‹ Hygiène de la digestion, avec quelques considérations nouvelles (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · PROPOSITION XI · texte numérisé non relu

PROPOSITION XI

Deux ou trois heures après le repas, l’estomac contenant la totalité des alimens solides arrivés de la bouche, ramollis, dilués , revivifiés ou transformés par le suc gastrique , ses mouvemens croissent de fréquence et d’intensité, et la digestion stomacale ou chymification s’achève assez rapidement.

Deux ou trois heures après le repas , la digestion s’achève assez rapidement, sous l’inlluence de l’accéiération des mouvemens de l’estomac. La détermination de temps que nous faisons ici n’a rien d’absolu; car suivant la quantité plus ou moins grande d’alimens, leur qualité plus ou moins stimulante et aussi suivant les dispositions accidentelles de l’estomac plus ou moins favorables à la digestion, cette opération est accélérée ou ralentie au point qu’elle varie entre une heure, cinq, six, et meme plus. Deux heures sont simplement une moyenne approximative, et d’ailleurs de peu d’importance pour le phénomène que nous suivons en ce moment : les métamorphoses successives de 1 aliment.

Quelques heures auparavant , nous avons livré à l’estomac des matières végétales et animales mêlées, grossièrement divisées et humectées par la salive ; elles l’ont distendu par degrés, et comme il est fixe dans le voisinage de ses deux ouvertures, il a éprouvé de la distension un mouvement d’élévation sur ses points fixes ; sa face antérieure est devenue supérieure, son bord inférieur a été porté en avant. Il est arrivé de cette élévation, une occlusion presque complète de l’ouverture par laquelle les alimens sont entrés (le cardia) et aussi de l’ouverture opposée (le pylore). Cette dernière même remplissant comme son nom l’indique, les fonctions de portier , a trouvé dans son système musculaire assez énergique, un moyen assuré d’.intercepter toute communication avec les parties suivantes du canal digestif. Quelles sont les qualités de l’aliment à sa sortie de l’estomac? — Il présente une bouillie à-peu-près homogène pour chaque repas, beaucoup moins consistante que le bol alimentaire apporté par l’œsophage; où les élémens réparateurs insolubles sont à l’étal de division extrême; les matières impropres à la nutrition nagent inattaquées dans cette pâte liquide. Telle est la composition de l’aliment à sa sortie de l’estomac; l’opération qu’il a subie est la chymification; il est à l’état de chyme, il a éprouvé dans le travail de l’estomac des revivifica-

tions, des transformations variables selon sa qualité première; ses propriétés physiques et chimiques ont été vaincues par la puissance des affinités vitales, et grâcesàsonétat de mélange inlimeavec le suc gaslri*

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que, il va, sous l’influence d’une nouvelle animalisation, devenir matière assimilable, matière mobile et vivante. Mais revenons sur nos pas. — Nous avons confié à l’estomac des matières végétales et animales, mêlées, grossièrement divisées , humectées, dans des conditions de température où les affinités de composition devaient perdre de leur puissance. Ces matières se sont-elles putréfiées? — - Nullement , et bien que dans les conditions les plus favorables au développement des phénomènes putrides, elles ont acquis des propriétés antiseptiques. Ainsi , un bol alimentaire , éminemment putrescible a été transformé par son séjour dans l’estomac en un chyme imputrescible . Souvent le bol alimentaire se compose exclusivement de matières végétales sucrées, associées à une certaine quantité d’albumine végétale. Eh bien, dans ces cas se manifeste-t-il quelque signe de fermentation alcoolique? — Aucun absolument; et pourtant la température du milieu paraîtrait devoir favoriser cette fermentation. Pourquoi ne se développe-t elle pas? manque-t-il dans l’estomac quelque molécule d’air intimement mêlé à la masse des alimens ? — Non , il en existe une quantité suffisante pour tout autre milieu. Pourtant aucune trace de cette fermentation ne se présente dans le chyme, non plus que de la transformation acétique des matières contenant de l’alcool, non plus enfin que de la transformation de la fécule en sucre. Quel agent peut donc s’opposer à cette série de transformations dans l’estomac? — C’est de toute évidence, un lïuide vivant, doué de propriétés parti-

