les forces de l'âme leur harmonie, et cette âme tend d'elle-même à s'élever dans les régions de la pure intelligence. Si quelquefois on rentre dans le tourbillon du monde, c'est pour y consacrer quelque temps à l'observation des choses humaines, pour voir les acteurs de plus près, puis on se hâte de rentrer dans sa chère solitude, afin d'y élaborer en paix le miel de la science et de la sagesse. D'ailleurs, on se tromperait, en cfoyanl qu'on ne peut s'occuper alors que d'objets d'une haute importance. Un esprit sagace et pénétrant tire souvent les plus belles inductions de ce qui parait peu digne d'intérêt. J.-J. Rousseau disait : Qu'on me mette à la Bastille quand on voudra, pourvu qu'on m'y laisse avec des mousses. Il avait raison, car il y a de l'infini dans une mousse, dans un insecte, dans une goutte de rosée, dans un rayon de soleil(l). Cent

(1) Relier a passé sa vie à étudier la mouche des appartements; tyonnet consacra une partie de la sienne à compter et à décrire

fois heureux celui qui peut contribuer à étendre et à varier ses connaissances, il n'envie ni au génie ses découvertes, ni aux rois icur couronne. Quiconque ne sent pas la force de la vérité dt> paroles de Rousseau n'a pas le sens moral pour comprendre ce que peut un esprit élevé dans la solitude.

Mais pour arriver à cette hauteur de vue, dont parle le citoyen de Genève, il Faut avoir une certaine fierté qui vous place au-dessus de l'opinion du vulgaire. Tout homme qui aura la force de chercher le bonheur dans lui-même, au fond de lui-même et par lui-même, aimera la solitude, et y passera ses plus beaux jours.

Byron, malgré sa fougue et sa bizarrerie, n'apaisait son ressentiment contre les hommes que quand il avait joui le plus profondément de la solitude. 11 devenait alors doux et bienveillant. Aussi, disait-il en

les quatre mille quarante et un muscles de la chenille du saule. Selon Guvier, M. Straus Durckheim, dans ses études sur le hanneton, n'a pas moins fait pour confondre l'imagination. « Dans ce petit corps, à peine, d'un pouce de longueur, on peut, dit-il, compter trois cent six pièees dures, servant d'enveloppe, quatre cent quatre-vingtquatorze muscles propres à les mouvoir, vingt-quatre paires de nerfs pour les animer, toutes divisées en lilets innombrables; quarante-huit paires de trachées non moins divisées, pour porter l'air et la vie dans cet inextricable tissu. C'est un spectacle ravissant par sa finesse, sa régularité. Jusqu'au bel assortiment de ileurs, tout y semble calculé pour plaire à l'oeil de l'homme, qui, pour la première fois depuis que le monde existe, y a peutêtre regardé. » (Rapport sur l'état de l'histoire naturelle, 1824.)

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parlant d'un homme célèbre qui était venu le visiter: « ,1e soupçonne que je ne lui ai pas fait une désagréable impression, vu qu'il s'attendait à rencontrer, au lieu d'un homme du monde, un misanthropique sire, en culottes de peau de loup, répondant par féroces monosyllabes (1). »

Ainsi, la première condition pour maintenir la santé dans la solitude, est d'avoir tout à la fois un caractère calme et un esprit actif. Aimer l'étude, la méditation par elle-même, en les dégageant, s'il est possible, de tout calcul de vanité.

Cependant, il n'en est pas toujours ainsi. Il est des penseurs pour qui la solitude a d'irrésistibles attraits, sans y trouver et le repos et la santé qu'ils en espéraient. Veut-on savoir la cause de ce fatal désappointement? C'est qu'ils ne sont isolés de la société des hommes qu'en apparence. Saint Jérôme entendait du fond de sa solitude, les rumeurs de la ville de Rome; de même aussi certains penseurs, loin de la ville, ne sont nullement hors de la tourmente des craintes, des espérances, des illusions, des passions qui agitent le monde. Les cris de l'envie, le bruit des applaudissements obtenus ou attendus retentissent sans cesse à leurs oreilles, font bondir leur cœur de joie ou d'indignation. Où est alors ce doux noncltaloir, ce calme occupé de l'esprit, que permet la solitude ?

(1) Lord Byron, Mémoires, t. V.

Sans doute, le silence, l'éloignement des hommes sont indispensables pour l'enfantement d'une belle œuvre, c'est dans les lieux retirés que l'on découvre les sources sacrées de la poésie ou de la vérité. Mais prenez garde, vous renoncez alors au véritable bienfait de la solitude, qui est de savourer lentement la vie.

