‹ Hygiène de la digestion, avec quelques considérations nouvelles (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · PROPOSITION XVII · texte numérisé non relu

PROPOSITION XVII

Une lois la sensation transmise au cerveau, la volonté place le corps dans la position la plus favorable, et sous ! influence des contractions du rectum, aidé de puissances musculaires nombreuses, la matière est rejetée et la digestion finie.

Les personnes curieuses de connaître le nom et le mécanisme détaillé de chacune des puissances qui concourent à cette dernière opération ainsi qu’à toutes celles qui l’ont précédée, trouveront dans les livres de physiologie les descriptions les plus capables de satisfaire leur désir d’apprendre. Notre intention n’est point de donner ici celte connaissance; nous avons parcouru d’une manière sommaire les différentes Ph ases de la fonction digestive, pour signaler sa nature et mettre en saillie les faits qu’il importe de corn-

FONCTION DI CE STI VE

prendre pour bien la gouverner, notre but est alleinl en ce c[ u i concerne \ Exposé de la digestion.

Nous ne pouvons toutefois terminer ces considérations pratiques sans jeter uncoup-d’œil sur le résidu expulsé au dehors, car nous devons y trouver la continuation de plusieurs assertions précédemment émises. Certains principes, avons-nous dit, inattaquables par le suc gastrique, traversent le canal intestinal sans altération sensible, et se retrouvent dans la matière des garde-robes : ce sont le ligneux dont se forment les enveloppes des fruits et de toutes les parties des végétaux; le mucus dont se composent les plumes, les poils et les écailles; les sels terreux contenus dans les os. Voici les recherches qui confirment ou modifient ces assertions.

Au mois de mai 1843, je reprends des expériences commencées l’année précédente, et je les poursuis sur trois personnes simultanément; deux de ces personnes ont long-temps souffert de gastrite et d’entérite , et sont rétablies depuis plusieurs années.

1° Des carottes nouvelles, associées à la viande ou mangées seules, sont servies pendant huit jours, chacun a soin de diviser exactement par la mastication. Les matières des garde-robes présentent constamment la pulpe de ce légume sans aucune altération sensible chez les deux personnes qui ontsouffertd es entrailles; cette même pulpe ne se distingue ni par la couleur, ni par la consistance du reste des matières chez la personne qui a toujours digéré com-

plétement. La matière délayée pour ce dernier sujet, ne trahit que quelques traces qui sont hétéro-

gènes.

2° Des noyaux de cerises avalés sont constamment retrouvés dans les garde-robes des trois sujets som mis à l’observation.

3° Des pruneaux, des cerises, laissent leur enveloppe très reconnaissable et par grands débris dans la matière des garde-robes chez les personnes qui ont souffert des entrailles; mais beaucoup plus divisées, mêlées à la matière, difficiles à saisir chez la troisième.

4° Je fais cueillir, éplucher des petits pois de premier choix, une heure seulement avant le dîner ; je les partage en deux portions, dont l’une est cuite et servie immédiatement : les matières présentent à peine quelques traces de l’enveloppe chez les deux premiers sujets ; chez le troisième, elle est pulpée et demeure insaisissable.

5° La seconde portion des petits pois est conservée jusqu’au lendemain, les grains exposés à l’air et préparés pour l’heure du dîner. Les deux premiers sujets offrent, dans les garde-robes, des fragmens de l’enveloppe faciles à reconnaître et même quelques petits pois entiers, tels qu’ils ont été avalés ; le troisième rend des fragmens d’enveloppe mieux divisés, sans aucun grain entier.

6° Les mêmes expériences sur des haricots nouveaux donnent les mêmes résultats.

7° Les fragmens d’enveloppe se trouvent évidens

FONCTION DIGESTIVE

lorsque les sujets ont mangé des pois secs, des haricots secs et des lentilles.

8° La peau des fruits, cerises, groseilles, les granulations des fraises se retrouvent, dans les garde-robes , lorsque les fruits ont été mâchés, mais toujours avec des différences très sensibles dans l’état de division du dernier sujet aux deux premiers.

