‹ Hygiène de la digestion, avec quelques considérations nouvellesChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Règles de l'hygiène delà digeslion appropriées aux âges ot enlre-âges.

Chaque âge a son régime alimentaire ; personne n’ignore ce fait, il suffit de le mentionner. Mais il en est d’autres d’une égale importance au moins, qui, trop souvent, sont méconnus ou négligés. Ce sont les changemens que doit éprouver le régime dans le passage d’un âge à un autre.

En effet il en est, sous ce rapport, du passage d’un âge à l’âge suivant comme du passage d’une saison à la saison suivante. On ne va pas plus de la végétation chaude et brillante du premier âge aux glaces de la vieillesse que du printemps à 1 hiver. On ne passe pas non plus sans transition de la première enfance à la seconde, de la seconde à la puberté; il y a là des dégradations insensibles

que nous appelons entre-âges , comme nous avons appelé entre-saisons l’espace de temps qui s’écoule entre une saison et la saison suivante bien établie.

Les dégradations insensibles des entre-âges ont la même importance pour la santé de toute la vie que celles des entre-saisons pour la santé de l’année. C’est à l’époque des entre- âges surtout que le régime alimentaire doit être minutieusement approprié aux exigences variables des organes digestifs. — Que de jeunes enfans sont morts parce que leurs parens ont ignoré, ont oublié de ménager convenablement la transition de la nourriture par le lait à la nourriture par les alimens solides ! Que de jeunes filles de treize à seize ans sont mortes parce que leurs parens ont négligé de donner aux organes de la digestion, languissans à cette époque, le secours bienfaisant du grand air et de l’exercice du corps! — Des dangers graves menacent aussi parfois l’âge critique.

Toutes les transitions d’un âge à l’âge suivant ne sont pas accusées et distinctes comme celles que nous venons de signaler. Pourtant elles se révèlent encore à l’observateur attentif, toutes les fois que quelque irritation chronique, quelque névrose appelle l’attention sur un sujet pendant plusieurs années de suite : le plus souvent lorsqu’un régime approprié aide les tendances de la nature à ramener l’équilibre. On voit la révolution d’un certain nombre d’années faire naître, dans l’organisme, un changement salutaire.

§ 1 . — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées à la première enfance et à l’entre-âge qui la sépare de la seconde.

Je m’adresse aux mères; elles m’écouteront avec attention. Il s’agit des objets de leur sollicitude la plus vive.

Pendant neuf mois, l’enfant a reçu, tout préparés, les matériaux de sa formation et de son accroissement : des canaux de communication ont porté le sang artériel et l’in-

HYGIÈNE DE LA DfOESTION.

nervation de la mère à l’enfant. A la naissance, cette vie commune cesse; le nouveau -né, sorti de l’œuf qui le renfermait, commence son existence indépendante. A peine a-t-il vu le jour, que le poumon entre dans sa double fonction de vivification du sang et d’expulsion des matériaux usés ; et la peau concourt au même but. Le besoin de réparation naît bientôt du mouvement même de la vie, et les organes digestifs entrent en activité.

Plusieurs questions relatives à cette importante fonction, doivent être résolues avant la naissance de l’enfant. Le lait, c’est chose convenue, sera sa nourriture, toute sa nourriture pendant les premiers mois; mais ce lait proviendra-t-il d’une chèvre ou cl’une vache? Sera-t-il pris par l’enfant au sein d’une nourrice ? La mère, enfin, se chargera-t-elle du soin d’allaiter elle-même?

Pour les enfans des grandes villes, dont la constitution est délicate en général, l’allaitement artificiel au biberon avec le lait de vache ou de chèvre, pendant les premiers mois surtout, est un mauvais moyen , et la mauvaise qualité du lait en augmente de beaucoup les difficultés et le danger.

Reste donc le choix entre la nourrice étrangère, qui fait de son lait et de ses soins un échange contre de l’argent, et la mère qui porte encore son enfant dans son sein.

Eh bien ! sur ce point, il ne peut y avoir de discussion sérieuse : si la mère peut nourrir, elle le doit , sous peine d’encourir, à ses yeux et à ceux de sa famille, la juste responsabilité des mille dangers qui menacent la vie d’un enfant confié à des mains étrangères. Mais la mère pourra-telle nourrir son enfant? — Voilà la première question. Malheureusement, dans beaucoup de conditions, elle ne le peut pas.

1° La mère ne peut nourrir son enfant si , d’une constitution chétive et délicate, elle est impressionnable à l’excès;

2° La mère ne peut nourrir son enfant, si elle porte le germe d’une maladie organique dans les grands centres de la vie dans les poumons, le cerveau, etc. ;

3° La mère ne peut nourrir son enfant, si une maladie chronique grave, ou une névrose des organes de la digestion, empêche la réparation facile des pertes et laisse la nutrition languissante;

4° La mère ne peut nourrir son enfant si quelque vice héréditaire la menace, ou s’il s’est manifesté déjà;

5° La mère ne peut nourrir son enfant si le soin des affaires, les nécessités de la vie matérielle, les chagrins profonds, et les alarmes vives, rendent cette tâche impossible à son corps ou à son cœur (L’allaitement et l’éducation du nouveau-né, sont une tache pénible et longue qui, pour être bien remplie, doit primer tous les autres soins ).

6° La mère, enfin, ne peut nourrir son enfant si, naturellement ou par le fait de quelqu’une des circonstances précédentes, elle ne peut lui fournir un lait de bonne qualité, un lait pur, un lait suffisamment riche et abondant. Cette dernière condition est évidemment indispensable. Si le lait renferme du pus, ou tout autre principe étranger, il nuit à la santé; s’il ne contient pas assez de matière grasse, assez de matière caséeuse, quoique abondant, il laisse dépérir l’enfant qui souffre de la faim; s’il est en trop petite quantité, l’enfant se trouve dans les mêmes conditions; enfin, s’il est trop substantiel, l’enfant, habituellement indigéré, dépérit encore, ou tombe malade.

Mais aucune des autres conditions ne s’opposant à ce que la mère nourrisse, comment pourra-t-on s’assurer, avant l’accouchement, des qualités probables du lait?

L’apparence extérieure, l'état général de la santé, sont des présomptions favorables. Les recherches (1) du docteur

(1) Le Traité de microscopie et les Conseils aux mères, sur la manière d'élever les en fans nouveau-nés : deux ouvrages remarquables de noire

Donné Font mis à même d’y ajouter des signes plus certains : il a constaté que le liquide visqueux et jaunâtre (<%>lostrum ), contenu dans les seins avant l’accouchement, présente un rapport à-peu-près constant avec le lait; de telle sorte que, 1° si le premier est tellement peu abondant que l’on puisse à peine en obtenir une goutte ou une demigoutte par la pression sur la glande mammaire et le mamelon, peu de temps avant l’accouchement; le second sera à coup sûr en petite quantité après l’accouchement, pauvre et insuffisant pour la nourriture de l’enfant ;

2o Si le premier (< colostrum ) est abondant, mais fluide, aqueux, coulant facilement, semblable à une légère eau de gomme, sans stries de matière jaune épaisse et visqueuse, le second (le lait) sera toujours pauvre, aqueux, et très peu substantiel ;

3° Si le premier, suffisamment abondant, recueilli à la dose de quelques gouttes dans un verre de montre, contient une matière jaune, épaisse, distinctement répandue en stries dans le liquide, il est à-peu-près certain que le second jouira de toutes les qualités essentielles.

Si l’expérience , long-temps et fréquemment répétée , confirme ce premier résultat, nous aurons, dans l’examen du colostrum, un moyen précieux de constater les qualités futures du lait, et l’honneur en devra revenir à M. le docteur Donné. Quoi qu’il en soit de la valeur définitive de cette exploration, elle peut avoir été négligée ; ou bien, imparfaitement pratiquée, elle n’aura fourni que des résultats douteux ; dans ces cas, il s’agit de déterminer, par l’examen du lait lui-même, s'il est de bonne qualité.

Une belle constitution , un embonpoint moyen , un bon appétit, une digestion facile établissent, comme nous l’a-

confrère, donnent sur les qualités du lait et sur la manière de les constater toutes les lumières désirables.

vous dit, une présomption favorable à l’examen du lait reçu dans la main.

S’il est fait par un praticien d’une longue expérience , cet examen donne de bons résultats, mais aucune solution certaine. L’étude microscopique seule peut mettre à même d’apprécier les qualités réelles et la pureté du lait (On trouvera à l’ article lait , de la troisième partie de cet ouvrage, toutes les lumières désirables sur la manière de constater l’état du lait).

Lorsque la mère ne peut nourrir, il convient de faire choix, à l’avance, d’une nourrice pourvue d’un lait suffisamment abondant, suffisamment riche en élémens de réparation .

Nous supposons ce choix fait, l’enfant venu à terme et bien portant, que fera-t-on d’abord? Les premiers soins doivent être pour un organe dans lequel nous avons trouvé un puissant auxiliaire de la digestion : des lavages tièdes et légèrement aromatisés débarrasseront la peau de la couche albumineuse et grasse qui gêne ses fonctions ; on pourra même ajouter à l’eau une petite quantité de savon . Essuyée avec soin, la peau sera recouverte de linges fins et chauds. Pendant la saison froide, et dans toutes les saisons, si la température offre des variations considérables, plusieurs jours, plusieurs semaines même s’écouleront avant que l’enfant soit exposé au grand air. Il sort d’un milieu dont la température constante est de 38 à 39 degrés centigrades, on doit se le rappeler; il ne peut passer, sans transition , à une température de quelques degrés seulement au-dessus de zéro. Après le lavage du corps, l’enfant peut être, au bout de quelques heures, approché du sein maternel; il y trouvera le liquide séreux qui précède le lait; le colostrum déterminera le départ des matières ( méconium ) accumulées dans l’intestin. L’expulsion de ces matières est le premier travail du canal digestif, il n’entre vraiment en fonction qu’a-

Il Y G! EN E DE LA DIGESTION.

près 1 avoir opéré. Aussi lorsque l’enfant doit être confié à une nourrice qui, leplus souvent est accouchée depuis un ou plusieurs mois, il est sage de ne lui donner le sein que lorsque la matière méconium aura été évacuée. Pour procurer cette évacuation, au lieu de lait, on lui donnera, pendant les douze et vingt-quatre premières heures de la vie, un peu d’eau légèrement sucrée ou miellée. Certains accoucheurs même ont conservé l’habitude, recommandée par le sage et savant Tissot, de donner 30 grammes de sirop de chicorée composé, délayé avec un peu d’eau, et que l’on fait boire dans l’espace de quelques heures.

