‹ Hygiène de la première enfance (volume 2)Chapitre 8 sur 143 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE L*HéRÉDITÉ MORBIFIQDE.

Pour être moins évidente que l'hérédité normale, l'hérédité morbifique n'est pas moins sûrement établie dans la science. Elle n'a été contestée quQ par de petits esprits et des observateurs sys-

tcmatiques ou malintentionnés. Mais à côté des observations d'Hippocrate et de toute Tantiquité, si Ton joint celles de Portai, de Pujol, de Sersiron, de Girou de Buzareingues, de Piorry, et surtout celles de Lucas, il est évident qu'il se fait une transmission héréditaire des qualités physiques et morales de Thomme.

De l'impression générative physiologique capable de perpétuer les êtres, leur moral, leur longévité, leur croissance, leur couleur, leur forme, leurs vices de conformation, leur tempérament, leurs idiosyncrasies, leur constitution, à l'impression générative morbifique, il n'y a qu'une bien petite distance, et, pour ceux qui ont lu et compris les pages précédentes, cette distance est nulle. Le fait est le même dans l'état physiologique et pathologique. Ce que l'on sait du premier préjuge la question pour l'autre. Au reste, il n'y a rien à contester ici, car des milliers d'observations prouvent l'existence des maladies héréditaires, et je n'essayerai pas de démontrer à nouveau ce qui est déjà parfaitement établi.

Si l'on observe ce qui se passe dans les organes des sens, on voit que leur disposition, leurs qualités et leurs défauts se transmettent ordinairement aux enfants. Je connais un exemple de stra-

OÉRÊDITÊ MORBIFIQUE. 25

bismc à la quatrième génération, cl, chose curieuse, le dernier enfant est né sans difformité des yeux. Ce n'est qu'à l'âge de six ans que le strabisme s*est produit en quelque sorle d'une manière subite, du jour au lendemain. La science est remplie de faits semblables. La myopie et la presbytie sont héréditaires, et, à cet égard, mes observations confirment celles des auteurs. Il en est de même de l'héméralopie, de la nyctalopie, de l'amaurose, d'après Portai, Béer, Demours, et même de la cataracte, d'après Richter, qui a opéré une malade dont le j^ère, l'aïeul et le fils eurent cette maladie. M. Maunoir l'a observée sur sa femme, son fils, son grand-père, l'oncle, la tante et plusieurs cousins du côté maternel. On rapporte qu'à Lille un homme affecté de cataracte eut une série d'enfants qui offrirent la même lésion dès leur enfance. M. Roux a opéré les trois frères nés d'un père ayant eu la cataracte, etle quatrième enfant fut atteint un peu plus tard. Le professeur Nélaton a publié un fait semblable (1), observé chez une malade affectée de cataracte, et qui avait connu onze membres de sa famille atteints de la même altération du cristallin.

En pareille matière, ce n'est pas le nombre des

(I) SurcDDaiid, thèse cHée.

BOUCnUT. - HTG. PBEM. ENF. t

faits qui entraîne la conviction, c'^estleur nature. Ceux que je rapporte ont une signification telle, qu'elle pçut se passer de l'autorité du nombre- Un certain nombre d'observations prouvent la transmission héréditaire possible de la surdité et de la surdi-mutité ; mais ici, comme dans tout ce qui est relatif à l'hérédité qui résulte des impressions génératives, il n'y a rien de constant, de fixe et d'absolu.

La sensibilité exagérée de la peau ou son anes- Ihésie sont manifestement héréditaires, moins cependant que ne le sont les maladies cutanées produites par le vice ou la dialhèse herpétique. Celles-ci, présentes, passées ou à venir, guéries ou non, ont la plus grande tendance à se reproduii'e par la génération. Ce n'est peut-être pas dans les hôpitaux ni par de vagues renseignements qu'on arrive à se former une conviction à cet égard ; c'est dans la ville et par les rapports intimes de confiance qu'on peut se créer dans les familles que cette question tant débattue trouve une solution affirmative. Chacun nie, par ignorance ou par vanité, les différentes maladies de peau telles que herpès, gourmes de la tête, du visage et des oreilles, les eczémas des orifices muqueux, etc., qu'il a eu à subir. Il faut suivre le