culières, spécifiques; c’est le suc gastrique. Mais comment s’oppose-t-il à ces actions variées que lui seul dans l’économie peut entraver? la cause première de cette action est un mystère. Grâces aux belles expériences deRéaumur et de Spallanzani, de MM. Leuret, Lassaigne, Beaumont, Sandras , Bouchardat, Dumas, Blondlot, Magendie et C. Bernard, Il nous sera facile de suivre une partie de son action sur les alimens, non de loin par les yeux de l’esprit, mais immédiatement. Ainsi, une plaie fistuleuse de l’estomac chez un jeune Canadien, permet à l’un des observateurs que nous citons, d’inspecter pendant plusieurs années l’intérieur de l’organe, dans l’état de plénitude et de vacuité. « Le docteur Beaumont, « ayant compris tout l’avantage qu’on pouvait tirer « de ce cas pour des recherches physiologiques, prit « le parti d’attacher à sa personne, en qualité de do* « mestique, ce jeune homme dont la santé générale « et les fonctions digestives en particulier, s’étaient « complètement rétablies, la fistule persistant. Il le « garda à son service, près de sept années, pendant « lesquelles il effectua un grand nombre de recher- « ches et d’expériences (Blondlot). »

Le docteur Blondlot, frappé de l’importance de cette observation immédiate, mais dont les occasions sont rares chez l’homme, a pratiqué sur des chiens des plaies de l’estomac qu’il a converties en trajets listuleux, par le soin constant de s’opposer à la cicatrisation complète. « Pour rendre l’ouverture perma- « nenlc, dit-il , j’ai imaginé d’y introduire une petite

Fonction digestive.

« canule en argent , munie d’un double rebord, de « manière qu’une fois placée, elle ne pût ni sortir « ni pénétrer plus avant dans l’estomac; un petit « bouchon empêchait la matière introduite d’en sor- « tir. Quinze jours après avoir fait une première « expérience , continue M. Blondlot , je la répétai sur « un autre chien également jeune et bien portant; le « succès fut le même. Je conservai ces deux ani- « maux dans un état de santé parfaite pendant trois « mois, utilisant leur fistule, non -seulement pour « obtenir du suc gastrique en abondance, mais aussi « pour faire sur la chymification dans l’estomac des « recherches comparatives. Je finis par sacrifier,

« dans un but particulier, le chien sur lequel j’avais « répété l’expérience. Quant au premier, il est en- « core en ma possession; et quoique depuis deux ans « j’utilise souvent sa fistule pour extraire du suc gas» « trique et du chyme, ou pour introduire dans l’esto- « mac des tubes, dessondes, des thermomètres, etc., il « n’en jouit pas moins de la santéla plusparfaite, non- « seulement il a achevé sa croissance, maib il est de- « venu gras, vif, alerte, et jouit d’un excellent appétit. »

Nous citons ces passages pour montrer que, sauf le trajet fîstuleux, ce sont les fonctions et les fluides d’un organe bien portant que nous avons sous les yeux.

Ces explications données, reprenons les faits au point où nous les avons laissés.

Le mouvement, développé d’abord à un faible degré dans!’ ensemble de l’estomac, a acquis de l’intensité et s’est accru du grand cul-de-sac situé à gauche, à fou-

verture pyloriquc où il est au summum d’énergie. Les raisons de cette différence sont, d’une part, la distension de la région gauche de l’estomac qui est , pour ainsi dire, le réservoir du repas, et d’autre part, sa structure moins musculeuse que celle de la région pylorique. On saisit d’ailleurs facilement l’utilité de ces mouvemens: l’estomac s’appliquant à la pâte chômeuse qu’il resserre de toutes parts, y fait ainsi pénétrer le suc gastrique à mesure qu’il se forme. Ce fluide , de son côté, s’y mêle étroitement, pénètre par une puissance spécifique la matière alimentaire, y dégage l’élément de réparation de ses combinaisons et de ses mélanges les plus intimes, s’y associe, et parvient à séparer, diluer la masse, jusque-là grossièrement divisée. Pendant que le suc gastrique agit delà sorte, les mouvemens de l’organe continuent, et devenant plus énergiques, une agitation profonde, quoique de peu d’étendue, s’empare des molécules que la force de cohésion abandonne. Puis, un moment arrive où la pénétration par le suc gastrique étant suffisante et la dissociation avancée, une première portion delà masse accumulée, réduite en une bouillie claire à réaction acide, passe dans l’intestin , après avoir subi l’élaboration de la partie pylorique de l’estomac et le contact appréciateur du pylore. A cette première portion succède bientôt une seconde et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement de la totalité; la digestion s’achève alors assez rapidement.

