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CHAPITRE PREMIER

DE l'hérédité normale.

C'est une vérité banale, dans son évidence, que l'influence des impressions génératives sur la promorphose des êtres, c'est-à-dire sur le principe qui règle fatalement la forme intérieure ou exté* rieure qu'ils doivent prendre. Celle-ci est la première qui tombe sous les sens ; c'est aussi la plus facile à constater, c Tous les animaux, dit Frédéric Cuvier, ont une très grande ressemblance avec ceux qui leur ont donné la vie. » Chez l'homme, la ressemblance des enfants à leurs parents est

iJ HYGIÈNE DE LA PREMIÈRE ENFANCE.

quelquefois poussée à un point qui confond la pensée; et chez les jumeaux, qui expriment la ré-^ sultante d'une même Impression générative^ cette ressemblance est telle , qu'il est souvent impossible, même aux parents, de distinguer leurs enfants Tun de l'autre. La ressemblance est tantôt générale et tantôt bornée à quelques parties : chez l'homme, elle s'observe dans la tête, le tronc, les membres et les poils, mais il n'en est aucune où elle se retrouve plus clairement qu'au visage. La foripe, l'expression, la couleur, la beauté, se transmettent comme des caractères distinctifs des race^ et même des familles, lorsqu'elles peuvent s'allier entre elles. Chose bien curieuse et qui atteste Texistence et l'influence de cette force prémorphique qui joue un si grand rôle chez Thonime, la ressemblance n'apparaît pas toujours dès les premières années de la vie, mais plus tard, et lorsque les enfants touchent à l'âge où les traits des parents offraient le même caractère. Quelquefois même cette ressemblance peut n'exister qu'un instant et ne faire que glisser sur les visages (1). C'est ainsi qu'on a vu quelquefois les fils ressembler pendant quelque temps à leur mère, puis, par

(I) Piorry, Do Vhéidditédans les maladies, thèse. Paris, 1840, ln-8.

une sorte de métamorphose assez rapide^ acquérir tous les caractères extérieurs de leur père.

11 y a des familles où Ton observe la transmis*sîon héréditaire d'un seul caractère extérieur qui sert de signe distinctif à la consanguinité. Ici c'est le nez aquilin, comme dans la famille des Bour<> bons; ailleurs le nez retroussé, de grosses lèvres, la saillie des mâchoires, l'allongement des dents chez les Anglaises; le tablier des Hottentotes, le prolongement caudal du sacrum dans la tribu des Niams-Niams ; la couleur des yeux et de la peau, les taches en fer de lance, les envies, etc. Chez d'autres, c'est l'élévation de la taille. M. Piorry en a rapporté un exemple, et M. Surennaud cite (1) le fait d'un homme de 6 pieds 6 pouces, pesant 462 hvres anglaises, dont le père avait 6 pieds 3 pouces, la mère 6 pieds, et les frères ou $œurs une taille à peu près semblable. Dans certaines familles que j'ai connues, c'est la tête qui est constamment petite relativement au reste du corps, et ailleurs on voit une très grosse tête sur un petit buste. Il en est de même de la finesse des mains et de la petitesse des pieds, signe recherché de distinction; de la longueur des jambes, de la largeur exagérée du bassin et des épaules, qui

(I) Thèse.

sont autant de modifications extérieures, trans* missibles par génération. Toutes les anomalies ou yices de conformation et les véritables monstruosités peuvent se transmettre par hérédité : le bec-de-lièvre, les déviations de la colonne vertébrale, l'hypospadias, l'albinisme, le développement incomplet d'un membre, l'absence de doigta ou de phalanges, l'absence d'ongles ou orteils, etc« M. Surennaud a observé un exemple très curieux de cette dernière anomalie (1). c Un jeune enfant que la mère ne croyait qu'à huit mois, bien que la marche du travail ait été très régulière et très rapide même, présentait toutes les apparences d'un enfant à terme, sauf les ongles des pieds, dont il n'existait pas de traces. La sage-femme, interrogée pour savoir si l'enfant avait chance de vivre, et s'il était bien à terme, ne savait trop que répondre en voyant ce développement si incomplet des ongles, lorsque le père vint trancher la difficulté en montrant ses pieds, dont les quatre derniers orteils étaient presque complètement dépourvus d'ongles, et cela depuis sa naissance. > A l'intérieur du corps se transmet également par hérédité la disposition des parties profondes, qui est si souvent la cause matérielle de la con-

' (l) Thèse citée.

