CHAPITRE IV
Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux professions.
Lorsque nous avons cherché à formuler les règles générales de l’hygiène de la digestion , nous avons reconnu que chacune des grandes fonctions est auxiliaire de toutes les
RÈGLES APPROPRIÉES AliX PROFESSIONS.
autres, c’est-à-dire que l’activité modérée de l’une d’elles, loin de nuire à l’activité des autres, la favorise évidemment. Toutefois l’observation des faits nous a montré de notables différences dans le degré et la nature du concours que chacune d’elles donne aux autres. Ainsi nous avons vu qu’une digestion active peut exister, et existe le plus souvent avec une très faible activité cérébrale , tandis que la privation de l’exercice du corps entraîne presque inévitablement, le trouble et l’affaiblissement de la fonction digestive. Nous avons été conduit de la sorte à une classification des autres grandes fonctions, par rapport à celle qui nous occupe. Si l’on se rappelle ce que nous avons dit alors, il sera facile de déterminer quelles professions sont favorables à l’activité digestive, au développement du corps et à l’accroissement des forces ; et quelles au contraire sont nuisibles aux mêmes fonctions. Cette détermination préliminaire est de toute nécessité, si nous voulons donner quelques conseils vraiment pratiques ; car mettre en évidence les conditions où la digestion s’accomplit inévitablement sans trouble et sans effort, n’est qu’une généralité d’une application incertaine, et les conseils qui s’en déduisent s’adressent à ceux précisément qui en ont le moins besoin. Le cultivateur aisé trouve dans le travail du corps , dans l’exercice au grand air , dans la régularité des habitudes et dans les goûts simples, l’assaisonnement le plus sûr d’une nourriture saine et abondante ; sa digestion toujours facile se passe sans peine de nos conseils. Il est bon de le dire , bon de le répéter , c’est un type à mettre sous les yeux ; mais se borner à de tels enseignemens, c’est faire une œuvre à-peu-près inutile, c’est parler par apologue, en parabole, à des gens qui ne sont que trop disposés à ne pas comprendre. L’homme de lettres, le savant, l’artiste, le magistrat qui nous consultent ou nous lisent , pour se préserver des désordres de la digestion , ne nous demandent point des conseils généraux , absolus , mais bien des conseils
1 1 \ G 1 È N E DE LA DI GESTION
relatifs à leur profession, à leurs goûts. Dire à de tels hommes de renoncer à ce qui les passionne depuis vingt années , dire aux Cuvier , aux Broussais , aux Andrieu qu’ils se doivent faire cultivateurs pour digérera l’aise, c’est parler en pure perte et s’exposer au ridicule. Tâchons de présenter à chacun un modèle qu’il puisse facilement s’appliquer ; en d’autres termes, donnons à l’homme de bureau des conseils qui conviennent à l’homme de bureau, au magistrat des conseils qui conviennent au magistrat, et ainsi des autres. Nos mécomptes d’ailleurs seront encore assez nombreux ! Pour mettre quelque ordre dans cette tâche intéressante et difficile, il est nécessaire de tracer une classification des professions, où chacune soit placée selon le degré et la nature d’influence qu’elle exerce sur la digestion.
§ i Classification des professions au point de vue des influences qu’elles exercent sur la digestion, et du secours qu’elles lui apportent.
Malgré les causes de maladies qui résultent de l’excès du travail et des intempéries de l’air, l’habitant des campagnes qui cultive la terre est, par le concours des circonstances au milieu desquelles il vit , celui de tous qui puise dans les nécessités de son travail quotidien, les élémens les plus sûrs d’une digestion active et régulière. Levé dès l’aurore, il respire à flots, l’air pur qui baigne tout son'corps; du matin au soir soumis à l’influence vivifiante et tonique du soleil, il en éprouve, comme les animaux qui l’aident, comme les plantes qu’il cultive ,. le contact fécond ; il trouve dans les tourmentes mêmes de l’air une excitation salutaire. Les vents , dit Tissot, sont un des grands agens de la nature, dont *es impressions sont nécessaires à tous les corps organisés. L’air immobile est aux animaux et aux plantes, ce que l’eau bourbeuse des marais est aux poissons faits pour vivre dans les rivières. Le cultivateur, également éloigné de l'inaction
n f; r, rr.s \ puropri f: 1 : s a u x p pofessions.
et des mouvemens accélérés , exerce tousses membres avec mesure et régularité. Les objets de ses pensées peu nombreux occupent son esprit sans le fatiguer, les passions violentes ou tristes l’agitent rarement. Le temps du repos venu, il se couche et s’endort presque immédiatement ; son sommeil calme et profond dure à-peu-près aussi long-temps que la nuit, et, lorsque vient le temps de la veille, ses forces sont réparées, son corps reposé et son humeur égale. Au milieu d’un concours de circonstances aussi favorables , le paysan n’éprouve point au réveil, de nausées, de dégoûts, d’empâtement de la bouche, de douleurs et de chaleurs d’entrailles; il n’est point obligé d’attendre jusqu’au milieu du jour pour voir naître quelque désir des alimens; à peine éveillé, il entend l’appel des organes de la digestion et le satisfait à peu de frais.' — Un pain grossier , des soupes abondantes, fournies de légumes savoureux, où le beurre, la graisse et le sel ont été ajoutés avec parcimonie ; le laitage , les fromages maigres , les légumes substantiels, quelques fruits, rarement la viande de boucherie , parfois le lard mêlé aux légumes , l’oignon crû ou l’ail , tels sont aujourd’hui les alimens de nos cultivateurs, au centre et au midi de la France. Le poivre est leur seul assaisonnement, et jamais l’appétit ne leur fait défaut, jamais l’obésité ne gêne leur respiration, ne ralentit leur énergie musculaire. Ils boivent le plus souvent de l’eau pure ou aiguisée par la macération de fruits sauvages. Cette population des campagnes fournit au pays, l’élite de ses soldats et de ses marins. Après le laboureur, une classe plus riche jouit également des conditions favorables à la digestion , c’est celle des propriétaires qui prennent part à l’exploitation de leurs biens ruraux. Leur digestion est d’autant plus solide que leur genre de vie se rapproche davantage de celle du paysan qui cultive son modeste héritage. Pourtant dans cette classe déjà , les veilles plus prolongées, les passions plus vives, la nourriture plus
11 \ GIÈNE DE L \ DI GESTION
succulente ; les boissons fermentées et alcooliques sont une cause d’affaiblissement et de désordre de la fonction digestive. Les hommes voués aux professions libérales trouvent encore à la campagne, dans l’exercice au grand air, dans l’activité modérée de l’esprit , dans le calme des passions , des auxiliaires efficaces de la digestion. Médecins , notaires, prêtres, n’ont qu’à se préserver des excès de la table , pour que l’estomac conserve toute son activité.