Pourtant les matières introduites les premières n’abandonnent pas toujours l’estomac avant celles

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qui les ont [suivies; en (Vautres termes, le viscère parait doué d’une sorte de sens dont l’activité hâte le départ de tel élément réparateur, retarde celui de tel autre, retient même à-peu-près intactes certaines portions du repas, et cela , sans que Von puisse dire que le degré de digestibilité absolue de l’aliment a eu quelque part dans l’acte d’élimination digestive. La disposition en vertu de laquelle s’opère ce choix, varie d’un individu à un autre individu; et pour le même individu d’une époque à une autre époque même assez rapprochée, souvent du jour au lendemain. Si de pareilles élections s’opèrent dans l’estomac sous l’influence d’un agent chimique toujours le même, cet agent chimique est certes d’une nature bien particulière.

Mais gardons-nous d’anticiper : l’estomac est ouvert sous nos yeux, il fonctionne; étudions de quelle manière le suc gastrique agit sur les alimens ou simples ou composés.

Il se présente tout d’abord une question préjudicielle que voici : mais le suc gastrique est-ii bien l’agent dissolvant de la digestion ? cette question est facile à résoudre. Un trajet fistuleux vous donne accès dans l’estomac; allez-y puiser pendant le travail de la digestion le suc qui se sécrète alors en abondance; déposez-le dans un flacon à large ouverture, en contact avec un morceau de viande de bœuf ou

rôti ou bouilli, à l’état de division grossière, tel qu’il est après la mastication ; bouchez le flacon et tenezle dans le bain-marie à une température aussi rappro-

chée que possible de celle de l’estomac (de 38 à 40°) ; agitez de temps en temps le mélange, et au bout de quatre ou cinq heures, la désassociation commencera à la surface de la viande ; chaque mouvement communiqué au flacon en détachera une couche pulpeuse qui se déposera au fond. Quelques heures de plus, et toute la masse aura été diluée, digérée par un travail semblable à celui qui se passe dans l’estomac, sauf le temps de sa durée.

Cette expérience, mille fois répétée, nous paraît détruire toute objection : le suc gastrique est donc incontestablement l’agent actif de la digestion stomacale. Comment se comporte-t-il à l’égard de chaque aliment ?

Pour nous mettre à même de décider la question avec quelque méthode, suivons d'abord l’action du suc gastrique sur les matières animales.

Le suc gastrique ramollit d’abord la fibrine , puis la dissocie et la divise en parcelles tellement ténues que les plus petites égalent à peine en volume les globules du sang; son action se propage de la circonférence au centre, et ne cesse que lorsque la masse, confiée à l’estomac, est convertie en une pulpe uniforme. La bouillie liquide, résultant de ce travail, est douée d’une réaction franchement acide. L'albumine liquide , telle qu’elle existe dans le blanc d’œuf, après un séjour peu prolongé dans l’estomac, en sort sans autre altération apparente qu’un simple mélange avec le’suc gastrique, dont elle offre alors la réaction acide: elle ne subit aucune altération dans

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l’estomac, dit M, Blondlot, et passe dans les secondes voies telle qu’elle a été ingérée. Nous verrons.

L’ albumine coagulée (le blanc d’œuf cuit) est convertie, comme la fibrine, par le suc gastrique en

une matière pulpeuse très ténue, lentement, si les morceaux sont avalés grossiers, facilement, s’ils sont suffisamment divisés par les dents. Le gluten cru se dissout en partie et se pulpe en partie par l’action du suc gastrique ; la chymification ùugluten cuit&X'à plus grande analogie avec celle de la fibrine. La caséine , que le suc gastrique coagule et acidifie promptement est absolument dans le même cas. On boit du lait; il se coagule presque immédiatement, sous l’influence du suc gastrique : la partie séreuse, rendue libre, est absorbée, et le caséum coagulé se réunit en morceaux irréguliers, qui, soumis à leur tour à l’action du suc gastrique, se pulpent comme la fibrine, le gluten cuit 5 l’albumine solide. La géline cuite ou gelée , se dissout dans le suc gastrique en prenant , comme tous les alimens, une réaction franchement acide. Le mucus liquide tel qu’il existe dans la salive et les autres sucs du canal intestinal, ou bien concret , comme nous le rencontrons dans les ongles, la corne, les poils, les plumes des oiseaux, les écailles des poissons, ne reçoit aucune atteinte du suc gastrique. Le tissu ligneux 3 qui enveloppe les fruits et les autres parties des végétaux, qui est la base solide d’un grand nombre de tissus animaux, est dans le même cas que le tissu muqueux par rapport au suc gastrique; il lui résiste, et n’éprouve d’au*

tre changement que celui qui résulte de la soustraction des matières assimilables, auxquelles il sert d’enveloppe ou de squelette. Voici d’ailleurs des expériences qui démontrent et Y inaltérabilité des tissus ligneux et V intensité dY action dissolvante du suc gastrique .

