CHAPITRE IV
Le tempérament nerveux excessif et son expression pathologique: — Mens sana in corpore sono ; — lîlaise Pascal; — Conséquence à tirer de l'exemple donné par la vie de Pascal.
Le tempérament nerveux excessif et son expression pathologique. — Ce qui fait l'objet de ce chapitre s'attaque au cœur même de la question de ce tempérament de susceptibilité nerveuse qui s'observe cbez ceux qui dépensent fréquemment et hors de mesure, le trésor de sensibilité dont ils ont été dotés et dont la répartition doit raisonnablement se faire dans l'économie tout entière, au lieu de s'abandonner au seul service de l'instrument intellectuel. Ces tempéraments nerveux excessifs, soit par nature, ce qui est rare, soit à la suite d'un exercice immo-
déré, sont des tempéraments pathologiques au premier chef. Ils constituent une maladie qui a ses crises et prépare tout au moins, une vieillesse prématurée. Les tempéraments nerveux excessifs sont précisément ceux que présentent les hommes les plus puissants par l'activité cérébrale qui les possède et les agite. C'est à cet excès de sensibilité, à cette surexcitation presque permanente qui les distingue que se rattachent comme un effet à sa cause, les phénomènes intellectuels qui forment le caractère de ces hautes personnalités. Cette dépendance n'est pas douteuse, tous les observateurs sont en complet accord là-dessus. Un auteur très autorisé de vieille date, a écrit ce qui suit (1). « Je dois dire un mot du changement que l'état des nerfs peut produire sur les facultés, il consiste en ce que les facultés et surtout la mémoire paraissent réellement augmentées, au point que le malade se trouve avoir des connaissances qu'on ne pouvait pas même lui soupçonner... J'ai vu moimême en 4760, ajoute le même auteur, une fille du peuple du bon sens le plus commun, âgée de vingtquatre ans, sujette à de fréquentes et fortes convulsions qui s'accompagnaient d'effets bien différents. Quelquefois ces convulsions la laissaient dans une léthargie complète, pendant trois ou quatre jours; d'autres fois, il lui restait après l'accès une force
il) Tissot, Traité ries nerfs et de leurs maladies.
d'imagination et de mémoire et une volubilité de langue étonnantes; elle émettait dans ses discours, une multitude d'idées fortes et d'images frappantes; elle récitait un grand nombre de morceaux de poésie ou de vers français qu'elle n'avait jamais appris. Au bout de quelques jours elle retombait dans son étal naturel qui était d'être très bornée et peu instruite. » Puisque un état pathologique caractérisé détermine de tels effets, comment l'état physiologique qui s'en rapproche, n'en présenterait-il pas de semblables ou tout au moins d'analogues?
Mens sana in corpore sano. — Le tempérament nerveux excessif, celui qui se fait remarquer le plus fréquemment chez les grandes intelligences porte leur marque au moral comme au physique. Au moral, il revêt un cachet particulier qui se creuse d'autant plus profondément, que le travail de l'esprit a plus longtemps et plus passionnément agi. Au physique l'organisation ne résiste pas à la dépense que fait seul le système nerveux, au détriment des autres systèmes et de la conservation de l'équilibre. C'est ainsi qu'une série d'indispositions, de troubles plus ou moins profonds, de maladies de la plupart des principaux organes, s'enchaîne et se développe pour aboutir finalement à l'organe qui a le plus dépensé et le plus perdu par l'excès de la dépense.
La maxime mens sana in corpore sano présente moins l'expression d'un fait acquis qu'il ne renferme un
conseil à mettre en pratique. Elle signifie, selon nous, que le but qu'on doit se proposer pour le maintien de la santé consiste à obtenir le plus près possible, l'équilibre desforces, de telle façon que l'une ne l'emporte pas tellement sur l'autre que cet équilibre qui constitue la santé soit complètement rompu, ou tout au moins profondément altéré. Le mens est la force souveraine, le corpus est l'ensemble de toutes les forces organiques. Qu'elles s'excluent mutuellement, cela ne peutse dire, mais que l'une, la première, l'emporte tellement sur l'autre, que celle-ci ne dispose que d'une force insuffisante pour la satisfaction des besoins auxquels elle doit suffire, cela s'observe fréquemment, surtout sur les tempéraments qui usent largement des facultés qui les distinguent. Si celte prépondérance absolue au profit du système nerveux est mitigée par la pénétration, si nous pouvons ainsi nous exprimer, du tempérament sanguin, il en surgira un mélange qui donnera lieu à la production de personnalités qui se placeront au-dessus du niveau commun et dont on n'aura pas peu à attendre. Ces personnalités ne traduiront pas seulement la santé du corps ou du moins une santé suffisante, elles exprimeront aussi que cbez elles l'intelligence ne manque pas d'activité. A ce litre l'antique phrase menssana incorpore sano deviendra vraie et « à ces conditions, écrit le docteur Moreau (de Tours )(1) l'homme pourra être doué
(l) Moreau de Tours, De la psychologie morbide, p. .168.
