‹ Hygiène de LyonChapitre 13 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lilOUf A LA Fin DU X. VIIIe SIÈCLE.

Fondé depuis près de deux mille ans, Lyon est resté jusqu’à la fin du xvme siècle et même au premier quart du xixe siècle une ville du moyen-àge, sans posséder néanmoins ce cachet général qu’aiment à y retrouver les archéologues, et qui marque chacune des périodes de l’histoire.

Cependant plus d’un monument remarquable, vestige des siècles écoulés, y frappe les regards et commande l’attention, et tous les jours ses rivières et son sol restituent des débris qui témoignent de son antique origine. Mais ce n’est pas sous ce point de vue que nous avons à examiner la ville, nous voulons déterminer dans quelles conditions hygiéniques ont si longtemps vécu nos pères, pour les comparer à celles qui nous entourent aujourd’hui et dire celles au milieu desquelles vivront nos enfants.

Admirablement placée entre deux rivières, sur le delta qu’elles laissent entre elles jusqu’à leur confluent, gravissant à l’ouest la montagne de Fourvières, occupant au nord les deux versants et l’ex'rémité sud de celle delà Croix-Rousse, dernier prolongement du plateau de la Bresse, espèce de promontoire qui sépare le Rhône et la Saône, pouvant s’étendre indéfiniment à l’ouest dans la plaine des Brotleaux telle est l’assise topographique de la ville.

Favorisée par la fortune d’une position sous tous les rapports exceptionnelle et qui lui présageait dès son origine une vie et une prospérité illimitées, on devrait s’attendre à voir Lyon ajouter d’âge en âge, aux dons du hasard, les calculs de la prévoyance humaine pour augmenter les éléments de bien-être, et surtout de salubrité dont il était entouré ; et cependant c’est le contraire que 1 histoire nous révèle et que les contemporains ont vu. Jamais ville n’a réuni dans son enceinte plus de causes d’insalubrité, plus de foyers d’infection, plus de sources de maladies.

C’est ce qui ressortira d’une manière affligeante du tableau rapide que nous allons tracer de Lyon, tel qu’il était à la fin du xviue siècle, tableau dont nous n’exagèrerons pas les teintes, car nous pouvons dire qiiœquæ ipse miserrima vidi , et plus d’un témoignage pourrait s’ajouter au nôtre.

Si l’on entrait dans la ville du côté du Nord, par la route de Paris, on pouvait faire un trajet de près de cinq kilomètres dans une rue étroite qui, se continuant sous différents noms, se prolongeait jusqu’à l’extrémité méridionale de la cité pour aboutir par des contours nombreux a ce que l’on nommait le quai des Étroits, chemin

de halage presque inabordable aux voilures et qui se terminait au confluent du Rhône et de la Saône.

Le côté gauche de celle rue, qui suivait le cours de la Saône, étail bordé par des maisons dont la plupart avaient les pieds dans la rivière qui en baignait les murs, et que l’on pouvait voir de dislance en distance par des ruelles qui y aboutissaient pour les besoins domestiques, par de petites places conduisant aux ponts ou passerelles, ou par des fragments de quai bientôt interrompus.

Derrière les maisons qui formaient le côté droit de cette longue rue , une myriade de constructions basses ou élevées, plantées presque au hasard, entremêlées de rues de plus en plus étroites et de places qui ne méritaient que le nom de carrefours, constituaient les paroisses de Saint-Paul, de Saint-Jean, ou plutôt de Saint- Étienne et de Saint-Georges. Une population nombreuse se pressait dans ces maisons, la plupart de cinq à six étages, qui s’amoncelaient, en se disputant le terrain, jusqu’aux pieds de la montagne de Fourvière , ne laissant le plus souvent que des passages bien insuffisants pour la circulation, ainsi que l’on peut encore s’en convaincre aujourd’hui, du moins dans plusieurs points, car, à part les quais, cette partie de la ville est celle qui a le moins profité de l’esprit d’amélioration qui s’est fait jour dans ce siècle.

Si, dans ce quartier, jadis habité par le commerce, nous cherchons pour les signaler les maisons qui, par leur étendue, leur position et leur distribution intérieure, pouvaient réunir les principales conditions, sinon d'élégance et de confortable, du moins de salubrité, tout au plus pourrions-nous citer celles qui se trouvaient sur le seul quai si court qui, sur un point, bordait la rivière* et

s’appelle encore quai de la Baleine; sur nn autre fragment de quai qui lui faisait suite sous le nom de quai des Comtes, le palais de l’Archevêché qui ne porte ce nom que parce qu’il est la résidence des princes de l’Eglise, demeure modeste qui touche au chevet de la primatiale et qui, de nos jours, n’a pas encore changé de caractère. Dans des rues que la bourgeoisie n’habite plus et joignant le coteau, on pouvait remarquer quelques maisons bâties dans un style plus grandiose, une surtout, œuvre de Philibert Delorme, résidences des puissances financières de l’époque, occupées à présent par de simples industriels.