9° Les mêmes fruits, avalés entiers, se retrouvent le plus souvent entiers dans les matières pour les deux premiers, et l’enveloppe seule le plus souvent divisée et mêlée intimement pour le dernier ; quelquefois, et, comme par exception ici ^ un fruit entier traverse le canal.

M. le docteur Blondiot cite un fait intéressant qui prouve l’inaltérabilité de l’enveloppe ligneuse des fruits: « Une jeune fille ayant avalé un sou qui paraissait être arrêté dans les petits intestins depuis plusieurs mois, malgré l’emploi des bains, des lavemens et des purgatifs de tout genre, j’imaginai de lui faire avaler différentes substances végétales entières et sans être mâchées, tels que des haricots, des pois mal cuits, des olives, des cerises et de petites prunes sèches, espérant que ces substances, protégées par leur épiderme, passeraient dans l’estomac sans être chymifiées, et qu’offrant ainsi une forme plus favorable â l’action expultriee des intestins, elles pousseraient devant elles la pièce de monnaie. Sans dieu ter ici la valeur de ce moyen thérapeutique, toujours est -il que, dans l’espace de vingt-quatre

HO

heures, tous ces fruits étaient rendus, par l’anus, parfaitement intacts, entraînant après eux quelques selles peu copieuses. La malade put continuer pendant une quinzaine de jours consécutifs l’usage de* ce singulier purgatif, auquel je fus pourtant obligé de renoncer parce qu’il fatiguait l’estomac. » Il est évident que ni le suc gastrique, ni la contraction de la région pylorïque de l’estomac n’ont produit , dans ce cas , aucune action sur l’enveloppe ligneuse , qu’elle est restée intacte, et que les fruits sont sortis par les garde-robes tels qu’ils avaient été introduits dans la bouche. Mais d’après les expériences , que j’ai continuées pendant plusieurs mois sur les trois sujets, et que je continue sur un seul depuis ce temps, l’observation citée par M. le docteur Blondlot n’a qu’une valeur relative, elle prouve pour moi d’une manière certaine que le sujet de l’expérience était atteint de Lun des états chroniques de l’estomac et des intestins qui diminuent l’ intensité de la contraction des muscles à la région pylorique de l’estomac.

Quant aux conclusions à tirer des faits que j’ai observés, il me paraît qu’elles modifient sur quelques points les travaux les plus récens; les voici d’ailleurs :

1° Le ligneux qui sert d’enveloppe aux végétaux, n’est point dilué par le suc gastrique;

2° Le ligneux frais et humide, tel qu’il existe dans les petits pois tendres, récemment tirés de leur gousse, est amené par le suc gastrique et par les au-

FONCTION DIGESTIVE

li es Huides intestinaux à un état de ramollissement qui permet sa division par l’effort des contractions musculaires de l’estomac et des intestins, et favorise son mélange intime aux matières excrémentitielles ;

3° Le ligneux desséché, soit par le fait de la maturité, comme il arrive pour les graines légumineuses et les céréales, soit par leur exposition à l’air, lorsque, vertes, elles sont retirées de leurs enveloppes, n’est que peu ou point modifié par les fluides de la digestion, et alors il n’éprouve réellement d’autre changement que les divisions plus ou moins grossières, produites par la mastication ; il se retrouve en fragmens volumineux dans la matière des garde-robes : la cuisson ne paraît pas en faciliter beaucoupla division;

4° Pour ces graines sèches aussi bien que pour les fruits avalés entiers, on observe une différence considérable entre les garde-robes des personnes qui ont long-temps souffert de l’estomac et du petit intestin, et celles des personnes chez lesquelles ces organes n’ont jamais été malades. Chez les premières, les pellicules de ligneux et les fruits entiers se retrouvent avec la couleur et la consistance initiale le plus souvent; chez les autres, le plus grand nombre des fruits avalés entiers, sont écrasés dans leur marche à travers l’intestin, et les pellicules ligneusesse retrouvent à grand’peine dans les garde-robes;

5° Les études sur les matières rejetées ne peuvent, par conséquent, offrir rien de constant quant au ligneux d’enveloppe ; pour celui qui forme l’intérieur des végétaux et leur parenchyme, il est impos-

sible de le distinguer de Ja masse du résidu chez les personnes qui digèrent avec énergie, à moins qu’une matière colorante n’en signale la présence (celle des épinards, par exemple).

