CHAPITRE I
SUPÉRIORITÉ DE l'aLLAITEMENT MATERNEL
Obligation pour une mère d'allaiter son enfant.
— L'allaitement maternel est d'institution divine; c'est un devoir sacré auquel une femme ne saurait se soustraire, sans encourir les plus graves responsabilités. Néanmoins, à notre époque, on voit quotidiennement, sous les prétextes les plus futiles, dans toutes les classes de la société, la mère de famille renoncera nourrir ses enfants de son propre lait et l'abandonner à des mains mercenaires. La mode le veut ainsi. Il est admis que l'on ne saurait, sans ridicule, résister aux caprices de cette tyrannique maîtresse. Parmi les populations de l'Allemagne du sud, dans le grand duché de Bade, en Bavière et en Wurtemberg, pays où la mortalité infantile atteint le chiffre maximum, l'allaitement, d'après Rudinger, est considéré comme un acte indigne d'une mère vigilante et d'une femme respectable, bon
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tout au plus pour une bohémienne ou une chaudronnière. On taxe de paresseuse la mère qui perd son temps à nourrir son enfant ; aussi la femme, victime de ce fatal préjugé, finit-elle par suivre le triste exemple des autres mères de famille.
D'après le proverbe : « il n'y a pas de fumée sans feu », point de coutume sans raison, on pourrait croire que le discrédit dans lequel est tombé l'allaitement maternel ait une raison d'être et soit justifié. Cette question intéressante mérite d'être examinée.
Dans le règne animal, la classe la plus parfaite est
I sans contredit, celle des mammifères, animaux supérieurs, pourvus de mamelles, glandes destinées à la sécrétion, du lait. Chez les mammifères, le nouveau-né est incapable, aussitôt après la naissance, et durant la
I première période de la vie, de supporter d'autre aliment que le lait. Celui-ci lui est fourni par l'organisme maternel, dont le nombre de mamelles correspond au nombre des petits. Dans les espèces les plus élevées dans l'échelle animale, l'allaitement maternel est donc une règle. La saine logique démontre qu'à ce point de vue spécial, le plan de la création est également applicable à l'homme.
Histoire. — La littérature et l'histoire s'unissent à l'anatomie et à la physiologie pour nous démontrer la supériorité de ce mode d'allaitement. Homère nous
I montre Hécube allaitant Hector, Pénélope son fils Télémaque. Dans la mythologie égyptienne, on voit Isis nourrir Horus, idée de déesse mère, retrouvée à chaque instant, dans les représentations figurées des religions antiques, spécialement chez les Phéniciens.
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Chez les Hébreux, rallaitement maternel était un devoir sacré.
Les lois de Lycurgue imposaient aux Lacédémoniennes l'obligation de nourrir leurs enfants. Chez les Athéniens, d'après Démosthène, une femme était notée d'infamie, pour allaiter l'enfant d'une autre, à moins d'y être obligée par une pauvreté extrême.
Chez les Germains, chaque mère allaitait elle-même son enfant et ne le confiait jamais à une servante ou à une nourrice ( Tacite ).
Sous la République Romaine, les matrones partageaient leur temps entre les soins du ménage et l'allaitement de leurs enfants. La mode de l'allaitement mercenaire ne s'introduisit qu'avec la corruption et là décadence de l'empire. A en juger par les découvertes faites en 1876, sur le territoire de Jonchery (Marne) par Allaire, et plus tard dans l'ancienne Lutèce par E. Toulouze, l'allaitement artificiel aurait été très répandu à l'époque de Claude, Faustine, Valérien, Florian et Constantin le Grand. Des médailles en bronze de ces princes trouvées dans des tombeaux gallo-romains, à côté de biberons en terre ou en verre finement travaillés, ne laissent aucun doute à cet égard.
Une semblable trouvaille a été signalée en 1857, P^'" l'abbé Cochet, dans les sépultures galloises du château de Robert le Diable près Rouen.
La reine Blanche de Castille, dit l'abbé Barthélémy, voulut être la nourrice de son fils S* Louis. Un jour que la reine avait un accès de fièvre, une dame de qualité, qui, pour lui plaire ou pour l'imiter, nourrissait aussi son fils , touchée de compassion par les pleurs du petit Louis qui avait faim , lui donna le sein. La
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reine l'ayant su, en fut si fâchée qu'elle fit rendre le lait à l'enfant, en lui passant les doigts dans la bouche, ne voulant pas, dit-elle, qu'une autre femme eut le droit de lui disputer sa qualité de mère.