Les ouvriers des grandes villes qui exercent des professions où le corps se fatigue, trouvent, dans leur travail, un moyen d’entretenir active la fonction qui répare les pertes. Mais ici déjà, les chances de perturbation deviennent beaucoup plus nombreuses. La digestion ne reçoit plus d’une manière aussi complète le concours de la transpiration et de la respiration ; l’air, moins pur et moins tonique, ne fournit plus à la peau ni aux poumons la même nature de stimulation. L’éducation incomplète, les exemples mauvais sont des causes actives d’affaiblissement et de maladie: l’élévation des salaires est d’ailleurs trop souvent, entre leurs mains, un instrument de corruption et de maladies. Influences physiques moins favorables, influences morales, funestes le plus souvent : telle est la double menace qui pèse, d’une manière continue, sur la fonction sympathique par excellence avec les autres fonctions. Les différens artisans qui, dans les grandes villes, se livrent aux professions sédentaires, les hommes et les femmes occupés à confectionner les vêtemens, les meubles de luxe, etc., 11e possèdent que rarement les avantages des lumières et de la civilisation qui les entourent; mais le plus souvent ils en ont tous les vices, et, dans ces conditions, présentent de nombreux désordres des grandes fonctions. Pourtant la plupart des maux qui les atteignent, tiennent moins encore à la profession qu aux habitudes de l’enfance, à l’éducation mauvaise. En s éloignant de la simplicité des mœurs de la campagne,
dictées par la nature même, ils trouvent, dans les agens naturels, des instrumens de destruction : les influences morales et physiques deviennent également pour eux occasion de maladie et de mort. Une classe nombreuse, plus robuste, plus saine par le corps et le cœur, produit, avec l’habitant des campagnes, la puissance et la richesse réelle du pays : c’est la classe bourgeoise, la petite bourgeoisie laborieuse et régulière. Dans nos grandes villes, le commerce de détail et l’industrie, l'aisance modeste sont aux mains de cette classe où chacun s’efforce à l’envi, par le travail, par l’ordre, par le zèle, par les habitudes d’économie, par la simplicité des mœurs, de conquérir une légitime indépendance. La providence bénit ces familles, et récompense leur travail par la santé. On y rencontre encore des mères pour lesquelles l’activité dans l'intérieur, l’éducation des enfans, l’association étroite et sérieuse avec le chef de la communauté, dans les peines comme dans les plaisirs, sont les véritables devoirs. Lesenfans, jeunes encore, y prennent part à l’activité commune, en concourant au bien-être selon leurs forces. Je vois avec douleur ce bataillon sacré, envahi chaque jour par les progrès d’une civilisation corruptrice. La contagion de l’exemple, les conseils d’une sotte vanité y ont fait depuis quinze ans de cruels ravages.
Les hommes qui exercent une profession sédentaire où se joint à l’activité moyenne du cerveau, une attitude vicieuse du corps, comme celle des employés expéditionnaires ou rédacteurs des grandes administrations, puisent, dans la double circonstance de l’immobilité et de l’inclinaison du corps en avant, le germe de beaucoup de troubles de la digestion. La nécessité où sont beaucoup d’autres de travailler assis et courbés, immédiatement après le repas, aggrave encore les conditions fâcheuses, et rend plus probables les chances de désordre des fonctions. Le régime le mieux entendu n’en préserve pas toujours ; quelques conseils d’une facile exé-
IIYGIKNF. DK LA DIGESTION.
cuti on conviennent à cette classe intéressante.— Les gens du monde, contractent avec les habitudes oisives, avec la préoccupation exclusive des plaisirs, une susceptibilité fâcheuse, source d’une foule de maladies. Tissot les compare avec raison à des enfans malades. « Malheureusement, leur faux goût est contagieux ; de ceux qui l’ont créé par besoin, il passe, comme mode, chez ceux à qui il était inutile, et devenu général parmi les personnes qui ont reçu de l’éducacation, il a si fort influé sur leur santé que la plus grande partie de leurs maladies sont presque inconnues aux habitans des campagnes. ».
Dans la manière de vivre que se sont faite les gens du monde, la digestion reste privée du secours de ses auxiliaires les plus puissans : pour eux, point de stimulation par l’air pur et vif du matin, par la lumière du soleil dont ils évitent avec soin les rayons, par les vents dont ils redoutent l’effet; pour eux point d’exercices du corps, ou bien des mouvemens forcés et de peu de durée, non moins contraires à la santé que l’inaction elle-même; pour eux, point de calme de l’esprit ni du cœur : la variété des impressions entraîne la variété des idées ou des passions et la tension constante du cerveau. « Les passions, dit Tissot, ont une influence plus marquée sur la santé de l’homme que le mouvement , que les alimens, que l’air même. Les passions fortes, même les plus agréables, usent constamment, et tuent quelquefois sur-le-champ. Les passions tristes détruisent absolument f économie animale et sont, sans aucun doute, la cause la plus fréquente des maladies de langueur. »
Si l’on compare l’état de l’homme du monde à celui du paysan, quant aux passions, la différence sera plus extrême que sur tout autre point ; sans même en venir à ce parallèle , qu’on fasse attention un moment à la simple action de l’esprit chez ces deux classes d’hommes, et l’on verra celui de l’un travaillant beaucoup, et celui de 1; autre
très peu, parce que le premier a sans cesse sous les yeux ou dans l’imagination, une variété d’objets qui le tiennent dans un état de tension ; au lieu que le second, occupé d’un très petit nombre d’idées qui se représentent toujours dans le même ordre, peut faire à -peu-près tout ce qu’il doit, en vrai automate, sans réflexion. Cette économie d’idées est un des plus sûrs préservatifs pour la santé.
« Si elle s’use seulement en pensant beaucoup ou fortement, on comprend combien les passions doivent lui nuire ; il y a entre elles et la simple contention , la même différence qu’entre les convulsions et un fort exercice. L’ambition des honneurs, l’amour des distinctions, le désir de la fortune que le luxe rend nécessaire, sont trois principes qui, animant sans cesse l’homme du monde, tiennent son âme dans une agitation continuelle suffisante à elle seule pour détruire la santé, et l’exposent d’ailleurs à des revers très fréquens, à des mortifications, à des chagrins, à des humiliations, à des colères, à des dépits qui empoisonnent tous ses momens. Ce qui aggrave le danger de toutes ces impressions fâcheuses , c’est souvent la nécessité de les contraindre et de les masquer. L’homme qui n’est heureux qu’autant qu’il peut compter sur un emploi, sur une dignité, sur un bénéfice, sur une distinction, sur une faveur, sur un sourire même, que cent personnes, plus accréditées ou plus méritantes que lui, ambitionnent aussi, vit au milieu d'un monde d’ennemis dont chaque démarche lui est suspecte; la crainte, la défiance, la jalousie, l’inimitié habitent continuellement dans son cœur, et troublent absolument toutes ses fonctions. »
“ Lancisi, premier médecin de deux papes, et témoin long-temps des agitations d’une cour orageuse, avait déjà montré combien il est impossible que les courtisans se portent bien, parce quils ne prennent point , dit-il, cl exercice , et que leur esprit , continuellement agite parla crainte
et T espérance, n a jamais un instant de repos; ainsi il n est point surprenant qu’ils soient faibles , exposés aux symptômes de ï hypocliondrie et tourmentés de maux de tête. »
Dans de telles conditions, la digestion ne peut s’exercer sans trouble : l’abandon de ses auxiliaireB, la surexcitation des organes dont le concours lui est le moins utile, tout tend à la déranger. Le régime alimentaire, d’ailleurs trop abondant , trop varié , trop stimulant, est une nouvelle cause de désordres. Aussi toujours les hygiénistes ont-ils reconnu que l’estomac est, de tous les organes, celui dont les fonctions sont le plus souvent dérangées par le genre de vie des * gens du monde.
Les hommes adonnés aux travaux de l’esprit manquent le plus souvent, comme les gens du monde, de la stimulation de l’air et de la lumière; ils se privent d’exercice comme eux, et trop souvent joignent à ces premiers inconvéniens, celui des gens de bureau, qui consiste, comme nous l’avons dit, à tenir long-temps le corps dans une attitude qui gêne la libre activité des organes de la digestion . Cependant, malgré les causes nombreuses qui tendent à jeter le trouble dans les fonctions digestives du savant, de l'homme de lettres et du philosophe , plusieurs leur assurent encore la supériorité sur les gens du monde. La première tient à ce que le plus ordinairement ils ont reçu de leurs parens une constitution saine et robuste ; la seconde vient de ce que la vertu de tempérance est souvent pour eux une nécessité. Une troisième cause depersistance dans l’équilibre des fonctions chez les hommes adonnés aux travaux de l’esprit, est la possibilité où ils sont de réparer les pertes de chaque jour par un sommeil suffisamment prolongé. On peut être grand philosophe, grand poète, grand légiste, et dormir paisiblement six ou huit heures de la nuit; tandis
que l’homme du monde n’est point homme du monde, s’il se couche avant trois ou quatre heures du matin. La nature
des préoccupations de l’homme qui cultive son esprit est moins incompatible avec la santé ; plusieurs passions même, de celles qui agitent le plus l’homme civilisé, ne lui sont connues que de nom ; il rejette les excès de l’amour incompatibles avec son travail. Il est bien vrai que la tension habituelle du cerveau et l’augmentation vicieuse de la sensibilité diminuent la contractilité générale et affaiblissent le ressort des organes digestifs, ainsique celui de tous les autres instrumensdela vie animale. Pourtant, s’il fallait déterminer lequel des deux genres de vie produit l’énervement le plus sûr et le plus complet , les faits donneraient encore l’avantage à l’homme d’étude. Chez ce dernier, la calorification vicieuse, l’exagération locale de cette fonction ainsi que la tendance à l’irritation sanguine, sont plus fréquentes que l’atonie, que le manque de contractilité. Les conseils qui vont suivre traceront, d’ailleurs d’une manière plus tranchée, la ligne de démarcation entre les différentes professions.