Il est certain que quand un travail est fait dans un isolement plus ou moins complet, la pensée s'exalte, s'élève, sans se féconder des sympathies qu'elle excite. Ajoutons à cela que, dans le monde, on se défie de ses forces, les rivaux y sont toujours prêts aies mesurer, tandis que le solitaire exagère souvent la grandeur de ses moyens intellectuels. Il fait ordinairement une estimation démesurée de sa gloire future ; un peut-être flatteur est toujours là pour le rassurer. Il en résulte que si la critique, l'indifférence du public ou sa froide injustice, n'acquittent pas la dette, l'imagination se trouble, Famour-propre étant blessé, l'irritabilité naturelle augmente et acquiert une extrême prépondérance, signe caractéristique du tempérament des penseurs, qui se retrouve sans cesse. Voilà pourquoi la santé se flétrit et décline rapidement.

A entendre beaucoup de penseurs, la solitude est de leur choix, ils y sont heureux ; mais demandez à leurs proches, à leurs médecins, et vous saurez la vérité. Ces solitaires comptent trop souvent avec

douleur charnu des grains qui remplissent le sablier de la vie humaine; bientôt la langueur el la monotonie d'une existence calme leur semhlentinsoutenables. Le chez soi, ce lieu de bonheur et de repos, ne leur paraît plus que le séjour de l'ennui. C'est alors que la solitude devient amère, cruelle et malfaisante. Le moindre de leurs maux suscite une tristesse, une humeur chagrine, que Franklin met au rang des vices, et qu'il appelle la malpropreté de Vâme.

On connaît l'épître de Pope au docteur Axbuthnot: «Jean, ferme la porte, ferme-la, mon ami; attache le marteau, dis que je suis malade, dis que je suis mort, etc. » On dirait en la lisant que le poète jouissait du calme le plus parfait dans sa retraite de Twickenham, qu'il veut fuir à jamais la foule des rimailleurs, notamment ce poète modeste à l'excès, qui ne lui demande que trois choses : « Son amitié, un prologue et dix livres sterling. » Eh bien ! en lisant la vie de Pope, en pénétrant dans l'intimité de son caractère, on voit que la solitude n'a jamais pu le rendre heureux. Il y portait cet insatiable désir de la célébrité qui ne donne jamais de relâche, et sa faible constitution ne fit que s'altérer de plus en plus dans la retraite où il était, enfermé.

Nous signalerons encore deux dangers que la solitude présente pour la santé, l'inaction de l'esprit et du corps, ou bien un travail excessif du cerveau.

Nous avons vu des penseurs solitaires s'endormir

si bien sur le souple et mol édredon de la paresse, qu'abandonnant le culte des muses, ils restaient acoquinés à la vie, dans leur impassible quiétisme. Tout effort mental leur devenant ensuite impossible, odieux, ils succombaient à cette sorte de torpeur rêveuse qui n'est pas sans charmes. Plus d'un aurai l pu dire comme David Hume : « Je n'écris plus par quatre raisons, je suis trop vieux, trop gras, trop paresseuœ, trop riche. » La santé gagne d'abord à ce changement, on ne saurait en disconvenir ; mais comme l'activité cérébrale est indispensable aux individus de cette sorte, il en résulte que l'économie, étant privée d'un pareil excitant, cette santé finit par s'altérer. Ne voit-on pas tous les jours des commerçants, des marins, des militaires, qui, lassés de leur vie laborieuse, soupirent après le repos. A peine l'ont-ils obtenu, que l'ennui et la maladie les atteignent.

Mais le plus ordinairement, l'esprit devient très actif dans la solitude; toujours tendu vers le même objet, lancé dans une même direction, pénétré, saturé d'une même pensée, il la retourne, il la creuse, il en suit le filon avec ardeur et opiniâtreté. Or, dans cette fougue d'une âme qui aspire trop à étreindre, il est bien rare que la mesure des forces pour le travail ne soit pas dépassée. Quelque bien partagé qu'on soit de ce côté par la nature, on penche vers l'excès, on use son activité, et l'on adopte à son insu ce principe

