CHAPITRE IV
DES FORMES DE l'HÉRÉDITé.
L*hérédité naturelle des formes , de la ressemblance, de la configuration intérieure des qualités morales, et Thérédité des difformités, des vices ou des^maladies, peuvent être directes et provenir directement du père ou de la mère.
Un enfant naît avec la syphilis, parce que son père est ou a été aifecté de la maladie et s'est marié sans être guéri ; mais le mal peut également provenir de la mère, ce qui est infiniment plus rare. Il en est de même des gourmes et des maladies de peau de l'enfance , des c(mvulsions, de Tépilepsie , de la scrofule , de la susceptibilité des muqueuses pulmonaire ou intestinale, des ophtbalmies , des difformités, etc. On en trouve ordinairement )' origine chez le père ou chez la mère. C'est absolument la même chose chez l'adulte pour les diathèses goutteuse et rhumatismale, pour la gravelle, pour l'apoplexie, etc.; ei ce n'est pas sans raison qu'on dit quelquefois : tel père, tel fils. — Au physique et au moral, c'est un axiome d'ime incontestable vérité.
L'hérédité est indirecte quand elle ne provient pas du père ni de la mère. Il y en a plusieurs
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sortes, celle des aïeux, celle des collatéraux et celle d'un conjoint antérieur.
L'hérédité est indirecte quand l'impression séminale d'où elle résulte traverse une génération d'une fac(yii latente^ en l'épargnsmt, et se fait sentir alors de l'aïeul sur les petits-enfants. Elle semble se perdre pendant vingt ou trente ans, mais elle reparaît tout à coup sur une génération nouvelle. Quel mystère et quelle incompréhensible merveille de la vie. On lui donne le nom iiatavùme.
L'impression séminale d'où sort la première descendance laisse chez elle une aptitude à certaines difformités ou à des maladies qui ne pourront éclore qu'à la génération suivante. Ici les enfants ne ressemblent pas à leurs parents , mais à leurs grands parents. Je connais une jeune personne de vingt ans qui est le portrait vivant de son grand-père et qui a eu comme lui un eczéma du dos de la main. Cette jeune personne ne ressemble en rien à son père et à sa mère. C'est cette condition qui ramène quelquefois des enfants blancs chez des mulâtres ou même chez des nègres qui ont des blancs dans leurs aïeux.
Il y a ime hérédité indirecte qui se révèle par la présence de la difformité du vice ou de la maladie héréditaire chez les parents collatéraux rapprochés, tels que les oncles et les tantes, les grands-
oncles et les graiides-tantes , les cousins. Dans ce cas d'hérédité collatérale, les ressemblances physiques et morales, les monstruosités et les maladies d'une génération nouvelle se retrouvent dans les collatéraux, mais non chez le père ou chez la mère.
Dans une dernière forme de l'hérédité indirecte, et c'est la plus curieuse de toutes, la transmission héréditaire de la forme extérieure ou intérieure, des vices et des maladies , se fait par une seule fécondation pour plusieurs générations successives.
En 1 740, Charles Bonnet démontrait que, chez certains insectes, une seule fécondation pouvait imprégner la femelle de façon à lui permetti-e de donner le jour à plusieurs générations successives sans un nouvel aide du mâle. Les pucerons sont vivipares et ils ont en un an neuf générations de quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze pucerons femelles. Chaque femelle naît féconde et apporte ' avec elle Fimprégnation qui doit reproduire la vie et les formes de son espèce. Il en est de la huitième comme de la première et sans accouplement jusqu'à'la neuvième descendance, les pucerons toujours femelles engendrent de nouvelles feiûelles également fécondes. Alors, vers l'automne, tout change, la dernière génération se compose de mâles et de femelles. Celles-ci pondent des œufs que fécondent les mâles et qui résistent tout l'hiver pour
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éclore au printemps. De ces œufs femelles naissent des pucerons femelles fécondés, qui recommencent la série des neuf générations dont je viens parler.
Un semblable phénomène s'observe sur la chenille du papillon, paquet de feuilles sèches^ dont le papillon séquestré avec soin à sa naissance, se met à pondre des œufs d'où sortiront des chenilles (Bernouilli) semblables à celles d'où était sorti le papillon. Il en est de même du papillon phalène des sapins (Pallas) ; de la Pahidina vivipara dans les mollusques, et c'est ce qu'on voit chez les abeilles qui, par une seule fécondation, pondent des œufs fécondés durant toute l'année qui suit l'accouplement. (Réaumur.)