§ 1. Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux professions qui réclament les grands mouvemens du corps.
Les circonstances extérieures au milieu desquelles vivent les ouvriers de cette catégorie , leurs habitudes régulières entretenues par la nécessité d'un travail quotidien , offrent les garanties les plus certaines du maintien de la santé et simplifient au plus haut degré, les élémens du problème à la solution duquel notre livre est consacré.
Pourtant ce serait une erreur grave de supposer que leur régime alimentaire ne peut être modifié dans l’intérêt même de leur travail ; et nous serions coupable si nous négligions de leur adresser nos conseils sous les prétextes , ou qu’ils ne les comprendront pas, ou qu’ils n’en valent pas la peine*, car ces conseils sont simples et clairs; car, au point
de vue de l’utilité, de la moralité et de la force réelle, ces hommes sont l’espoir du pays, l’instrument de sa puissance et de sa prospérité.
Si l’on veut y réfléchir d’ailleurs, on comprendra que la question du régime alimentaire des ouvriers intéresse vivement les classes aisées et riches de la société au profit ou du moins au service desquelles ils travaillent ; à ce point de vue même , cette question a toute l’importance d’un problème d'économie politique et se peut formuler ainsi : une nature de travail étant donnée , quel régime alimentaire permettra a un ouvrier , d'en faire la plus grande quantité possible , sans excéder ses forces. Ceux qu’un sentiment naturel , ceux que le sentiment religieux ne porte point à aider les pauvres, parce qu’ils sont pauvres, à les aimer comme des frères, parce qu’ils sont des frères et des frères déshérités , se trouvent ainsi engagés par leur propre intérêt à rechercher avec nous, les règles de l’hygiène de la digestion pour les instrumens de leurs jouissances , tout comme ils cherchent le meilleur moyen de rendre tranchant, le couteau qui leur sert à découper, de rendre élégant et leste le cheval qui voiture leur oisiveté.
♦ Dans ce pays, l’homme né riche est assez volontiers doux et bienveillant pour le pauvre qui le sert; mais le riche de la veille n’est point toujours ainsi disposé; parfois, il est dur et inhumain pour les inférieurs; il conserve les habitudes sordides qui l’ont enrichi , et demande à l’homme de peine de fonctionner comme une machine et de produire le plus possible, en dépensant le moins possible.
Ces dispositions rares d’ailleurs ne changent rien à la question : traitons-la donc d’une manière générale. Vous avez des biens de campagne auxquels sont attachés des vignerons , des laboureurs, des journaliers terrassiers, des jardiniers; vous avez des fermes, et pour les maintenir en bon état , il vous faut des maçons, des charpentiers, des
couvreurs ; vous avez des instrumens et des animaux de travail à l’entretien desquels se rattachent des charrons , des serruriers, des menuisiers, des forgerons; vous avez des fabriques à la ville qui ne peuvent marcher sans chauffeurs, sans mécaniciens, sansfileurs, sans tisseurs, etc. Vous trouvez trop lent le mécanisme de ces machines humaines, il vous faut plus d’ouvrage, plus de produits. Je le veux aussi et vous approuve ; mais vous êtes logiques , et si vous voulez la fin, vous voulez les moyens. ■ — Vous ne demandez pas une production considérable de calorique à un foyer de combustion à peine allumé , éteint même ; vous n’attendez pas qu’un fil supporte le même poids qu’un câble ; ces suppositions vous paraissent puériles , absurdes n’est-il pas vrai? — Examinons les faits : vous possédez dans les plaines marécageuses du Berry et de la Touraine de vastes propriétés que quelques centaines de paysans cultivent. La lenteur, la paresse, l’inertie de ces serviteurs vous indignent; leur labeur est sans énergie, ils effleurent à peine la terre qu’ils devraient ouvrir avec vigueur ; vous leur avez acheté à grands frais de nouveaux instrumens de culture , vous voulez leur donner une rotation de récoltes plus productive ; efforts impuissans ! leur résistance passive vous désespère. Ne les condamnez pas trop vite pourtant , ne les rejetez pas comme une famille maudite; croyez-moi , donnez-leur l’attention que vous ne refuseriez point à une machine. Peut-être, la cause première du mal que vous déplorez, dépend-elle plus de vous que de vos serviteurs. Que leur demandez-vous? Une grande dépense de forces, d’énergie, une notable activité du cerveau. Que leur laissez-vous, pour pourvoir à ces dépenses , à ces pertes abondantes , pour renouveler ces forces et cette énergie qui s’épuisent si vite sur une plage marécageuse? Du pain noir , quelques légumes , quelques fruits sans saveur, voilà leur nourriture; de l’eau croupie, lourde, ou
bien chargée du suc de quelques fruits pourris , voilà leur boisson. Et vous leur demandez de l’énergie , de l’activité, de l’intelligence ! C'est folie ! car exiger d’un corps humain ainsi nourri, insuffisamment réparé, fa dépense de forces nécessaires à une bonne culture, c’est attendre une production considérable de calorique d’un foyer languissant ; l’exiger , c’est exiger l’absurde. Le bon pain , la viande succulente , le vin généreux produisent de la vigueur , de l’intelligence pour l’homme adonné aux travaux du corps, exactement de la même manière que le bon combustible produit un calorique abondant et facile. Vous voyez à quelles conditions vos paysans seront actifs et vos récoltes florissantes : faites simplement comme le chauffeur à son fourneau.
Doutez-vous de la similitude , craignez-vous une dépense inutile? faisons quelques lieues en arrière; revenons vers Paris , suivons les paysans qui cultivent les vignobles de l’Orléanais, des bords de la Loire. Que vous en semble? Cette population manque- 1- elle d’énergie, d’activité, d’intelligence? Est-elle lente à saisir les perfectionnemens qui peuvent augmenter ses produits, accroître son bien-être? Croyez-vous qu’entre ces paysans et ceux de vos domaines , il y ait différence de race? nullement. Les vôtres ne sont pas plus absurdes que ceux-là; ils sont éteints, il faut les rallumer. Envoyez dans chaque ferme une demi-douzaine de barriques de vin; ayez soin qu’on y mange de temps en temps de la viande de bonne qualité , et , après avoir dépensé quelques centaines de francs pour l’amélioration matérielle de ces machines humaines , vous pourrez avec profit dépenser quelques milliers de francs pour l’introduction de procédés nouveaux. Allons, que votre désir d’avoir soit intelligent! sachez semer pour recueillir. Si vous voyez entre vos métayers et les vignerons quelque différence qui vous retienne encore ; visitez le fermier de la Beauce , et con-
RÈGLES APPROPRIÉES AUX PROFESSIONS. o43
l’influence d’une alimentation simple, mais abondante et réparatrice.