Si l’on introduit dans l’estomac un petit sac formé de tissus ligneux (tulle, mousseline), contenant de la fibrine ou de la chair grossièrement divisée, en l’attachant à un fil pour pouvoir le retirer à volonté; qu’ensuite on l’abandonne dans l’estomac à l’action du suc gastrique pendant deux ou trois heures; au bout de ce temps, le sac examiné est intact, mais la viande qu’il renfermait a disparu, diluée et entraînée par l’action du suc gastrique. Un os, substitué à la viande dans le petit sac, s’altère beaucoup plus lentement^ il est vrai, mais finit pourtant par disparaître sous l’action intime et pénétrante du suc gastrique. Pour la pectine y le sucre , la gomme et les graisses , toutes ces substances solubles ou fusibles se dissolvent ou se fondent dans le suc gastrique en participant de sa réaction acide. La fécule crue et non broyée ne subit aucun changement de l’action du suc gastrique; cuite, elle se dissout.

Le tissu cellulaire , le tissu musculaire (chair des animaux) qui est la base de la diète animale, se palpent et se divisent avec facilité, sous l’influence du suc gastrique, comme nous l’avons vu pour la fibrine, qui compose en grande partie la chair. Les tissus fibreux , cartilagineux , osseux , moins promptement

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attaquables, et, par conséquent indigestes, Unissent pourtant dans les expériences , par se diluer sous l’influence du suc gastrique. La cervelle , le foie , les poumons des animaux (tissus parenchymateux), se diluent et se réduisent en parcelles d’une extrême tenuité par Faction du suc gastrique, comme les autres substances insolubles. tissus parenchymateux, qui forment les différens végétaux, dont l’homme se nourrit, cèdent à l’action du suc gastrique , selon les proportions infiniment variées de leurs élémens. Les élémens solubles sont dissous; les élémens susceptibles de se ramollir sont ramollis ; les élémens réfractaires, enfin, restent à-peu-près dans l’état où l’estomac les a reçus.

Si l’on considère les différens modes d’action du suc gastrique sur les matières animales et végétales, on comprendra comment il arrive, que souvent des matières très faciles à digérer en apparence , restent tout-à-fait réfractaires aux vertus dissolvantes et diluantes du suc gastrique, tandis que d’autres matières, beaucoup plus dures, plus résistantes, cèdent facilement à sa puissance. Un grain de raisin, une cerise, un petit pois non divisés, la fécule non éclatée traverseront l’estomac sans avoir reçu du suc gastrique aucune atteinte notable à leur constitution; un morceau de bœuf, au contraire, une tranche de mouton , un fragment d’os même ne pourront séjourner quelques heures dans l’estomac, sans une entière dissociation de leurs parties. Ces faits, en apparence contradictoires, s’expliqueront facilement

par les principes qui résultent de nos études précédentes; ainsi le grain de raisin, la cerise contenant la matière soluble et pulpeuse dans un enveloppe ligneuse ( la pellicule qui recouvre ces fruits), entièrement réfractaire à l’action du suc gastrique, persistent dans l’état d’intégrité, tandis que la matière soluble ou pulpabîe de la chair, de l’os envahie de toutes parts par le même suc, est entraînée, par sa puissance et la dissociation est irrévocable.

Dans l’énumération qui précède, se trouvent compris explicitement tous les élémens de réparation, et d’une manière implicite, tous les alimens dont l’homme fait usage. Nous les avons vus chacun à son tour, en contact avec le suc gastrique, et ce suc, en les acidifiant, ne leur a fait éprouver sensiblement d’autres phénomènes que la dissolution ou la division extrême.

Tout le monde est d’accord sur ces phénomènes de dissolution et de division, ils sont palpables , et par conséquent d’une entière évidence.

Le chimiste s’arrête à ce point, et s’écrie : Vous le voyez bien , il y a changement d’état, mais sans aucune espèce de décomposition, de transformation ; le règne végétal contient tout formés , les principes immédiats qui constituent U organisme animal , et par conséquent , la digestion stomacale avec son suc gastrique, ainsi que les opérations qui la précèdent et la suivent , ne sont que des phénomènes physiques et chimiques qui n altèrent en rien la nature des él cm ens rép a va le u rs ,

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En si beau chemin le chimiste ne s’arrête pas; la physiologie est clélinitivement chassée du domaine de la digestion :

La bouche avec ses inst rumens de division est un mortier où les dents fout P office de pilon; P estomac est une cornue où , sous V influence du suc gastrique et de la température du corps, s’opère une digestion de laboratoire y l’intestin grêle est un tamis , un long filtre ci travers les parois duquel s’ échappent les élémens dissous ou très divisés , enfin le gros intestin est une presse qui exprime les derniers sucs du résidu (1).