Sur de grands animaux et chez l'homme il se passe quelque chose de semblable. Une première imprégnation laisse dans la femelle une telle empreinte et une telle modification de l'impressibilité que, dans une fécondation suivante, par un autre mâle, le produit peut au physique et au moral ressembler au premier père.
Dans l'accouplement de l'âne et de la jument donnant lieu à un métisy la mère, ainsi que l'ont démontré Van Helmont et Haller, reçoit de l'âne une modification telle que, dans un accouplement ultérieur avec un cheval de sa race, elle peut donner encoi'e naissance à un être qui aura les oreilles de son aïeul.
BOUCBUT. — HYG. PREM. £NF. ^
#2 lAlAISSAKS.
Le zèbre, uni à la jament, dMine un produit zébré; mais à une seconde fécxxiditkmdelanière par un étalon, on a quelquàGns encore un produit zébré comme le premier père. Home, Meckel, Stark, Harvey, ont démontré le fait par de nombreuses expériences*
Une chienne de race, accouplée avec une vilaine béte, est complètement perdue, car dans ses générations ultérieures avec un chien de même sang elle aura toujours parmi ses petits un ou plusieurs rejetons ayant la robe ou la conformation du premier père.
Il en est de même dans l'accouplement du cochon et du sanglier. Toujours dans les générations ultérieures entre les deux animaux de même espèce il y a des petits qui sont la représentation plus ou moins complète de l'aïeul.
Chez l'homme enfin, et c'est là un des faits les plus importants de l'histoire de l'hérédité, un de ceux qui devraient le plus faire réfléchir à l'occasien du mariage, il se passe quelque chose de semblable, bien que ce ne soit pas chose toujours facile à constater.
La femme n'est pas l'égale de l'homme dans l'acte de la procréation. En outre des dangers et des douleurs de la gestation, sa part est toute différente, et la fécondation est souvent pour elle une sorte d'inoculation du sang et des humeurs de
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celui qui l'a imprégnée. En se donnant à un homme pour être la mère de ses enfants, elle devient en partie, et sous certains rapports, semblable à cet homme. Non-seulement elle est alors à lui, mais aussi elle est lui^ et ce n'est pas sans raison ni par métaphore qu'il l'appelle sa moitié. Vraiment esclave de la nature, en cédant à ses vœux, elle s'imprègne d'un sang nouveau, celui de son mari, qui, s'il peut être pur, peut être corrompu de différentes manières, et alors elle est fatalement souillée pour la vie dans sa personne et dans sa descendance. Quelle différence avec la part faite à l'autre sexe!
On sait que des veuves ayant eu un enfant ont quelquefois d'un second mariage d'autres enfants qui ressemblent au premier mari et qui peuvent en avoir les difformités, les vices ou les maladies. Pareille chose s'observe souvent en cas d'adultère, lorsque le bâtard ressemble au mari putatif; ce qui a fait dire assez justement : « Filium ex adul- )> tera excusare matrem a culpa, »
C'est peut-être ainsi que se transmettent à quelques femmes certaines maladies diathésïques de leur mari, telles que le scrofulisme, la syphilis, l'herpétisme, etc. 11 n'est pas rare, en effet, de voir mourir de phthisie des femmes mariées sans examen et trop légèrement à un mari phthisique dont elles ont eu un enfant. Un homme se croit guéri
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de la 3)7)hîlis, parce qu'il n'a plus rien d'2q>pré* ciable, mais il se marie à une jeune fille qu'il empoisonne sans le vouloir et sans le savoir, et dont il a des enfants syphilitiques. Ainsi se transmet aussi rberpétisme, caractérisé par certaines maladies de la peau, qui, du père, passent aux enfants, et peuvent se manifester chez la mère. Tous ces faits commandent la réserve, mais ils n'ont rien d'impossible, et l'on ne saurait les mettre en doute. Si quelques-uns sont contestables, il y en a d'autres qui ne le sont pas, et du moment qu'une fécondation peut faire naître un produit dont les formes extériem*es, les aptitudes et les maladies d'un conjoint qui n'est plus, il faut que l'organisme maternel, modifié ou corrompu par une première fécondation, ait conservé le principe des vices organiques du premier père. C'est lace que je voulais établir.