développement des générations dans leur foyery pour les voir sans paraître les regarder, pour les bien connaître sans faire d'enquête officielle* Alors on sait vite à quoi s'en tenir sur la pureté du sang des familles ; et la moindre expérience, à cet égard, vaut mieux que les détestables statistiques faites dans les hôpitaux sur des renseignements erronés. Il n'est personne qui n'ait pu s*assurer très souvent de la transmission héréditaire des maladies herpétiques. Pour mon compte, j'en ai vu bien des exemples. Je connais des blépharites ciliaires chez la grand'mére, la fille et le petit-fils; des gourmes de la tête et du visage sur les membres de trois générations ; des lichens sur trois générations également; une ichthyose chez le père et les enfants. Tous les dermatologistes ont publié des faits de ce genre, et ici encore, c'est moins le nombre que la qualité des faits qui doit être appréciée. Alibert (1) a vu des cas de psoriasis héréditaire. J'en dirai autant de l'éléphantiasis (2), du purpura haemorrhagica, dont je connais un exemple; de l'ichthyose, ainsi qu'on peut le voir sur les mâles de la famille Lambert, observée par Et. Geoffroy Saint-Hilaire. € A l'exception du

(t) Maladies de la peau,

(3) Anneiley, Diseases of India^

visage, de la plante des mains et des pieds, tout le corps de cet individu était revêtu d'excroissances cornées, bruissant Tune contre l'autre au frottement de la main. Edouard Lambert eut six garçons, qui tous, ainsi que lui, dès l'âge de six semaines, présentèrent la même singularité. Le seul qui survécut la transmit comme son père à tous ses garçons y et cette transmission, marchant de mâle en mâle, s'est ainsi continuée chez la famille des LdLmhQvipetidant cinq générations ^ > à ce point qu'un esprit trop complaisant voulut essayer do croire qu'il assistait à la formation d'une nouvelle race dans l'espèce humaine.

Sauf les maladies cutanées parasitaires, toutes les autres, qui résultent d'un vice du sang et de la diathèse herpétique, sont susceptibles de se transmettre, par l'impression générative, au produit de la conception. Seulement l'impétigo du père ne correspond pas inévitablement à l'impétigo de l'enfant; il produira ici un eczéma, ailleurs un lichen, etc. J'admets l'hérédité de la diathèse plutôt que l'hérédité de rafTcclion locale, qui cependant se montre quelquefois, témoin le fait d'icbthyose dont je viens de parler.

Les maladies du sang et des liquides, leurs altérations diverses, en rapport avec autant de ma-

niéres d'être de l'organisme, sont souvent des maladies de famille, et n'ont d'autre origine que l'impression générative, « D'un phlegmatique naît » un phlegmatique; d'un bilieux, un bilieux», dit Hippocrate; Nous avons changé bien des choses en médecine, mais nous ne changerons jamais cette vérité -là. Pourquoi la plétBorCy Vaglobulie de la chlorose, la défibrination du puiTpura, le podagrisme, le lymphatisme, le syphilisme, etc., s'observent-ils sur les généra-' tions sneeessives d'une même famille, si ce n'est par suite de l'impulsion primordiale viciée tranmise au germe, lequel rend un peu plus tard ce qu'on lui a donné ? Semblable au signe qu'on touche sur le cadran d'un télégraphe électrique ^t qui se reproduit sur Tautre cadran par l'impulsion d'un agent invisible, l'empreinte viciée du procréateur reparaît avec le même caractère dans la nature de l'être procréé. Les uns, nés de pléthoriques, sont pléthoriques eux-mêmes, et prédisposés au développement des maladies inflammatoires; les autres, nés de parents dont le sang appauvri en fibrine leur cause des hémorrhagies fréquentes, ont eux-mêmes une véritable prédisposition aux ecchymoses et aux hémorrhagies. J'ai déjà cité rexcmple d'une dame morte d'un pm-

BOUCHl'T. - IIYC. IREM. ENF. 2,

te HYGIÈNB PE U PREMI&HK ENFANCE.

pura bsBOiorrhagica, et dont la fille, âgéd de ciur quanta ans, m'a présenté la même affection. Fré<déric Hoffmann, Hufeland, Sanson, Roche, ont rapporté des exemples d'hémorrhagie héréditaire. Rien n'est plus vrai pour Tépistaxis^ pour Thé* moptysie, l'hématurie des pays chauds, les hé* morrhoïdes, etc. Mais, pour ne parler ici que des hémorrhagies qui ont l'altération héréditaire et primitive du sang pour cause, ce qui a lieu dans l'hémorrhaphilie, je citerai surtout les exemples d'individus qui, pour la moindre cause/ ont des épanchements ou des écoulements de sang peu en rapport avec l'altération des solides. Souvent alors la maladie présente au début les formes de Tar*** thrite et du rhumatisme. Un homme succomba i une double hémorrhagie , sur dix-sept petits-en* fants et arrière-petits-enfants qu'eut cet homme, cinq moururent d'hémorrhagie, pour des Mes* tures insignifiantes, et tous les autres furent sujets à des hémorrhagies spontanées, mortelles poor plusieurs d'entre eux (1).