Pour l’homme qui exerce son corps au grand air, qui mange à des heures régulières, que la suractivité du cerveau ne tourmente jamais, qui répare chaque jour ses forces nerveuses par un sommeil paisible, l’hygiène de la digestion se passe d’observations fines et délicates; elle se renferme tout entière dans les quantités convenablement réparatrices et stimulantes de l’aliment, c’est-à-dire dans une réparation et une stimulation proportionées aux pertes , et qui , sauf les différences individuelles , se peut calculer pour les travailleurs d’une même ferme, avec la même exactitude que la quantité d’un combustible donné pour produire une chaleur donnée. Un fait récent a démontré la justesse de notre assertion , à l’occasion de l’établissement du chemin de fer de Paris à Rouen , entrepris par une compagnie mixte de spéculateurs anglais et de spéculateurs français. Des ouvriers des deux nations avaient été réunis sur les mêmes points et travaillaient en concurrence ; l’amour propre s’en mêlant , chaque chantier travaillait de son mieux pour faire plus et mieux que le chantier rival. Au commencement de la lutte, les terrassiers français, soutenus par une nourriture moins substantielle et moins chaude que leurs concurrens , fonctionnaient avec moins de vigueur et restaient en arrière pour la quantité d’ouvrage. Les entrepreneurs , frappés des différences entre le régime alimentaire , lui ont attribué avec raison la différence de l’activité d’un chantier à l’autre, et, grâce à une alimentation plus forte, à un combustible plus riche donné au chantier vaincu , ils ont rétabli l’équilibre, et vers la fin de l’entreprise, l’ouvrier français, plus preste, plus perceptif que son concurrent anglais, l’égalait sans peine et le surpassait parfois. Et pourquoi en effet en serait-il pour la vie matérielle, autrement de l’homme que de ses animaux domestiques? Ne sait-on pas d’une ma-
nière à-peu-près mathématique de quelle quantité, la force de ces derniers augmente ou diminue, selon que la quantité de la nourriture devient chaude ou froide, substantielle ou relâchante?
La question posée dans les termes où elle se trouve ici , est plus à la portée des entrepreneurs , des fabricans et de tous ceux qui emploient les forces matérielles de l’homme. Je désire qu’on ne se méprenne point sur mes intentions; il n’y a aucune feinte dans la sympathie que j’exprime pour les ouvriers: je les ai vus trop long-temps , je les connais trop pour les appeler à la conquête de droits douteux, et qu’en tout cas ils sont incapables d’exercer au profit de la grande famille. Que celui qui les emploie à son usage, en garde la tutelle long-temps encore ; l’excès du travail fait naître trop souvent chez eux une expression exagérée du besoin de réparation. Ils doivent être éclairés et retenus sur ce point, car une semaine de fatigue leur conseille trop souvent l’usage immodéré du vin; ils sont ainsi conduits à dépenser en un seul jour, le fruit de six journées d’activité ; puis dans le dénûment où ils se trouvent ils sont asservis au travail, et ainsi l’habitude s’établit , le signe représentatif de toute liberté, de tous biens manquant, ils sont voués à la misère. Un ordinaire suffisamment réparateur est encore le meilleur préservatif de ce danger. L’idée que nous avons développée , en parlant du paysan des plaines marécageuses du Berry, s’applique facilement à chaque profession où le corps tout entier se fatigue. Cette catégorie de travailleurs éprouve , pendant la chaleur de l’été, un besoin de boisson qui, s’il est satisfait avec de l’eau pure ou des boissons gâtées, peut être l’occasion de nombreux désordres dans les organes digestifs ; il importe de donner aux boissons, qui se consomment entre les repas des qualités acidulés ou légèrement toniques , par l’addition d’une petite quantité de vinaigre, de vin ou d’eau-de-vie;
la soif s’en apaise plus facilement, et les forces se renouvellent.
2. Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux artisans qui exercent des professions sédentaires.
^Lorsque d’un côté la dépense des forces s’opère par les grands mouvemens d’ensemble, et que de l’autre la réparation est assurée par une nourriture appropriée, le mécanisme de la digestion jouit d’une régularité dont la cause se saisit sans efforts; le rapport de la quantité et de la qualité de l’aliment à la perte produite est, pour ainsi dire palpable, et grâce au calme du moral, l’ensemble du système fonctionne chez le paysan, de manière à faire illusion sur son arrangement. Le point de vue où nous nous sommes placé pour tracer les règles de l’hygiène qui convient aux professions pénibles, a suffi à toutes les exigences de la question. Bien que ce point de vue soit fondamental, bien qu’en dernière analyse, la somme de réparation et de stimulation se doive tenir dans un rapport constant avec celle des pertes , les prescriptions ne sont pas aussi simples pour les autres professions ; il ne s’agit plus seulement d’entretenir une combustion régulière, il faut ramener dans la régularité une combustion exagérée, une combustion viciée et languissante dans l’ensemble du foyer où elle s’accomplit, ou bien seulement sur quelque point; et cela par la digestion qui lui fournit ses élémens.
La classe nombreuse des artisans qui exercent des professions sédentaires nous offre les premières difficultés, résultant des professions. Si l’on se rappelle les faits qui nous ont conduit à la différence signalée en commençant, entre le besoin de réparation et celui de stimulation, entre la réparation réelle des pertes et l’apaisement presque instantané du sentiment de faim et de soif par un aliment stimulant, ou par une boisson appropriée, on comprendra faci-
HYGIÈNE UE LA DIGESTION
lement leur signification générale , à savoir que, pour les classes ouvrières la stimulation alcoolique et celle des viandes chaudes, a pour objet de renouveler l’excitation nerveuse épuisée par les efforts du travail. Inutile pour les professions sédentaires, l’usage du vin et des liqueurs fermentées ne peut qu’entraver les fonctions digestives et hâter les irrégularités dans le phénomène de combustion. L’usage habituel de la viande de bonne qualité , tempérée par les légumes et les fruits, suffit à tous les besoins. Qu’on ne réclame point, surtout , d’exception en faveur des habitans des grandes villes, non plus qu’en faveur des femmes, sous prétexte de prévenir l’anémie ou la chlorose. L’expérience prouve que les désordres de la digestion résultant de la stimulation exagérée ou viciée en sont souvent la cause; l’expérience prouve encore que la digestion facile et prompte est un préservatif bien plus sûr de ces maladies que les stimulans les plus vantés. Par conséquent, la bonne qualité des alimens étant assurée, leur quantité est un point capital. Il est sage dans les professions sédentaires de rester au-dessous de l’ exigence de l’ estomac et de quitter le repas, avec le souvenir agréable encore des mets les moins recherchés. C’est l’habitude de manger à satiété qui fait perdre très souvent dans cette classe, le sentiment distinct de la faim. Rien de plus fréquent que de rencontrer des personnes ainsi sédentaires, qui, depuis des mois et même des années, ne connaissent point la sensation produite par le besoin des alimens solides ; elles se mettent à table et prennent le repas par pure routine, et ne sentent un peu d’appétit que par la stimulation alimentaire. Il y a dans cette disposition, une absence complète du sentiment de bien-être physique et moral : le premier qui ne peut exister sans des organes digestifs agissant à I aise, est étouffé par une alimentation relativement trop abondante et réagit sur l’esprit. Un régime discret, en rapport avec le genre de vie et la nature des pertes, pré-
serve la digestion de l’écueil que nous signalons : la preuve nous en est fournie tous les jours par la pratique médicale ; lorsque ces personnes viennent nous consulter pour quelque désordre léger des organes digestifs, nous les ramenons le plus souvent par une réduction du régime, à un état de santé que, depuis long-temps, elles ne connaissaient plus. A partir de vingt à trente ans, les artisans voués aux professions sédentaires se peuvent contenter de deux repas dans les vingt-quatre heures; il leur convient même de n’en faire qu’un seul à la viande. Les chefs d’ateliers qui les emploient, font preuve d’intelligence lorsqu’ils leur laissent , une ou deux fois par jour , quelques instans pour mettre en activité les fonctions auxiliaires : le mouvement imprimé par l’exercice du corps profite au travail qu’ils exécutent alors plus promptement, avec plus de goût et d’ardeur.
§ 3. Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux hommes de bureau, expéditionnaires, etc.