Ces premiers soins donnés, et les évacuations obtenues, l'allaitement commencera et sera poursuivi pendant toute la première année, si le lait de la nourrice reste assez abondant et réparateur.

Pendant tout ce temps, on s’appliquera à maintenir la digestion active et facile, par une distribution intelligente des repas d’abord, puis par l’exercice des fonctions qui sont, à un haut degré, les auxiliaires de la digestion, je veux dire les mouvemens du corps, les fonctions de la peau et celles des poumons. Comme les conseils qui regardent ces dernières fonctions ont. une application de tous les instans, et qu’ils conviennent à toutes les époques de 1 allaitement, nous les exposerons les premiers.

I ° Mouvemens du corps. — Il ne s’agit pas, on le devine bien, de faire passer brusquement le nouveau-né de l’espèce de sommeil et de l’immobilité où il se trouvait dans le sein de sa mère, à un mouvement vif et continu. Les premiers jours de sa vie sont une continuation de l’état précédent, et paraissent consacrés, par la nature, à un repos presque total, à un sommeil qui, chez un enfant bien portant, n’est interrompu que par le besoin de prendre le sein.

II faut respecter, avec un soin religieux, la transition qui

s’opère alors. Mais, à mesure que, naturellement, le besoin d’excitation diminue le temps du sommeil, les mouvemens du corps doivent s’accroître. « Plus on leur en donne, dit le savant estimable que nous avons cité, plus on leur fait de bien, et, en allant par degrés, on les accoutume très vite et sans danger à des exercices assez forts. Le premier qu’ils puissent prendre est aux bras de la nourrice; mais ils doivent le cesser aussitôt que, devenus plus forts, ils peuvent être déposés à terre sur une couverture où ils se meuvent euxmêmes, se tournent, se traînent et marchent en s’aidant de leurs genoux et de leurs mains. Tous les mécanismes d’ailleurs qui, sans gêner le jeu des organes, facilitent le mouve- Tnent, ont leur utilité. »

Ce que nous disons ici de la nécessité du mouvement, exclut la sotte habitude de mettre les enfans en paquet dans des langes qui pressent tout le corps et le condamnent à l’immobilité.

“ On a peine à comprendre, dit Tissot, comment des mères raisonnables et sensibles qui ont vu une seule fois le bien-être , la joie, la gaîté renaître chez leurs enfans au moment où elles viennent de les démaillotter, ont pu se résoudre à les garrotter de nouveau. »

2° Fonctions de la peau. — Dans le premier âge comme dans les suivans, l’exercice musculaire donne à la digestion le secours le plus puissant; mais, au début de la vie, l’activité libre des fonctions de la peau n’est guère moins importante. Il est de toute nécessité que les exhalaisons et les absorptions dont elle est l’organe , que les actions et les réactions au moyen desquels la température se tient à-peu-près en équilibre soient faciles et énergiques. Les lavages fréquens à l’eau froide sont de tous les moyens le plus simple et le plus sûr. Mais ici, comme à l’occasion des mouvemens, nous ne voulons point de transition brusque. Au bout de quelques

ce changement encore, il faut, autant que possible, choisir un temps où l’air n’ est point chargé d’humidité. Le lavage à l’eau froide est une opération des plus simples qui pourtant veut être menée avec intelligence et promptitude. Il vaudrait mieux assurément le négliger que le mal faire. Procéder lentement, donner des ordres pendant le lavage, amuser l’enfant de niaiseries; laisser son corps long-temps humide et nu, c’est manquer de bon sens et de raison. Que se propose-t-on , en effet, dans le lavage à l’eau froide? de débarrasser la peau et de produire de la chaleur. C’est là le but qu’il faut atteindre; on veut, sauf l’intensité, amener sur tout le corps un phénomène analogue à celui que nous obtenons, lorsque pendant l’hiver, nous nous lavons les mains avec de la neige. Pour l’enfant chez lequel la vie est d’une activité moyenne, une éponge fine parcourt successivement le visage, les oreilles, le cou , les reins , la poitrine, le ventre, les cuisses, les jambes et les bras; c’est l’affaire de trois minutes, et de cinq y compris le temps d’essuyer le corps avec un linge fin et chaud. Lorsque la réaction à la peau est trop lente à se produire, quelques douces frictions la rendent plus facile et plus prompte. Lorsque la peau est le foyer d’une chaleur plus forte qu’à l’ordinaire, l’opération peut être ralentie, et le soin d’essuyer le corps supprimé ; on y supplée, en enveloppant l’enfant d’une flanelle douce et chaude dans laquelle le corps se sèche lentement et perd de son excédant de calorique.

Pour l’enfant robuste le lavage peut devenir un petit bain, mais ce sont surtout les enfans délicats, qui ont le plus besoin d’être lavés, comme le remarque Tissot (1). » Rien,

(1) Je cite cet auteur avec plaisir, parce cpie ses ouvrages sont aujourd’hui encore ce que nous avons de meilleur et, sauf quelques progrès de détail , le lion sens et la raison qui les distinguent leur assurent pour longtemps probablement une supériorité incontestable.

dit-il, n’est plus capable de leur donner promptement des forces.

« Après quelques jours de pleurs, les enfans s’accoutument tous si bien au lavage et aux petits bains froids, qu’ils deviennent un de leurs plaisirs et qu’ils rient pendant toute l’opération. »

Il y a un cas pourtant où le bain nuirait , c’est celui où l’excessive faiblesse de l’enfant rendrait la réaction impossible ; car il est de toute nécessité qu’elle se produise.

A l’habitude des lavages et des bains froids, se lie naturellement celle d’habiller légèrement les enfans.

3° Respiration ou fonction des poumons . - — Il faut que l’enfant trouve dans sa chambre, un air pur et souvent renouvelé, vivifié d'ailleurs, par la lumière directe des rayons du soleil; qu’il n’y éprouve jamais une grande chaleur. Il faut qu’il soit accoutumé à vivre au grand air, soit l’été, soit l’hiver. « Les enfans élevés au chaud sont souvent enrhumés, faibles, pâles, languissans, bouffis, tristes, tombant dans la langueur ou l’excitation nerveuse, ils meurent dans l’enfance ou vivent misérables. Ceux qu’on lave dans l’eau froide et qu’on élève au grand air, sont l’opposé (Tissot). **

« Il est très peu de mères qui fassent sortir leurs enfans,

dit M. Donné, autant qu’il le faudrait pour leur constituer , . . \ une organisation vigoureuse et une santé robuste. » Il est

inutile de dire aux personnes intelligentes, qu’il y a une mesure, une progression à suivre pour amener les enfans à vivre au grand air. A moins d’irréflexion, on n’ira pas exposer brusquement un enfant de quelques jours à un froid vif, moins encore à un froid humide. Mais une fois l’habitude-contractée , que l’enfant reçoive tous les jours l’influence bienfaisante du grand air. Soyez convaincus qu’un enfant dont vous aurez mis les muscles, la peau et les poumons dans les conditions d’activité que nous avons dites n’aura point la digestion languissante, le sommeil agité.

Tout contribuera à ce que le lait qu’il prend lui profite, et sa belle santé, ses couleurs fraîches, sa vivacité seront la douce récompense de la mère qui le chérit et se dévoue.

Comment l’allaitement doit-il être réglé? Dans les conditions extérieures où nous avons placé l’enfant, la plus simple de toutes les règles est de le laisser téter, toutes les fois qu’il le veut et autant qu’il le veut. — La mère doit interpréter cette volonté , mais pour Dieu , pour la vie de son enfant, nous l’en supplions! qu’elle ne tombe pas dans l’absurde. Les incessantes provocations dont nous sommes chaque jour témoin , de la mère à l’enfant, nous remplissent de colère.

Dieu n’a-t-il pas placé dans l’enfant un instinct sûr qui se manifeste à la naissance? Ne lui a-t-il pas donné des mains, des lèvres, une langue pour signifier, sans parler, qu’il désire le sein? Un enfant se heurte à quelque meuble, on lui donne à téter; il a la colique, on lui donne à téter; il se pique avec une épingle, on lui donne à téter; il a peur, on lui donne à téter; il a pris trop de lait, il est agité et ne peut s’endormir, on lui donne à téter. De telles pratiques ne peuvent être qualifiées; si elles n’étaient qu’ineptes nous nous tairions, mais elles sont coupables, elles exposent la vie de l’enfant ou du moins la rendent misérable : nous devons protester.

Dans les premières semaines de la vie, les longs intervalles consacrés au sommeil , divisent naturellement les vingt-quatre heures en une certaine quantité de repas dont plus tard on peut conserver le nombre, l’augmenter s’il est besoin, ou le diminuer à l’aide des promenades au grand air, des distractions sagement ménagées.

Il faut se rappeler sans cesse dans le cours de l’allaitement, l’influence des habitudes régulières sur la santé, pour y ramener par une gradation, sagement ménagée, le régime alimentaire du nouveau-né. C’est encore là une ques-

tion de grande importance, qui intéresse également la santé de la mère et celle de l’enfant liées l’une à l’autre. Que l’on s’accoutume donc de bonne heure à faire entre le sommeil de la nuit et celui du jour, une notable différence; il faut que la mère se porte bien pour conserver un lait de bonne qualité , et pour se bien porter elle doit satisfaire le besoin du sommeil.