Jusqu'au XVIIP siècle, les femmes de la plus haute distinction, nobles ou princesses , continuèrent à allaiter leurs enfants, en France, en Allemagne, en Angleterre, etc. Le duc d'Orléans, si connu par sa déplorable administration du royaume, pendant la minorité de Louis XV, fut allaité par sa mère, Charlotte Elisabeth de Bavière. Le D"" Lacour remarque que l'affaiblissement des idées religieuses dans la société, sous la Renaissance, a coïncidé avec la négligence du devoir pour une mère d'allaiter son enfant.
De nos jours encore l'allaitement maternel est presque exclusivement pratiqué, en Colombie et dans plusieurs autres contrées.
On a voulu expliquer par l'allaitement maternell'universalité de la polygamie chez les sauvages. Parmi ces peuples, les enfants ne sont sevrés qu'à deux, trois et même quatre ans. Pendant ce temps, l'homme et la femme restent ordinairement séparés. Donc, à moins qu'un homme ait plusieurs femmes, il vit dans un célibat relatif. A Viti, les parents d'une femme regardent comme une insulte publique la naissance d'un nouvel enfant, avant que trois ou quatre années se soient écoulées, et ils considèrent comme de leur devoir d'en tirer une vengeance éclatante.
On ne connaît guère qu'un seul exemple de peuple proscrivant dans certaines classes l'allaitement maternel. Il est rapporté par Livingstone. D'après ce célèbre voyageur, les femmes des rois nègres d'A-
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frique n'ont pas le droit d'allaiter leurs enfants. Ce soin est considéré comme une véritable dérogation. Le nouveau-né est allaité par la grand'mère. Grâce à l'action produite par des plantes qu'on applique sur les seins et les parties génitales, ces femmes arrivent à avoir assez de lait pour nourrir (Routh).'
Sentiment des écrivains et des philosophes. — Les écrits des auteurs anciens, aussi bien que ceux des modernes sont émalllés de plaidoyers éloquents en faveur de l'allaitement maternel. Grecs et Romains, Païens et Chrétiens défendent la même doctrine. Plutarque , Aulu-Gelle , Tacite , S'^ Ambroise etc. sont d'accord sur ce point avec Jean-Jacques Rousseau.
Aulu-Gelle compare les femmes qui refusent de nourrir à celles qui se font avorter.
Phèdre était tellement convaincu que le devoir le plus sacré pour une mère est de nourrir son enfant, qu'il ne craignait pas de dire : La nourrice est plus la mère de son nourrisson, que celle qui l'a engendré.
L'allaitement, d'après l'illustre accoucheur Gardien, met seul le complément à la maternité. On connaît l'histoire de ce jeune Romain qui, au retour d'une expédition lointaine, offrit à sa nourrice des présents beaucoup plus riches qu'à sa propre mère : « Vous m'avez porté neuf mois dans votre sein par nécésslté, dit-il à sa mère humiliée. Aussitôt que vous m'avez vu, vous m'avez abandonné; ma nourrice m'a reçu avec satisfaction, m'a porté dans ses bras, et m'a soutenu de son propre lait pendant trois ans. Je lui dois plus qu'à vous. »
Causes de l'abandon de l'allaitement maternel.—
L'allaitement maternel est aujourd'hui une exception
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j dans toutes les classes de la société.
Réné Blache a pu recueillir des renseignements pré- : cis sur 207 mères appartenant à la classe moyenne ou |i à la classe élevée, dans des familles près desquelles il avait été appelé à donner ses soins. Ces mères avaient eu 537 enfants dont 1 26 seulement ont été allaités plus ou moins bien par leurs mères (soit environ 23 0/0 ) , et 41 1 élevés au biberon ou confiés à des nourrices. Sur 360 femmes accouchées par le Ni vert, 280
Iont pris des nourrices, 50 seulement ont nourri avec succès, 30 ont essayé l'allaitement et y ont renoncé au bout de quelques semaines, les unes par suite de gerçures, les autres par qualité ou quantité de lait laissant à désirer, soit 14 0/0.
Tarnier estime seulement à 12,5 0/0 l'allaitement par la mère dans la haute société.