Une femme, établie en Amérique, près de Ply« moutb, transmit à tous ses enfants une telle dis* position aux hémorrhagies, que non- seulement les égratignures ont pu déterminer des pertes de sang

• (I) Piorry, loç* cit.

HÉRÉDITÉ NOHBiriQUE. 91

eonsidérableSy mais encore que la guérison de ces plaies n'a jamais pu être obtenue d'une ma* oiére durable chez certains membres de cette fa-» mille. Les mâles seuls étaient sujets à cette hémor* rhagie^ en même temps qu'ils avaient un rhuma« tisme articulaire (1)«

Le père de la famille E. P««., arrivé & Tâge de quatre«vingt-sil ans, eut douze enfants, cinq fils et sept filles ; parmi eux, quatre enfants, trois fils et une fille, moururent d'hémorrhagie. La plus jeune des filles, qui n'avait jamais présenté de symptômes de cette prédisposition, se marie à un rigoureux garçon; elle en a six enfants, quatre garçons et deux filles : trois des garçons périssent d'hémorrfaagie (2)«

Le rhumatisme, le lymphatisme, le podagrisme, le biliosisme, la glycohémie, etc., sont également des états morbides héréditaires, qui constituent des prédispositions morbifiques d'autant plus fâ-^ cheuses, que les maladies ayant de pareils vices du sang et des humeurs pour nature sont généra^ lement fort graves. M. Piorry a nié l'hérédité du vice rhumatismal, par la raison toute simple qu'il ne considère pas le rhumatisme comme une dia**

(1) Piorry, Zoc. cH.

(2) Bibliothèque du médecin praticien.

thèse, mais comme une maladie taute locale. Je ne partage pas cetle manière de voir, et à l'état aigu, comme à Tctat chronique, je considère, a?ee toute l'antiquité et avec MM. Chomel, Reqoio, Grisolle, etc., le rhumatisme comme une affectioii générale, c'est-à-dire une altération du sangayant pour détermination morbide le système fibroséreux en général. Une foule d'observations établissent la réalité de sa transmission héréditaire. Le podagrismej et la goutte, la gravelle ou l'apoplexie, qui en sont les conséquences, est généralement considéré comme une disposition héréditaire. La statistique favorable de Scudamore sur ce point n'ajoute rien au consensus de ce fait antérieurement établi et confirmé ultérieurement par les observations de tous. Seulement de nos jours la science a précisé davantage les conditions de cette transmission par la découverte de la diathèse urique. En effet, chez les goutteux, le sang renferme une notable quantité d'acide urique, cause de gravelle et des incrustations précoces des artères cérébrales qui disposent à l'apoplexie. Voilà pourquoi on peut dire que le podagrisme, en se transmettant par génération, produit, soit la goutte, soit la gravelle, soit enfin l'apoplexie ou plusieurs de ces états morbides réunis ensemble

HÉRÉDITÉ AIORBIFIQUE. 33

chez la même personne. Dans les maladies dia» thésiques héréditaires, il ne faut pas chercher la preuve de l'hérédité dans une manifestation extér rleure identique, car on s'exposerait à passer i côté de la vérité ; il faut, à l'exemple de B^^rtlMp^: la chercher dans toutes les maladies de même nature, quelque diflTérenles qu'elles soient dans leur forme et dans leur siège, pourvu qu'on puisse les rapporter à un principe commun. Or, c'est là ce qu'on est conduit à faire pour la gravelle et la goutte, dues à la diathése urique du podagrisme* Il en faut dire autant Axxsyphilisme. Nulle part ailleurs, quoi qu'en aient dit plusieurs médecins, n'éclate avec autant de puissance la réalité de r influence des impressions générales sur l'avenir du produit de la conception. La doctrine exclu* sive de M. Ricord sur la contamination des en-^ fants au passage de la vulve, dans le cas de sy^ philis héréditaire, n'est plus soutenable. Elle est abandonnée môme de son promoteur, qui s'est vu obligé de revenir à la doctrine ancienne de l'hérédité de la syphilis par infection primitive du germe au moment de la fécondation. En effet, soit par le père, soit par la mère, l'ovule vicié par le syphilisme peut périr au bout de quelques mois, amener ces uvortements dont on empêche

