PROPOSITION IV
Les organes chargés de recevoir , d’élaborer les alimens et d’y puiser les élémens de réparation solides et liquides forment
L’appareil digestif, sous la forme d’un canal, se lie avec la peau par ses deux extrémités et présente dans sa structure la plus frappante analogie avec cette enveloppe extérieure dont il ne paraît être qu’un prolongement. Cette analogie de structure va si loin que, dans certains animaux inférieurs, l’une des deux surfaces peut remplacer l’autre dans ses fonctions. Ainsi, les polypes sont-ils retournés, la cavité intérieure devenant la peau, et la peau la cavité intérieure, on les voit continuer leur fonction de digestion par leur nouvelle surface interne. Dans les classes supérieures, l’analogie de structure n’est pas moins évidente, mais la substitution complète d’un organe à l’autre ne peut plus avoir lieu. La vie tout entière est donc renfermée entre ces deux surfaces de relation et ses phénomènes s’accomplissent dans leur limite, avec des influences sympathiques nombreuses d’une surface à l’autre, et de chacun des organes internes aux deux surfaces de relation externes.
L’appareil digestif est le caractère essentiel et
pour ainsi dire, la base de l’animalité; car tandis que les végétaux par leurs racines puisent extérieurement dans le sol qui les porte les élémens de réparation, les animaux introduisent dans des cavités intérieures des alimens où les racines internes prennent les matériaux d’une vie nouvelle. Mais dans la série des animaux, l’intestin offre une étonnante diversité de formes et de dimensions; à peine égal en longueur, à la longueur du corps chez les animaux inférieurs, il a quinze, vingt et vingt-cinq fois la longueur du corps chez certains animaux supérieurs. On observe chez les mammifères , assez constamment, une complication et un développement de l’appareil digestif en rapport avec la nature des alimens : l’herbivore qui doit convertir en sa substance, des matières végétales offre un appareil digestif beaucoup plus long que le carnivore, et souvent aussi plus compliqué.
Chez l’homme, un long canal à deux ouvertures dont l’étendue est de six à huit fois celle du corps, figure le tube intestinal. L’ouverture supérieure, pourvue d’un muscle en forme d’anneau, se dilate sous l’influence de la volonté pour recevoir les alimens, et sous l’influence de l’instinct, en partie, pour admettre l’air destiné aux poumons : Les lèvres fermées par leurs muscles sont la porte supérieure du canal , porte qui peut s’ouvrir ou se fermer sous l’influence de la volonté. L’intervention directe du moi dans cette action , quelle que soit d’ailleurs l’énergie de l’impulsion instinctive, n’a d’autre li-
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mite que la mort chez les individus qui s’y condamnent par la privation volontaire des alimens. L’ouverture inférieure (l’anus) est tenue fermée par un mécanisme analogue à celui de la bouche, mais son activité n’est qu’en partie soumise à l’empire de la volonté; supérieure à toute incitation instinctive pour recevoir ou repousser les alimens, la volonté est vaincue par l’instinct qui nous porte à rejeter les matières des garderobes; il faut que ce besoin soit satisfait, avec ou sans le concours du moi.
Ainsi fermé, le canal digestif n’est pas partout d’une égale dimension; il offre chez l’homme quatre rendemens, la bouche, l’estomac, le second estomac ou duodénum?, etlegros intestin, terminé par l’ouverture inférieure. Ces quatre renflemens sont pour les alimens autantde lieux destalion où leurs qualiléspropressont altérées. Le duodénum même ne peut être considéré comme une division séparée que sous le rapport des modifications et des altérations qu’y subissent les alimens, car pour ses dimensions, il ne diffère pas beaucoup du reste de l’intestin.
Chaque rendement du canal digestif est précédé d’un rétrécissement où, sous l’influence de l’instinct, s’exercent de véritables fonctions d’inspection qui supposent une sagacité organique merveilleuse.
Trois sens, dont les perceptions vont directement au cerveau, la vue, le goût et l’odorat veillent, sentinelles avancées, sur les mouvemens de l’ouverture supérieure et sur les objets introduits dans la première cavité; les autres postes sont ou partielle-
ment soumis à l’instinct, comme l’arrière* bouche qui veille dans l’intérêt de l’estomac, ou totalement sous sa domination comme le pylore posté entre l’estomac et le duodénum, et la valvule cœcale entre le petit et le gros intestin.