La proportion la plus satisfaisante est fournie par les femmes de la campagne 64,67 0/0.
Sur 218 enfants, le Bissieu en a vu 141 allaités par leur mère et 77 seulement envoyés en nourrice ou I élevés au biberon.
Le véritable motif de l'abandon de l'allaitement maj ternel, dans les classes moyennes ou élevées de la so- I ciété, c'est le plus souvent la crainte qu'il ne devienne j une servitude. On se décharge sur les nourrices, du de- < voir d'allaiter son enfant, sans réfléchir aux embarras majeurs auxquels on va bénévolement s'exposer. L'allaitement nuit-il à la beauté ? — Dans un cer- \ tam monde, on considère l'allaitement maternel comme préjudiciable à la beauté. Il entraîne, dit-on, des conséquences regrettables pour la conformation des traits, de la gorge, de la taille etc. La coquetterie aidant, on est
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bien aise de trouver un prétexte pour se soustraire à un devoir aussi ennuyeux. Pour combattre une allégation aussi dénuée de fondement, il suffit de rappeler que l'allaitement maternel était pratiqué dans l'antiquité, sans exception par toutes les matrones grecques et romaines, pour lesquelles la beauté était l'objet d'un culte spécial. Il l'est encore de nos jours par les Géorgiennes, justement réputées pour être les plus belles femmes du monde. Sans aller chercher si loin des exemples, jetons les yeux dans notre entourage, et nous verrons pâtir de l'allaitement maternel, celles-là seules, qui, se prodiguant outre mesure, brûlent, suivant une expression vulgaire, la chandelle par les deux bouts, en voulant tout à la fois continuer leur rôle de mère et se livrer sans frein aux plaisirs immodérés de la vie mondaine.
Bons effets de l'allaitement pour la mère. — Chez la mère, l'allaitement est le complément logique de la gestation et de la parturition. La sécrétion lactée, déjà apparente dans les derniers temps de la grossesse, s'établit définitivement après la délivrance. Elle constitue alors une source régulière de dérivation qui favorise le retour graduel de la matrice à l'état normal, et s'oppose en même temps aux abcès du sein et aux manifestations inflammatoires de divers organes ( du péritoine en particulier), si redoutables après les couches et connues sous le nom de fièvre puerpérale.
Segay, chirurgien honoraire des hôpitaux de Bordeaux, a constaté que les déviations utérines, la métrite chronique et ses conséquences, sont rares chez les femmes qui ont nourri parce que l'allaitement favorise rinvolution. C'est l'opinion de Michel Levy, Churchill,
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Nonat, Pinard, Gassner, Courty, Fonssagrives, Gubian père, Barnes, Verrier-Litardière, Réné Blache etc., c'est aussi la mienne. Dans ma clinique hospitalière et dans la pratique civile, j'ai très souvent rencontré les affections, déviations ou flexions de l'utérus, chez les femmes ayant avorté , accouché' d'enfants mortsnés, ou enfin n'ayant pas allaité après la parturition.
Beaucoup de femmes, généralement délicates, atteintes de nervosisme, dyspepsie, chloro-anémie etc., jouissent d'une santé parfaite pendant la grossesse et l'allaitement, périodes où cependant les dépenses de l'organisme sont considérablement accrues. D'auCres, sujettes habituellement à des poussées congestives, à des troubles névralgiques des organes génitaux internes (utérus, ovaires etc.), en sont définitivement délivrées, après un ou plusieurs allaitements.
Inconvénients pour la mère de ne point allaiter son enfant. — La mère qui renonce à nourrir son enfant, se prive spontanément de ces jouissances particulières, qui seraient la juste récompense de ses fatigues. L'enfant en bas âge, privé de raison, se comporte un peu comme l'animal, il a la reconnaissance du ventre. La personne qu'il connaît surtout, c'est sa nourrice, celle qui lui fournit quotidiennement la ration nécessaire à son existence. Pour elle seront et ses premiers sourires et ses premières caresses ; en cas de danger, c'est dans ses bras qu'il se réfugiera. Quant à sa mère, il ne la connaît pas; bien souvent, il la redoute à l'égal d'une étrangère; la voix du sang semble avoir été étouffée.