Les expériences sur un grand nombre de parenchymes et particulièrement sur celui de la truffe, m’ont signalé de grandes différences dans les résidus, selon qu’ils provenaient de sujets d’une constitution maladive ou de sujets robustes : La truffe, pour les premiers, traverse le canal digestif sans ramollissement notable, et est rejetée en fragmens de forme et de volume tout-à-fait pareils à ce que les avait faits la mastication; chez les autres, au contraire, la fusion est presque complète pour la consistance et la couleur des différons produits éliminés.

Les autres substances réfractaires venant du dehors et qui se trouvent mêlées ou combinées à l’élément réparateur, paraissent dans les matières fécales avec des différences analogues dépendantes des dispositions particulières et de l’énergie musculaire du canal digestif.

Il en est encore de même des fluides variés provenant de l’intérieur et sécrétés pour l’accomplissement de la fonction : la bile et le mucus retrouvés en nature dans les garde-robes me paraissent constituer un fait exceptionnel, propre aux intestins, ou depuis long-temps affaiblis ou momentanément modifiés dans leurs sécréteurs.

Dans l’état normal et au plus haut degré d’activité de la fonction, les matières qui forment le résidu, sont

FONCTION DIGESTIVE

des combinaisons intimes ou des mélanges des parties réfractaires des alimens avec le résidu des fluides vivans. Quelle est leur composition? Il est bien difficile , même à l’analyse chimique , de le faire voir.

Les règles d’hygiène que, dans la pratique, j’ai prescrites aux malades atteints d’irritation chronique des intestins , et auxquelles je dois des guérisons remarquables , m’ont amené à renfermer les malades dans une certaine nature d’alimentation où le résidu ne m’a que rarement présenté les matières réfractaires isolées les unes des autres et séparées des fluides vivans. L’étude de ces matières, ou simplement divisées ou délayées dans l’eau, m’a toujours présenté un mélange homogène : et la séparation de quelqu’un des élémens a été à mes yeux un phénomène morbide justifié par quelque symptôme.

Voici d’ailleurs l’alimentation et le résidu fécal de l’un des sujets atteints d’entérite et de gastrite chroniques, ramené à la santé depuis six années :

Déjeuner : Pain de 150 à 170 grammes, 3 œufs à la coque, bien frais, d’un poids variable, entre 145 et 160 grammes, déduction faite des coquilles (20 à 25 grammes), gâteau de fécule ou de riz mêlé à des confitures pulpées de 70 à 85 grammes, fromage de Brie et beurre d’isigny, 20 à 25 grammes, boisson (1/3 vin de Bourgogne 2/3 eau) de 440 à 560 grammes : en somme pour les solides et les liquides de 825 à 995 grammes pour le déjeuner (ce repas a peu varié depuis six années).

Dîner , composé de soupe et de potage; de viande d’une seule espèce; quelquefois de légumes ; de pain, de fruits cuits et de gâteau de riz ou de fécule; de fromage de Brie, et de la même boisson qu’au déjeuner. Soupe ou potage de 250 à 350 grammes ; pain 140 à 160 grammes; viande 80 à 150 grammes avec les légumes (la viande est le bœuf, le veau, le mou ton, le pigeon, le poulet, selon le goût et le besoin du jour, sans sauce; grillée, bouillie ou rôtie); gâteau et fruits cuits de 90 à 140 grammes; fromage de 10 à 20 grammes , boisson de 560 à 600 grammes : en somme pour les boissons et les alimens de 1130 à 1420 grammes.

Dans le dernier chapitre de la troisième partie où je traiterai de Y hygiène de la digestion appropriée aux constitutions maladives , je dirai à quel degré, et à quelle nature d’activité, à quelle nuance d’affection ce régime est destiné ; il ne s’agit ici que de déterminer la nature des garde-robes correspondantes. Une fois par jour, régulièrement, de midi â une heure, le besoin de la garde-robe se fait sentir, et le sujet se débarrasse d’une quantité de résidu (1), qui varie en poids de 75 à 140 grammes; plusieurs sé-

(1) Les expérimentateurs qui voudront pénétrer quelques-uns des mystères de la digestion, par l’étude des garde-robes, de leur poids, de leur odeur, de leur saveur, de leurs élémens constituons, devront se rappeler les énormes variations qui s’y peuvent rencontrer : telle personne, sans prendre d’alimens, a chaqu c jour deux ou trois garderobes copieuses, telle autre avec une nourriture abondante, n’éprouve le même besoin, que trois à quatre fois par mois, etc. Les analyses faites sur des matières produites dans des conditions si différentes, peuvent donner des résultats opposés, sans qu’il y ait inexactitude.