dangereux, que là où il y a tant, il doit encore y tiroir davantage. Dans le monde, on est distrait malgré soi; il y a des devoirs à remplir, on en murmure, mais on s'y prête, et l'imagination se détend. Au contraire, dans la solitude, la fatigante tension des spéculations métaphysiques est portée au plus haut degré, la sensation y a toujours plus do profondeur; ce qu'on nomme le vis generans des idées, d'où découle la série des phénomènes intellectuels et affectifs, acquiert alors une incroyable activité; mais le cerveau, instrument de pareilles opérations, n'y résiste que bien rarement. Deux causes d'altération de cet important organe, un afflux de sang, une surcharge vasculaire réitérée, joints à une excitation continuelle, déterminent tantôt des troubles légers qui, répétés, amènent de graves accidents, tantôt des maladies violentes et subites. On tombe dans ce que les anciens nommaient intempérie chaude du cerveau, état toujours pénible, toujours dangereux. Beaucoup d'hommes d'Etat, beaucoup de philosophes, de savants, d'artistes, fourniraient des preuves cliniques de ces assertions.

La solitude défavorable aux hommes d'imagination. — Mais de toutes les intelligences, les moins propres à la solitude, ce sont les imaginations fortes, vivement préoccupées, qui s'exaltent avec facilité, se créent un monde de chimères, tantôt brillantes, tantôt horribles ; et chose remarquable , ce sont de pareils penseurs qui la désirent avec le plus d'ar-

deur : espèce d'ascètes qui se plongent dans l'isolement pour méditer, pour rêver, pour approfondir; rien ne peut les en arracher. C'est une vie de somnambulisme intellectuel qui absorbe bientôt la vie d'action. On a cité l'exemple d'un écrivain célèbre de notre époque qui chérissait la rêverie et la fuite du monde, au point de sauter par dessus un mur, à la campagne, pour ne pas rencontrer un domestique de la maison qui venait par le même sentier. Rien de plus évident qu'il s'agit ici de cette espèce d'enthousiasme sombre et secret, qui se replie et se concentre dans les abîmes de l'âme, qui gagne en force ce qu'il perd en vivacité, en éclat extérieur.

Cependant, qu'arrive-t-il alors? presque toujours l'imagination prend un empire absolu sur la raison. La sensibilité s'exaspère; bientôt elle acquiert une sorte d'apreté douloureuse, ravivant sans cesse la puissance de sentir et de souffrir. Telle est la cause de l'inquiète et soupçonneuse irritabilité des penseurs solitaires d'un caractère opiniâtre sans être ferme. Leur orgueil sauvage et triste ne comprend plus la société telle qu'elle est; leur vie est une vie d'exception; c'est un mystère inexplicable, même pour le médecin qui en est le témoin et le confident. Souvent le dédain et l'oubli qu'ils ont des contemporains s'étend jusqu'à la postérité, à la conscience même de leur génie; il semble qu'il ne leur ait pas été donné de conduire à bout un seul de leurs projets, de cueil:

lir un fruit qui ne soil déjà piqué du ver, Quelquefois

las de la solitude, las du monde, las d'eux-mêmes, un ennui profond s'empare d'eux; fascinés- par je ne sais quel type idéal de perfection, ils ont par instants des élancements vers le ciel, des visions d'inellable béatitude, des extases d'une Ame ardente, que rien n'est capable de satisfaire que ce qu'elle ne peut posséder; ils s'efforcent d'entrevoir dès ici-bas les choses de l'âme et de Dieu ; puis de ce spasme physique et moral, de cette fièvre qu'ils ressentent jusqu'à la pointe des cheveux, ils retombent dans un anéantissement plus ou moins complet de toutes leurs facultés. Leur repos toutefois ne ressemble point à ce calme plein de douceur, à ce suave laisseraller de la pensée dont il a été question : c'est une paresse ardente, rêveuse, inquiète; c'est une espèce de langueur extatique qui les use et les consume.

Un tel état est bien près de la mélancolie. Or, le mélancolique se nourrit, comme dit un ancien, de sou cerveau et dévore son cœur, image terrible et vraie qui atteste ce qu'on éprouve alors de souffrances physiques et morales.

On voit même des hommes supérieurs perdre en certains cas d'exaltation ou de ravissement intellectuel, le sentiment de leur personnalité. Tel fut quelquefois le Tasse; il écrivait, dans un instant lucide, au médecin Jérôme Mercuriali : « Io ho certa opinione di esser stato lomnaJato. » Médicalement et

humainement parlant, la solitude est un poison pour de pareils individus; il faut les en arracher à tout prix, combattre par toutes sortes de moyens leur funeste penchant h y revenir pour s'enivrer de nouveau de pensées et d'illusions.

Tels sont, en effet, les fruits de cette prodigieuse activité de l'intelligence solitaire qui se détruit ellemême, quand les éléments lui manquent dans le domaine du réel, et que l'impuissance l'arrête dans les champs du possible.