Par une fâcheuse interprétation du prétendu principe d'égalité sociale, on veut aujourd'hui, pour mieux l'assi-
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miler à l'homme, méconnaître le caractère véritable de la femme. Loin de nous l'idée de lui refuser les bienfaits d'une instruction même supérieure, pourvu qu'on n'oublie pas le but spécial pour lequel elle a été créée,* celui de la reproduction, celui de la famille. Ce'but apparaît chez elle aussi marqué dans le physique que dans le moral. Pr opter solum uterum, mulier id est quod est, dit Van Helmont, pour bien marquer l'influence prépondérante exercée par l'utérus pendant la vie menstruelle, époque la plus importante de toutes, chez la femme. Au moral, on est frappé du développement corfsidérable des facultés affectives, qui rend cette faible créature capable des actions les plus héroïques. Ces facultés affectives créent un besoin particulier, une passion spéciale, celle de se dévouer, de s'attacher aux créatures. Bien dirigée cette passion rend la femme digne de toute notre admiration, lorsque, mère de famille, elle se sacrifie pour élever ses enfants, ou lorsque vouée au célibat religieux, elle s'immole pour élever les enfants des autres, ou pour soigner les pauvres malades. Mal dirigée, cette passion pousse la femme à la débauche ou au ridicule. Ne voyonsnous pas tous les jours, à l'exemple de ces Romaines dégénérées qui étonnaient Jules César, de vieilles filles entourer d'une affection si vive, des chiens, des perroquets, etc., qu'elles ne consentent jamais à les quitter. Chose étrange , combien de mères dénaturées accordent à ces mêmes animaux, l'affection qu'elles refusent à leurs propres enfants. L^absence d'affection réciproque de la mère pour les enfants, et des enfants po ur la mère, est souvent en pareil cas la conséquence d'un allaitement mercenaire. La mère cherche alors
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, une compensation et transporte ailleurs ce besoin d'af- } fection qui n'est point satisfait dans sa propre famille. Dangers dans l'allaitement mercenaire sur lieu pour le nourrisson,— De tous les modes d'allaitements, celui par la mère donne les meilleurs résultats. En Norwège la mortalité des nourrissons est de loo/o seulement, parce que la pratique de l'allaitement maternel est très répandue. Dans le X® arrondissement de Paris, le D^ Créquy a trouvé une moyenne de 8, 28. 0/0, comme chiffre de mortalité des enfants nourris par leur mère. Celui de l'allaitement mercenaire est 18 0/0.
Tels ne sont point les seuls inconvénients de l'allaitement mercenaire. Une nourrice surveillera en général avec beaucoup moins d'attention, l'enfant que ne le
\ ferait sa propre mère. Et alors, que d'accidents par suite de ce défaut de surveillance! Les journaux nous' citent chaque jour des chutes mortelles d'un lieu élevé , des cas d'asphyxie par submersion dans les bassins et même les simples baquets, des brûlures étendues par chute sur des foyers embrasés, etc. D'autres fois, ils nous montrent les nouveau-nés dévorés par les animaux immondes ou enlevés par des mains criminelles. Combien de fois le médecin découvre-t-il dans des
(, familles aisées, que l'unique cause de maladies chez . des enfants allaités par des nourrices, résidait dans
I l'altération en quantité ou en qualité de la sécrétion lactée! Combien de fois voit-il de pauvres affamés, s'acharner sur des seins affaissés, et leur demander une
|; nourriture qu'ils ne pouvaient plus leur fournir, tandis que les nourrices, pour ne point perdre une place
i lucrative, soutenaient avec obstination que leur lait
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était abondant! Combien de fois, reconnait-il chez elles des maladies contagieuses ou des grossesses qu'elles avaient intérêt à cacher! Que devient l'allaitement effectué dans de pareilles conditions?
Substitutions d'enfant. — Lorsqu'un enfant n'a aucune ressemblance physique ou morale avec ses parents, on dit en plaisantant, qu'il a été changé en nourrice.