Sous plusieurs rapports, cette classe se rapproche de la précédente; vouée comme elle à l’immobilité, pendant les heures du travail, elle éprouve, du peu d’activité communiquée au corps, de nombreux désordres dans les organes de la digestion. Pourtant, elle a reçu une meilleure éducation, et plus à même de comprendre le gouvernement de la santé, elle devrait être moins exposée aux maladies. Loin de là, elle s’y trouve beaucoup plus sujette. À quoi peut tenir cette apparente contradiction % Ce qui saute aux yeux, tout d’abord, c’est l’attitude du corps! la tête penchée sur la poitrine, laçage de la poitrine inclinée sur les organes de la digestion, qui se trouvent comprimés parla position assise. Le travail de l’esprit dans de telles conditions suffit, sans être bien actif, pour congester le cerveau, et renvoyer vers les organes delà digestion des sympathies vicieuses;
une éducation plus soignée , plus rapprochée de celle des classes savantes, y est le plus souvent un instrument de souffrances pour le physique et pour le moral. La stabilité des positions n’exclut point les passions concentriques : l’envie, l’ambition trompée comptent des victimes dans les rangs inférieurs de cette milice, tout comme dans son étatmajor. Il y a même dans les habitudes monotones de ces carrières, de véritables dangers pour la santé ; les centres nerveux perdent leur ressort , et le sommeil de l’esprit se communique aux organes chargés de l’entretien de la vie matérielle. J’ai vu de près une notable partie de cette famille; son inertie, son peu d’industrie pour améliorer une position souvent médiocre, m’ont toujours étonné : tel vieil employé qui reçoit depuis vingt ans, douze à quinze cents francs, qui se dit que son existence est petite et gênée, n’a pas songé une seule fois, à la rendre meilleure par quelque travail supplémentaire. La perte momentanée de l’appétit, l’amertume ou l’empâtement de la bouche , la chaleur et les aigreurs d’estomac qui se réfléchissent à la gorge, les digestions avec gonflement, avec production de gaz ou de chaleur, les tiraillemens spasmodiques de l’estomac, ses irritations et ses névroses, les mêmes états des intestins, la constipation habituelle, les hémorrhoïde?, les catarrhes delà vessie, la gravelle, les néphrites, certains engorgemens du foie sont les états le plus à craindre pour les gens de bureau. La nature des occupations du plus grand nombre nous semble pourtant permettre un genre de vie qui préserve des affections dont ils souffrent le plus ordinairement : leur journée de travail commence à dix heures du matin pour se terminer à cinq. Qui les empêche de se loger dans un quartier éloigné du siège habituel de leurs occupations, au voisinage de la ville, même l L’économie le conseille ainsi que le soin de la santé : plusieurs employés atteints de quelqu’une des maladies que j’ai men-
tionnées, ont retrouvé les digestions faciles, par ce simple changement clans leur manière de vivre ; ils ont à la barrière du Maine, à Passy, à Grenelle, un appartement bien aéré avec un petit jardin ; ils se lèvent de bonne heure le matin, font de l’exercice pendant une heure, s’adonnent ensuite à quelque travail supplémentaire qui améliore leur position. Ils font une demi- heure avant de se rendre au bureau, un déjeuner léger et substantiel d’où la viande est exclue, puis, l’ exercice obligé du voyage hâte la digestion et permet qu’ils se livrent sans inconvénient à leur travail. Le soir, pour revenir au logis, nouvel exercice qui les dispose à recevoir un repas plus nourrissant, composé de viande et de bons légumes.
Il y a dans ce genre de vie tant de ressources pour maintenir l’ équilibre , que les intempéries mêmes de la mauvaise saison, loin d’exposer aux maladies, donnent du ton au corps et le fortifient.
Cette classe est intéressante, surtout, parce qu’avec la meilleure disposition à suivre les conseils sages, elle vit dans une complète ignorance de ce qui convient au jeu des organes. Ce que nous conseillons ici peut être mis en pratique par les employés les plus pauvres, et suffit à toutes les exigences de leur position. On ne peut imaginer l’influence sur la santé, de ces soins si simples.
Dans les rangs supérieurs de l’ administration, les inconvéniens de la vie sédentaire se font encore sentir : l’un de nos bons amis, homme d’une rare intelligence, chef de service d’une grande administration, éprouvait chaque matin, en s’ éveillant, de la pesanteur de tête, de la fatigue, une sorte d’engourdissement général ; sa bouche' était pâteuse, son appétit languissant, sa digestion difficile et suivie d’aigreurs. Je lui ai fait rendre compte de son régime ; il s’y trouvait deux repas à la viande, et peu d’exercice après les heures de travail. J’ai laissé de côté les ressources de la phar-
macie, quoiqu’il désirât être purgé; j’ai remplacé le repas du matin par une tasse de café au lait, ou de thé, au choix, j’ai conseillé une longue promenade chaque jour. Sous l’influence de ce changement si simple, en moins de huit jours la révolution opérée dans le physique et dans le moral, était si complète qu’il ne se reconnaissait pas lui-même : la vigueur de l’esprit et du corps, l’aptitude au travail étaient redevenues ce qu’elles n’étaient plus depuis une année .
C’est là un point capital et sur lequel je ne puis trop insister : les gens du monde et les médecins parfois, ne rêvent qu’ obstructions, irritations, désorganisations même ; ils sont prêts à recourir à des trait emens, à des moyens longs, difficiles et désagréables, mais ils rejettent ce qui est simple et facile, précisément à cause de la simplicité et de la facilité.
C’est se faire de la machine humaine une bien pauvre idée, et s’exposer à de véritables dangers que de persister dans ces dispositions d’esprit. Les désordres de ce mécanisme admirable n’ont besoin , le plus souvent, pour cesser que d’une modification légère , et toujours il importe plus de frapper juste que de frapper fort.
A l’occasion de quelques prescriptions simples, j’ai saisi bien des fois les signes de mécontentement et d’incrédulité des personnes qui ne jugent de la puissance de la médecine que par la violence de ses moyens. Il faut cependant qu’ elles se persuadent qu’il y a plus de science, plus de méditation , plus d’honnêteté, plus d’amour de l’humanité surtout chez le médecin qui prescrit à propos un verre d’eau fraîche, que . chez celui qui compose de vingt drogues un farrago d’une action insaisissable. Pour ce qui regarde notre sujet, je dois leur répéter une fois encore que j’ai rétabli solidement, par les moyens les plus simples, ma santé et celle de bien d’autres, atteints de graves désordres des entrailles ; que j’aurais
pu prescrire en une heure, cent médicamens préconisés par les traités de médecine , tandis que plusieurs jours, plusieurs semaines même de sérieuses réflexions étaient souvent nécessaires pour bien déterminer la nature du mal , son siège exact, et la modification la plus propre à le faire cesser.
§ 4. Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux hommes
de lettres j aux savans , etc.
Nous ne voulons point examiner ici l’ensemble des questions qui touchent au gouvernement de la santé chez les hommes adonnés aux travaux de V esprit ; c’est une tâche remplie par notre savant confrère le docteur Réveillé-Parise, et traiter de nouveau ce sujet important serait s’exposer à redire moins bien des choses admirablement présentées par cet observateur éminent. D’ailleurs, notre sujet ne comporte pas de tels développemens; il doit laisser de côté tout ce qui n’a pas un rapport immédiat avec la bonne direction des organes digestifs et avec leurs désordres.
Ce qui nous frappe tout d’abord dans le genre de vie des hommes voués à l’étude , c’est qu’ils réunissent la plupart des conditions propres à troubler l’activité harmonique de la digestion. Suractivité du cerveau prolongée trop souvent dans la nuit, privation de l’exercice du corps , position courbée, défaut de stimulation tonique de la peau et des poumons par l’air du dehors, distraction pendant le repas, précipitation à le prendre , travail trop rapproché de la digestion , éloignement pour tout rapport suivi avec la société, et par conséquent privation des délassemens qui s’y trouvent; tel est l’ensemble des conditions où vivent la plupart des hommes adonnés aux travaux de l’esprit.