Cet état d'irritabilité chagrine produit par la solitude s'augmente bien davantage encore, si l'indigence est la compagne de l'homme qui vit loin du monde. Depuis Horace, on a vanté la médiocrité, et la médecine en a constaté les bienfaits. La science du bien-être, qui a tant de rapports avec la vertu, le pouvoir conservateur de l'aisance, sont aujourd'hui démontrés; mais le premier et le plus important peutêtre de leurs avantages est de donner l'indépendance quand on la veut. De tout temps on a célébré cette indépendance du philosophe et de l'homme de lettres ; mais les penseurs de tous les ordres n'ont jamais été ardents à la rechercher.

Un très savant physiologiste du siècle dernier Zimmermann(l) a écrit un petit traité sur la solitude

(Il Zimmermann; de la Solitude, des causes qui en fonl naître le goût, '!<■ ses inconvénients, de ses avantages et de son influence, ii. ni. Joucdan. Paris 1840.

qui est devenu populaire et qu'on ne peut négliger de citer. C'est un livre qui donne beaucoup à penser et que l'homme le plus expérimenté en pareille matière lira toujours aven fruit.

Ce livre présente la classification la plus simple et la plus naturelle dans les questions qu'il traite. Il expose d'abord les inconvénients généraux de la solitude, pour passer ensuite aux inconvénients de la même influence sur l'imagination, et aux inconvénients qu'elle cause sur les passions. Telle est la première partie de cette étude : dans la seconde sont compris les avantages de la solitude pour l'esprit et ceux qu'elle offre pour le cœur. Après cela, il reste peu de chose à dire. Il se trouve dans le livre, assez de faits et des considérations, d'où des applications nombreuses peuvent être tirées.

Platon disait d'après Zimmermann qui le cite : « Que l'orgueil, l'obstination, la raideur de caractère étaient un effet constant de la solitude, parce qu'un homme qui vit seul ne songs à plaire à personne autre qu'a lui-même. » Cela est rigoureusement vrai. Le travers qui s'observait du temps de Platon, s'observe toujours et ne cessera de s'observer. Chaque organe du corps humain se fatigue en effet dans un travail sans relâche. Il arrive bientôt qu'on ne peut plus y résister, que celte fatigue devient maladie, et qu'on ne peut en guérir qu'en se mêlant au monde pour y trouver une diversion qui procure un

salutaire repos, « L'homme dans l'oisivelé de la solitude est comme une eau stagnante qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt, dit encore Zimmermann ; l'inaction complète ou la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au corps et à l'àme. »

La solitude est à craindre pour l'imagination. Elle n'en dissipe pas les créations et les fantômes, au contraire, elle les évoque et compose leurs images. Elle est dangereuse pour l'homme d'esprit comme pour l'ignorant, si celui-là exerce son imagination et finit par s'y complaire, sans s'en laisser détourner par aucune distraction. On ne peut imaginer combien ce travail mystérieux en dehors de toute règle, peut produire de désordres. L'intelligence ne sert qu'à des exercices qui éteignent de plus en plus la raison. On est dans le rêve, on vit dans la folie.

Le savant Motanus, hanovrien, à force de laisser errer sa pensée au gré des images qu'elle se formait, dans sa vie cachée de la solitude, se figura, dans les dernières années de sa vie, qu'il était un grain d'orge et il ne sortait plus, de peur d'être croqué par le premier volatile qu'il rencontrerait sur son chemin. 11 parlait fort sensément sur chaque chose, mais pour rien au monde, comme le dit Ziminermann qui cite ce fait, il n'eût voulu sortir de la maison, de peur d'être dévoré par les poules.

La solitude nous donne un goût plus pur et des

pensées plus larges; elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une nature supérieure et que personne ne peut lui ravir. Mais pour éprouver cela, il faut franchir les années de la jeunesse et toucher tout au moins à un âge de maturité. Quand la tète s'est meublée par l'instruction et par l'expérience, l'homme porte en lui-même une substance qui peut largement alimenter ses pensées dans la solitude. Dans le cas contraire il tombe dans le rêve et il devient le jouet de l'imagination. Cet état qui développe puissamment l'excitabilité nerveuse doit être redouté par les hommes livrés aux travaux de l'esprit. C'est dans cette situation que ceux-ci doivent invoquer le secours de la raison et la prendre pour guide. Si la raison ne vient pas en effet remettre le bon ordre dans l'exercice de la pensée, le résultat final se manifeste par la maladie.