Cette expression ne m'a jamais fait rire, dit Brochard, précisément parce que je la crois vraie et très exacte dans un grand nombre de circonstances. Les cas de substitution d'enfant ne sont pas aussi rares qu'on le suppose, et ils sont aussi faciles à accomplir que faciles à expliquer dans Taffreux commerce que l'on appelle l'industrie des nourrices. Chargé pendant i8 ans, d'un service considérable de nourrices, j'ai plus d'une fois vu, soit au départ soit à l'arrivée d'un convoi de chemin de fer, des nourrices qui avaient deux, trois nourrissons, être réellement embarrassées pour reconnaître les nouveau-nés qu'elles avaient momentanément déposés sur les tables ou sur les bancs des salles d'attente. J'ai si souvent vu quelques-unes de ces femmes inquiètes, hésitantes, prendre à la hâte leur nourrisson, ou celui qu'elles croyaient le leur, puis s'écrier en riant : « Bah, si je me trompe, son père le reconnaîtra, » que je suis convaincu qu'un grand nombre de mères à Paris, embrassent depuis longtemps et embrasseront jusqu'à la fin de leurs jours , des enfants qui ne leur appartiennent pas et ne leur ont jamais appartenu (Brochard).
Le fait suivant, publié par Rodet, dans V Union médicale (1867) confirme l'allégation de Brochard.
Un habitant de M... eut un fils qu'il confia à une nour-
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rice de la campagne. Quelques mois après, il réunit à table ses parents et ses amis, et pour que la fête fut complète, il fit venir sa nourrice et son enfant. Les convives s'extasièrent sur la bonne mine de celui-ci, et, sur leurs insistances, le père ordonna à la nourrice I d'ouvrir les langes, afin que l'on put juger de la beauté de son corps. La nourrice s'exécuta avec peine, mais il fallut céder. Quel fut l'étonnement du malheureux père, son fils était une fille !
A la suite des voyages des nourrices et de leurs nourrissons, dit encore Monot, les substitutions d'enfants sont fréquentes, et comment pourrait-il en être autrement. Presque tous les enfants en bas-âge se ressemblent pour les personnes qu'ils n'intéressent pas.
I Elles donnent à l'un ce qui appartient à un autre; un enfant n'est-il pas toujours un enfant pour les meneuses qui les ont rapportés? Puis, n'est-il pas, maintenant que sa mère est nourrice , non seulement un objet improductif mais encore gênant et ennuyeux. Nous pourrions citer de nombreux échanges d'enfants , connus dans le Morvan, et qui prouvent, d'une façon fort triste, hélas! que l'industrie des nourrices sur lieu a éteint la voix du sang, et détruit les liens sacrés de ! la famille.
Dangers de l'allaitement mercenaire à distance.
|l — A juger l'arbre par ses fi-uits, la clinique d'accouchements du professeur Stolz, à Strasbourg, fournit à
i cet égard de précieux renseignements. De 1845 à 1864 d'après le Willemin, il est né dans le service 925
I enfants, 819 ont été élevés par leurs mères, 106 ont été envoyés en nourrice. Sur les 819 enfants élevés par leurs mères, la mortalité a été de 21 0/0 sur les
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106 enfants placés en nourrice, la mortalité a été de 87 0/0 1 !
Les faiseuses d'anges n'existent pas seulement dans l'imagination populaire dit A. J. Martin, et les tableaux si pittoresques et si saisissants qui ont été présentés, en 1878 au congrès international d'hygiène de Paris, des dangers auxquels est exposé le nouveauné qu'une nourrice vient chercher à la ville pour le ramener près d'elle, ne sont que trop réels. Dans le département de la Nièvre, d'après Monot, pour les nouveau-nés venus de Paris, sans aucun contrôle, et abandonnés aux nourrices mercenaires de profession, la mortalité est de 71 0/0; pour les enfants assistés, envoyés par le département de la Seine ou l'administration de l'Assistance publique, et sous la surveillance d'agents et d'inspecteurs, la mortalité est de 24 0/0; pour les nourrissons surveillés attentivement par les Sociétés protectrices de l'enfance, la mortalité descend à 1 2 et 6 0/0.
D'après l'enquête parlementaire faite dans 10 départements en 1868 par le gouvernement, à la demande de l'Académie de médecine la moyenne annuelle des naissances à Paris est de 5 3 000. Sur ce nombre, 2 5 5 00 enfants sont envoyés en nourrice à la campagne. On peut évaluer à 9 500 les placements des enfants par les bureaux particuliers, à un nombre égal les placements effectués directement par les familles, et a 6 500 les placements opérés par le bureau municipal et par les hospices de Paris.
La mortalité générale des 25 500 enfants de Paris, envoyés en nourrice et comprenant les trois catégories indiquées, est de 51,68 0/0, tandis que la mortalité
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relevée pour les enfants du pays, dans les communes qui reçoivent les nourrissons parisiens est 19,92 0/0.