formation extérieure. Rien de plus manifeste que l'influence de l'impression générative, c'est-à-dire de la fécondation sur les anomalies de développement du système osseux, sur les proportions en tous sens du crâne, du thorax, du bassin, des membres, etc. Il y a des familles où l'on observe d'une manière constante une augmentation ou une diminution du nombre des vertèbres, des doigts et des dents. Tous les auteurs rapportent des exemples d'individus sexdigitaires de père eh fils ; les faits de diminution du nombre des doigts sont infiniment plus rares. M. Roux a opéré d'un bec-de-lièvre double un enfant n'ayant que trois doigts à chaque main, et dont le père, jadis opéré d'un double bec-de-lièyre, n'avait également que des mainsà trois doigts. Ces anomalies héréditaires du système osseux sont si bien connues, que les éleveurs anglais de Durham en ont tiré parti pour faire reproduire à volonté les animaux de boucherie avec de très petits os recouverts de masses charnues considérables dans les parties les plus goûtées des amateurs. On peut, à l'exemple de Backwell, Fowler, Pajet, Princeps, transporter d'une race à une autre, ou d'un individu à ses produits, telle ou telle proportion de membre ou de par lie. Ayant précisé le caractère physique 4

ta HYGlÈNii; DE LA PREMIÈRE ENFANCE

transmettre, on unit les mâles et les femelles qui le présentent au plus haut degré possible de déve*» loppemont, et, à défaut d'individus étrangers, on peut allier les rares produits où ils se propagent avec les pères ou mères, frères ou sœurs. C'est la propagation suivie dans le même sang. Des résultats semblables, des conformations différentes» çt des monstruosités de tout le corps ou de chacune de ses parties, ont été obtenus par ce procédé, chez des pigeons et des souris, par le docteur Daunecy, et sur des poules et des chiens par John Sebright, Dans l'espèce humaine, ainsi que le fait remarquer M. Lucas , les choses se passent de la même manière; et il n'est pas rare de voir se perpétuer Tétroitesse du bassin chez les ferameSj^ lu largeur d'épaules et de la tête chez l'homme, la longueur des membres, etc., circonstances très importantes au point de vue de la parturition. J'ai connu une dame relativement bien conformée, dont le mari était fort large des épaules, et qui eut ses deux premiers enfants tellement volumineux des épaules et de la tête, qu'il faUut les sacrifier dans le scinde la mère pour les en arracher, A sa troisième couche, elle fut mise à un traitement débilitant qui amoindrit le fœtus et permit l'accouchement naturel.

Les systèmes nerveux, circulatoire , digestif et musculaire subissent dans leur développement et leur disposition Fimpression générative au plus haut degré, et les variétés de forme ou de fonctions se transmettent souvent des parents à leurs enfants. Gall indique la transmission héréditaire d'une grande masse de cerveau, du volume et de la forme de ses circonvolutions. Gorvisart signale dans quelques cas celle de l'hypertrophie du cœur avec dilatation des vaisseaux, et ailleurs la transmission d'une disposition inverse, dans laquelle le calibre des vaisseaux est au contraire fort diminué. M. Piorry mentionne un fait de l'hérédité de la varicocèle sur trois générations successives. Des observations analogues ont été faites sur le diamètre des ouvertures naturelles du bas- ventre, à l'ombilic, à l'anneau inguinal et crural, et sur l'hérédité des hernies congénitales. Enfin il n'y a pas jusqu'aux diverses nuances de coloration qu'on rencontre dans les tissuç profonds de l'économie et dans les membranes muqueuses qui ne puissent se propager des parents aux produits, aussi positivement que les caractères de la couleur externe de la peau, des cheveux, des poils, etc. ; seulement, comme le remarque M. Lucas (1), ces diverses

(i) Loc. cit.

colorations, soit internes, soit externes, ne se Rencontrent pas toujours sur les produits dans les mêmes tissus qu'elles affectaient chez les parents ; souvent on voit une sorte de transposition de Fintérieur à l'extérieur, ou réciproquement^ Ainsi les agriculteurs savent très bien que pour avoir une laine parfaitement blanche, il faut non-seulement écarter du troupeau les brebis et les béliers tachetés sur la laine ou sur la peau, mais encore ceux qui le sont sur la langue et sur la voûte palatine; il suffit, en effet, qu'un bélier ait une tache noire sur la langue pour produire des agneaux tachés de noir sur le dos ou partout ailleurs*

C'est qu'en effet la ressemblance interne peut être complète et la ressemblance externe nulle, ou, réciproquement, la ressemblance interne nulle et l'externe complète ; elles peuvent être partielles l'une et l'autre, et n'affecter ni les mêmes élé«ments ni les mêmes points ; l'une peut être complète et l'autre partielle; elles peuvent être nulles toutes deux.

L'influence héréditaire, manifeste sur une ou plusieurs parties extérieures ou intérieures du nouvel être, n'est pas limitée à ces parties ; elle étend son influence sur tout l'individu. C'est elle qui favorise la transmission de la prédominance

d'un appareil d'organes ou seulement de la susceptibilité spéciale d'un tissUi de manière à carac^ tériser l'hérédité des constitutions, des tempéraments et des idiosyncrasies. M. Lucas rapporte tous ces phénomènes à Y hérédité des fluides. Pourquoi cetle distinction? Est-ce que la composition différente des liquides, dans les divers tempéra*ments et dans chaque idiosyncrasie, est distincte de la composition des solides et de la puissance qui règle la forme des individus? Assurément non. Ce sont autant d'effets variés de la cause simple dont j'invoque l'influence, et il n'y a pas lieu d'étendre son action à l'allération exclusive des liquides, si ce n'est dans un sens figuré. Il faut lui rapporter la prédominance d'action de l'appareil circulatoire et la pureté héréditaire du sang, d'où dépendent le tempérament sanguin, la force de la constitution; la pléthore et ses conséquences* Elle est la cause, non pas unique, mais principale, de la reproduction et de la multiplication des tempéraments nerveux, bilieux et lymphatiques, et de leurs prédispositions morbiflques particulières. Toutes les idiosyncrasies dont je parlerai plus loin sont en grande partie sous sa dépendance. Chacun sait que les enfants nés de parents bien portants et de race vigoureuse jouis-