Si l’on veut se rappeler ce que nous avons dit, en traçant les règles générales de l’hygiène de la digestion , on comprendra que les désordres de cette fonction sont à-peu-près
OKC)
*)Oj«
inévitables avec de telles habitudes; et comme, d’ailleurs, il ne peut être question de conseiller l’abandon des études, il s’agit ici de tracer la conduite qui doit en atténuer les effets.
Nous devons accepter la question telle qu’elle est posée : que demandent les penseurs? à quoi tendent leurs méditations? Ils veulent connaître et produire. Mais en ce qui touche la digestion , quelles sont les conditions qui rendent leur esprit plus lucide, plus actif, plus pénétrant? Evidemment leur esprit atteindra le summum d’activité, de lucidité et de pénétration toutes les fois que la digestion sera prompte et facile. La libre activité de leur cerveau et de leur estomac, loin d’être deux faits en opposition, sont donc deux faits connexes, inséparables. Loin de traiter son estomac avec dédain, l’homme voué à l’étude et doué de quelque bon sens, le soignera et l’aimera comme l’auxiliaire le plus puissant de ses chères méditations.
Le travail de l’esprit, sa tension prolongée et l’habitude déterminent au cerveau l’ excitation et l’afflux du sang; les autres organes en éprouvent nécessairement une diminution de vigueur ; tout le système nerveux qui les meut s’en affaiblit et devient impressionnable à l’excès. Dans de telles circonstances, les organes de la digestion sont atteints de diverses manières : ou bien quelques points deviennent un centre de calorification vicieuse et sont exposés aux névroses, ou bien l’irritation, avec tendance à l’injection sanguine, les envahit, et ils sont menacés d’inflammation; d’autres fois enfin , sans présenter aucune lésion locale , ils perdent par l’influence générale de la surexcitation du cerveau, une partie de leur contractilité; ils restent douloureux et languissent sous l’effort de la digestion. Comment prévenir ou du moins atténuer ces fâcheuses conséquences de l’application? La régularité des repas est une des premières conditions; et pour qu elle soit assurée, l’homme qui travaille ne doit point avoir à s’en occuper : il dispose ses
heures une fois pour toutes, et laisse aux autres le soin dp l’exécution, avec une certaine autorité pour l’assurer.
Ce premier point convenu, il fixe le nombre de ses repas : deux suffisent le plus souvent. Le repas du matin, vers dix ou onze heures, a l’avantage de laisser le cerveau dominer sans partage pendant les cinq ou six premières heures de la journée, à l’époque précisément où le sommeil a rafraîchi toute la machine , où les oisifs ne pensent point à faire leurs visites importunes. Le déjeuner, ainsi reculé vers le milieu de la journée, établit entre le dernier repas de la veille et celui du lendemain, une longue intermittence dont l’effet est de rafraîchir les organes de la digestion : elle est au système nerveux des organes de la digestion, ce que le sommeil général est au centre nerveux de relation. Et même, lorsqu’il arrive, surtout dans la jeunesse (de vingt-cinq à quarante ans), que le travail de l’esprit échauffe à l’excès l’estomac et les intestins , c’est un acte de haute sagesse d’accroître, de temps en temps, l’intermittence par la suppression d’un repas. A la place du dîner, une simple bavaroise, une glace , selon les dispositions ou le tempérament, donne le calme et renouvelle les forces bien plus sûrement que les viandes succulentes et les vins généreux.
Le déjeuner composé au choix, de café au lait, de thé, de chocolat, de légumes, d’œufs frais, de fruits, est un repas léger qui répare les pertes avec la stimulation subtile qui convient à des nerfs épuisés par la vie sédentaire et la contention de l’esprit. Les heures qui précèdent le repas peuvent se consacrer toutes à l’étude : pourtant la mesure, sous ce rapport, dépend en grande partie de la nature du travail ; l’homme qui observe , celui qui étudie peuvent l’un et l’autre rester immobiles et assidus pendant plusieurs heures ; celui qui conçoit, qui imagine, qui exécute , est dans des conditions toutes différentes; après une heure, et même quelquefois moins , de méditation , il éprouve le besoin du morn e-
ment, de la marche lente, de l’impression du grand air. Celui-là s’accoutume facilement à suivre son idée, à développer et préparer son travail , pendant la promenade; qu’il en prenne l’habitude. Des tablettes et vm crayon lui servent à déterminer la suite des idées qu’il fixera au retour. La promenade , soit immédiatement après le réveil , soit une heure avant le premier repas , loin de nuire à l’activité de l’esprit, en est un auxiliaire puissant : on y prend bientôt l’habitude de suivre son idée au milieu de l’agitation
d’une grande ville , au bruit même des conversations. L’heure venue pour le repas, il importe que rien n’y figure que ce qui convient; cette prescription s’applique au dîner tout comme au déjeuner , et ne peut être trop exactement suivie ; point de petits fruits secs, d’amandes qui se pêchent dans l’assiette, une à une, et sans compter; point de séjour prolongé à table : ce sont là autant d’écueils contre lesquels les plus fermes résolutions viennent échouer, et moitié par la séduction des riens d’un goût agréable , moitié par la distraction de la causerie, l’estomac se trouve rempli du tiers, de la moitié même au-delà de ce qui lui convient.
Certains alimens, réparateurs à différens degrés et doués d’une stimulation variée, offrent aux organes de la digestion des résultats à-peu-près mathématiques, et sous le rapport des élémens assimilables, et sous le rapport des matières excrémentitielles : ce sont les viandes grillées, bouillies et rôties, les poissons , les légumes dépourvus d’enveloppe ligneuse , les fruits , ou blanchis ou en compote. Une espèce ou deux au plus de ces viandes, simplementapprêtées, un plat de légumes et quelques fruits, composent le dîner le plus convenable pour un homme qui affaiblit les ressorts de son corps, au profit de l’esprit. Sous aucun prétexte, il ne doit admettre ni les graines fairneuses telles que pois, haricots, ni les sauces compliquées et chaudes, ni les roux, ni le farrago d’une cuisson étouffée. Son alimen-
tation peut être succulente et riche impunément, mais jamais torturée : la simplicité en est la qualité indispensable. Surtout qu’on ne se récrie pas sur le peu de ressources d’un tel régime, sur les difficultés de son application : je n’imagine rien ; ce que je conseille, je l’ai mis en pratique : l’habileté d’un chef de cuisine éclairé trouve encore à s’y exercer. Des légumes cuits à point, bien nourris dans leur cuisson , d’une couleur appétissante et verte, d’une saveur douce et veloutée, un rôti de gibier convenablement saisi, sont et resteront le nec plus ultra de la bonne cuisine et de la bonne hygiène, et aucun artiste sans mérite n’y parviendra.
Dans les nombreuses éprouvettes gastronomiques que j’ai faites avec quelques amis, rien ne m’a laissé une plus haute opinion de la cuisine que les légumes fades, tels que chicorée , cardons , épinards élevés par une préparation simple et savante au niveau des mets les plus exquis.
Nous avons dit le nombre et l’heure des repas, la qualité des alimens solides, c’est beaucoup; maintenant quelle sera la boisson? Un bon vin d ordinaire, de deux à trois ans, qui se puisse boire mêlé à moitié, à deux tiers d’eau , convient au plus grand nombre. Ici, pourtant, chacun doit consulter sa disposition . L’un s’arrange d’un vin de Médoc ordinaire, l’autre préfère le Bourgogne léger. Qu’on y pense sérieusement; c’est une question importante que celle de déterminer la qualité du vin qui convient à un estomac donné. Le temps employé à de telles affaires ne peut l’être mieux ; trop souvent la disposition de l’esprit en dépend. D’ailleurs, quelques jours d’attention accordés aux choses du régime assurent pour plusieurs années la facilité des digestions , la vigueur de l’esprit et du corps. Il est à desirer que la journée de travail finisse avant le dernier repas; que les soins de la société, la promenade, des distractions appropriées au goût, fassent diversion pendant les deux ou trois heures qui précèdent le sommeil.