L hérédité varie la forme de ses manifestations sans changer de nature : c'est f hérédité de meta-' morphose. — L'hérédité morbide a une double expression, soit qu'elle transmette au produit une maladie semblable à celle des parents, soit, au contraire, qu'elle engendre une maladie de forme différente tant par le siège que par ses lésions anatomiques. Dans le premier cas, l'hérédité a lieu par similitude^ et, dans l'autre, il y a hérédité par métamorphose. La nature du mal restant la même,
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il peut y avoir dans sa transmission séminale une modification ou un changement de forme qui le rend méconnaissable pour ceux qui, n'étant pas prévenus, ou n'ayant pas Tintelligence nécessaire, ne comprennent rien jaux phénomènes soumis & leur observation. n
Sans doute, la goutte articulaire peut se transmettre à l'état de goutte articulaire; les dartres, la syphilis, le nervosisme, le cancer, la scrofule, la phthisie, le rhumatisme, peuvent offrir, dans la descendance, une forme semblable à celle des parents; mais combien de fois les choses ne sontelles pas différentes. Ainsi la dartre cutanée peut donner lieu à une dartre héréditaire intérieure sur les muqueuses, ce qui n'est plus la dartre, au moins en apparence. La syphilis du père, ordinairement extérieure, donne souvent lieu à une sy-philis viscérale du thymus, des poumons et du foie chez les enfants ; elle peut même, d'après quelques médecins, et pour Ricord (1), se transformer en scrofule ; laphthisie pulmonaire peut se transmettre et se métamorphoser en tumeur blanche, en carie vertébrale, en écrouelles, en carreau, etc. , ou réciproquement, la tumeurblanche,lesécrouelles, etc. , des parents engendrer la phthisie granuleuse ou
(1) Rjcord^ Lettres sur la syphilis. 32'^ lelire. 3« édition. Paris, 1863, p. 388.
tuberculeuse chez les enfants. Il en est de môme de l'état nerveux ou nervosisme (1), et des névroses. L'épilepsie, Thystérie, lafolie, les convulsions, etc. , sont très-manifestement héréditaires, tantôt sous la même forme, mais bien plus souvent encore sous une forme différente. On voit sans cesse Vépilepsie, rhystérie, donner lieu à la folie chez les enfants et réciproquement. En conséquence, nier l'hérédité des maladies diathésiques et leur passage aux enfants, parce qu'on ne voit pas identiquement chez eux la même espèce morbide que chez leurs auteurs, c'est commettre une grave erreur et rétrécir les horizons de la science aux proportions de son esprit. Dira-t-on que la phthisie pulmonaire d'un enfant ne lui est pas transmise par hérédité, parce que ses parents, sans phthisie pulmonaire, n'ont eu que des écrouelles, ou une tumeur blanche, ou une carie vertébrale? Soutiendra-t-on qu'une femme qui meurt d'un cancer au sein n'a pas reçu la maladie de son père qui est mort d'un cancer à l'estomac, ou de sa mère qui aurait succombé à une maladie cancéreuse de la matrice? Évidemment ce sont aujourd'hui des doctrines impossibles à défendre, et quand on étudie ce qui se rattache à la transmission séminale des
(1) E. Bouchut, De Vétat nerveux, aigu et chronique^ ou nervosisiihe. Paris, 1860, p. 77.
maladies, il faut tenir encore plus compte de la nature du mal qui se transmet que de la forme sous laquelle il est transmis.
L'hérédité est combattue en nous par Finnéité. — Partout la nature a placé le remède à côté du mal. Quoique nous soyons, dit M. Lucas, sous la fatalité et souple destin d'une vie antérieure, celle de nos pères dans le type de leur état spécifique, dans le concours d'influences qui les ont formés, du temps où ils vivaient, des lieux, du genre d'existence, du degré de développement, du mode d'exercice de leurs facultés, de leurs actions, de leurs erreurs, de leurs souffrances et de leur mort, nous pouvons nous affranchir de ce destin de la vie humaine.
Hinnéité qui, sous l'influence d'une foule de causes, crée des difformités, des vices et des maladies que transmet ensuite Yhérédiié^ agit de môme sur les aptitudes et sur les maladies héréditaires, pour ramener l'être vicieux, difforme ou malade à son état normal. Elle lutte contre les effets terribles et destructifs de l'hérédité s'ils étaient constants.