Lejeune enfant sera donc astreint , dès les premières semaines qui suivent la naissance, à une distribution de la veille et du sommeil qui permette le repos de sa mère. Sa digestion excitée et régularisée par l’activité des fonctions auxiliaires, comme nous l’avons vu, ses repas n’en deviennent que plus faciles à distribuer ; mais dira-t-on , comme il faut à la mère six à sept heures de sommeil continu pendant la nuit, l’enfant restera-t-il tout ce temps sans rien prendre? Non assurément; surtout dans les premiers temps de la vie. Alors il sera confié à une personne sûre, chargée de lui donner deux ou trois fois pendant la nuit, du lait de vache coupé avec l’eau d’orge , l’eau de gomme ou de gruau léger.

Le jeune enfant est une machine à téter et à dormir, voilà ce qu’il faut avoir toujours présent à l’esprit : le bienêtre , la vivacité , la gaîté , le sommeil doux sont les conséquences obligées d’un allaitement bien entendu. Les cris prolongés, le malaise, l’appesantissement, la mauvaise humeur, le sommeil inquiet signifient presque toujours quelque modification à introduire dans le régime ou dans le sommeil.

L’allaitement une fois organisé et la digestion secondée par les autres fonctions , l’enfant se développe à souhait ; ses petites incommodités le plu£ souvent passagères , telles que les garde-robes vertes, la diarrhée, la constipation, sont combattues avec succès par quelque modification dans le régime de la mère , par une diminution dans la quantité de lait qu’elle lui donne*

il V G1ÈNE DE LA DIGESTION.

Le médecin , un médecin entendu , expérimenté , peu partisan des drogues, doit d’ailleurs prescrire la nature et le degré des moyens qui conviennent dans ces circonstances .

L’enfant doit continuer à téter une année tout entière , il n’a pas besoin de prendre d’autre aliment , si le lait de la nourrice suffit pour la quantité et la qualité. Notre conviction intime est que rien ne convient mieux à sa santé présente , à son développement à venir.

Nous demandons aux mères de ne point accorder de^confiance aux personnes mal instruites qui , sous prétexte de fortifier des constitutions délicates, poussent à la nourriture, conseillent la stimulation. Ce qui est nécessaire pardessus tout à un sujet jeune ou vieux que l’on veut fortifier, c’est une bonne digestion, et les seuls alimens fortifians sont ceux qui la maintiennent ou la rétablissent ; pour le jeune enfant, l’aliment qui jouit au plus haut degré de cette double propriété c’est le lait de sa mère ou de sa nourrice. Tant que le laitue manque pas , qu’on s’en tienne à son usage exclusif.

Mais, m’objectera-t-on , ne craignez-vous pas les scrofules , les affections tuberculeuses , les ramollissemens des os, etc. pour tel enfant chétif et délicat? Ne voyez-vous don pas l’imminence de ces maladies , la nécessité de donner du ton à la constitution ? Non, je ne vois pas la nécessité de donner du ton, par de prétendus fortifians qui, en surexcitant, en échauffant les organes de la digestion, réaliseront le plus souvent les menaces qu’une diète légère, douce et sobre eût fait disparaître. C’est précisément parce que ces jeunes sujets sont menacés de quelqu’une de ces graves maladies que je veux assurer la digestion parla petite quantité et la qualité douce des alimens. Croyez bien que la fureur d’empâter les en fans , de les nourrir à l’excès, et trop tôt, de choses excitantes et de matières animales a créé plus de

maladies, beaucoup plus de maladies qu’elle n’en a prévenu.

L’allaitement par la mère ou par une nourrice ne peut pas toujours, nous le savons, se continuer pendant une année ; une maladie , la diminution prématurée du lait , l’infidélité et le manque de soins de la nourrice , une nouvelle grossesse et plusieurs autres causes y mettent souvent obstacle au bout de quelques mois: que faire dans ce cas? Quel est le parti le plus sa gel Faut-il chercher une nouvelle nourrice, ou bien vaut-il mieux recourir à l’allaitement artificiel? Si l’enfant a tété trois ou quatre mois., et qu’on ait sous la main une garde intelligente , il n’y a point à hésiter. Le lait de vache ou le lait de chèvre sont préférables à de nouveaux essais d’allaitement. J’ai vu élever de la sorte de belles familles de six à huit enfans dont la santé ne le cédait en rien à celle d’enfans laissés à la mamelle pendant une année. La difficulté de se procurer à Paris, du lait pur , du lait de vaches bien portantes me ferait incliner pour le lait de chèvre dont les enfans prennent facilement l’habitude. Depuis quelques années on s’en procure assez facilement; ces animaux qui sortent tous les jours au grand air peuvent être introduits au domicile des consommateurs et jusque dans la chambre des enfans; c’est là un grand avantage. Plusieurs enfans délicats de douze à dix-huit mois , sujets à des diarrhées périodiques , à de petits mouvemens de fièvre, de chaleur vers la peau, ont été remis à l’usage 'exclusif du lait de chèvre et de petits potages féculens faits avec ce lait, sur le conseil que j’en avais donné , et se sont promptement rétablis.

Lorsque nous traçons un régime pour les jeunes sujets, nous ne devons, autant que possible, rien laisser à l’appréciation de la mère ni des personnes qui l’aident; la sollicitude maternelle obstrue l’intelligence et porte presque toujours à exagérer nos prescriptions les plus sages. Voilà ce dont nous ne pouvons être assez convaincus ; c’est l’une des

causes qui me déterminent à rejeter toute addition au régime, lorsque le lait suffit.

Le médecin restant juge en dernier ressort pour chaque cas particulier , je dis que tant que le lait nourrit assez , il n’y a pas lieu d’ajouter autre chose au régime.

Le passage du lait et des petits potages dont il fait partie, à une nourriture plus substantielle et plus excitante, constitue une époque importante dans l’histoire de la digestion ; la transition n’y peut être trop soigneusement ménagée, c’est le premier entre-âge . A la campagne, partout où les lumières fausses et les sots préjugés ne se sont pas glissés, cet entre-âge est sans difficulté, et la transition le plus souvent insensible. La soupe, quelques fruits, des légumes, du laitage , des œufs ,’ sont la nourriture de toute la famille, et l’enfant s’y trouve amené par degrés. Chez nous qui habitons les villes , et qui sommes cultivés , il n’en est pas de même. Non contons de faire manger les enfans à des heures irrégulières , de leur donner des alimens trop nourrissans et en trop grande quantité, nous voulons que leur estomacsoit incessamment actif. Après le repas viennent les bonbons , les friandises et mille inutilités qui détruisent l’estomac. Demandez à cette bonne mère, pourquoi son enfant tient à la main une sucrerie, pourquoi un gâteau après le repas? demandez-lui pourquoi elle lui laisse un fruit quand il vient de dîner, pourquoi un grand verre de lait sucré? Il a faim , dites-vous? donnez-lui une croûte de pain à sucer , à mâcher ; il a soif? donnez-lui de l’eau. Ni par des paroles douces et bienveillantes , ni par les reproches vifs , je ne puis faire entendre souvent ces simples conseils à des gens éclairés. Mais c’est surtout à l’époque où l’on augmente le travail de l’estomac que les momens de repos doivent être le plus complets; c’est surtout, lorsque pour la première fois il a pulpé du pain, un peu de viande, des légumes, qu’il a besoin d’être rafraîchi par une heure ou deux de relâche.

Le premier point pour opérer la transition est une régularité plus grande encore dans les repas. Le second de passer du lait, aux alimens demi-liquides, aux petits potages de farine de froment séchée au four, de fécule , de crème de riz , de maïs fraîchement moulu , aux panades , aux œufs à la coque très peu cuits , aux soupes grasses et maigres ; les sucs de viande et les viandes tendres viennent ensuite. L’eau pure ou très légèrement sucrée complète ce régime et dispense avec lui, le médecin de nombreuses visites et la famille de vives inquiétudes.

Le sage Tissot est de tout point de notre avis : Il faut , dit on, accoutumer leur estomac à tout, mais cedit-on est une sottise ; « il faut leur faire l’estomac bon, alors ils supporteront tout, et on ne le rend pas bon en leur causant de fréquentes indigestions (Tissot). »

La nécessité de renfermer le régime des enfans dans des alimens faciles à diviser , pendant les deux premières années de leur vie au moins , résulte de l’état même des instrumens de mastication. Les dents et les muscles qui meuvent les mâchoires ne peuvent donner à la division des tissus résistans, le degré de perfection voulue ; ils passent dans l’estomac grossièrement partagés et se retrouvent le plus souvent dans les matières des garde-robes; ce fait ne peut se reproduire long-temps, on le comprend bien, sans que l’estomac elles intestins n’en éprouvent de la souffrance, sans que la santé n’en reçoive une atteinte profonde.

Nous avons dit que la transition s’opérera par degrés des alimens liquides aux alimens solides. On commencera par remplacer le premier repas de lait par un petit potage, le matin; un second potage s’y joindra au bout des quelques jours, et en deux ou trois semaines, l’alimentation demi-liquide aura remplacé, s’il le faut, l’usage exclusif du lait. Quatre ou cinq petits repas ainsi ménagés suffisent dans les vingt- quatre heures, ou mieux quatre repas dans la journée

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et une tasse de lait vers le soir ou le milieu de la nuit. Dans les entr’ actes, en cas de vives instances delà part de l’enfant, une petite croûte de pain sec sera le seul supplément permis. Si les repas n’excèdent point pour la quantité et pour la qualité , le double besoin de réparation et de stimulation , la soif entre les repas est un sentiment rare. Lorsqu’elle se manifeste vive et fréquente, l’enfant a trop mangé, n’en doutez pas , ou bien ses alimens ont été trop excitans : Cette seule indication suffit pour réduire le régime.

Le passage de l’alimentation demi-liquide aux alimens solides s’opérera comme le précédent, mais avec plus de lenteur. Il conviendra de donner à cette transition des mois et meme des années ; l’enfant de trois à six ans qui continue à manger quatre fois par jour, peut conserver l’habitude de la soupe ou des potages à un ou deux de ses repas. Les pareils incertains entre les prescriptions des médecins qui conseillent l’usage des viandes tendres dès la fin de la première année, et ceux qui l’admettent à peine vers la quatrième, devront se déterminer par l’avis de leur propre médecin qui jugera sur le jeune sujet soumis à son observation. Les exclusions portées par Tissot contre certains mets et contre le vin me paraissent d’ailleurs dictées par la sagesse. On doit leur faire éviter, dit-il, le vin, les pâtisseries, les graisses, les choses de haut goût , les sauces , les eaux chaudes qui détruisent l’estomac , etc.