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sent d*une constitution robuste qui résiste aax mêmes causes de maladies auxquelles succombent les enfants de parents cbétifs et faibles. La longévité est héréditaire, et bien qu'une foule de causes, telles que la misère, les professions, les climats, etc., puissent Tabréger, il est incontestable que, placés dans des milieux et des circonstances analogues, les individus nés de parente à longue vie ont les mêmes chances de parvenir à un âge avancé. Rush dit n'avoir pas connu d'octogénaire dans la famille duquel il n'y eût des exemples fréquents de longévité. Réciproquement, il y a des familles où l'on meurt jeune, et dans lesquelles l'organisation délicate ne peut lutter longtemps contre les causes de destruction qui nous entourent. Dans la famille Turgot, on ne dépassait guère l'âge de cinquante ans, et l'homme qui en a fait la célébrité, voyant approcher cette époque fatale, malgré toute l'apparence d'une bonne santé et d'une grande vigueur de tempérament, fit un jour observer qu'il était temps pour lui de mettre ordre à ses affaires et d'achever un travail qu'il avait commencé, parce que l'âge de durée dans sa famille était près de finir : il mourut en effet à cinquante-trois ans. t Tout atteste, dit Lucas, que la macrobie tient à une puissance

intime de la vitalité, puisque ces individus privi^ légiés l'apportent en naissant avec la vie. Cette vitalité est si particulière et si profondément empreinte dans leur nature, qu'elle s'y caractérise dans tous les attributs de l'organisation. Elle donne à la plupart une sorte d'immunité contre les maladies. C'est la vie tout entière avec ses dons et toutes ses facultés qui persiste chez eux; leurs fonctions sensoriales, leurs fonctions affectives, leurs fonctions mentales, leurs fonctions motrices, leurs fonctions sexuelles, tout s'accomplit dans ces organisations avec une énergie, une régularité, une persistance incompréhensibles. ^ J'ai déjà dit que la croissance exagérée pouvait être héréditaire, mais ce n'est pas tout; dans certains cas, c'est à un âge déterminé qu'elle se manifeste, soit prématurément, à la seconde dentition soit, au contraire d'une façon tardive, longtemps après la puberté, et alors cette croissance irrégulière et rapide devient souvent l'origine d'accidents graves et du développement des maladies chroniques.

La fécondité et même la durée du travail se transmettent héréditairement dans quelques fa-^ milles, € Il n'est pas rare, dit M. Cazcaux, de voir le travail offrir toujours les mêmçs caractères peu-»

23 HYGIÈNE DE U PREMltlIE ENFANCE.

dant trois ou quatre générations successives, et la mère, la fille et les petites-filles se faire reiiuu> quer par la lenteur ou la rapidité de leurs accou* chements. > Quant à la fécondité, c'est un fait bien établi par de nombreuses observations de grossesses gémellaires chez les femmes d'une môme famille. La plus curieuse de toutes est celle d'Osiaiidcr, relative à une femme qui, en onze couches, avait mis au monde trente-deux enfants; elle était née elle-même avec trois autres jumeaux, et la mère avait eu trente-huit enfants.

La nature morale de l'homme, ses penchants, rcs défauts, ses qualités et ses vices, se transmettent encore plus sûrement par la génération que sa conformation physique extérieure ou inférieure. Pour être moins appréciable, le fait n'en est pas moins certain, et si la transmission n'est pas nécessairement constante et peut être empêchée par le croisement, l'éducation morale ou religieuse, elle n'est pas moins établie sur des preuves irréfragables. C'est sans doute un malheur de voir l'opinion rendre le fils responsable des fautes de son père ; mais il n'en saurait être différemment, l'expérience de l'humanité est là : il y a des familles où le penchant à l'ivresse, au jeu, & la luxure, au vol et au meurtre, est très manifeste*

ment héréditaire ; et les exceptions à celle loi sont peu nombreuses. Que l'imagination des ro* manciers fasse de ces exceptions une règle et tenté de réhabiliter au théâtre ou dans les livres de malheureux parias sur lesquels pèse une honte de famille, je le comprends, mais le succès de cette œuvre est impossible. Noblesse oblige; la gloire du père couvre sa descendance, et c'est justice. Que sa honte rejaillisse sur sa postérité ! Comme le dit Plutarque, les êtres produits par génération ne ressemblent point aux productions de l'art. Une fois terminées, celles-ci n'appartiennent plus à l'ouvrier : faites par luij elles ne sont pas de lui. Au contraire, ce qui est engendré provient de la substance même de l'être générateur, tellement qu'il tient de lui quelque chose qui est très justement puni ou récompensé pour lui, car ce quelque chose est lui.

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