La mortalité des pupilles des hospices de Paris est 36,65 0/0. D'autre part, le chiffre de la mortalité des nourrissons placés par le bureau municipal est évaluée à 29 0/0 par l'administration, à 3 5 0/0 par Broca.
La mortalité des nourrissons placés directement par leurs familles, atteint 71, ' 64 0/0 (Boudet). A part quelques inexactitudes relevées parHusson, ces chiffres sont exacts.
On comprend les dangers de l'allaitement mercenaire à distance , en lisant les lettres suivantes écrites à ce sujet à Brochard par divers confrères, et publiées par lui dans son excellent livre qui devrait être entre les mains de toutes les mères.
Voici comment s'exprime le Jousset, médecin de l'Hôtel-Dieu de Bellême ( Orne ) : Les femmes qui réclament les nourrissons, sont les plus pauvres du pays, les plus mal logées, les plus dénuées de tout... Ces enfants, contractent bientôt des dévoiements incoercibles, le muguet, et meurent dans le marasme. Pour peu que la chaleur de l'été soit vive, que les enfants séjournent dans un lit non renouvelé, empoisonné d'urine, les petits Parisiens succombent en masse, dans l'espace de peu de jours, aussi sûrement, aussi rapidement que s'ils étaient frappés par le choléra.
Le D^' Gallopin d'Illiers est tout aussi explicite : Je ne connais, dit-il, qu'excessivement peu de bonnes nourrices; j'en connais beaucoup de très mauvaises. Il en est qui font de cela métier, depuis 10,12, 15 ans, qui ont toujours des nourrissons, et qui, je crois, n'en ont
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jamais rendu aux parents, ce qui m'a fait dire bien souvent, que je trouvais très bêtes les filles de Paris qui donnent tête baissée dans le code pénal en tuant leurs enfants, quand elles pourraient éviter le piège que leur tend la loi, en les mettant en nourrice à Montigny ou dans certaines maisons de la commune d'Illiers.
Cet infanticide légal pour les enfants des filles-mères est devenu une spécialité pour certains villages et certaines maisons. Rudolphi de Mulhouse parle de femmes qui exercent en Alsace cette industrie criminelle, et trouvent le moyen de ne pas garder les enfants trop longtemps.
Que deviennent les pauvres petits bébés, dit le D'^ Monot? Il deviennent un objet de spéculation infâme; ils sont vendus, je dirai presque à l'encan, livrés au rabais. La meneuse qui sait se procurer un nourrisson à Paris, persuade aux parents que, connaissant toutes les nourrices de sa contrée, l'enfant sera parfaitement placé sous tous les rapports possibles. Les parents émerveillés de tant de complaisance, de tant de désintéressement, acceptent toutes ses propositions; ils ignorent qu'ils sont victimes de criminelles supercheries.
En effet, une fois arrivées dans leur village, les entremetteuses, après avoir gardé chez elles les enfants, dix, quinze et vingt jours, dans le but, d'une part de bénéficier de tout ce laps de temps, puis ensuite de les louer à celles de leurs voisines qui peuvent en avoir besoin pour se placer, les cèdent enfin lorsqu'ils sont étiolés par une mauvaise alimentation, l'encombrement, un séjour forcément trop prolongé dans un berceau infect, continuellement imprégné d'urine. Ils sont dé-
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[ livrés à celle des voisines qui demande la rétribution la plus faible ou offre la prime la plus élevée.
J'ai du signaler, il y a quelques années, à la préfecture de police, une meneuse de la commune de Moux qui rapportait de Paris chaque mois, quatre enfants qui lui étaient fournis par une sage-femme. Ces enfants, pour lesquels elle recevait ordinairement vingt francs par mois, étaient cédés pour dix ou douze francs. Elle conservait pour elle-même le surplus de la pension (Monot),
Nous avons vu chez une nourrice, dit le D'' Pitois, de Rennes, dix-neuf décès sur vingt-un enfants, et ceux
I qui restent, Dieu sait quelles misères et quelles souffrances ils ont à traverser, pour arriver à l'âge de deux ou trois ans.
Jules Guérin a connu une femme chez laquelle huit , nourrissons étaient morts dans le courant d'une seule r année.