Je ne dis point d’une manière absolue, comme le savant auteur, que le vin doit être rejeté du régime des enfans, mais que dans les premières années, il n’y peut être admis que sur le conseil spécial du médecin pour chaque enfant. C est une arme à deux tranchans remise aux mains des parens, et qui, sans aucun doute, nuira plus souvent qu’elle ne servira, s’ils en font eux-mêmes l’application, d’après les idées que dans le monde on se fait de la faiblesse et de la force. Si je devais me prononcer entre les deux opi-

nions dont l’une admet, l’autre rejette absolument le vin , je n’hésiterais pas; car la suppression du vin me paraît sans aucun inconvénient et produit souvent le plus grand bien, je l’ai constaté maintes fois. D’ailleurs la nature de stimulation qu’il produit, comme alcool , ne convient pas au premier âge ; quant à la tonicité qu’il donne aux tissus par ses principes colorans, elle se retrouve dans beaucoup d’alimens solides où elle n’est point associée aux élémens de stimulation diffusible. Le vin, le vin vieux, généreux est le réparateur des fatigues profondes qu’entraîne l’activité de l’âge mûr , le consolateur et le soutien de la vieillesse.

2. — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées à la seconde enfance et à l’entre-âge qui la sépare de la puberté.

Amené par degrés aux habitudes de la famille , le jeune enfant prend le régime commun ; il peut conserver pendant quelques années un repas de plus que le père et la mère : il fait son goûter d’un morceau de pain sec avec ou sans quelques fruits. A moins d’une sensibilité maladive, il n’a pas à redouter l’influence des affections morales sur la digestion , non plus que les mauvais effets de la contention prolongée de l’esprit ; le besoin de mouvement et de changement l’entraîne d’une impression à une autre , d’une occupation à une autre, sans qu’aucune le captive long-temps. C’est aux parens à comprendre les faciles indications données par l’âge et la direction de la vie à cette époque. Il ne leur est pas permis d’assujettir à une vie sédentaire, à des études sérieuses une jeune créature dont la santé demande l’exercice au grand air et l’agitation ; la petite vanité même qui les porte à faire unemerveille de leur enfant, à le produire dans le salon , àlui inspirer un bavardage étourdi, des talens d’agrément , etc. , n’autorise pas l’infraction à la loi de l’organisation. De six ans jusqu’à douze ou quatorze, les soins de l’instruction

imiiÈNH ni: la digestion.

doivent se subordonner aux exigences de la santé, et le primo vivcrc , dcindc philo wphari s’applique à cet âge mieux qu’à aucun autre. On me reprochera peut-être de faire de l’hygiène théorique, de donner des conseils d’une application impossible, car l’enfant naît dans une société d’une forme donnée , où la dose d’instruction qui convient à chaque âge est déterminée à l’avance , où il est nécessaire qu’il suive l’impulsion commune et s’instruise avec ceux de son âge et comme eux. J’admets toutes ces réalités , et je ne crois point mériter le reproche que 1 on m’adresserait. Mais plus on exige d’un enfant , plus on désire lui donner une culture précoce , .et plus il importe de régulariser l’activité des différens systèmes , plus il importe de n’en mettre aucun en souffrance par l’activité exclusive d’un ou de plusieurs autres. Vous voulez que dès l’âge de six à huit ans votre enfant apprenne la lecture, l’écriture, l'histoire, la géographie, le calcul , un peu d’histoire naturelle ; vous le voulez, parce qûe telles sont les exigences du temps où il

vit. Je ne discute point la convenance, j’admets, si vous le désirez , la nécessité de cette culture précoce , je vais même plus loin que vous, je veux que votre enfant se distingue dans chacune de ces connaissances. Eh bien ! la première condition des études profitables est la santé , la digestion facile et réparatrice ; et comme ni l’une ni l’autre ne peuvent exister sans l’exercice du corps, il est indispensable, pour le but même que vous vous proposez, de donner une attention spéciale aux récréations ; c’est par elles seules que le travail peut devenir utile. Exercice du corps, repas réguliers et bien ordonnés sont la double base d’une éducation intelligente. J’ai vu. bon nombre d'enfans élevés dans leur famille rester incapables d’aucune attention soutenue, d’une santé frêle et délicate, d’une digestion capricieuse , jusqu’au moment où ils entraient en pension. Alors, sous l’influence de repas et d’exercices réglés, ils devenaient robustes et studieux ,

c’est-à-dire qu’ils fortifiaient en même temps leur corps et leur esprit.

La sollicitude de la mère qui prévoit des dangers imaginaires, en crée de réels, et s’oppose à un bon arrangement d’une vie destinée aux hasards, aux changemens du milieu où se trouveront plus tard le corps et l’esprit. Une observation , longue déjà, ne m’a point montré un seul homme remarquable d’esprit et robuste de corps, sorti de l’éducation de la famille. Partout et toujours il faut la mesure , le développement harmonique des fonctions : telle est la loi de notre organisation .

Des besoins factices introduisent aujourd'hui dans l’éducation des jeunes enfans, de prétendues nécessités qui nuiront certainement au développement des organes , je veux parler de l’espèce de fureur qui pousse les parens à faire passer leurs enfans du maillot, pour ainsi dire, aux talens d’agrément. Je laisse de côté l’espèce de persécution que cette manie inflige aux indifférens, assaillis dans les grandes villes par un clapotage général de piano; je ne parle pas du silence obligé où les débuts du jeune virtuose tiennent vingt personnes sérieuses réunies dans un salon ; ce sont là les petites misères de la vie humaine ; mais ce que je ne puis admettre, c’est l’habitude de rejeter après les repas les leçons de ces talens que refoulent des études plus sérieuses. Vers neuf ou dix ans, dans les familles et même au sein des pensions, beaucoup de jeunes gens n’ont pour prendre la leçon de musique que l’heure qui suit les repas ; et pour satisfaire la vanité de la famille, les malheureux consentent à bâiller, à faire, pendant toute cette heure, des notes fausses dont ils ne perdront pas facilement l’habitude. Cela s’appelle un talent d’agrément !

Ne jamais entraîner dans une seule direction l’éducation des jeunes enfans, est un devoir impérieux; vouloir développer les facultés de l’esprit à l’exclusion de celles du corps

ou bien les facultés du corps à l’exclusion de celles de l’esprit, est plus funeste encore que de présenter à l’intelligence, une trop grande diversité d’objets. Les connaissances prématurées, acquises à force d’application, créent une prépondérance abusive du centre de la pensée sur les instrumens du mouvement, et le corps tombe dans la faiblesse; la négligence de tout travail de l’esprit pendant l’enfance, bien qu elle ne menace pas la machine d’une destruction prochaine, crée pour l’avenir des difficultés et des dangers; car notre cerveau doit s’accoutumer peu-à-peu à l’activité comme nos jambes : l’oisiveté trop long-temps prolongée l’en rend plus tard incapable.

Grâces aux tendances de notre époque, ce dernier danger existe rarement ; ce sont bien plus souvent l’excès d’activité de l’esprit, la multiplicité des objets d’étude qui tendent à priver le corps des mouvemens dont il a besoin. A mesure que les années se succèdent, les jeunes gens élevés dans les maisons d’éducation, vivant de la vie commune avec les enfans de leur âge, prennent par degrés l’habitude du travail, et parviennent à X entre-âge, qui sépare l’enfance de l’adolescence sans courir d’autres dangers que ceux qui résultent des habitudes vicieuses. 11 n’en est pas de même pour la jeune fille : la grande importance de la révolution qui s’avance , le travail intérieur qui prépare les élémens de la domination que la matrice doit exercer sur tous les autres systèmes, la différence dans l’éducation qui se dessine, bien plus tranchée de l'un à l’autre sexe, créent pour elle une époque de transition pleine de dangers. C’est alors surtout qu’il importe de maintenir l’activité de la digestion par un régime convenable , par la régularité des repas et par le concours des fonctions auxiliaires. Utile dans les années précédentes, l’exercice du corps, l’activité des fonctions de la peau, deviennent de première nécessité entre treize et seize ans. Nous n avons point de remèdes qui puissent les rem-

placer : il faut que la mère de famille se pénètre bien de cette vérité. La vie sédentaire , les lectures qui développent à l’excès la sensibilité , le redoublement d’application trop ordinaire à cette époque , sont pour la jeune fille qui se forme une occasion de maladies graves. La digestion en reçoit presque toujours les premières atteintes , et propage vers les organes de la génération le trouble qui retarde, entrave ou bien accélère l’évolution des organes sexuels et l’apparition de la menstruation. Nous trouvons naturel assurément que la mère de famille tienne à se faire de sa fille un ornement ; qu’elle tienne à lui ménager dans le monde des débuts brillans; mais ce qui est plus naturel encore, c’est qu’elle préfère aux satisfactions d’amour-propre les plus légitimes, aux succès frivoles de salon, la vie et la santé de son enfant.