Ainsi l'hérédité, suivie dans la succession des portées d'un même couple, montre :
1° Qu'elle atteint, sans distinction de sexe, tous les produits : la surdité, l'idiotie, la polydactylie, la phthisie, etc. ;
2^ Qu elle atteint, sans distinction de sexe, une partie des produits ; cela a été observé sur les mêmes affections;
3° Qu'elle atteint et épargne tour à tour les produits sans distinction de sexe : exemples, le spina bifida, le nanisme, le géantisme, la surdimutité, etc., alternent avec des j)roduits normaux (Burdach, Puybonnieux) ; sur huit enfants, M. Lucas a vu quatre nains alterner avec ceux qui avaient toute leur taille, et Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire (1) cite l'exemple de deux albinos venus entre plusieurs individus bien conformés;
4** Qu'elle atteint et épargne tour à tour les deux sexes ; Puybonnieux (2) a vu des sourdsmuets entremêlés dans une même famille, mais non sur le même sexe, d'abord sur une fille, ensuite sur un garçon, et ainsi de suite;
5** Qu elle atteint constamment et exclusivement la totalité ou seulement une partie des produits d'un seul sexe; on a vu ainsi l'icthyose et l'hémorraphilie n'atteindre que les garçons, ou, ailleurs, les filles.
Ces lacunes de l'hérédité, en apparence incompréhensibles, dépendent de la dualité des lois de la procréation signalées par Lucas, Xinneité et
(1) Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies, Paris, 4 832^ t. 1.
(2) Puybonnieux, Mutisme et surdité, Paris, 1846,
V hérédité; de la dualité des générateurs, et enfin de la pluralité des formules séminales.
L'hérédité est sans cesse neutralisée par une force contraire, qui tend à ramener Tétat normal des individus. De leur antagonisme résultent les lacunes dont je viens de parler, et les omissions d'action de l'une résultent de l'action séminale de l'autre.
Ailleura, ce n'est pas l'innéité qui est la cause des lacunes de l'hérédité, c'est la dualité des générateurs, dont l'un l'emporte en action sémi* nale sur l'autre. Exemple : Un père est héméralope, mais la mère ne Test pas, et elle transmet ses yeux à deux enfants sur cinq.
Plus loin enfin, s'il y a lacune dans la transmission héréditaire, c'est qu'il y a substitution d'action séminale, et que l'influence de l'aïeul ou du bisaïeul l'emporte sur l'action des ascendants directs.
Il ne faut pas croire que le hasard soit Tunique cause du type de l'intermittence des lois de l'hérédité. Gomme l'a dit Fontenelle : Le hasard est un ordre de causes quon ne connaît pas^ et M. Lucas a montré que ces intermittences avaient souvent une raison d'être parfaitement déterminée.
Si le phénomène héréditaire ou inné rentre par sa nature ou par son origine dans Tordre des phénomènes de la sexualité, il frappe sur le sexe de
même nom, d'où les alternatives de transmission et de développement en rapport avec celles qui se produisent dans le sexe des enfants. S*il en épargne, la loi d'innéité et l'hérédité en retour, ou atavisme^ Texpliquent.
Si le phénomène est, par sa nature ou par son origine, indépendant de la sexualité, il épargne et atteint indifféremment les deux sexes, et les alternatives d'innéité ou d'hérédité de ce phénomène tiennent à l'action de ces deux lois ou à l'entrecroisement d'action des procréateurs.
Dans tous ces cas, il y a évidemment un rapport de cause à effet, règle démontrée, loi générale, et par conséquent nul hasard.
C'est donc avec raison que M. Lucas a pu dire : « Quand on voit que ni toutes les parties, ni les » mêmes parties des individus, ni toujours tous )) les êtres d'une génération, ni toujours tous les » sexes, ni toujours les mêmes sexes, ni toujours » la suite de générations, ne sont atteints par Yin- » néité ou par V hérédité^ et que des éléments, des )) organes, des fonctions de l'individu, des mem- » bres, des sexes de la même portée, de la même » génération et des générations entières échap- » pent, on est obligé de reconnaître dans ces ré- » sultats un fait conservateur ^ constant, univer- » sel, qui n'est point le hasard et qui atteste une
» finalité dépendante de Tordre préétabli pai' la » raison première.
» Sans ces intermittences, Yinnéité et V hérédité » multipliant leurs désordres, la même partie, le » même organe dans tous les produits, mille fois n altérés, créaient des monstres mourant ayant n rage ; les mêmes lois atteignant les mêmes sexes » dans des myriades de cas, atteignaient la repro- » duction, et, en cas d'épidémie, la génération » arrivait à manquer de m'aies ou de femelles ; les » mêmes lois atteignant les deux sexes, la gêné- » ration manquait de tous les deux, d'où ressort » que la génération atteinte amène Textinction de » l'espèce.
» Tout est donc prévu pour Tordre, la durée et » le maintien de Tœuvre de la vie, malgré les » accidents qui la menacent. »