84 HYGIÈNK DE U PnENllJlK BIIF4NCE.

le retour par l'emploi du mercure ; ou bieui aa contraire, il se développe réguliôrementi et| à la naissance, c*est un enfant tantôt couvert de sy« philides cutanées ou viscérales, tantôt sain en apparence, mais destiné à être prochainement victime de la diathèse syphilitique qu'il apporte ayeç lui. Depuis quelques années, les faits deoe genre se sont multipliés, et, malgré les dénégations les plus systématiques, la vérité s'est fait jour; les observations de M. P. Dubois, de M. Depaul, ^Vceïl^ei q4ii$ j^ai publiées (1), sont acceptées de la majorité, dea médecins. Ici encore le syphilisme, comme Jâ goutte et la scrofule, se montre comme un prêtée av^a des apparences toutes différentes chez les individus; de sorte que, si l'on ne sait par quel lien de nature rattacher ces lésions diffientes que la même cause produit, on s'eiposCt comme je l'ai vu, & méconnaître la réalité de Tac* lion héréditaire dans la production de ces accident». .

La part de l'impression générative, dans la production du scrofulismey n'est pas contestée. On s'accorde généralement pour reconnaître l'béré* dite de la scrofule, et s'il y a des dissentiments sur

(I) Traité pratique des maladies des nouveau-nés, des enfants àtamamelte et delà premiàrd enfance, 4« édit.^ p. 1002 ctralv*

tflAÉDITÉ MORËlnQtl. IS

quelques points de détail, c'est uniquement parce qu'on n'a pas su rapporter au scrofulisme une foule de lésions qvà en dépendent. Il en résulte alors qu'on ne trouve pas l'hérédité de la diathése là où elle existe. Le scrofalisme est la prédisposi* tion morbifique la plus générale et la plus fâcheuse des climats froids et tempérés. Il faut lui rapporter la tuberculisation pulmonaire, cérébrale, mésentérique, ganglionnaire et séreuse, les scrofulides osseuses, muqueuses et cutanées. Elle est très certainement, et plus certainement qu'aucune autre, transmise par l'impression générative.

Si, à l'exemple de M. Lebert, en cela plus analomiste que médecin, on sépare les tubercules de la scrofule, alors on trouve que la phthisie pulmonaire n'est pas produite par l'hérédité (1) ; mais si on réunit par leur nature identique ces lésions différentes par la forme, on voit [que la phthisie pulmonaire, comme toutes les tuberculisations organiques, se rencontre chez des sujets dont les parents ont eu des tuberculisations dans le poumon, dans d'autres tissus, ou des scrofulides osseuses, muqueuses ou cutanées de différentes espèces. Je note avec soin, depuis plusieurs an- Ci) Lebert, Maladies scrofu'eutes* Paris, iS49, p. 96.

36 HYGIÈNE DE U PREMIÈRE KflFAlfCE.

nées, dans la ville ou dans les hôpitaux, et principalement dans mon service de scrofuleux à l'hôpital Sainte-Eugénie, ce qui est relatif à la ques< tion de l'hérédité, et, hien que mes renseignements soient des plus difHciles à recueillir, j'ai trouvé, dans la grande majorité des cas, chez les ascendants et collatéraux, des phthisiques, des tuberculeux mésentériques, cérébraux, ganglionnaires et autres, des scrofulides des os, des muqueuses et de la peau. Réciproquement, dans les cas de scrofulides cutanées ou osseuses, on trouve chez les parents des maladies de même nature ou des luberculisations viscérales quelconques.

Lecancérismey ou nosogarnie cancéreuse, fibroplastique, épilliéliale, etc., se transmet souvent dans les familles par voie d'hérédité, mais d'une manière moins constante que le scrofulisme.