Dix heures venues , la fille de treize ans a besoin de sommeil, autant et plus même que le jeune garçon, parce qu’elle a besoin du réveil matinal , de l’exercice au grand air , du bain tiède ou du bain froid, selon la saison; parce qu’elle a besoin d’une digestion régulière et facile. Elle trouvera le plus souvent dans le genre de vie que nous conseillons, un préservatif assuré contre les dangers qui menacent X entre- âge quelle parcourt. Pourtant au sein des grandes villes, la vie la mieux ordonnée n’est pas toujours exempte d’indispositions à l’époque de la puberté. La digestion languit parfois ; le goût pour les fruits crus , pour les alimens acides ou peu réparateurs , l’inappétence complète , les courbatures dans les bras et les jambes, les douleurs musculaires, même assez vives , les palpitations, les syncopes sont des désordres que la meilleure disposition du régime n’empêche pas toujours de se produire ; l’époque mensuelle en est le plus souvent l’occasion. C’est le cas de temporiser, de louvoyer, de diminuer la somme du travail de l’esprit, de faire la part plus large aux mouvemens du corps et aux distractions. 11 faut se

HYGIÈNE HE LA DIGESTION

garder surtout, à cet âge, de voir dans les premières traces d’une pâleur passagère, réunies aux signes précédera, la preuve de la faiblesse, le début de la chlorose; il faut se garder de donner le vin et les substances ferrugineuses, sans un mûr examen. J’ai vu déjà beaucoup de jeunes filles victimes de ces préoccupations d’anémie qui, depuis quelques années, ont envahi les meilleurs esprits.

La suppression du vin, au contraire , est le plus souvent un bien dans cet état.

Pourquoi, les cas de maladie exceptés, serait-il nécessaire? — Le bouillon gras , les viandes chaudes , les sucs de viande sagement combinés à la nourriture douce fournie par les végétaux farineux, ne suffisent-ils pas à toutes les exigences du double besoin de réparation et de stimulation? Que l’homme fait , dont le fluide nerveux s’épuise dans les contractions profondes et répétées du système musculaire, éprouve le besoin de la stimulation alcoolique, je le comprends. Que le littérateur , le savant dont l’innervation s’épuise à flots par la contention profonde et soutenue de la pensée, éprouve le besoin particulier de stimulation par les vins légers ou le café, je le comprends encore ; que le vieillard enfin , dont les foyers d’émission sont sans énergie , éprouve le besoin d’une stimulation légère et répétée, je le comprends. Mais chez la jeune fille du monde, je cherche en vain une cause, un prétexte plausible à cette stimulation; l’expérience d’ailleurs, comme je l’ai dit, prouve quelle est le plus souvent nuisible.

Je vois souvent les mères de famille préoccupées du soin de donner la dernière main à l’éducation de leurs filles, les amener à Paris pour les mettre en pension ; je suis loin de blâmer cette conduite; mais je voudrais que cette résolution fût prise, autant que possible, avant ou après l’âge de la puberté; ce n’est pas le moment de diminuer leur liberté , de changer leur genre de vie.

§ 3t — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées à l’âge critique chez la femme (de quarante à cinquante-cinq ans .

Pourquoi passer ainsi, se demandera-t-on, de l’entreâge qui sépare l’enfance de la puberté, à l’âge critique chez les femmes? Voici ma réponse : les années qui suivent la puberté n’ont besoin d’aucun conseil particulier , et le genre de vie qui a facilité le développement de l’adolescence est encore le plus propre à maintenir l’activité harmonique des fonctions. On peut même avouer que les irrégularités momentanées dans les habitudes n’ont point la même gravité pendant les années qui viennent à la suite de la révolution opérée dans l’organisme.

Si les règles sont solidement établies depuis une ou deux années , la jeune fille passera sans danger quelques nuits de l’hiver au bal , recevra des impressions morales plus vives et plus fréquentes sans en être ébranlée, prendra les habitudes sédentaires avec moins d’inconvéniens , se permettra sans indisposition , les légers écarts de régime que la friandise conseille et qu’amènent inévitablement les grandes réunions de famille. Pour l’homme, les raisons de notre silence sont d’une autre nature: tant qu’il acquiert les connaissances qui doivent lui assurer une position sociale , tant qu’il vit de la vie de jeune homme , il est peu accessible aux conseils de la prudence, et se livre d’ailleurs à une activité de corps qui éloigne bien des dangers.

L’hygiéniste lui est inutile, ou parce que réellement il n’en a pas besoin , ou parce qu’il refuse de se conformer à ses prescriptions; le médecin lui vient en aide dans les grandes circonstances. Plus tard , lorsqu’il a pris sa place dans le monde, il n’en est plus de même; enchaîné par Je devoir, agité par l’ambition, entraîné par le charme et la puissance de ses conceptions, les conseils de l’hygiène lui sont utiles, et, devenu plus logique, il est mieux disposé à les re-

cevoir; mais ce que nous avons à lui dire alors est du ressort des règles de ï hygiène de la digestion appropriées aux professions.

Ces explications nous paraissent suffisantes et nous passons sans plus de commentaires, à l’exposition des règles de la digestion appropriées à l’âge critique.

Qu’appelle-t-on l’âge critique de la femme? C’est l’époque de la cessation des règles ; époque le plus ordinairement placée dans notre climat de Paris, entre quarante et cinquante-cinq ans.

Que signifie cette dénomination d’âge critique? Signifie t-elle la menace de toutes les maladies , à l’époque où une fonction qui date de trente à quarante années va cesser? Ne signifie-t-elle rien? — Les faits répondront à ces questions. 1° Une femme robuste adonnée à de pénibles travaux du corps, soutenue par une réparation suffisante, vient-elle à être frappée vers quarante-quatre ou quarante-six ans d’une maladie inflammatoire? Plusieurs saignées abondantes l’en débarrassent; elle se rétablit, et, sans transition, cesse de voir paraître ses règles ; elle n’éprouve le plus souvent aucun malaise, la vie active continuant, bien entendu. Cette femme a passé l’âge critique; mais que signifient pour elle ces mots : âge critique? Rien du tout évidemment, sinon qu’elle a cessé de voir. 2° LTne femme dans les mêmes habitudes de vie, éprouve, sans aucune altération de sa santé, une diminution des règles , quelques irrégularités dans leur apparition , une augmentation dans leur quantité pendant un mois ou deux , puis elle ne voit plus rien paraître. Cette femme encore a passé l’âge critique, sans crise et sans danger à-peu- près. 3° Une femme chétive et délicate a éprouvé chaque mois, pendant trente ou quarante années, des pertes abondantes , puis elle en voit diminuer la quantité ; les règles deviennent irrégulières et disparaissent en même temps que la digestion et la nutrition prennent une activité

jusqu’alors inconnue. Cette femme encore a passé l’âge critique; mais que signifie l’âge critique pour elle? Il signifie une crise heureuse , la cessation d’un écoulement qui la débilitait. 4° Une femme d’une bonne santé, habituée à la vie sédentaire , ordinairement bien réglée , mère de plusieurs enfans qu’elle a élevés, éprouve quelques pertes, des irrégularités dans ses mois, de quarante-cinq à cinquante ans ; elle devient en même temps sujette à de mauvaises digestions , à des irritations intestinales ; elle éprouve des flux de ventre ou de la constipation ; elle ressent des étoufïemens, des maux de tête , des migraines à-peu-près intermittentes ; elle souffre de douleurs de reins , de courbature des membres, de palpitations; ses règles ont disparu. Que signifie l’âge critique pour cette femme l II signifie que la cessation des époques mensuelles n’a pu avoir lieu sans une rupture de l’équilibre, et l’un ou plusieurs des maux que nous venons d’énumérer témoigne que l’équilibre des fonctions a été détruit le plus souvent d’une manière passagère. 5° Enfin , une femme a eu la poitrine irritable et délicate , ou bien à la suite de quelque inflammation des poumons, un noyau d’irritation chronique dans l’un des deux ou dans tous les deux, a persisté sans donner des signes notables de son existence ; elle a eu des gastrites , des entérites dont le ressentiment ne s’est jamais complètement dissipé; elle a porté pendant des années un engorgement glandulaire à peine douloureux dans l’un des deux seins , autour du cou ou dans toute autre région ; elle a eu des douleurs de reins , des règles douloureuses qui, sans l’inquiéter, ne l’ont jamais quittées; cette femme arrive vers quarante ans , et en même temps quelle voit diminuer ses mois, qu’ils s'e montrent sous forme de pertes d’un aspect variable, elle sent se développer vers la poitrine, vers les entrailles, vers le système glandulaire ou vers les organes de la génération , une maladie grave dont le germe existait depuis long-temps et dont l’aggravation résulte de

HYGIÈNE I)E LA DIGESTION

la cessation des règles. Que signifie l’âge critique pour cette femme ? Il signifie une crise fâcheuse dont il aurait été bon de détourner la menace plusieurs années auparavant, par un genre de vie approprié. En somme , perdre ses règles sans en éprouver aucun dérangement de la santé ; les perdre avec la coïncidence d’une amélioration de la santé ; les perdre avec le trouble manifeste d’une autre fonction ; les perdre enfin avec l’aggravation d’une maladie existante; telles sont les quatre éventualités qui attendent les femmes de quarante à cinquante-cinq ans. La première est la plus probable pour les femmes qui mènent une vie active à la campagne ou à la ville. Les deux dernières menacent plus particulièrement les personnes pour lesquelles nous écrivons ce livre.

Ainsi donc, bien que l’âge critique n ait en lui- même rien à redouter , il devient par le genre de vie, par les maux dont il a été précédé, une époque de transition sérieuse. Les moyens lés plus propres à en conjurer les dangers , appartiennent presque tous à l’hygiène et peuvent rentrer dans notre sujet. Il reste bien entendu que le sang qui se perdait parles règles ne renferme point d’humeurs malfaisantes, mais que, de sa nature, il est pur et de la plus belle qualité de sang ; que par conséquent la cessation de son écoulement ne retient dans le corps aucun vice , aucune humeur , aucun principe morbifique. S’il résulte de l’approche de l’âge critique la nécessité parfois de purger , de saigner , de dépurer , cela veut dire simplement que d’autres organes, ou bien les organes de la génération eux-mêmes souffrent de la cessation des mois , et rien de plus.