HYGIÈNE HE LA DIGESTION
Ce qu’on pourrait produire à ce moment est rarement regrettable; sauf de rares exceptions, le travail du soir manque du degré d’inspiration qui le rend profitable, ou bien marche au-delà. C'est une épreuve que j’ai faite souvent et que j’ai souvent fait faire aux autres. On arrête un plan de conduite le soir, on fixe quelques idées sur le papier, . puis on va dormir ; il est rare que l’esprit reposé approuve le travail delà veille, qui, presque toujours, manque de mesure et de vérité .
Ce qui importe pour l’homme préoccupé d’une idée , voué à l’exécution d’un grand ouvrage , ce n’est point tant de se livrer jour et nuit à sa tâche que d’éloigner les idées d’une nature différente. Dans un travail de longue haleine, on peut se reposer une demi -journée , une journée, et plus, et revenir plus apte à la méditation; mais si l’on s’est laissé envahir, absorber par une étude d’une nature différente, on a souvent perdu son point de vue ; alors il est difficile de retrouver la disposition d’esprit favorable. Q,ue le littérateur, que le savant ne se préoccupent donc point à l’excès de terminer ce. qui est commencé, qu’ils s’abstiennent seulement d’entreprendre en même temps , deux études différentes et d’une égale importance. Tl faut, ou que l’esprit se repose pendant que le corps se fortifie par l’exercice au grand air, par la conversation, ou bien qu’il reste en présence de l’objet de sa méditation. La digestion bien ordonnée peut rester active et facile, et la santé même peut se rétablir, avec une habitude de méditation qui fait compter pour rien les revers, les chagrins. Les jours se succèdent inaperçus dans une vie ainsi arrangée, et l’esprit goûte d’ineffables jouissances. L’homme qui se voue à 1 activité de l’esprit doit se rappeler sans cesse que la santé de l’estomac en est le plus sûr garant; et que cette santé, à laquelle il ne peut veiller assidûment, est assurée par un régime une fois tracé.
Il reste à éviter un écueil sérieux, c’est celui des dîners d’extra. L’amour de la science n’exclut pas la gourmandise, et, dans ce cas, il est difficile de résister à la tentation. Nous comprenons cette difficulté et nous voulons donner à choisir entre le moyen de l’attaquer de front, et celui de l’éluder. Vous êtes en présence d’un dîner préparé avec une science profonde, disposé avec art, que ferez-vous ? C’est une question délicate, vraiment ! Où en êtes-vous de votre travail? Le plan en est-il arrêté? Êtes-vous engagé dans une exposition, dans une simple description? Eh bien! si le dîner est bon, si les convives sont aimables, ne reculez pas ! après quelques cuillerées de potage, une gorgée simplement de vin de Madère ou de Xérès, ou bien de l’Ermitage, puis une ou deux entrées, une tranche de rôti, quelques bons légumes, un entremets sucré, le tout arrosé d’un bon vin vieux d’ordinaire, réchauffé de petits coups des meilleurs vins. — ■ Allez hardiment, mais toujours avec esprit, avec discernement. Vous arriverez à bonne fin, ne craignez rien; et le travail du lendemain n’en sera peut-être que meilleur.
Mais si votre esprit est occupé delà conception d’un plan, cle la condensation ou du rapprochement des idées , soyez sage, sacrifiez la jouissance d’un moment, éloignez tout ébranlement, toute secousse violente; préparez, avant de vous asseoir à table, votre plan de campagne, votre ordre de bataille. Une excellente habitude, qui commence à s’introduire dans les maisons où l’on dîne bien, vous en fournira le moyen : consultez la liste du menu déposée sous le couvert de chaque convive ; arrêtez bien vos choix ; une ou deux tranches de filet de main de maître , une bonne qualité de vin, de celles qui sont amies de votre estomac, et marchez sans crainte. Un tel dîner, loin de nuire à votre travail, activera la génération des idées; et si c’est en petit comité, entre gens qui sachent vivre sans officier, vous vous rendrez
utile en préparant les morceaux pour les convives, en soutenant l’attention pendant le premier service, par une causerie qui n’exige point de réponse, mais égaie les voisins.
§ 5. Hègles de l’hygîène de la digestion appropriées aux gens du
monde.
Les personnes auxquelles ces pages sont destinées se font de la médecine une fausse idée ; elles s’imaginent que la science doit les guérir sans qu’elles s’en mêlent; elles croient faire beaucoup en se prêtant à prendre quelques remèdes, mais elles neveulent rien changer à la façon de vivre qui les rend malades; « elles voudraient être guéries pendant qu’elles travaillent à ruiner leur santé (Tissot). » Les lois de la physiologie ne se peuvent infléchir à de telles fantaisies ; elles sont posées par la Providence qui les a faites immuables; celui qui leur obéit jouit de 1 activité harmonique des fonctions, celui qui les enfreint s’achemine vers la maladie ou les infirmités. L’homme du monde, plus que le penseur, a besoin d’une sage direction des fonctions digestives , car il reçoit , par le fait de la génération , des dispositions en vertu desquelles il contracte plusieurs maladies ; il en est même dont il apporte le germe en naissant.
Lorsque, par exception, il échappe à l’une et à l’autre de ces fatalités, l’amour de ses parens lui réserve des périls qu’il ne peut éviter ; les organes de la digestion en sont les instrumens. L’enfant d’un homme riche et bien né ne peut être élevé, même dans la première année de sa vie, comme celui d’un paysan! L’idée seule du rapprochement répugne, aussi s’occupe-t-on de bonne heure à le rendre impossible ; on force la quantité des premiers alimens, on rend leurs qualités plus riches et plus stimulantes, et, dès le début de la vie, les élémens de réparation portent, dans le sang, le germe d une foule de dispositions fâcheuses. 11 résulte de
ces faits, ainsi que des influences inséparables cle la génération, une constitution particulière pour les gens du monde, et aussi des règles particulières pour les règles de l’hygiène de la digestion. Nous devons les prendre tels qu’ils sont, et laisser de côté la tâche chimérique de les réformer. Eh bien! en acceptant la question ainsi posée, nous les trouvons avec des organes plus faibles, plus délicats, susceptibles pourtant, grâce à l’habitude, d’une nature et d’un degré de stimulation que ne recevraient point impunément les ouvriers les plus robustes. Le fermier qui vient au château pour régler ses comptes avec le maître, s’il est admis à sa table, par une bienveillance traditionnelle, pourra dévorer un lièvre tout entier, un pâté volumineux sans être indisposé; mais s’il mange de huit ou dix mets différais, s’il boit de plusieurs vins, s’il dîne , en un mot, comme son maître, il sera malade. C’est une épreuve faite bien des fois, et dont les résultats sont inévitables.
Pourquoi en est-il ainsi ? Il en est ainsi parce que, quelle que soit la vigueur de la constitution, les organes de la digestion ne peuvent passer brusquement d’alimens doux et succulens, qui possèdent justement le degré de stimulation nécessaire, aux viandes de boucherie les plus excitantes, aux gibiers du plus haut goût, au jus de viandes, aux glaces, aux extraits gras, variés de mille manières, aux truffes, aux aromates les plus chauds, aux sucreries, aux pâtisseries, aux crèmes, enfin aux vins les plus généreux.