(i) En 1837, lorsque M. le professeur Chevreuî, se livrant à de fécondes inductions sur la matière des êtres vivans, traçait le cadre des travaux à venir de la physique et de la chimie , il ne comptait pas, probablement, voir ce cadre sitôt rempli, ses prévisions si vite réalisées, et la besogne ainsi faite. — Est-il content? Est-ce ainsi qu’il comprenait les choses? — Si nous en jugeons par son beau mémoire, où la pensée et l’expression sont mesurées, sages et réfléchies, où la vue générale est aussi droite qu’élevée, nous craignons qu’il ne regrette d’avoir vu tomber entre les mains de travailleurs pressés de conclure l’œuvre de plusieurs générations d’hommes sérieux.

Un esprit d’élite comme celui du savant professeur, ne peut être satisfait par aucune exagération, par aucune affirmation légère. Se tenant dans la voie de l’induction, il avait dit : « G’ est principalement « à la chimie qu’il appartient d’expliquer les transformations que les « êtres organisés font éprouver à la matière des alimens qu’ils puisent « au-dehors pour se l’assimiler; et beaucoup de phénomènes, naissant « de ces transformations , peuvent être rapportés aux sciences physico- « chimiques. » Tout ceci est mesuré, est ou sera probablement, démontré. Mais les savans qui , remplissant le beau cadre du professeur , se targuent de comprendre l’ensemble et la distribution des parties vont plus vite et renchérissent: » Le principalement du texte reçoit pour conclusion ; Toutes les activités vitales sont le résultat de l’action réciproque de T oxygène de l’air et des principes carbonés , kg-

Si la digestion réduite à une simple opération de laboratoire par la chimie, n’avait d’autre importance, d’autre portée qu’une théorie ingénieuse mais sans application , les sentimens que j’éprouve pour les hommes eussent donné à leur parole une autorité sans limite : j’y croirais comme à un article de foi. Et d’ailleurs, expliquée d’une manière ou d’une autre , la digestion ne s’en ferait pas moins sûrement , guidée par l’étude empirique et l’expérience individuelle. Mais ce n’est point d’une théorie sans application qu’il s’agit ici. Que, pour le malheur de l’humanité, la révolution se fasse, et que les domaines de la physiologie soient envahis par la chimie; à tort ou à raison, peu importe, une doctrine médicale , produit monstrueux de la faiblesse, de l’engouement et de l’avidité, suivra de près une théorie chimique, des fonctions ; violente et jalouse à l’excès, comme toute impuissance, elle captivera les esprits, et les fruits les plus mûrs, les plus féconds de la sagesse des siècles périront pour une ou plusieurs générations.

Persuadé, comme je le suis, que tant vaut le nié*

drogénés des alimens. Quant aux transformations que les êtres organisés font éprouver à la matière des alimens , il n’en est plus question ; tout cela est simplifié; la matière de l'animal se trouve toute faite dans le végétal ; h fibrine, la caséine, l’albumine ont dans la carotte, la pomme de terre, le blé, etc., non point des équivalons , des identiques.

M. Chevreul, doit voir qu’il en est des sciences comme'de la politique. Les révolutions salutaires ne s’y accomplissent jamais sans avoir à revenir sur leurs propres excès.

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decin, tant vaut îa médecine, et saisissant d’ailleurs sans peine le lien naturel qui rapproche une nouvelle théorie des fonctions d’une nouvelle théorie médicale, j’ai lu avec l’intérêt le plus vif, mais avec une impression de douleur profonde, l’ouvrage où M. Dumas se livrant à de hautes considérations philosophiques, à d’ingénieuses et vives inspirations, nous disait : j U animal ne crée 'point de matière organique ; il se borne à se V assimiler toute faite : [a digestion est une simple fonction d’absorption.

Je le demande au maître lui-même, avec les senlirnens de déférence et de respect que je ressens pour lui. Ai-je tort de laisser aller mon cœur à îa tristesse, et de ne ressentir qu’une faible espérance en entendant cette voix élevée, pleine d’autorité, mais aventureuse en cette circonstance, pénétrer le silence de l’avenir. En effet, quelle lumière guide son œil? quel fil conduit sa main au milieu de cette obscurité profonde? Est-ce la lumière de la chimie organique, sont-ce les révélations de ses analyses?