Nous venons de dire que les conseils qui conviennent à 1 âge critique rentrent dans notre sujet ; pour s’en convaincre , il suffit d ouvrir les livres des médecins et des hygiénistes qui lui ont consacré leurs études. En tête de leurs prescriptions , nous trouvons le séjour à la campagne, l’exercice

au grand air, l’habitation d’appartemens bien éclairés et aérés , l’éloignement des objets qui excitent la contention de l’esprit et les mouvemens violens du cœur, la régularité des repas et la sobriété; ce sont là justement les règles les plus sûres de l’hygiène de la digestion. Mais il est nécessaire de préciser davantage les conseils qui se rapportent à l’âge critique et cette tâche est d’autant plus facile que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs , une classe entière de fem-

mes, chez lesquelles la cessation des règles n’est accompagnée le plus souvent d’aucun accident sérieux : les femmes de la campagne , accoutumées à un travail soutenu , à une nourriture frugale , à un sommeil réparateur sont un type dont les femmes du monde ne peuvent trop s’appliquer les enseignemens. Nous ne prétendons pas faire adopter brusquement à celles-ci les allures des autres ; nous nous bornons à présenter un modèle dont il convient de se rapprocher, autant que la position et les habitudes antérieures le permettent.

Nos conseils les plus éclairés, il faut quon le sache bien , ne peuvent avoir une autre portée, une direction différente; car la nature des fonctions et les conditions générales de la santé restent les mêmes pour tous, quel que soit le rang ou la Providence a placé chacun de nous.

Ainsi l’exercice du corps est auxiliaire de la digestion dans toutes les conditions; seulement, ce qui est activité musculaire modérée pour celui-ci, est, pour celui-là, excès, fatigue et source de maladie; de même la sobriété et la régularité des repas, sont les plus sûrs garans de l’activité digestive; mais ce qui est sobriété, tempérance pour l’un, peut être, pourl’autre, intempérance et gloutonnerie, et ainsi de suite pour les autres fonctions, selon le tempérament, les habitudes antérieures, et les dispositions individuelles.

D’ailleurs la forme prohibitive est presque toujours mauvaise.

S’agit-il, par exemple, d’une femme dont l’esprit a été cultivé, dont le cœur a trouvé pendant vingt années, dans l’amour, d’ineffables délices ; il n’est point raisonnable de l’engager à chasser pour jamais jusqu’à la moindre trace d’un sentiment tendre ; ce serait parler en pure perte : il n’est point raisonnable de la priver des objets accoutumés de ses préoccupations. Ce n’est point ainsi que procède l’homme de pratique et d’expérience; il étudie les habitudes, et, lorsqu ’d les connaît, au lieu d’attaquer directement ce qu’elles ont de contraire à la santé, il les modifie par l'introduction graduée d’habitudes nouvelles. Nous sommes tous de grands enfans, il ne faut pas l’oublier, et, par amour les uns pour les autres, par sympathie, nous nous devons de mutuelles concessions , nous devons nous mener par les biais et les faibles de notre nature.

Telle personne, de quarante à quarante-cinq ans, voit diminuer la quantité de sang qu’elle perd chaque mois, ou bien elle observe des irrégularités, des pertes et des suppressions alternatives ; vous pouvez facilement lui faire comprendre que l’équilibre des fonctions étant rompu, les pertes mensuelles, moins abondantes ou moins régulières, la digestion a moins besoin de produire des matériaux nouveaux; mais de 1 intelligence du fait, à la réforme du régime, il y a plus loin que vous ne pouvez le croire. Pauvre enfant, elle aime tant son café, ses épices, ses deux repas de viandes succulentes, sa petite dose de vins légers et doux, bien modérée assurément; n'y touchez pas, c'est l’arche sainte. Mais elle souffre : après ses repas le sang lui porte à la tête, à la poitrine; des douleurs d’entrailles inaccoutumées se font sentir et rendent sa vie malheureuse ; vous pouvez vous appuyer sur ces premiers accidens pour demander la réforme, pour prêcher l’alimentation douce et réduite. N’allez pas pourtant trop compter sur ce nouvel auxiliaire; la femme souffre avec l’héroïsme d’un martyr

pour conserver l’habitude qui lui plaît, eût-elle pour attrait la jouissance la plus éphémère, la plus futile. Souvent vos conseils les plus sages , aidés des sérieux enseignemens de la douleur, resteront impuissans pour obtenir la réforme demandée. Mais examinez attentivement la figure, ayez le bonheur d’y découvrir quelque petit bouton insignifiant, quelques traces à peine visibles de couperose, quelque peu d’animation du teint. Profitez d’un moment où vous serez seul avec la malade, interrogez-la avec candeur, avec affection sur ces petits accidens de sa figure. Ne craignez pas ses distractions ; elle sera attentive à la conversation ; elle vous interrogera, vous pressera de questions, vous suppliera à deux mains, à genoux, de lui prescrire un régime. Peut- elle supporter l’idée de voir sa figure, séduisante encore, perdre son dernier éclat? Vous la tenez, croyez -le bien , elle se rend à discrétion. Mais n’abusez pas de la victoire , car vous en pouvez désormais tout obtenir. Lever matinal, coucher sans veillées, repas sans café, sans vin et sans viandes, courses à pied, voyages; rien n’est difficile; prescrivez avec réserve, car, le plus souvent, elle exagérera les rigueurs de la prescription. L’eau était fade et nauséabonde, elle prendra, sans sourciller maintenant , les drogues les plus repoussantes. Un médecin qui fait un gros volume de cinq à six cents pages pour signaler aux femmes les dangers de l’âge critique , a certainement tort , de mettre en tête de ses bons conseils : L'amour doit être banni à jamais du cœur de la femme qui est parvenue à ï âge critique. - — Aucune ne le croira sur parole , heureusement , car , s’il en était une seule qui dût le prendre au mot et le charger du soin de la diriger, il se verrait alors tombé d’une difficulté légère , dans une impossibilité définitive. Comment déterminer à l’action, et mouvoir, si nous supprimons les mobiles^ Pour mon compte, je renoncerais à continuer la tâche

difficile de diriger, comme hygiéniste et comme médecin, la santé des personnes cultivées, femmes du monde ou savans, artistes ou gens de lettres, si je n’espérais les conduire à ce quideur est utile par ce qui leur fait plaisir. D’ailleurs, en ce qui concerne la femme vers l’époque de retour, ce n’est point seulement une maladresse de lui dire que son règne va cesser, que sa gloire et son bonheur ont péri; c’est une mauvaise action et un mensonge. Une femme de quarante ans est parfois justement préférée, pour la grâce et les avantages, à la jeune fille qu’elle présente dans le monde. Le corps, tout comme l’esprit et le coeur, conservent longtemps leur jeunesse, lorsqu’ils sont bien gouvernés ; voilà ce qui est vrai, ce qu’il faut rappeler aux personnes qui négligent le soin de leur santé.

§ 4. — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées

aux vieillards.

Beaucoup d’hommes, et des plus méritans, viennent jusqu’aux limites extrêmes de l’àge mûr, et touchent le port où tant de fois ils se sont promis le repos. Ils touchent ce port tant désiré, ils n’y parviendront pas. La mort leur ravira les douces et paisibles jouissances de la vieillesse.

C’est là le sort d’un grand nombre de commerçans, d’industriels, d’hommes d’affaires qui, dans leur ignorance, prétendent passer sans réforme , de l’extrême activité du corps et de l’esprit, au repos, aux loisirs complets. Pour cette classe nombreuse, la cessation des affaires constitue véritablement un âge critique dont les dangers méritent toute notre attention.

Ces dangers résultent pr ncipalement, comme nous venons de le dire, de ce qu’ils ignorent les lois delà vie et les conditions de la santé; leurs désirs mêmes les plus vifs le

prouvent jusqu’à l’évidence.

Ecoutez le marchand entraîné

loin de sa famille par les nécessités de son négoce, l’artisan fatigué de son travail du jour, l’avocat épuisé par les efforts de sa pensée et de sa parole, le médecin harassé des nombreuses exigences de sa pratique. Eeoutez-les, que demandent-ils tous? Le repos. Que regrettent-ils au milieu de leur activité ? L’un, les jouissances de la vie matérielle, l’autre, les délices de l’étude; tous veulent des loisirs. Vœux et regrets téméraires ! Le mouvement les pousse dans la vie, le repos les en ravira. Vous donc qui, pendant soixante années, avez trouvé la santé dans les travaux du corps et de l’esprit, ne demandez pas le repos, si vous voulez vivre ; les habitudes contractées engagent votre avenir, et si la vieille fable populaire du Juif errant signifie quelque chose, c’est à vous qu’elle s’adresse. Vous avez marché et vous marcherez jusqu’au bout. Le seul vœu légitime, compatible avec la longévité, est celui que vous formerez d’échanger une activité forcée contre une activité de votre goût. Vous vous êtes imposé pendant soixante années des privations sans nombre pour arriver à l’aisance, à la richesse ; les exigences même du travail ont rendu votre vie simple et frugale ; vous avez remis, à des temps meilleurs, les plus douces jouissances de la sensualité et du luxe. Eh bien ! le repos et la bonne chère succédant à l’activité, à la vie frugale, selon vos vœux les plus ardens, sont une sentence fatale portée contre votre vie. Il convient à l’homme actif, avant de se retirer du mouvement, de déterminer à l’avance, d’après 'ses goûts, la nature des délassemens qui berceront sa vieillesse; les projets que, dans la perspective de cette époque, il forme long-temps à l’avance, doivent, pour être conformes à ses besoins, ne point rompre brusquement ses habitudes. A quelque genre de vie qu’il s’arrête d’ailleurs, il devra proportionner la réparation aux pertes.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant qui, par une sa-

gesse exceptionnelle, se décideront à fuir les villes, à chercher à la campagne, dans les légers exercices du corps, dans le demi-sommeil de l’esprit, la récompense de leurs longues méditations, sentiront, dans leurs organes , des puissances inconnues. Le double besoin de réparation et de stimulation plus énergique conseillera une nourriture plus variée, plus substantielle, et plus abondante.

Ce qui était excès à la ville ne sera que satisfaction légitime du. besoin. —De conditions opposées naissent des besoins contraires : l’activité du corps diminuant, l’alimentation suivra une progression décroissante.

L y Essai d'hygiène générale, du docteur Motard, nous offre, sur l’époque de transition dont nous parlons, des conseils pleins de sagesse.