FONCTION DIGESTIVE, 415

ries de dix jours donnent en moyenne 92 grammes, 5 décigrammes. La matière, constamment d’un aspect assez foncé, d’une consistance qui retient la forme, se divise en une pâte homogène, et se délaie dans l’eau en une matière pulpée, qui ne montre aucun fragment distinct d’aliment.

Cet examen, repris souvent, ne montre dans la matière, ni mucus ni bile libre; on voit d’ailleurs que la totalité du résidu est à peine en poids, le quart de la bile sécrétée, et le dixième ou le douzième de la totalité des fluides, fournis par le canal digestif. L’urine rendue en vingt-quatre heures est, en moyenne, pour le même sujet de 220 à 310 grammes, de six heures du soir à six heures du matin et de 440 à 560 de six heures du matin à six heures du soir : en somme de 660 à 870 grammes.

L’état du baromètre, du thermomètre et de l’hygromètre étudiés chaque jour en rapport avec la quantité d’urine rendue, permettent, je crois, d’affirmer que la plus ou moins grande quantité des urines rendues chaque jour, est plutôt en rapport avec l’état de l’air et de la température qu’avec celle des boissons consommées; car il arrive plusieurs fois que le maximum des boissons introduites dans l’es» tomac, correspond à l’une des quantités, minimum , des urines : les exhalaisons cutanées et pulmonaires éliminent certainement les différences en plus des boissons; le poids du sujet, pris chaque matin au réveil n’ayant pas varié de 50 grammes en trois mois.

Je dois ajouter que la personne sur laquelle nous

avons fait ces expériences, bien que rendue depuis plusieurs années à la plénitude de la santé et préservée même delà plus légère indisposition, n’a jamais recouvré, pendant tout ce temps, l’intensité d’action digestive propre aux sujets qui n’ont point souffert des organes delà digestion : toutes les fois qu’elle essaie de manger des haricots, des lentilles, des petits pois, elle éprouve une légère sensation de malaise au passage de ces substances à travers le petit intestin et les garde-robes contiennent en larges fragmens toute l’enveloppe ligneuse ; il en est de même de la pellicule des cerises et des pruneaux; les parenchymes végétaux ne perdent presque rien de leur consistance et de leur couleur; les carottes, les épinards et les truffes surtout ne paraissent pas sensiblement altérés : tous les légumes aqueux la fatiguent sans la nourrir, et les poissons l’excitent sans lui offrir une réparation suffisante. Les mêmes faits constatés sur un grand nombre de personnes qui ont souffert des entrailles, portent à poser comme règle générale, que les souffrances prolongées des organes de la digestion ont pour résultat définitif et irrévocable un affaiblissement de la contractilité musculaire du canal ; nous aurons à développer le régime alimentaire qui convient à cette classe intéressante et nombreuse.

Les derniers résultats que nous venons de faire connaître ne donnent point l’état normal de la fonction digestive, non plus que du résidu composé des substances réfractaires; ils constituent une exception

FONCTION DIGESTIVE

fréquente, ü est vrai, mais d’autant plus capable d’induire en erreur. Chez les sujets qui ont le canal digestif libre de toute atteinte antérieure, la matière des garde-robes présente une masse assez homogène et, quelle que soit la nature des alimens, il est difficile de retrouver le ligneux d’enveloppe, si ce n’est à l’état de grande division.

Une foule de causes, autres que le plus ou le moins d’énergie contractile des intestins, peuvent faire varier la quantité, la consistance, la couleur, l’odeur, la composition des matières, nous allons voir Finfluence de chacune, en étudiant dans le second chapitre, les rapports et les conditions de la fonction digestive.

Page 1