En comprenant sous la désignation de cancérisme l'aptitude au développement du vrai cancer squirrheux, encéphaloïde et mélanique ; des tumeurs épithéliales, des tumeurs fibro-plastiques, chondroïdes, etc., maladies diathésiques caractérisées par la production d'éléments destructeurs presque impossibles à déraciner, et qui, dès qu'on les enlève, reviennent sur la même place ou dans les ganglions lymphatiques voisins, puis dans les

HÉRÉDITÉ MORBIFIQtlE. 31

viscères, jusqu'à ce qu'ils aient tué le malade, je maintiens rapprochées des affections jusqu'ici connues sous le nom de cancer j et qu'on voudrait à tort séparer les unes des autres. En effet, elles existent isolées sur le même sujet, et, d'apréa M. Yelpeau, elles se succèdent dans le même organe sur la même personne ; leur caractère de répuUulation et de généralisation est le même : c'est donc une seule et même maladie quant à sa nature, bien qu'elle soit différente dans sa forme extérieure; et, de même que le scrofulisme engendrei le tubercule, Tabcès froid et la dermatose, le cancérisme produit les nosorganies cancéreuses^ épithéliale^ fibro-plastiquCy etc.

Une fois ces notions établies, je reviens à Thérédité du cancer, qu'il faut rechercher surtout au point de vue de la transmission diathésique, et non pas comme transmissibilité du cancer d'un organe sur l'organe de même nom chez les descendants de la famille. Alors on trouve dans les auteurs, et par la clinique, de nombreuses observations qui établissent la nature héréditaire du cancérisme.

Bayle et Cayol rapportent avoir vu trois cancérés dans une famille de cinq personnes.

Une mère ayant un carcinome de la face eut un fils qui mourut d'un cancer de l'estomac.

BOUCHUT, -^ HTa. PREM. ENF. 3

ai: HYGIÈN£ DE LÀ PREMIÈRE ENFANCE.

Napoléon est mort, comme son père, d'un canter de l'estomac.

M. Lhéritier a cité les observations d'un homme mort d'une affection cancéreuse de l'estomac; ion père était mort de la môme maladie ; puis celle d'une sage-femme morte avec sa mère et sa Èoeur de la même affection, ayant aussi l'estomac pour siège. M. Piorry rapporte le fait d'une femme de 8oixante-<six ans morte de cancer de l'utérus, dont le flls eut un sarcocèle, et celui d'une femme ayant une tumeur ulcérée de la cuisse gauche, dont le âls a tous les symptômes du cancer de l'estomac. M. Velpeau a cité des faits du même genre à l'Académie de médecine (1) ; j'en ai observé plusieurs, et j'ajouterai, tout le monde en a vu, car ils ne sont pas rares. Us me paraissent suf* flsants pour établir la transmission héréditaire possible du cancer. Seulement, et toute la difficulté est là, dans quelle proportion s'observe cette hérédité? Il est impossible de le dire. Aucune statistique satisfaisante n'a été publiée sur ce point. Je repousse absolument celles qui ont été faites d'après les observations prises dans les hôpitaux, je les déclare fausses et mensongères, ne croyant pas qu'on puisse se fier aux renseignements in-

• (I) 0ti/{f/lfi de V Académie de médecine^ t. XX.

BÉRÉDITË MORBIFIQOK 39

complets de malades pauvres et ignorants, dont la famille dispersée est souvent morte à Thôpital de maladies dont ils ignorent la nature et le nom. J'ai Texpérience de ces recherches, et je sais à (Juoi m'en tenir sur leur inutilité* Une statistique mé*^ dicale ainsi faite sur les ouï-dire de l'ignorance, peut bien avoir l'apparence de la vérité ; mais, pour les esprits justes, elle n'est qu'un manteau de l'erreur,

La maladie termineuse, ou du moins l'aptitude à son développement, est considérée comme héréditaire par Hippocrate, Brendel, Rosen, etc., et je suis assez disposé à accepter la réalité du fait, moins sur mes observations personnelles que d'après celles des auteurs et d'après les expériences faites sur les animaux par Dupuy. Le fait que je vais rapporter est tellement curieux, qu'à lui seul il vaut une démonstration, et il atteste l'hérédité d'une maladie vermineuse venant du mâle.

Une truie fut couverte par un mâle qu'on fit venir d'une ferme où la ladrerie régnait, et dès ce moment les animaux qui naquirent de cette femelle furent plus ou moins affectés de cette maladie. Un petit fut tué à l'âge de six semaines ; il présenta des cysticerques dans le foie et dans les muscles* On sacrifia les animaux issus de cet

40 HYGIÈiNE DE LÀ PREMIÈRE ENFANCE

accouplement; depuis celte époque aucun porc ne fut infecté de ladrerie. Les animaux provenant de l'ancienne race, quoique soumis aux mêmes influences d'habitation et de nourriture que ceux de la dernière race, n'ont pas été affectés de cysticerques.