L’intérêt de la vérité , celui de tout ce qui digère , nous fait une loi d’approfondir la question et de détourner, s’il est possible, de l’humanité la menace d’une nouvelle doctrine medicale , d’une doctrine chimique.

Dissolution et division sont deux phénomènes incontestés dans l’action du suc gastrique ; sont-ce là des faits purement physiques et chimiques? L’action du suc gastrique ne va-t-elle pas au-delà? — ÎNe confondons pas la science exacte qui donne des résultats

prévus à l’avance, formulés d’une manière certaine, avec la science qui, jusqu’ici n’a su rien prévoir, rien créer ; nous savons que les analyses de la chimie sont presque toujours infaillibles et justifiées par une brillante synthèse, et nous n’ignorons pas que l’analyse dans la prétendue chimie organique est un moyen toujours insuffisant, souvent trompeur; que sa synthèse est nulle; que les instrumens même lui manquaient pour y voir clair avant qu’elle fût armée du microscope. Le microscope lui a fait une sorte de développement, une vivé embryonnaire, mais elle n’est pas viable encore. Nous nous rappelons d’ailleurs que ses incursions nombreuses sur le domaine de la vie n’ont été jusqu’ici que des invasions barbares. Le charlatan le plus obscur peut débiter au jourd’hui encore en toute confiance , sous forme d’extrait, d’opiat, de pilules, de liqueur, une panacée faite de deux ou trois produits organiques sans que ni le ban, ni l’arrière-ban des chimistes puisse découvrir la fraude. Que la chimie organique ait divisé tous les cadavres des êtres vivans en produits ternaires et quaternaires, qu’elle y ait constaté quelques douzaines de principes distincts qu’elle vient encore chaque jour rapprocher et confondre selon les nécessités des circonstances , c’est très bien assurément; mais ce n’est là que le préambule de la science , sa préface : ce n’est pas la science. Je la cherche, je l’espère ; je ne la trouve nulle part encore. On fait de l’estomac une cornue, mais c’est une cornue pourvue d’un mouvement propre , d’une ea-

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tarification propre qui puise dans le sang un fluide qu’elle laisse couler ou qu’elle retient avec discernement; c’est une cornue en correspondance étroite avec le centre nerveux cérébral, douée d’un instinct si sûr, si varié dans ses applications, dans ses antipathies etses sympathies, qu’elle marche presque l’égale du centre de la pensée; c’est une cornue enfin comme il y en a peu, comme il n’y en a pas. Eh bien ! je dois l’avouer, une cornue de cette espèce me semble une fiction, une imagination telle que les chimistes n’en ont jamais émis de plus chimérique.

Et l’agent chimique, fourni à volonté par l’estomac, n’est-il pas doué aussi de propriétés spécifiques , d’une composition toute particulière, d’une action tellement différente de toutes les actions chimiques connues, qu’il paraît faire un monde à part? — Qu’estce donc, je le demande, qu’unecornue, qu’un agent chimique sans pareils, sans analogues dans la chimie? Pourquoi ne pas laisser l’estomac ce qu’il est, un organe vivant rccélant en lui les secrets et les merveilles propres à la vie? Pourquoi créer une classe à part dans les cadres de la chimie, pour un agent dont aucun antécédent chimique ne peut faire pressentir le moded’action? J’en appelleà la raison, aux facultés les plus élevées des chimistes; n’était-il pas plus naturel, plus logique de voir dans la manière dont le suc gastrique agit sur les alimens, une de ces actions vitales si nombreuses aux extrémités de l’arbre circulatoire où la nutrition s’accomplit?

Mais, répondent les chimistes, il ne nous est pas

loisible de retirer aux faits leur signification. Déposés dans l’estomac, des corps solubles sont retrouvés dissous, des corps insolubles, divisés : ces corps conservant d’ailleurs toutes les propriétés qu’ils avaient avant la dissolution ou la division, sauf une réaction passagère, nous affirmons qu’ils sont dissous et divisés.— Très bien, je suis de votre avis. — Nous leur retrouvons, dites-vous, toutes leurs propriétés, et nous ne leur en découvrons aucune nouvelle : ils sont donc ce qu’ils étaient et rien de plus. —Eli bien ! je vous accorde encore que votre science vous mette en droit d’affirmer que les alimens, après leur dissolution et leur division par le suc gastrique, conservent leurs propriétés 5 la concession est large assurément, trop large, je le démontrerai; mais enfin, qu’il en soit ainsi. — V ous est-il permis , en bonne logique , prenant la chimie organique pour ce qu’elle est aujourd’hui , de déclarer que l’aliment dissous ou divisé par le suc gastrique n’a acquis aucune propriété nouvelle, et cela parce que l’analyse ne vous en montre aucune? Épris, comme vous l’êtes, de la théorie chimique, vous n’hésiterez pas ,vous affirmerez encore.— Oui! mille fois, oui ! L 'albumine liquide , le sucre dissous , la fécule éclatée , la gélatine , etc., ne subissent aucune altération dans V estomac et fassent dans les secondes voies tels qu’ils ont été reçus . Mais ces assertions , sans fondement , sont détruites par des expériences physiologiques précises.