Quant aux édifices publics, outre les églises que nous avons nommées, et qui avaient chacune leur caractère, leur beauté et leur illustration, cette partie de la ville ne se distinguait que par la Loge du Change bâtie par Souflot, son vieux Palais-de-Justice, dont ne s’accommoderait pas aujourd’hui une sous - préfecture , et son ancienne prison, que la philanthropie avancée de notre époque ne supporterait nulle part.

Tout ce long et étroit quartier est dominé par la montagne de Fourvières, qui porte, sur son flanc méridional, les deux faubourgs populeux de Saint-Just et de Saint- Irénée.

Ici nous pouvons parler au présent , car ces deux appendices de la ville n’ont pas encore eu leur part des améliorations municipales. Un seul chemin péniblement accessible aux voitures, qui ne le gravissent qu’à grand renfort de chevaux, de nombreuses rampes d’escaliers longues et pénibles à escalader permettent d’arriver à ces faubourgs, restes de l’antique Luydunum. Les maisons qui les composent ne sont occupées que par des

ouvriers, les rues qui les sillonnent ont conservé leur étroilesse séculaire, et si sur quelques points elles ont acquis une plus grande largeur, c’est qu’à mesure que le temps fait son œuvre, les maisons qui remplacent celles dont la chute est imminente, sont bâties d’après le reculement que prescr it la voirie (1).

Mais nous n’avons encore parcouru que la minime partie de la ville placée sur la rive droite de la Saône. Nous traversons un antique et étroit pont de pierre, et nous voici sur la rive gauche.

Entre elle et la rive droite du Rhône se trouve le reste de la ville s’étendant depuis la colline de la Croix- Rousse jusqu’au confluent dont, comme on le sait, l’emplacement. a varié suivant les époques.

Le plateau de la Croix-Rousse, pour la population, était loin de ce qu’il est devenu depuis. Faubourg de Lyon, il ne se composait que d’une seule rue très-longue bordée de maisons, et dans les alentours plusieurs couvents , et surtout de nombreuses habitations de campagne.

Des trois rampes qui y conduisent une seule, la plus abrupte, qui conserve encore le nom de Grand’Côte, était bordée de chaque côté et sans interruption, d’étroites et profondes maisons d’un aspect sordide et habitées par les ouvriers se rattachant à la fabrique des étoffes de soie. Les deux autres côtes, dites des Bernardines et des Carmélites étaient occupées par des couvents, comme leur nom l’indique, et la dernière se ter-

( I) Depuis (pic cette partie de notre travail est écrite, de notables améliorations ont été faites dans ce quartier, et d’autres plus importantes encore sont annoncées comme prochaines.

minait vers la superbe église et le cloître des Chartreux.

Tout le vaste espace qui sépare ces trois côtes était livré à l’agriculture ou planté de jardins, et se terminait en bas, d’un côté, par la rue de la Vieille-Monnaie, qui ne comptait que quelques maisons et reliait la côte des Bernardines à la Grand’-Côte, de l’autre par la rue Saint- Marcel qui , partant à angle aigu de l’entrée de la Grand’Côte se dirige vers la Saône ; au-dessous de ces rues, encore des couvents avec leurs jardins, puis des rues étroites aboutissant au quartier des Terreaux.

Les deux versants de la montagne du côté de la Saône et du côté du Rhône formaient les faubourgs de Serin et celui de Bresse, habités seulement le long de ces deux rivières et surmontés de cultures et de maisons de campagne.

C’était véritablement aux Terreaux que commençait la ville, occupant tout le delta. Tout cet immense espace qui s’étend jusqu’à l’église et l’abbaye d’Ainay, était couvert de maisons, sillonné, de tous côtés, de rues longues et sinueuses, parcimonieusement interrompues par quelques places dont la plupart avaient à peine la largeur de nos rues modernes. De ces places, deux seulement étaient remarquables : au midi, celle de Bellecour, alors par son étendue comme aujourd’hui une des plus belles de l’Europe ; au nord celle des Terreaux, qui doit sa célébrité à deux monuments qui l’illustrent encore, l’Hôtel-de-Ville et l’abbaye Saint-Pierre.

Parmi les rues, il n’en était point que l’orç put citer. La plus longue, la plus commerçante, la plus passagère, la rue Mercière n’avait que cinq à six mètres de largeur, et Lyon s'enorgueillissait de sa rue Saint-Dominique si courte cependant, et qui en comptait dix, et de

sa rue Grenette, dans laquelle on ne comprend pas qu’on ait pu donner des tournois.

Cette partie de la ville est resserrée entre le Rhône et la Saône. De ce dernier côté, un quai étroit ne servant que de chemin de hallage ou de débarcadère aux bateaux qui apportaient ou chargeaient des marchandises ou des voyageurs, commençait du côté du nord et s’arrêtait au pont de bois de Saint-Vincent. Là il se continuait par une rue infecte, asile des boyandiers et des marchands de poisson, la rue de la Pêcherie, aboutissant au Pont-de-Pierre. Le quai reprenait ensuite son trajet sous le nom de Villeroy, de Saint-Antoine et des Célestins, pour finir près du quartier de Bellecour.