Les maladies organiques du cœur sont moins que d'autres susceptibles d'être transmises par génération. Tous les médecins sont d'accord à cet égard; mais en acceptant comme réelle, avec Corvisart et Portai, l'influence de cette action, il faut dire que les exemples cités en sa faveur ne sont pas très nombreux.

Les maladies du larynx^ des brouches et des poumons sont très souvent héréditaires dans les familles, et, de même qu'on voit s'y transmettre le timbre, l'harmonie ou la dureté de la voix, on y observe des maladies semblables dans l'appareil respiratoire. Ici c'est le croup, fait rare ; ailleurs une laryngite, une bronchite, un emphysème, une pneumonie, une phthisie tuberculeuse, un asthme, etc., qui se montrent sur les membres d'une famille et sur leurs descendants. Toutefois une circonstance importante à connaître rend en partie compte de cette prédisposition morbi* fique : je veux parler du scrofulisme que transmet

rhérédité, et qui par lui-même dispose aux bronchites, aux laryngites y à la phthisie héréditaires, etc. Pour ceux qui ne voient dans nos maladies que des lésions organiques, et qui ne s'occupent pas de leur nature, il en résulte que la bronchite semble une maladie héréditaire. C'est une erreur qu'il importe de rectifier. La bronchite n'est souvent qu'une manifestation du scrofulisme, et c'est à ce titre, préférablement à celui de phlegmasie des bronches, qu'elle peut se transmettre par génération. Dans les circonstances où il n'en est pas ainsi, on pourrait peut-être invoquer d'autres causes analogues : ainsi le croup ou la pneumonie, que l'on signale quelquefois comme des maladies héréditaires, sont évidemment la conséquence de la pléthore et de la force de constitution, qui, elles, se transmettent manifestement par hérédité. Il ne faut donc pas prendre le change sur la question de l'hérédité des maladies organiques ayant pour substratum les solideSy car elles sont très souvent la conséquence de diathèses qui sont toutes des affections héréditaires.

Le catarrhe pulmonaire, l'emphysème pulmonaire et l'asthme, qui s'observent si communément ensemble, sont, de l'aveu de tous les méde-

42 HYGlÉr^Ë DE LÀ PREMIÈRE ENFANCE.

cins, des maladies transmissibles par hérédité. Laennec, Louis Jackson, ont porté cette démonstration jusqu'à révidence, en réunissant à la qualité des faits l'autorité du nombre^ qui ajoute beaucoup à leur importance.

Les maladies des voies digestives et des organes annexes s'observent souvent chez les membres d'une même famille, et paraissent quelquefois soumises à l'influence de l'hérédité.

Comme le dit M. Oudet, quand on a suivi quelques familles, on remarque que les dents se ressemblent dans les générations successives sous le rapport de leur forme et de leur arrangement. Elles se carient très vite chez ceux dont les parents ont présenté la même altération.

Les hernies^ la dyspepsie^ les maladies du foie et des reins y la gravelle et la néphrite calculeuse se rencontrent très souvent chez des personnes dont les ascendants directs ou collatéraux ont souffert des mêmes accidents.

Dans le système nerveux, le médecin retrouve autant que dans les maladies des liquides et dans les diathèses, l'influence de l'impression générative fécondante pour la perpétuité du développement des maladies. Là encore il constate, non d'une manière certaine, puisque cela n'existera

HÉRÉDITÉ liORBIFIQUE. «S

regard d'aucune maladie, mais il constate quel» quefois chez le nouvel être une prédisposition morbiiique spéciale et susceptible de reproduire, à un instant donné et sous l'influence do causes très légères^ la maladie observée chez les parents. L'hémorrhagie cérébralCi en rapport avec Fétat pléthorique; l'encéphalite et la méningite^ engendrées par le scrofulisme; l'hystérie, l'épilepsie, l'aliénation mentale^ l'éclatnpsie des enfants, les spasmes, les névralgies, etc«, sont autant de maladies dans lesquelles il est impossible de mécon** naître l'influence de l'impression générative. Que d'exemples n'ai-je pas vus pour ajouter à l'innom* brable quantité de eeut qui ont été publiés parles auteurs 1 Ainsi j'ai Cité (1) l'observation d'une femme hystérique à vingt ans, qui eut cinq enfants : le premier mourut à deux mois après une convulsion de sept heures, venue pendant qu'il était au sein ; le second mourut à onze moiâ d'une longue maladie d'entrailles, et eut souvent des convulsions; le troisième mourut à vingt^trols mois d'une convulsion pendant une otorrbée ; le quatrième mourut à trois ans d'une fièvre céré* brale avec convulsions ; le cinquième, enfin. Agé