Pétrarque est cité par Zimrnermann comme comprenant bien l'art de se dominer et de maîtriser son imagination dans sa solitude de Vaucluse. Voici comment le poète exprime lui-même la qualité de ses ressources et le parti qu'il savait en tirer. « Je me lève à minuit, écrit Pétrarque, et je sors dès le matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis, j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, le sommeil et la sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées profondes, des grottes ténébreuses; parfois, je me promène seul

Bvec mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire, les hommes me deviennent de jour en jour inoins à charge et je les tiens à distance. Je me rappelle le passé; je réfléchis à l'avenir. J'ai découvert un excellent moyen de me séparer du monde, c'est de m'habittief aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je pourrais m'habituer à tous les lieux... Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes, tanLôt à Rome, ou à Florence suivant les fantaisies de mon esprit; ici je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par leurs ouvrages. »

Néanmoins Pétrarque qui cherchait la paix et paraissait l'avoir trouvée, ne la possédait pas assez pour continuer paisiblement ses travaux et ajouter à sa gloire, il aimait Laure de Sade qui pendant si longtemps domina sa pensée. Il ne possédait plus la paix du cœur qui est un des moyens les plus sûrs, selon Lavater, d'être bon et de produire le bien.

L'indépendance. — Molestum et ûnerosum verbum uogo. Ah ! que le philosophe de l'antiquité qui le premier énonça cette vérité, connaissait bien le cœur humain ! Le tempérament anti-courtisan est naturel à l'homme; il faut pour l'altérer une longue servitude de pensées, de sentiments et d'actions, car la nature ne l'a point assigné à l'espèce humaine. Aussi le fatal

mot dont il s'agit est- il le plus difficile à prononcer, dans quelque langue que ce soit. La poitrine oppressée, comme étreinte et contractée, ne le laisse, pour ainsi dire, échapper qu'à regret, et la voix, en le prononçant, n'a pas son timbre ordinaire. Il y a contrainte au moral, spasme au physique, tout l'homme est en souffrance. Bien plus, la circulation du sang se ressent de cette compression; la régularité de son rhytme n'est plus la même, l'influx nerveux étant gêné dans son expansion, la vitalité extérieure diminue. Le système musculaire participe lui-même à cet état de resserrement général, les traits se tendent et se concentrent, la figure se décolore et s'attriste ; en un mot, l'être humain éprouve alors un intolérable sentiment d'anxiété, le cercle de sa vie semble se rétrécir : il veut se faire petit, et il le devient en effet. Mais celui qui se fait ainsi ver, a-t-il le droit de se plaindre ensuite qu'on l'écrase ? C'est bien pis encore quand pèse sur nous le poids d'une volonté qui courbe et écrase la nôtre pendant longtemps. « Il n'est pas beau, dit le docteur Ilufeland, de porter un habit qui n'a point été l'ait pour nous, qui nous gêne et entrave tous nos mouvements; mais qu'est-ce que cela comparé à cette contrainte qui nous fait revêtir un caractère qui n'est pas le nôtre, et nous habitue à parler, à agir, à nous comporter d'une manière constamment contraire à celle que nous inspire notre nature; on est alors obligé de réprimer ses instincts et ses vo-

lontés les plus naturelles, pour en simuler d'autres qui vous sont étrangères, il faut tenir constamment enjeu ses nerfs et ses fibres pour soutenir le mensonge continuel d'une pareille existence. Un état aussi contre nature n'est rien autre chose qu'une convulsion continue qui doit nécessairement avoir de tristes résultats (1). »

Ces effets sont tellement positifs , qu'à force de se répéter, ils impriment à l'économie, à l'habitude du corps, certains mouvements uniformes, certaine conformation extérieure qui désormais restent ineffaçables. L'esprit et le corps, à force de se courber, en gardent éternellement le pli. D'ailleurs l'homme libre 'agit et parle bien différemment que celui qui a brisé ce légitime sentiment d'indépendance et de dignité, sans lequel il n'y a peut-être ni santé ni vertu. Faites entrer dans les cœurs qui battent en liberté des sentiments d'esclave, et vous en verrez bientôt le type dégradant à l'extérieur du corps. La timidité servile se peint dans un regard oblique, peu

(1) Hufeland, V art de prolonger la vie, nouvelle édition augmentée de notes, par le Dr J. Pellagot. Paris 1874, p. 559.