Première série d’expériences . — 1° Sur quatre chiens bien portails, 20 grammes d’eau distillée, con-

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tenant en dissolution 5 grammes d’albumine d’œufs frais, ont été injectés par la carotide. Dans deux autres cas, la liqueur a été acidulée avec l’acide chlorhydrique, mais très faiblement pour ne pas coaguler l’albumine.

Sur tous ces animaux, les urines ont été examinées comparativement avant et après l’injection; et chez tous, que la liqueur injectée ait été acidulée ou non, on a retrouvé par l’acide azotique ou par l’ébullition, l’albumine dans les urines (Expériences de M. Claude Bernard).

2° Sur quatre autres chiens, également bien portans, la même quantité d’albumine cuite ou crue, dissoute et digérée dans 20 grammes de suc gastrique pendant douze heures au bain-marie, a été injectée par la jugulaire à une température de 38 à 40°.

Chez ces quatre chiens, les urines ont été examinées avec soin avant et après l’injection.

Dans aucun de ces cas on n’a trouvé, par l’acide azotique ou par la chaleur, la moindre trace d’albumine passée dans les urnes.

Seconde série iï expériences .— 1° Sur trois chiens bien portans et à-peu-près de même taille, M. Bernard a injecté dans le sang une dissolution de 10 grammes de sucre dans 30 grammes d’eau distillée. On a toujours soigneusement analysé les urines avant et après l’injection.

Sur un de ces animaux, l’injection avait été pratiquée avec du sucre de raisin qui a été retrouvé à cet état dans les urines. Sur les deux autres chiens , l’es-

périence a été faite avec du sucre de canne qui a été retrouvé dans les urines, sans transformation aucune et avec tous les caractères du sucre de canne.

2° Deux jours après, M. Bernard a repris les trois memes animaux, qui étaient bien portans, et il leur a injecté à tous trois 10 grammes de sucre de canne digéré pendant six heures à 39°, dans le suc gastrique. Les urines, analysées avec soin, n’ont pas donné de trace de sucre de canne, ni de sucre de raisin , qu’on les examinât avant ou après l’injection.

Ces expériences ne montrent-elles pas jusqu’à l’évidence que l’action du suc gastrique, dans la digestion , est quelque chose de plus qu’une acidification insignifiante, une division purement chimique? Ce suc est également nécessaire à l’assimilation de l’aliment soluhle, et à celle de l’aliment insoluble : le sucre dissout, l’albumine liquide, introduits seuls dans la circulation , deviennent matières étrangères excrémentitielles; ces mêmes substances, associées au suc gastrique, sont matières de réparation, d’assimilation : il en est encore de même de l’albumine cuite.

Ces faits apportent une modification efune addition, à la thèse des chimistes : on voit dans la digestion stomacale des phénomènes accessoires de dissolution et de dilution, puis des phénomènes principaux de vivification, de revivification de la matière organisée morte : les uns et les autres essentiellement vitaux.

Il y a évidemment animalisation par l’effet du suc gastrique; mais n’y aurait-il pas aussi métamorphose ,

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transformation par le fait du même suc? Cette question n’est quasi plus qu’une question de mots. Si l’on admet, et comment faire autrement, si l’on admet que la fibrine d’un morceau de bœuf, de mouton , profondément modifiée par la cuisson , altérée dans sa constitution, peut, après le travail du suc gastrique, devenir la fibrine de notre sang et de nos muscles, matière vivante , mobile ou fixe: la question de savoir s’il y a revivification ou transformation., est réellement futile, car l’un équivaut presque à l’autre. Seulement admettre les deux phénomènes est plus conforme à la saine observation.

Cette théorie des transformations que plusieurs chimistes tournent en ridicule est-elle donc si absurde? Suivons les faits.