(1) Traité des maladies dês nouveau-nés et de la seconde enfance^ 4« édit.. Parii, iS62, p. 141.

de six mois, encore vivant, avait déjà eu trois fois des mouvements convulsifs très violents.

Une autre femme, Jeanne Bois, ayant eu des convulsions très fréquentes jusqu'à l'âge de sept ans, conserva une paralysie du buccinateur avec déviation de la bouche. Six de ses frères ou sœurs sont morts de convulsions. Quatre ont vécu et ont eu des convulsions dans leur enfance. Cette femme a eu dix enfants en quinze ans. Le premier est mort à trois ans avec des convulsions; le second a péri en huit mois, en quelques heures, par des convulsions. Il en a été de même du troisième, du quatrième, du septième et du neuvième. Quatre d'entre eux, le cinquième, le sixième, le huitième et le dixième, ont eu aussi des convulsions et des maladies ; mais ils ont survécu, l'un avec une contraction passagère du bras, l'autre avec un tic de la paupière supérieure, et les deux derniers sans maladies consécutives.

J'ai vu, à ma consultation de l'hôpital Sainte- Eugénie, une femme de trente-huit atts, nommée Dufour, qui, à sa huitième couche, eut une antèversion utérine, suivie pendant deux ans de convulsions quotidiennes très fréquentes et très prolongées. Devenue enceinte, les attaques continuèrent pendant les deux premiers mois de la gros-

sesse et disparurent. Son enfant, au deuxième jour de la naissance, fut pris de convulsions, et il en eut sept à huit pai* jour pendant deux ou trois mois.

Uépilepsie est considérée à juste titre comme héréditaire depuis Hippocrate (1) jusqu'à nos jours. C'était la conviction formelle de Boerhaave, et Fr. Hoffmann a dit : t Neque est nullus morbus magis goUilius et qui tam facile aparentibus in liberos devolvitur quam epilepsia. » Stahl, Sydenhara, Frank, Esquirol,MM. Bouchet et Cazauvielh, Gcorget, Beau, Moreau, etc., ont fait des observations analogues.

^aliénation mentale jouît du même fâcheux privilège que Tépilepsie, sous le rapport de la transmission par hérédité. Esquirol a publié l'histoire d'une dame qui devint aliénée à vingt-cinq ans, après une couche ; sa fille perdit la raison au même âge et dans la même circonstance. Dans une même famille, le père, le fils et le petit-fils se sont suicidés vers la cinquantième année. C'est par centaines qu'il faut désormais compter les faits de ce genre, et MM. Georget, Foville, Falret, Ferrus, etc., aliénistes de profession, en les acceptant comme

(\) Delà maladie sacrée {Œuvres complètes, trad. par Litlré, Paris, 1849, t. VI, p. 350).

vrais, leur ont donné une importance considérable. Sur 9366 cas d'aliénation dont je fais le relevé (1), il y en a eu 1309 dans lesquels la maladie était héréditaire. Malheureusement les faits sur lesquels reposé cette statistique ont été recueillis par une douzaine de médecins, et j'ignore comment ils ont procédé. C'est là une de ces statistiques comme il y en a tant en médecine, qui couvrent d'une rigoureuse apparence de vé^ rite des résultats incertains et souvent erronés. Quoi qu'il en soit, si la proportion exacte des cas d'aliénation mentale héréditaire n'est pas connue, le fait en lui-même reste en dehors de toute discussion, et l'expérience de chacun est là pour lui prêter appui en cas de besoin.

Je pourrais multiplier ces faits à l'infini, sans leur donner plus d'autorité, et ce que je viens de ,dire suffit pour démontrer l'influence réelle de V impression générative, c'est-à-dire de la génération dans la prédisposition et le développement des vices de conformation, des altérations humorales, des maladies organiques et des diathèses.

(1) Piorry, loc, cU,

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