Bautru étant attaqué de la maladie dont il mourut, les médecins opinèrent pour la saignée, mais le malade s'y refusa. Le roi, qui l'aimait, ayant su sa résistance, lui envoya ordre de se soumettre à la dérision doctorale. Mais Bautru répondit à celui qui lui apporta l'ordre : je n'aime pas les saignées de lu part du roi et il succomba. Ce trait lut alors regardé comme une marque inouïe d'indépendance.

{Note de R.-P.) uÉviiiLLÉ-PAHist:, Pliysiol. -5

assuré, dans la flexion habituelle du tronc et de la tête. Quand les idées sont étroites, que l'âme rampe, le front s'abaisse et le dos se courbe. La nature a pour ainsi dire imprimé la liberté et la servitude jusques dans les habitudes corporelles. Aristote déclare que l'esclave était d'une autre nature que l'homme.

Ainsi, la gêne des mouvements organiques, les stases de sang dans les viscères, la diminution de l'énergie vitale, produits du servilisme obligé, sont de puissantes causes de maladies. Toutefois les effets sont relatifs aux individus. Il en est qui s'accommodent facilement de la compression morale, tant forte et longue qu'elle soit ; on en voit même qui, par une disposition exceptionnelle, nés souples et rampants comme on naît serpent ou caméléon, n'ont'que peu ou point d'efforts à faire pour « encenser à genoux la bassesse puissante. » Esclaves de la plus vile espèce, parce qu'ils le sont de cœur et de choix. Il est certain qu'alors les causes dont nons avons parlé ont bien peu d'activité. Mais il n'en est pas de même chez celui que la nature a doué d'une âme naturellement fière et élevée. S'il sent sa dignité d'homme compromise, si sa conscience se soulève, si on a blessé la sublime pudeur de son âme, s'il ne peut soulager cette réplétion de bon sens et d'énergie qui est en lui, qui l'oppresse, c'est alors que ces mêmes causes s'élèvent à un prodigieux degré d'intensité. Une telle situation est un véritable crève-cœur, dans

toute la rigueur de l'expression, au physique comme au moral. Faul-il maintement s'étonner de voir les hommes de génie, souvent pauvres, fiers, imprudents, cédant à des impulsions rapides et irréfléchies, chercher leur indépendance, déclarer hautement, comme l'a fait l'un d'eux, qu'ils sont esclaves de leur liberté ? C'est qu'en effet, par un sentiment instinctif, ils éprouvent le besoin d'être libres pour respirer à leur aise ; ils mettent en pratique le plus beau précepte de philosophie-physiologique, la liberté de l'âme unie au plein exercice des fonctions de l'économie. Toutefois cet heureux état ne peut s'obtenir que dans une indépendance presque absolue; il n'appartient qu'à l'homme capable de braver les intérêts de l'ambition, la vanité des coteries, le choc et la haine des partis.

Si le poison do la contrainte morale et physique est par lui-même une cause de graves maladies , on peut aussi le considérer comme un grand obstacle, dans certains cas, au rétablissement de la santé altérée. Un bon pronostic se base sur la position du malade, comparée à son caractère, à ses opinions; la connaissance de ces rapports fournit une source précieuse d'indications qu'un médecin ne doit jamais négliger. Comment veut-on que la nature trouve des ressources dans un corps où depuis longtemps, rien ne se fait que sous l'empire d'un effort de répression ? La longue et persévérante direction des mouvements

de contraction, nuit aux crises qui ne sont en réalité que l'activité vitale portée à la périphérie, l'expression rayonnante de la vie. Et pais le médecin oserat-il compter sur l'énergie morale du patient? Une âme faible, pusillanime, ne répond pas à certains accents, comme le corps, elle s'affaisse, elle succombe sous le poids du mal; à la lettre, on meurt de bassesse. Viennent ensuite les circonstances extérieures, comme les emplois qu'on tient, les engagements pris, les honneurs en perspective, les devoirs à remplir, les adversaires qui gagnent du terrain, la faveur du public ou du pouvoir à conserver : que d'embarras! que de difficultés ! que d'agi lations dans l'esprit, agitations qui toutes réagissent sur l'économie, en produisent ou en augmentent les mouvements désordonnés! Ditesàun homme pris dans une de ces terribles situations, et qui ne va, comme on dit, que de la longueur de sa chaîne : Si votre santé vous est chère, abandonnez vos places, vos dignités, votre esclavage et votre joug doré; vous serez frappé de sa réponse et surtout de son hésitation. A peine si la mort planant sur sa tête, pourra le forcer ta s'éloigner de la ville, des antichambres, à renoncer aux vulgaires vanités du luxe.