Ainsi fermé , renflé dans certaines régions , et pourvu d’organes de surveillance, le canal digestif n’offre point une surface inerte et desséchée ; dans toute son étendue il est abondamment pourvu de vaisseaux sanguins et nerveux et d’organes sécréteurs dont la fonction paraît être de le tenir constamment dans un état d’humidité. — Un autre système d’organes placés dans l’épaisseur même de la membrane interne ( muqueuse ) ou dans son voisinage y verse par des canaux de communication des fluides dont la qualité varie selon les régions. Les glandes salivaires situées au voisinage de la bouche, préparent la salive, de nature alcaline, incessamment versée dans cette cavité, mais beaucoup plus abondante à l’heure des repas. La membrane muqueuse de l’estomac, pourvue, comme toutes les autres parties du canal , d’organes sécréteurs du mucus, a de plus des sécréteurs spéciaux qui préparent et versent à l’heure des repas, un fluide particulier, le suc gastrique . Plus loin, le foie et le pancréas, annexes du canal digestif, répandent à la surface du duodénum, leurs fluides sécrétés ; enfin un dernier système, placé vers la lin du gros intestin, produit l’huile essentielle qui donne aux matières l’odeur qui les caractérise.
Ajoutez à tous ces organes chargés d’apporter à la
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surface des intestins des humeurs de qualités diverses, les absorbans qui puisent dans les alimens des liquides et des solides nouveaux, des muscles qui meuvent par leurs contractions toute l’étendue du canal , et vous aurez complété Fappareih
En résumé, un long canal vivant, arrosé de sucs ou propres ou fournis par des organes annexés, ouvert à ses deux extrémités , pourvu de trois ou quatre renflemens, fonctionne sur les matériaux de réparation, sous la direction de quatre surveillans ; tel est fappareil digestif.
puoposïtion v.
Les actions successives des différentes parties de l’appareil digestif sur les alimens ayant un but unique, l’appropriation des élémens réparateurs, sont envisagées dans leur ensemble comme une seule fonction , la digestion.
La digestion, dans l’acception ordinaire du mot, indique la partie de la fonction limitée à l’estomac; ainsi par ces manières de parler, digestion facile , digestion laborieuse , digestion douloureuse , on entend que V estomac fonctionne avec facilité , avec peine , avec douleur , et rien de plus. Le mot digestion offre ici une acception beaucoup plus étendue, puisqu’il
comprend l’ ensemble des opérations par lesquelles lesalimcns passent depuis la bouche jusqu’à la fin de l’intestin, la mastication, la déglutition, la première digestion (le travail de l’estomac), la seconde digestion, V absorption des élémens de réparation solides et liquides, V expression du résidu impropre à réparer les pertes et son expulsion.
Depuis la bouche jusqu’à la première partie de l’intestin (ou duodénum), les alimens solides divisés, pénétrés de sucs, altérés, agités, transformés se rapprochent par degrés de l’état où ils cèdent les élémens de réparation solide*, ils s’élèvent successivement par le fait de la digestion et parviennent à ce point de perfection réparatrice : c’est le point culminant, c’est le but de la fonction. Plus avant, dans leur marche à travers l’intestin , ils sont dépouillés par degrés de leurs matières restaurantes, de manière à ne plus offrir à la fin qu’une substance désormais importune. Les racines de la vie sont au point culminant où des vaisseaux nombreux chargés de recueillir le chyle exercent leur activité : ces vaisseaux sont aux animaux et à l’homme ce que sont les racines aux végétaux.