Decaisne a signalé les agissement criminels de certains entremetteurs pour l'allaitement à distance, qui se chargent de faire parvenir des nouvelles du nourrisj son à sa famille. Malade ou mort, l'enfant est toujours I représenté comme bien portant jusqu'au moment oii sa i famille le réclame. Alors on accuse quelque accident ou maladie qui l'a emporté rapidement. En réalité, l'entremetteur a perçu pendant de longs mois, les gages de i' nourrice pour un enfant déjà mort.
Mauvais effets pour les enfants des nourrices sur !* place. —-L'allaitement mercenaire, même effectué d'une manière irréprochable, entraîne presque toujours des conséquences fâcheuses. A moins que la nourrice n'ait perdu son enfant, ou ne l'ait sevré dans le cours de la
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seconde année, fait exceptionnel, il doit y avoir ici un voleur et un volé. L'enfant de la nourrice, nourri avec trop de parcimonie ou sevré prématurément, est sacrifié et exposé à tous les dangers de l'athrepsie et de l'inanition. Telle est l'unique cause de l'effroyable mortalité qui sévit dans certains cantons (64 0/0), sur les nourrissons dont les mères vont à Paris se placer comme nourrices.
Pendant les six derniers mois de 1870, dit Monot, et les six premiers de 1871, alors que Paris fut investi à deux reprises différentes, et qu'il devint impossible aux nourrices de province de se rendre dans la capitale, toutes les mères allaitaient leurs enfants, et voici les modifications qui survinrent dans la mortalité. Le chiffre des naissances de mon canton s'éleva à 270 : celui des décès de un jour à un an à 54, soit une moyenne de 20 0/0, alors que le chiffre ordinaire est 3 3 0/0.
Conséquences pour la santé des nourrices. — L'intérêt pousse un grand nombre de nourrices, à allaiter successivement plusieurs nourrissons, et ce au détriment de leur santé. Leur état général finit par s'altérer et favorise singulièrement l'apparition de la phthisie pulmonaire.
Conséquences pour leurs familles. — L'allaitement mercenaire brise pour toujours les liens de la famille et démoralise les populations.
Quand une femme désire se placer comme nourrice , elle n'accepte plus une grossesse comme les autres femmes. Il semble que le sentiment de la maternité future n'existe pas pour l'encourager pendant la gestation. Ce temps est un temps d'ennui par où il lui faut nécessairement passer. Il lui pèse énormément, car
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elle ne le considère que comme une formalité, pour arriver à avoir du lait. Elle ne songe point avec amour ay moment où elle portera dans ses bras un enfant bien-aimé. Dans ses rêves, elle a un tout autre objectif : se soustraire à la vie commune de sa maison, quitter son village, pour trouver ses aises dans la grande ville.
A peine une femme est-elle rétablie de ses couches, dit le D'' Monot, qu'elle se dispose à partir. Convaincue que plus 'son lait sera jeune, plus son placement sera avantageux, elle hâte ses préparatifs de départ. Son enfant mourra, peu lui importe.
Pendant qu'elle vit à Paris, dans le luxe, ses enfants sont abandonnés à eux-mêmes ou confiés aux soins d'une voisine qui s'en occupe très peu. Ils sont malades, personne n'est là pour les soigner. Le mari va au cabaret, contracte des habitudes de dépenses et de débauche. La vie de famille est détruite à jamais.
Un certain nombre de femmes, après avoir nourri à Paris, habituées à une vie oisive, à un régime alimentaire délicat, à un luxe qu'elles ignoraient jusque là, n'envisagent qu'en tremblant le moment oij elles devront revenir au village, et retrouver la dure vie qu'elles ont quittée. Leur allaitement terminé, tous leurs efforts ne tendent qu'à démontrer à leur mari que le séjour à Paris constituera pour l'avenir le bonheur de leur famille, de leurs enfants. Le mari se laisse convaincre; il vend sa propriété à vil prix, ou la laisse inculte et improductive, place comme il peut ses enfants et part.
Quelques femmes qui ne peuvent persuader leur mari reviennent tellement démoralisées, qu'elles apportent avec elles la corruption dans leur village. D'autres poussent la prévoyance jusqu'à revenir enceintes, afin
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d'être sûres de retourner à Paris. Et il y a des maris qui s'en réjouissent, parce que leur femme gagnera plus tôt de l'argent !
Bibliographie.
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