On est loin encore de connaître toute l'influence morbifique de l'or et du pouvoir sur l'organisation. Tout médecin expérimenté, qui a vu de près les hommes d'Une certaine classe, peut confirmer la

vérité de ces assertions. El quand on à dit que l'haleine d'un homme de bien doit être habituellement plus douce, plus fraîche que celle d'un homme d'Etat rédigeant des lois fiscales, oppressives, on n'a point avancé un insoutenable paradoxe.

Toutefois, il faut le dire, il est plusieurs sortes de dépendances dans l'état social. Le magistrat, l'administrateur, le médecin, le militaire, ont des devoirs dont ils ne sauraient s'affranchir, au risque même de leur vie; nous devons les plaindre et les honorer. Quelquefois encore l'adversité, les besoins d'une famille nombreuse, forcent un artiste, un homme de lettres à aliéner une grande partie de sa liberté; il no s'appartient plus, la fortune lui met le pied sur la gorge. Combien en voit-on qui, doués des plus beaux talents, les enfouissent dans d'obscurs travaux, dans la routine vivace et stupéfiante des bureaux, gagnent à peine leur pain, ce pain amer du servage, prêtent leur plume et leur génie à qui les paye, travaillent, écrivent, impriment, sans fin et sans mesure ! Ce travail forcé de la tête, contraire à leurs goûts, épuise aussi rapidement la vigueur du corps que celle de l'esprit. Quand l'heure de la maladie est sonnée, la nature est sans ressource et l'art sans appui. Les besoins continuent, la maladie s'aggrave, le malheureux fait de nouveaux efforts, et l'on prévoit comment finit la lutte.

Maintenant les gens de lettres ont pris une impor-

tance sociale, car presque tous tiennent à la main le puissant levier de la presse. S'il est encore des littérateurs,des artistes, des savants protégés et secourus, ils le sont par l'État, et non par le caprice d'un grand seigneur qui les tenait toujours à dislance. N'allez pas croire cependant que le présent soit rage d'or de la littérature et des arts. Dans les terribles chances de la fortune et de la célébrité, il est des hommes que la fatalité tient, toujours dans l'abaissement, la misère et l'obscurité. La nature les a doués d'une intelligence supérieure, mais le sort les comprime, il en fait un instrument, dont la volonté n'est mue que par la volonté d'un autre. La nécessité les a cloués de ses clous d'airain au rocher où ils doivent languir et mourir. Notre science et la philosophie n'ont alors qu'à se taire et gémir; leurs voix se perdent dans le chaos de nos institutions. Mais que penser de celui qui, doué d'une belle organisation, d'un esprit élevé, placé par la fortune dans une heureuse aisance, n'en sacrifie pas moins volontairement sa liberté, son bien-être et son indépendance?

Leurré par je ne sais quel chimérique bonheur de dignités et de distinctions, il se condamne lui-même à une humiliante et passive aliénation de sa personne; à cette imposture morale et physique, à cette convulsion continue dont parle Hufeland. Voilà, certes, le plus étrange phénomène qui ait jamais frappé un médecin de bon sens; et pourtant rien

n'est plus commun. Selon d'Aguesseau, « le chemin qui conduit aux honneurs, est soumis au pouvoir de ces divinités que les hommes ont élevées sur les ruines de leur liberté. » Ce grand homme aurait pu ajouter, et sur celles de leur santé, car ces deux trésors sont inséparables. La liberté n'est pas seulement la santéde l'âme, comme l'a dit un poète; elle est aussi le plus puissant moteur de l'énergie de l'économie. Dans les sociétés les plus civilisées, il s'en trouve de nombreux exemples. Il en est un connu de nous qui mérite d'être cité. Condisciple et ami d'un magistrat célèbre, l'un de nous l'a vu tomber victime de cette soif de célébrité, de renommée et de pouvoir dont nous traitons. Une imagination riche, un esprit fmetsagace, une de ces organisations qui ne laissent sommeiller aucune des facultés de l'intelligence, aucune des puissances de l'âme, voilà les dons que la nature lui avait départis. Mais elle lui avait donné en compensation un corps délicat et frêle, un caractère ombrageux sous l'apparence de la gaieté, une grande susceptibilité physique et morale. Aussi jamais le calme ne régna dans cette âme irritable. L'excessif désir de parvenir atout, soit dans les lettres, soit dans la carrière politique, le fit esclave des hommes et des choses. D'immenses travaux bien au-dessus de ses forces, des veilles répétées, puis les ennuis, les dégoûts, l'envie, la turbulence et la haine des partis, toute la lie de ce calice d'amertume réservé

aux âmes ardentes, l'eurent bientôt fatigué, usé, énervé. La maladie fil explosion. Dès les premiers symptômes, comparant la violence de l'attaque et la détérioration organique du malade, le médecin jugea que l'arrêt était porté : en efl'et, l'infortuné succomba , et la terre engloutit de bonne heure de grands talents, un bel avenir et une gloire naissante.