L’inverse est également vraie : l’homme du monde ne trouverait point , dans le repas du paysan , le degré de stimulation et de réparation compatible avec la santé. C’est là un premier point sur lequel repose une indication générale importante. Toutes les fois que, par le fait de l’éducation ou d’une disposition reçue des parens, les gens du monde ont la constitution délicate, irritable, une certaine
nuance de névrose générale, la variété des mets, dans de justes limites, devient un auxiliaire de la digestion. Ces organisations-là fonctionnent d’une manière particulière, et ceux qui les abordent avec les principes trop absolus de la plus saine physiologie, ne leur sont pas toujours utiles. Emoussées qu’elles sont par les stimulations de toute nature, elles sont languissantes, assoupies, et veulent être réveillées. Dans un degré plus avancé, les dispositions nerveuses nécessitent, dans le régime, des modifications plus considérables, surtout lorsque se localisant, elles deviennent une névrose de l’estomac ou des intestins. Alors il n’est pas rare de voir des personnes qui ne peuvent manger le potage maigre le plus léger , un œuf frais sans éprouver des spasmes violens de l’estomac , digérer avec facilité une tranche de bœuf rôti , du mouton , ou même du jambon. Confondre cet ordre de faits avec les inflammations chroniques, c’est s’exposer à de grandes erreurs dans la direction du régime et même dans le traitement des maladies. C’est en fondant sur la classe des maladies dont nous parlons ici, ses spéculations coupables, qu’un charlatan de ce temps-ci s’est acquis, avec un grand renom, une fortune considérable. Nous renvoyons ce que nous avons à en dire au chapitre suivant, où il sera question des règles de digestion à donner aux constitutions maladives.
Il y a dans la nature même du régime de l’homme riche, accoutumé à une table bien servie, un écueil pour les deux instincts chargés de rappeler le besoin de réparation ; viciés par la stimulation surabondante, ils sont sujets à communiquer au cerveau des impressions trompeuses; ou bien ils 11e parlent point alors que le corps souffre , ce qui arrive lorsque la faim ne se réveille que pendant le repas , ou bien ils appellent pour l’estomac un secours dont il n’a nul be-
soin. Ce fait qui se rattache au précédent est un motif pour mettre des bornes à la variété de stimulation.
“ L’homme du monde nourri et abreuvé de choses chaudes et de haut goût qui, par l’impression flatteuse qu’elles font sur les papilles de la langue , le déterminent souvent à en prendre au-delà du besoin, commence par souffrir les maux que produit la trop grande quantité ; son estomac , sensible parce que les nerfs le sont trop , éprouve une irritation qui lui donne un malaise général ; le chyle composé d’une matière trop stimulante , porte l’agitation dans les vaisseaux ; la vitesse du pouls , quelques heures après les repas est une preuve de son effet; et celui de la fièvre étant d’user les ressorts, cette fièvre qui se reproduit tous les jours , affaiblit inévitablement. Tous les organes de sécrétion étant irrités , toutes les fonctions se dérangent et le désordre s’établit dans toute T économie animale. »
“ Le moment d’un nouveau repas arrive ; on se met à table , quoique le besoin réel n’existe pas ; mais on est trompé par l’inquiétude de l’estomac qu’on devrait calmer avec un peu d’eau fraîche , et qu’on prend pour la faim ; on veut manger : la variété , l’odeur , la couleur , la saveur des mets y invitent; on paraît décidé par un plat, on est servi, on le goûte , on le renvoie , on en essaie un grand nombre , on mange de quelques-uns, l’ensemble fait un volume, qui composé de plusieurs choses différentes , offre les plus grands obstacles à la digestion ; de là un long séjour sur l’estomac, une corruption plutôt qu’une digestion, une irritation continuelle qui est un obstacle à ce sentiment de bien-être qui caractérise la santé (Tissot). »
Comment prévenir ces tristes effets \ L’homme riche veut jouir de la fortune et compte au nombre de ses jouissances les plus chères celles que donne une table bien servie ; voilà les conditions qu’il nous faut accepter. Nous les acceptons; mais dans l’intérêt même de l’art culinaire, c’est-à-dire de ses jouissances, il doit borner le nombre des mets qui paraissent chaque jour sur sa table ; deux ou trois plats de
gras, autant de maigre, sérieusement étudiés , sont tout ce qu’il peut attendre d’un cuisinier de mérite, et c’est même beaucoup ; il n’est point de fortune ni de rang qui oblige à poser sur la table une multitude de plats d’un aspect séduisant, il est vrai, mais d’une qualité médiocre ; ceci convient dans les grands repas où le maître du logis pense plus à satisfaire sa vanité que son goût. Que l’ordinaire se distingue donc par l’étude , par la méditation qui ramène à la simplicité et non par le nombre et la quantité : viandes succulentes , poissons de choix , légumes savamment préparés , une seule espèce de vin de choix font les frais du dîner.
Le déjeuner dans la vie de l'homme du monde ne peut être qu’une légère réparation de l’estomac , à peine une interruption de son repos. S’il en était autrement, ce genre de vie devrait prendre plus d’activité. Rien d’ailleurs ici ne s’oppose à l’exercice, aux distractions de toute nature qui le plus souvent ont pris la place des occupations sérieuses et remplissent l’existence tout entière. Rendre sa vie active, occupée, lui donner un but, ce n’est point, pour l’homme riche et noble, faire rien qui soit indigne de lui; c’est tout simplement fuir les irritations et les névroses des entrailles , la goutte , les affections calculeuses , les maladies du foie et de la vessie ; car ces ennemis sont à-peu-près inévitables lorsque les habitudes sédentaires et trop molles se joignent à une alimentation stimulante et chaude à l’excès.
En dehors des deux limites extrêmes dans le régime alimentaire , aucun aliment ni solide , ni liquide n’offre un degré de stimulation absolu , et l’estomac de son côté n’a point un degré de force et d’énergie absolus : le besoin de réparation est subordonné à la quantité des pertes et la force digestive au secours des fonctions auxiliaires ainsi qu’à la qualité plus ou moins stimulante de la nourriture. C’est
de ce double point de vue quil faut partir pour faire une application éclairée des préceptes les plus sages. Ainsi , rien de mieux assurément pour chacun de nous que de connaître exactement la force , l’énergie , les répugnances , les prédilections , les caprices même de son estomac; que de manger de préférence ce qu’on digère bien et s’abstenir de ce qui incommode. Mais dans la pratique, la force de l’estomac est représentée par deux ou par dix selon que la vie est sédentaire ou vouée à l’exercice du corps , selon qu’on respire l’air renfermé dans les appartemens, ou qu’on se trouve exposé au grand air , selon que le repas se compose de légumes insipides ou de viandes de haut goût , de vins chauds et légers ou de boissons sans vigueur. Les répugnances habituelles et les caprices de l’estomac eux-mêmes sont subordonnés à ces conditions et à une foule d’autres. Pour l’homme du monde qui dispose de son temps et de celui des autres, cette règle sage est susceptible d’une grande élasticité. 11 ferait bien assurément aussi de se conformer au précepte de tempérance qui veut que la faim soit apaisée mais jamais irritée , et pourtant dans la pratique rien n’est plus difficile que de rencontrer cette limite : la manière de préparer les alimens et celle de les servir, lui imprime de notables variations; sans cesser d’être simple, la préparation est plus ou moins engageante. Dans tous les cas, il est sage de proportionner une quantité d’ alimens déterminée , à la puissance digestive également déterminée, car rester en deçà, c’est s’exposer au besoin; aller au-delà, c’est tomber dans l’écueil des digestions laborieuses. En thèse générale , ainsi que le fait remarquer notre savant confrère , le D. Réveillé- Parise, la force organique est d’autant plus active qu’elle s’exerce sur une moindre quantité de matières; c’est-à-dire quelle agit en raison inverse des masses. Ce principe toutefois veut encore être compris; au-dessous d’une certaine mesure , l’estomac languit et s’irrite sous l’influence même
de la stimulation alimentaire, et son activité contractile la plus grande s’éloigne également, toutes choses égales d’ailleurs , et de l’excessive distension et de la distension la plus faible; l’excessive sobriété et l’intempérance sont égalelement redoutables. Il serait le plus souvent superflu de chercher à prémunir l’homme çlu monde contre le premier danger; mais ce qu’il ne doit pas oublier, c’est que tant que ses organes sont sains , il pêche contre la physiologie et contre le bon sens, s’il prétend conserver sa santé en faisant dans ses organes une provision de calorique qui 11e se dépense pas, et une provision de matériaux de réparation , sans pertes bien sensibles.