« Le vieillard, dit-il, s’il a su bien remplir son âge d’homme, devra rester l’esclave des habitudes gymnas- ' tiques qu’il se sera faites, quand même elles seraient le fruit d’un travail journalier commandé par les exigences de la vie commune. Le mépris de cette règle d’hygiène a causé bien des victimes. Que de vieillards, parvenus par une vie laborieuse à une aisance qui les satisfait, ont cru que le repos absolu devait être pour eux la récompense de leurs succès financiers, et ont trouvé une mort déplorable au milieu des loisirs dont l’ennui même trompait leurs désirs. A l’âge où les besoins de développement individuel sont nuis, où la réparation journalière se borne à l’entretien des organes, quelle imprudence de cesser brusquement, en renonçant au travail, la gymnastique constante qu’il impose, et cela souvent en augmentant l’abondance ou la délicatesse de la table, sous prétexte de pouvoir enfin se donner quelques plaisirs obtenus au prix de longues privations. L’obésité, la goutte, les maladies organiques des viscères, la foudroyante apoplexie, ont retiré de la vie bien des imprudens qui croyaient seulement se retirer des affaires, qui avaient

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occupé leur âge mûr. La marche, le billard, h équitation, les voyages, les travaux modérés de la campagne, le jardinage doivent offrir leurs ressources à ces malheureux que le repos absolu tuerait; qu’ils n’oublient pas non plus de surveiller, avec le plus grand soin, la somme journalière de leurs alimens. La vie ne se borne pas seulement à des actes musculaires ; malheur à ceux qui sont parvenus à l’arrièresaison, sans avoir pu donner à leur cerveau un exercice au moins égal à celui de leurs bras; ils sont privés d’un moyen puissant d’embellir leurs loisirs, quand ils cessent de se livrer au travail manuel ; et la culture ou seulement la connaissance générale des lettres et des sciences, en abrégeant pour eux des journées ordinairement si longues, contribuerait aussi à prolonger leur vie, en remplaçant, par l’augmentation de l’exercice intellectuel, la diminution de l’exercice musculaire. »

La transition opérée, l’homme est dans les habitudes qu’il conservera jusqu’à sa mort. Les règles de l’hygiène de la digestion n’ont rien d’absolu pour cet âge non plus que pour ceux qui l’ont précédé; l’homme d’une constitution puissante dont la vie a été active, et qui, dans sa vieillesse, a conservé le libre exercice de ses mouvemens, n’a besoin ni de soins minutieux, ni de la stimulation légère et répétée qui convient au vieillard d’une constitution délicate. Celuilà, quoiqu’il fasse bien de se conformer à certains préceptes importans, ne doit point comme l’autre s’éclairer sans cesse des conseils d’un hygiéniste expérimenté : quelques lois lui suffisent. La circulation active porte encore, avec une certaine énergie, la vie et la chaleur aux points les plus éloignés de l’organisation; ses organes digestifs opèrent encore sur une masse d’alimens dont la quantité et les qualités stimulantes offrent à l’économie les matériaux d’une réparation abondante; ses centres nerveux, doués d’une

puissance d’émission notable sous le double rapport de 1a,

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durée et de la quantité du fluide émis, n’ont point besoin d’une incessante refocillation.

Le vieillard, dans ces conditions, n’est point une rare exception, mais forme une classe nombreuse : tous les hommes doués primitivement de foyers de vie énergique, qui sont passés de l’âge mûr à la vieillesse, sans ébranlement des centres nerveux , sans affection organique des grands viscères, font partie de ce sénat d’élite. Us passent soixantedix ans, voient leur soixante -quinzième , leur quatre-vingtième, leur quatre-vingt-dixième année, pourvus d’une vigueur qui, bien quelle ne doive plus, qu’elle ne puisse plus rien produire, est pourtant encore la source de beaucoup de bonheur. Ces vieillards, bien entendu, ne sont point toujours exempts de la goutte, des hémorrhoïdes, des affections calculeuses, des névroses des intestins; quelqu’une même de ces maladies est leur partage à-peu-près inévitable.

Ce ne sont point les petits repas; ce ne sont pas les exercices répétés et de peu de durée ; ce ne sont point les chambres petites et chauffées jusqu’à dix-huit degrés; ce ne sont point les vêtemens fourrés, ouatés qui conviennent à cette nature de vieillesse. Elle s’étiolerait, elle dépérirait, elle étoufferait dans ce cadre rétréci. Mais cette vieillesselà', dira-t-on, n’en est pas une; elle n’a point besoin de conseils , elle en donne et n’en reçoit point. C’est une erreur, une grande erreur. Quelque net que soit le sentiment de vigueur qui surgit des centres de la vie chez le septuagénaire , son existence a des lois dont la sanction pénale est inévitable et terrible. Malheur à celui qui tente dans cette apparente jeunesse les irrégularités, les plaisirs , les fantaisies d’un autre âge. La régularité dans l’exercice des fonctions qui concourent à l’entretien de l’individu n’est plus alors une chose simplement utile, mais nécessaire, d’une nécessité absolue : pour les vieillards dont nous parlons c’est véritablement la loi et les prophètes.

Quant aux fonctions qui ont rapport à la reproduction de l’espèce, il faut n’en plus parler, il faut n'y plus penser. Mais les organes, prétendez-vous, font entendre leur voix, par exception, pour vous septuagénaire? Je le veux croire, je veux croire qu’aucune provocation, aucune sotte forfanterie n’a réveillé vos sens endormis. Eh bien! diminuez la stimulation du régime, perdez par l’exercice prolongé cet excédant de forces, mais gardez-vous des rapports sexuels; pour vous les amorces du plaisir sont inévitablement dangereuses. — -Si vous persistiez à poursuivre] la satisfaction d’un prétendu besoin, je n’aurais plus à vous faire qu’une recommandation. Cachez avec soin à tous les yeux, ces habitudes d’une autre saison, car elles ont l’apparence du vice, et de tous les spectacles le plus repoussant, le plus hideux à voir est celui du vice sous des cheveux blancs. Que sous aucun prétexte, le vieillard robuste ne dérange l’heure et le temps de son sommeil, l’heure et la quantité de ses repas ; que dans la variété même de ses alimens , d’un jour à l’autre il observe une sorte de régularité; qu’il maintienne par l’exercice journalier , par les distractions , l’activité des fonctions digestives ; que plusieurs mois, chaque année, il aille chercher à la campagne une prolongation de vie et de santé ; qu’il détruise par l’influence salutaire d’un air vif et sain, les actions débilitantes de l’atmosphère des grandes villes; qu’il n’oublie jamais que la nécessité de la régularité trace entre lui et le jeune homme une distance infranchissable. De ce besoin même de régularité naît une assez notable différence entre le régime qui convient à tel vieillard, et celui qui convient à tel autre dans des conditions analogues : celui-ci ne fait qu’un repas abondant chaque jour et s’en trouve bien ; celui-là en fait deux, tous deux à la viande ; la plupart pourtant se contentent d’un déjeuner léger et d’un dîner substantiel. Que chacun suive les habitudes qui lui donnent la veille active et le sommeil paisible; je n’y veux rien chan-

ger. J’ai sous les yeux, en ce moment, plusieurs de ces vieillards qui achèvent de jouir d’une organisation puissante. L’un, de quatre-vingt-deux ans, conserve une rectitude d’esprit, une capacité de travail supérieures à celles de bien des jeunes gens. La grande fortune qu’il doit à son intelligence ne l’a point amolli, n’a rien changé à ses habitudes simples : souvent encore à la suite d’un travail de cabinet de plusieurs heures , il traverse Paris pour visiter ses vieux amis et pour causer d’affaires ; puis continuant son excursion pédestre, il va dîner à la campagne. Trois à quatre lieues faites lestement, le disposent au dîner : une bouteille de vieux oourgogne, du meilleur crû, arrose deux plats de viande, du poisson de choix, les légumes et les fruits du dessert; le café et quelque liqueur simple, d’une qualité exquise raniment et font jaillir de sa conversation les étincelles d’un esprit éminent. Que voulez-vous conseiller à ce vieillard? Quelle réforme, quelle réduction sur le repas? Ce n’est point l’occasion des conseils, point l’occasion de la rigueur; étudiez plutôt ce modèle, vous y trouverez pour les autres un précieux enseignement. Robuste de corps et d’esprit, vigoureux par les organes de la digestion, il s’ébranle et se détraque pourtant par le moin dre excès, par la moindre irrégularité, bien plus facilement qu’un jeune homme d'une constitution délicate et chétive. — Un autre fait chaque jour deux repas à la fourchette, tous deux soutenus par la viande ou le poisson, par une bouteille de vieux bourgogne; mais comme le premier, il a conservé dans la fortune les habitudes simples et régulières; son principe pour le menu est celui du sage pour ses livres : pctuci sed boni . Son premier repas est à midi, un potage; seulement une viande ou un poisson, mais de choix, de premier choix; un plat de légumes préparés au beurre le plus fin; un fruit, des plus beaux de chaque saison ; voilà tout son dîner. Qu’il soit seul à table ou avec ses amis, il n’y change rien pour le nombre des

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plats : rien de meilleur, rien de plus étudié que cet ordinaire d’une simplicité profonde ; la gourmandise n’y est vraiment qu’une légitime extension de l’instinct conservateur. Le soir vers huit heures, selon l’ancien usage, un souper quelque peu moins substantiel et sans potage, termine et complète les réparations du jour. J’ai souvent Critiqué ce repas; quelques nuits sans sommeil, quelques diminutions brusques de l’appétit, des chaleurs à la gorge ou l’empâtement de la bouche m’en avaientdonné le droit. Pourtant l’habitude a prévalu, maisnon sans concession : uneinfusion légère de thé, de tilleul ou de feuilles d’oranger remplace de temps en temps l’un des deux repas de la journée. Je ne puis trop recommander aux vieillards robustes cette pratique si facile ; je ne puis trop les engager à laisser de côté les demi-mesures et les demi-repas. Tant que les organes de la digestion fonctionnent facilement , qu’ils suivent leurs habitudes, le repas; mais au premier signal de fatigue, de chaleur, qu’ils se gardent de chercher dans la stimulation une activité factice des organes : c’est un moyen trompeur et dangereux. L’estomac réclame-t-il moins impérieusement le dîner? Que le dîner soit supprimé sans faiblesse, sans concession à la gourmandise. Le sommeil sera plus calme, et l’estomac rafraîchi s’appliquera aux alimens avec une vigueur nouvelle. On ne peut imaginer ce que cette précaution d’enrayer à temps, évite de douleurs et d’infirmités !