On a peut-être été trop loin et trop vite de part et d’autre ; je ne le nie pas. — Ainsi, lorsqu’on a prétendu que la fibrine, Ualbumine, la gélatine], pouvaient se convertir en graisse, selon le besoin, on a peut-être affirmé à la légère. — Les travaux de MM. Dumas, Payen et Boussingault, ont établi que, pour l’ordinaire, la quantité de graisse faite par Uanimal était en proportion des matières grasses contenues dans les alimens et ne la dépassait jamais. Ces recherches ont leur valeur, mais elles ont aussi une limite. Cette limite leur est assignée par des travaux de même nature dus à des savans non moins estimables.-— « Une oie maigre, pesant 2 kilogrammes, dit M. Liébig , augmente de 2 kilogrammes et demi

dans l’espace de trente-six jours, pendant lesquels on lui donne pour l’engraisser, 12 kilogrammes de maïs; au bout de ce temps, on peut en extraire 1750 grain mes de graisse. Il est évident que la graisse, ne s’est pas trouvée toute formée dans la nourriture, car celle-ci ne renferme pas un millième de graisse ou de matières semblables. »

Enfin, le produit végétal gras n’est pas la graisse de l’animal; dire que les propriétés chimiques des deux matières grasses sont identiques, c’est affirmer à côté de la question, puisque, de l’analyse chimique on ne peut jusqu’ici rien conclure pour la physiologie.

La plupart des produits sécrétés ne sont-ils pas des modifications profondes de l’aliment, des transformations? — Le mucus inassimilable n’est pas entré dans le sang; le suc gastrique lui-même qui n’en provient qu’au moment de la digestion ne s'y rencontre pas davantage ; ils sont formés de toutes pièces par l’organisme. Mais le suc gastrique n’est pas même un produit sécrété, l’observation microscopique et les expériences physiologiques le montrent exhibe du sang. Là, sur cette surface où s’opère la digestion, vous avez des transformations. — Vous répondez qu’elles sont intraviscérales, qu’elles s’accomplissent peut-être dans l’intérieur des organes par des élémens tout formés dans le sang; qu’elles ne peuvent être assimilées aux transformations que la digestion Stomacale ferait éprouver aux alimens venus du dehors.—Eh bien! admettons qu’il n’y ait pas parité, —

Allonsau fait directement: Voilà un enfant nouveauné; vous le nourrissez de lait pendant les huit premiers mois ; c’est sa seule nourriture. -Puise-t-il dans le lait la matière colorante du sang? — Non. Mais il ne la puise pas non plus dans l’estomac.— Et la fibrine de son sang, l’auriez-vous du lait sans une véritable puissance de transformation du suc gastrique ?— Et la fibrine du sang des adultes qui passent plusieurs mois, des années même à un régime végétal , d’où vientelle? — N’est-ce pas de la vivification , de la transformation opérée par la digestion stomacale ? Dans l’état actuel de la science chimique, on ne peut soutenir que le lait et l’œuf renferment de la fibrine, et cependant le petit qui tète et le poulet qui se développe dans la coquille sont richement pourvus de fibrine, à une époque où l’un et l’autre n’ont encore puisé que dans le lait et l’œuf les élémens de leur nutrition.— Si l’on dit que le caséum, que l’albumine ont chimiquement dans leur cadavre , une grande analogie avec la fibrine et que l’organisme vivant transforme facilement ces produits l’un dans l’autre, on rentre dans nos principes. — Le beau travail de MM. Edwards et Dumas, sur la fabrication de la cire par des abeilles nourries de sucre, montre comment un homme de science, de premier ordre, enraie et ralentit les inspirations les plus heureuses , lorsque les faits et F honnêteté le commandent ( i ).

(1 ) On ne peut douter que dans Pavenir les études de la qualité et de la quantité des matières vivantes, ne constituent la chimie vivante , sur des bases solides ; mais, ce temps n’est pas venu, les conclusions 6,

Voici nos conclusions sur le suc gastrique: fluide vivant, il acidifie, dissout et divise les alimens; il exerce sur eux une double action physiologique, de vivification et de transformation : i! part du sang artériel, et va dégager des alimens, l’élément propre à le réparer. Ses actions d’élection, de vivilication et de transformation, ont la plus parfaite analogie, avec les actions qui s’effectuent là ou la nutrition s’accomplit, où les sécrétions se forment. Et de même que chaque organe, chaque tissu sépare et retient du sang, les élémens de sa réparation, de sa sécrétion qu’il modifie ou transforme pour se les approprier, de même le suc gastrique sépare et retient de l’aliment, les élémens de la réparation générale qu’il vivifie et transforme selon des lois, jusqu’ici inconnues. Parti des sources de la vie, il ramène à la vie les matériaux propres à la perpétuer.

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