N'est-il pas maintenant démontré que l'indépendance porte son influence d'une manière aussi avantageuse que réelle sur les hommes consacrés aux travaux de l'esprit?

Le mariage est encore un point sous lequel on peut considérer la question qui nous occupe. On sait que Montaigne, qui n'avait pas à s'en louer, assimilait le mariage « à un marché qui n'a que l'entrée libre, sa durée estant contraincte et forcée (1). » Peu de questions sont aussi rebattues que celle de savoir si le célibat convient ou non aux gens de lettres, aux savants, aux artistes, etc.Gocchi, comme tant d'autres, l'a laissée indécise : cela devait être, car des exemples pour ou contre se présentent en foule. Michel- Ange a pu répondre, quand on lui proposait de se marier : « La peinture est une jalouse qui ne sou lire point de rivale. » De grands artistes ont cependant été mariés. Toutefois, en nous renfermant dans le

(1) Montaigne, Liv. I, chap. xxvn.

cercle de notre objet, on peut dire qn'nn mariage malheureux est le plus cruel destin qu'il y ait pour un penseur, un artiste naturellement enclin aux jouissances de la famille. N'est-ce pas toucher le fond de la douleur possible h l'homme? Une observation médicale suivie a prouvé que si ce genre de bonheur est refusé aux hommes dont il estquestion, les tracasseries du dehors, les manœuvres de l'envie, ont alors un redoublement d'amertume, dont la prompte altération de la santé est le contre-coup inévitable. La Béjart a certainement tué Molière; elle a fait le malheur de sa vie, consumé son repos, hâté le moment où une apoplexie pulmonaire foudroya ce grand homme. Catherine Romanet, la femme de Racine, était au contraire le modèle des épouses : à peine connaissaitelle les titres des immortels ouvrages de son mari ; mais elle savait l'aimer, le consoler, le respecter, et élever leur sept enfants dans la vertu (1).

Avouons donc que le mariage, véritable enfer ou eden domestique, est une rude chance pour quiconque veut penser librement, placer sa vie dans la su-

(1) L'historien bavarois OEffels, mort en 1780, a laissé, dit-on, plusieurs manuscrits fort intéressants... Il en est deux surtout qu'il serait curieux de consulter. L'un est intitulé, Furice jugules (le furies conjugales). Il contient l'histoire des savants qui ont eu de méchantes femmes. L'autre, le contraire de celui-ci, a pour titre : Charités pronubœ virorum doctorum (les Grâces, épouses des hommes savants). Quel est le plus volumineux?

(Note île R.-P.).

prème région de l'intelligence. Y a-t-il réellement dans cette intelligence supérieure, quelque chose qui fasse obstacle au bonheur, comme l'ont pensé quelques philosophes? Faut-il dire, avec madame de Staël, « que le génie est comme une fièvre ardente qui ne peut être adoucie que par les jouissances de la gloire; qu'il faudrait s'en faire traiter comme d'une maladie, si les hommes ne l'admiraient pas? » Je ne sais; toujours est-il que la Fontaine, qui vécut sans nul 'pansement, et Byron, d'un caractère tout opposé, se sont repentis d'avoir consenti au mariage.

Pour éviter de tels malheurs, beaucoup d'hommes de lettres ont vécu librement avec des femmes de leur choix : Pope et Martha Blount, Swift et sa Stella , Diderot, quoique marié, et mademoiselle Volland; d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse en sont de mémorables exemples. Mais, outre que la morale réprouve de pareils liens, le bonheur ne les accompagne pas toujours. Ces liens ont laissé parfois de rudes empreintes sur ceux qui les ont portés. Comment faire? Faut-il, comme d'autres, descendre beaucoup plus bas, imiter Colletet, qui épousa Claudine Lenain, sa servante, puis renfermer son cœur à triple tour? La chance est périlleuse. Bien souvent même, le remède est pire que le mal, car les amours ancillaires, ont leurs épines et leur amertume. Pensez au destin de J.-J. Rousseau, et frémissez de l'avoir pour partage !

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