l'HYSlOLOr.lK.
d'un sens droit, d'un jugement plus ou moins sûr, d'une
certaine imagination; ses passions seront modérées; toujours maître de lui-même, il pratiquera mieux que personne la doctrine de l'intérêt bien entendu. Ce ne sera jamais un grand criminel, mais il ne sera jamais non plus un grand homme de bien. » Nous nous refusons à croire que cette sorte d'équilibre ne produise que la médiocrité en toutes choses. Le substral h m sur lequel s'établit et se développe l'ensemble des forces intellectuelles, ne peut être à notre sentiment, une base altérée. Qu'une suractivité nerveuse engendre quelquefois des phénomènes intellectuels inattendus, l'observation le montre, mais ces effets pathologiques n'ont pas de durée, ils passent en un instant.
Biaise Pascal. — Nous pouvons montrer par un exemple éclatant, le double aspect que présente l'homme surexcité outre mesure, par un travail excessif, de telle sorte qu'il n'existe que par la vie du cerveau et que la vie des autres organes est traitée comme un accessoire sans importance ou pour mieux dire comme un obstacle à l'existence qu'on s'est donnée.
Cet homme, dès l'âge de 12 ans avait jeté les bases des mathématiques, à 16 il avait fait le plus savant traité de coniques qu'on eut vu depuis l'antiquité. Après avoir ajouté à ces premiers succès dans la même voie, il démontre à l'âge de 23 ans, les phénomènes de la pesanteur de l'air et met fin aux grandes
cireurs de l'ancienne physique; mais à cet âge où les autres hommes commencent à peine à se faire, après avoir parcouru le cercle des connaissances humaines, il tourna ses pensées du côté de la religion. Depuis ce moment jusqu'à sa mort , arrivée dans la 39° année de son âge, toujours infirme et souffrant, il fixa la langue que parlèrent les grands génies du xvne siècle, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie, comme du raisonnement le plus fort ; dans les courts intervalles de ses maux, résolut les plus hardis problèmes de la géométrie et jeta sur le papier des pensées qui semblent émanées d'une perfection incomparable tant elles portent peu de traces de la faillibilité humaine. Voilà Pascal, la puissance de son incomparable génie. Telle est la merveilleuse empreinte d'un des côtés de la médaille qui représente cette courte existence si richement remplie, en voici le triste revers. Cet homme se hâte, dès l'enfance, d'altérer sa constitution par des études opiniâtres, disproportionnées avec les délicatesses de l'âge. Persuadé que le corps doit être soumis à servir, il le traite sans ménagement, comme un esclave sur lequel l'âme a le droit de vie et de mort. 11 paya cette erreur de sa santé, ne mesura bientôt plus ses années que par ses maux et même ses journées par ses souffrances. Se rejetant alors dans le sein de la religion, s'abîmant dans les pensées qu'elle lui fournissait, méditant sans relâche sur la mort et l'éter-
nité, rêvant l'infini, se jugeant captif dans la vie, il éleva son âme à une telle hauteur, qu'elle ne voyait plus ou voyait avec dédain son enveloppe mortelle se décomposer, la maladie étant d'ailleurs, considérée par lui comme l'état naturel du chrétien. Obligé par ses amis de s'occuper un peu de sa santé et de faire quelque chose pour la rendre plus supportable, il ne trouva pas de calme, dans les nouvelles impressions qu'il en éprouva. Son esprit resta en proie aux conceptions chimériques d'une imagination de moins en moins gouvernée. Il associa aux pensées toujours présentes de son raie génie, les bizarreries d'un délire mélancolique dominé lui-même par une idée fixe qui n'était pas l'aiguillon le moins aigu de ses douleurs. C'est alors qu'épuisé, exténué, réduit dans son corps à l'expression la plus pitoyable, Biaise Pascal succomba après une agonie qui n'avait pas duré moins de trois années (1).
Conséquences à tirer de l'exemple donné parla vie de Pascal. — L'histoire de Pascal se lie à une conception sur laquelle il importe d'arrêter un moment le lecteur. L'homme, en tant que chair, ne serait rien ou peu de chose, ce qui le fait homme, homme véritable dans l'étendue du mot, c'est la puissance morale. 11 s'ensuit, qu'il ne faut pas permettre à la chair
(I) Voyez Lélut, L'amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations. Paris, 1846.