Les alimens éprouvent, sans doute, dans l’estomac, des changemens décisifs, sans lesquels les opérations suivantes ne seraient pas possibles : faute des mouvemens péristaltiques de l’estomac et de l’intervention toute spéciale du suc gastrique, point d’action possible des extrémités béantes des chylifères sur la masse grossière qui leur serait soumise. Pourtant ces modi-
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Ai
fications si importantes en supposent d’autres; car on peut en dire à-peu-près autant de plusieurs points de l’appareil, par rapport à l’estomac. Par exemple, sans la division par les dents de tous les fruits enveloppés d’une pellicule ligneuse, point d’action constante de l’estomac ni de ses fluides sur cette classe d’alimens; même réflexion au sujet de toutes les graines sèches enveloppées aussi de ligneux. Sans l’action préparatoire de la chaleur, point d’accès possible aux puissances digestives, sur les élémensde réparation contenus dans la fécule. Sans une division suffisante et sans une préparation culinaire, action incomplète ou nulle de la digestion stomacale sur la plupart des tissus animaux. Ces restrictions à l’autocratie de l’estomac dans la fonction digestive , vont au point de soustraire à son action la plupart des végétaux et des animaux dont l’homme fait sa nourriture. Et bien que nulle observation directe ne montre encore quels changemens précis l’addition de la bile et du suc pancréatique opère dans la masse chymeuse, quel homme sage oserait affirmer que l’estomac achève l’ensemble des opérations qui rendent possible l’assimilation des matières étrangères jusquelà à notre économie? 11 n’y a pas une seule digestion, mais plusieurs à-peu-près également importantes; puisque, pour ce qui regarde les neuf dixièmes au moins de nos ali mens, la suppression de l’une des actions, entraîne l’impuissance des actions suivantes. Nous reconnaîtrons donc trois à quatre temps dans la fonction : le premier pour les alimens solides qui
ont besoin d’une préparation, se passe à la cuisine; le second dans la bouche; le troisième dans festomac et le quatrième dans le duodénum ; plus loin , le chyme est dépouillé.
Nous définirons donc la digestion, une fonction intermittente , composée d’une suite d’actions physiques et physiologiques ayant pour objet de faire subir aux alimens dans le tube digestif les altérations et les transformations qui les rendent propres à fournir aux absoî'bans, les élémens de réparation .
PROPOSITION YI.
Dans l état de santé, les appels de la faim et de la soif, intermittens comme la dig estion, se reproduisent deux, trois ou quatre fois par jour à des heures fixes, sous F influence de l’habitude.
Rien de plus constant dans l’organisme que la continuité des per tes , ri en de pl u s i né vi table q u e la n écessi té de les réparer. Pourtant la manifestation de la faim et de la soif, ainsi que la fonction don telles réclament f activité sont sous l’influence de l’habitude à tel point, que de deux individus dans des conditions extérieures semblables, l’un ressentira le besoin de réparation une seule fois dans les vingt-quatre heures, et l’autre deux, trois fois et plus. La puissance de l’habitude sur les organes et sur leurs rapports sympathiques
donne seule la raison de ces différences; elle finit même par modifier leur capacité physique et leur énergie propre, et les infléchit aux nécessités de la minutieuse exactitude ou de l’irrégularité : l’homme accoutumé à une grande régularité pour l’heure des repas, pour la quantité des alimens, vient-il à s’éloigner de ses habitudes, il en est bientôt puni par la douleur; celui dont l’habitude est l’irrégularité, le sauvage, l’habitant du désert résiste à la faim pendant un jour tout entier, ou bien prend en un seul repas, une quantité d’alimens suffisante pour le même temps, sans que sa santé soit altérée. Cependant, il faut reconnaître que la régularité et la modération sont des conditions nécessaires pour qui veut vivre long-temps, se bien porter et jouir pleine» ment de la vie du corps et de celle de l’esprit.
Gouverné par l’habitude, l’homme civilisé, sait d’une manière certaine l’époque de la journée où la faim se fera sentir ; le retour même de ce besoin est pour lui une manière souvent fort exacte de mesurer le temps; l’ouvrier bien portant et rangé, sent à son estomac qu’il est neuf heures du matin, midi ou deux heures , il quitte l’ouvrage sans autre indication, et cet appel a souvent plus de précision que nos montres et nos horloges. Le soin de faire des approvisionner]) en s , de préparer la nourriture pour telle époque de la journée, se lie à cette connaissance que nous avons du retour des besoins. L’heure du repas estvcnue,les alimens sont servis, la famille s’assemble pour les prendre en commun. Quelqu’un manque- G
il à l’appel, ou présent s’abstient-il; on s’étonne, on l’interroge sur sa santé. 11 est malade sans doute, car six heures venues, son eslomae ne réclame pas le dîner. La puissance de l’habitude a pourtant ses limites, et celui qui se porte bien, éprouve le besoin de réparer ses pertes une fois au moins dans les vingtquatre heures. Laissons chacun dans les habitudes où il trouve la santé; supposant l’heure du besoin arrivée^ les alimens préparés , servis pour le repas, étudions les phases successives de la fonction. Qu’observons-nous au début?