Respectons les habitudes dans lesquelles la vieillesse s’écoule heureuse et paisible, profitons de ce qu’elles nous * apprennent. Mais le bien-être du corps, le calme de l’esprit sont les seuls remparts qui puissent les préserver de notre critique et de la réforme. Aussitôt que le vieillard perd ces biens précieux, il nous doit l’obéissance. Il nous la doit à plus forte raison , lorsque, primitivement d’une constitution délicate , il n’est parvenu aux limites extrêmes de la vie qu’à travers mille dangers. Ce vieillard est le type dont les mo-

ralistes ont tracé le portrait , dont les médecins et les hygiénistes on réglé les besoins.

Milita senem circumveniunt incommoda, vol quod Quærit , et inventis miser abstinet , ac timet uli ;

Vel quod res omnes timide gelidèque ministrat ,

Dilator, spe longus , iners , avidusque futuri ;

Difficilis , querulus , laudator temporis acti ,

Se puero, censor castigatorque minorum.

Horace nous donne clans ces vers les traits saillans du vieillard débile. C’est pour celui-ci qu’il nous reste à parier. Son cœur ralenti pousse à grand’peine le sang aux extrémités de l’arbre de la vie; ses centres nerveux ne fournissent plus à la machine qu’un fluide rare et promptement dissipé ; sa nutrition et sa calorification, réduites par degrés sous cette double influence, laissent les vaisseaux capillaires diminuer de calibre , les filets nerveux tomber dans l’inertie , tous les tissus se flétrir; sa digestion, sans vigueur, n’est facile ou possible qu’en petite quantité à-la-fois et sur des alimens substantiels; elle répare peu-à-peu et suit de' tout point la nature des pertes. Rien de grand, rien de large, rien de prolongé pour ce vieillard; qu’il ait les soins d’une personne intelligente à diriger l’enfance ; il lui faut, pour ainsi dire, la sollicitude d’une mère. Il a besoin, sans doute, de réparer les pertes faites, mais il a surtout besoin de n’en point faire de grandes. Pour lui, point de longues courses, point de long travail , point de repas longs ni copieux , point d’air trop vif ni trop froid : sous tous les rapports, il doit vivre à petites doses. Le fait saillant chez le vieillard d’une organisation délicate est la diminution des deux phénomènes de nutrition et de calorification; sa peau, froide et flétrie, reçoit sans réaction énergique l’impression d’une température basse ; elle a besoin d’être aidée par les vêtemens chauds et légers, par la chaleur d’une pièce de température à-peu-

près constante. J’ai vu de ces sujets où la vie n’est plus qu’une lueur languissante , tombés dans la torpeur par l’action débilitante du froid , reprendre le mouvement et quelque vigueur par une sorte d’incubation. Les organes delà digestion eux-mêmes en reçoivent l’influence ; ils languissent ou se raniment selon que la température extérieure s’abaisse ou s’élève. Faute de réaction suffisante, la stimulation même d’une alimentation substantielle, manque souvent son effet, et se tourne contre les organes digestifs qu’elle irrite, faute de propagation : elle s’applique à eux seuls et ne les dépasse pas. La 'première condition de la digestion facile pour ce vieillard est donc, comme pour les animaux à sang froid , d’être dans un milieu chaud. La privation des dents, la diminution d’énergie dans les muscles qui meuvent et rapprochent les mâchoires, imposent l’obligation de ne lui donner qu’une nourriture tendre et facile à diviser : c’est un soin important. J’ai vu bon nombre de vieillards atteints de gastrites et d’entérites chroniques incoërcibles, par le fait seul d’une alimentation trop résistante, tomber dans une maigreur et une débilité désespérantes, puis revenir à la santé, retrouver quelque vigueur par le changement dans la préparation des mets , ou mieux par l’addition d’un râtelier qui rétablissait la mastication. De quelque manière qu’elle soit opérée, la division des alimens est la condition indispensable d’un travail facile de la part de l’estomac. Pour cette raison, l’habitude de manger trop vite est mauvaise, surtout pour le vieillard, dont les puissances digestives sont affaiblies. Une demi-heure lui est à peine le temps suffisant pour la mastication du plus léger repas ; qu’il mette donc dans cette première opération la sage lenteur qui fait vanter sa prudence et rechercher ses conseils. La diminution dans l’énergie contractile des muscles qui meuvent la mâchoire n’est point un fait partiel; elle existe partout ou se trouvent des muscles, partout où se trouvent des mstrumens actits

des mouvenfens, soit volontaires, soit fonctionnels, et l’estomac, comme les autres organes, en a ressenti l’influence. La fibre musculaire, lente à se contracter, faible dans sa contraction, parvient promptement aux limites extrêmes de son activité : c’est là pour le vieillard une seconde cause de mauvaises digestions, de digestions difficiles, et de douloureuses indigestions.

J’ai vu des vieillards, restés froids, inanimés, privés de connaissance, recevoir les derniers secours de la religion et toucher à leurs derniers momens sous cette influence. Après bien des difficultés, l’aliment franchissait l’estomac : aidés de la chaleur du dehors et de quelque chaude stimulation, ilsuevenaient alors à la vie, à la santé de la veille, pour retomber quelques jours plus tard, dans la même torpeur, par le même défaut dans la bonne entente de leur régime alimentaire.

Il résulte de la connaissance de ce fait de précieuses lumières pour éclairer le régime de la vieillesse. Puisque l’estomac est souvent froid, toujours dénué d’une contractilité énergique , il lui faut des ali mens dont les qualités lui viennent en aide , dont le volume ne le distende que peu à-la-fois; car, insuffisamment excité, il reste inerte; démesurément distendu, il ne se contracte plus. C’est précisément la mesure dans le degré de stimulation , dans le volume total de l’aliment qui convient à chaque repas pour chaque individu, qui le plus souvent décide de la santé du vieillard. Celui qui reste actif et robuste peut, comme nous l’avons vu, se contenter d’un seul repas dans les vingt-quatre heures ; il n’en est plus de même pour le vieillard débile. La nature et le degré de sa capacité digestive le ramènent encore de ce côté aux habitudes de l’enfance : moins copieux, ses repas deviennent plus nombreux ; de deux, ils s’élèvent à quatre ou cinq , comme dans sa première enfance; mais chacun se compose d’un petit nombre de mets et en petite quantité : un potage, quelques fruits cuits ou bien une tasse de thé, de

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chocolat avec quelques tartines de beurre suffisent au déjeuner; un peu de viande tendre ou de poisson vers le milieu du jour, un léger dîner vers quatre heures, et le soir quelques légumes ou des fruits : à chaque repas, une petite quantité de vin vieux , ou pur, ou tempéré par beau, selon les habitudes. Dans ces conditions, l’estomac est actif; s’il se ralentit ou s’échauffe, la suppression d’un repas lui donne de nouvelles forces pour le repas suivant. Trop souvent le manque de ton , une sorte d’inertie de la fin de l’intestin, y laisse séjourner le résidu de la digestion : les maux de tête, les toux sèches , l’accélération et la plénitude du pouls en sont la conséquence.

Il faut veiller sur cette disposition aux constipations opiniâtres pour y porter remède; les lavemens parfois restent impuissans, et il devient nécessaire de débarrasser le rectum par quelque moyen mécanique.

L’activité des fonctions auxiliaires est encore d’une grande importance tant que la température le permet : le vieillard doit respirer l’air du dehors et faire de l’exercice dans la mesure de ses forces. Quant aux soins qui regardent la peau, la plupart des hygiénistes rejettent le bain froid et conseillent le bain tiède. Us voient dans le premier, de véritables dangers; le manque de réaction à sa suite, maintient sur les grands organes des congestions funestes; les réactions trop vives ou bien irrégulières sont également défavorables. Le second leur paraît le remède assuré ou du moins le préservatif de plusieurs maladies.

Je suis moins fixé sur la question des bains; pourtant, si je m’en réfère à ma propre expérience , je les vois rarement utiles. Il est important, je le sais, que la peau soit aidée dans ses fonctions; mais le bain n’est point le seul moyen, n’est point le plus efficace pour arriver à ce but : le renouvellement fréquent et l’extrême propreté des tissus en contact avec la peau, ainsi que les frictions, me paraissent des con-

ditions d’une plus grande importance. Souvent appelé à donner des soins à des personnes qui portaient à l'excès la pratique des bains et négligeaient le renouvellement du linge, j’ai fait la comparaison. — C’est une question sur laquelle je ne puis dire ici qu’un mot , et qui demanderait une longue discussion : il serait intéressant de déterminer jusqu’à quel point sont utiles les injections, les lavages à la surface des muqueuses , et les bains répétés pour la peau. — Une vieille dame, de quatre-vingt-deux ans, assez gravement malade, s’était soumise, sans se plaindre, à quelques pertes de sang, à l’usage de purgatifs, à l’emploi de plusieurs vésicatoires. Je lui proposai le bain; il me paraissait utile. A. cette proposition, elle se releva avec vivacité, me témoigna une répugnance assez grande : elle n’en avait jamais pris. Pourtant les ablutions partielles à l’eau tiède pendant l’hiver; à l’eau froide pendant la belle saison, avaient suffi, avec le renouvellement presque journalier du linge, pour maintenir son corps dans un état de propreté auquel elle attachait une grande importance. Je ne veux tirer de ce fait aucune conclusion ; je me borne à le rapporter , et crois qu’il est sage de laisser au médecin ordinaire, le soin de déterminer quand et dans quelle mesure, les grands bains conviennent à la vieillesse, et sont auxiliaires de la fonction digestive.

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