d'élever la voix, ce qui est au contraire l'apanage exclusif de la puissance qui règne et gouverne en maîtresse absolue. C'était la croyance de Pascal, de telle façon qu'il ne vivait que par cette puissance morale dont l'activité infatigable ne lui laissait pas de repos et ne prenait nul souci de ce corps qu'il considérait comme un embarras, comme une charge dont il attendait la délivrance. C'est une conception fausse. Le corps n'est pas une prison pour l'âme. C'est un logement, un logement nécessaire, un logement composé d'organes qui servent aux manifestations de cette ame, et sans lesquels celle-ci ne pourrait accomplir les actes qui marquent sadeslinée. En d'autres termes l'àme a été créée pour le corps et le corps a été fait pour l'àme. De là la conséquence qu'il ne faut pas abaisser le corps, au point de lui refuser tout droit; qu'il soit un serviteur, nous le voulons bien, mais qu'il soit traité sur la mesure de son utilité et de ses services, Guenille si l'on veut, mais guenille qui doit être chère aux êtres humains dont le destin est d'en être revêtu. Il importe de ne pas porter l'activité sur un seul organe pour ne pas compromettre le salut de tous, l'équilibre dans le corps tout entier est la règle de la santé tout autant que le règne de la juslice. Si Pascal s'était inspiré dans sa conduite de cette vérité au point de changer radicalement les habitudes de sa vie, il aurait franchi assurément son âge, ajouté à ses jours une longue durée; car il ne serait pas
tombé dans ce désordre d'esprit el de santé dont il a donné an monde l'affligeant spectacle.
11 peut se tirer de l'exemple de Pascal et de tant d'autres faits analogues dont le détail nous conduirait trop loin, la matière des manifestations par lesquelles se marque l'état de la sensibilité dans le tempérament nerveux porté jusqu'à la maladie.
Plus le système nerveux est excité, plus il recherebe l'excitalion et plus il devient facilement excitable. L'abus engendre l'abus. A la période avancée, le système nerveux est comparable à une corde métallique fortement tendue que le plus faible mouvement met en vibration. C'est la harpe éolicnne rendant des sons au plus léger souffle de l'air. Cette condition de susceptibilité nerveuse presque toujours en jeu, imprime au caractère un cachet qui tend à se marquer plus profondément chaque jour. Les hommes qui le portent sont difficilement sociables ; ils ont toujours à se plaindre de ce qui les entoure ; ainsi que le sybarite que blessait le pli d'une feuille de rose, ils se révoltent en face de la contradiction la plus sagement mesurée. Avec un tel travers de caractère, les choses perdent leurs véritables proportions, tout est peine, rien n'est plaisir. L'événement le plus simple devient un malheur irréparable, dont la préoccupation engendre excitation sur excitation et ne laisse pas un instant de repos. Les blessures d'amour-propre sont les plus saignantes et les plus
réfractaires à la guérison, il n'y a pas de baume pour le panser, si ce n'est un éloge sans précédent et issu d'une bouche qui dispense la gloire ou un triomphe qui impose silence à toute critique et à toute rivalité. Chateaubriand tombait dans les tristesses et la mauvaise humeur, lorsque dans le cercle qui l'entourait, l'attention se portait sur un autre que lui. Cet homme de génie qui avait été bercé par tant de succès devenait intraitable, en ces momentslà. Quand ce travers se développe, il fait perdre toute sociabilité. On éloigne de soi tout le monde, parce qu'on se croit entouré d'envieux et d'ennemis. La solitude où on se renferme ne donne pas la paix. Poursuivie toujours par la même chimère, la victime de ce douloureux travers traînant une existence qui se partage entre l'excitation et la prostration, finit par s'épuiser à la tâche et clôt son drame pathologique par une catastrophe prévue : ces effets qui se sont observés principalement sur les hommes qui vivent par les idées et se livrent avec une passion non interrompue, aux travaux de la pensée, se fait remarquer aussi sur ceux qui regardent leur sensibilité, comme un trésor qui se renouvelle sans cesse, malgré la prodigue dépense à laquelle il est soumis. Larochefoucault a dit avec raison que ce n'était pas assez d'avoir de grandes qualités, qu'il fallait en avoir l'économie. Cette réflexion ne fait que prêter son appui à ce que nous avons déjà exposé,
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en complétant la pensée qu'elle exprime par les préceptes donnés par la médecine, et dont une longue expérience a confirmé la vérité. Il faut économiser l'activité du cerveau, mais cette obligation est liée à un moyen dont la mise en œuvre est indispensable pour atteindre un utile résultat, il est nécessaire de veiller sur les autres organes pour qu'aucun obstacle ne les prive de la part d'activité à laquelle ils ont droit. Il importe, de ne pas perdre de vue, que l'équilibre est le but qui doit être visé pour atteindre cette normalité si difficile à obtenir; elle est non moins difficile à fixer cette normalité une fois qu'on l'a obtenue chez les hommes qui surmènent l'activité nerveuse, qui s'épuisent, en somme, dans les efforts continués sans relâche, du travail intellectuel.
L'enchaînement des désordres résultant de la passion des travaux de l'esprit, s'étend depuis les troubles passagers des diverses fonctions, jusqu'aux états les plus graves dont les principaux sont ceux qui se produisent sur le système nerveux et sur le cerveau. Ce n'est pas ici le lieu d'en occuper le lecteur, il y aura place plus loin, pour en traiter, avec quelque développement et surtout pour montrer aux hommes trop emportés par le travail intellectuel et trop négligents de l'équilibre h maintenir dans les forces de l'économie, quand il convient de s'arrêter pour ne pas devenir les victimes de désordres irrémédiables.