Du côté du Rhône, l’aspect était plus grandiose. Depuis le faubourg de Bresse jusque vers le quartier Saint-Clair, un quai formait la route royale dirigée du côté de Genève. De Saint-Clair au niveau des Terreaux, ce quai devenait plus large et couvert de maisons magnifiques. Ce quartier avait depuis peu subi celle importante amélioration d’après les plans de l’architecte Rater; il se continuait moins splendide, durant un long parcours jusqu’au niveau du quartier d’Ainay. Là il se terminait par une chaussée qui bordait le Rhône jusqu’à sa jonction avec la Saône.

Au niveau d’Ainay se terminait la ville ; au-delà et jusqu’au confinent ce n’était plus qu’une vaste plaine entremêlée de broussailles, de flaques d’eau, recouverte dans les inondations des deux rivières d’une manière périodique, et dans les temps ordinaires versant incessamment dans l’atmosphère des miasmes paludéens, source d’innombrables maladies.

La rive gauche du Rhône n’appartenait guère à la

ville que par lé faubourg de la Guillotière et quelques maisons éparses clans les Brotteaux. Dans cette vaste plaine aujourd’hui couverte de constructions, on ne voyait que de maigres pâturages et de rares troupeaux.

Elle était plusieurs fois dans l’année envahie par les débordements du fleuve qui laissait, en se retirant, le terrain limoneux, et, dans les bas-fonds, de larges mares d’eau qui se croupissait à la chaleur du soleil, et, ne s’épuisant que par l’évaporation, portait dans la ville, quand le vent d’est soufflait, un air humide et corrompu qui en augmentait, encore l’insalubrité.

Continuant cette esquisse topographique de l’ancienne ville, si nous pénétrons dans son intérieur et si nous recherchons les conditions dans lesquelles était la population, nous n’en trouverons guère qui puissent satisfaire les lois les moins exigeantes de l’hygiène.

La classe aisée habitait des édifices assez bien disposés, quelques-uns même d’un aspect monumental, sur les bords du Rhône et de la Saône, sur la place des Terreaux et dans quelques rues adjacentes. Du côté du midi, la place de Bellecour offrait à la caste privilégiée de somptueux hôtels, dont la plupart étaient ornés de jardins. Le haut clergé se contentait des maisons les moins incommodes parmi celles qui entouraient la primatiale. La magistrature consulaire, pendant bien des siècles, n’était pas mieux partagée. On s’arrête encore aujourd’hui devant deux maisons de modeste apparence, qui furent successivement le siège de l’édilité lyonnaise. Un petit bourgeois se trouve à présent à l’étroit dans les appariements des échevins, et des métiers de soieries ou d’autres industries occupent les maisons jadis habitées par les comtes de Saint-Jean. Tout ce qui appartenait à

l’ordre judiciaire résidait dans le quartier peu favorisé de l’ouest. L’Intendance, mieux partagée, se trouvait du côté du midi, dans le cercle occupé par la noblesse.

Dans l’intérieur de la ville, de nombreux couvents ou monastères, sous diverses dénominations, et quelquesuns d’une architecture splendide, ornés de jardins, étaient placés dans les sites les mieux exposés; presque tous avaient des chapelles monumentales qui sont devenues des églises paroissiales lorsque les édifices ont changé de destination.

Mais ce qui doit nous intéresser le plus dans cet examen rétrospectif, c’est la situation de la classe ouvrière. Entassée dans des maisons étroites et élevées dont chaque étage renfermait parfois plusieurs ménages, elle était privée d’air et de lumière. Chaque atelier se composait presque exclusivement d’une seule pièce qui devait suffire à l’exercice de l’industrie et à la vie domestique pendant le jour. La nuit se passait dans de basses et insuffisantes soupentes renfermant plusieurs lits , dont chacun recevait deux hôtes au moins. Les fenêtres qui éclairaient ces ateliers ne connaissaient pas le luxe des vitres, qui étaient remplacées par du papier huilé, qui tamisait une insuffisante lumière. On arrivait à ces habitations par un escalier en colimaçon, à marches glissantes, faisant suite à une allée sombre et fangeuse, qui aboutissait à une cour trop étroite pour le renouvellement de l’air.

Si les ouvriers ainsi logés étaient dans de déplorables conditions hygiéniques , les industriels, délaillans ou commerçants , qui habitaient les magasins et rez-dechaussée, ne leur cédaient en rien sous ce rapport. Ils étaient constamment plongés dans une atmosphère dont

l’air lourd, épais et humide se renouvelait difficilement et restait toujours chargé des miasmes qui se dégagaient des rues mal pavées, remplies de boue et d’immondices, et qui, à raison de leur peu de largeur et de l’élévation des maisons, n’étaient jamais visitées par le soleil.

A toutes ces causes d’insalubrité locales et séculaires aii milieu desquelles nos pères ont vécu, il faut ajouter celles qui dérivent de la position topographique de notre ville. Les deux rivières qui la traversent du nord au midi, source de richesse pour son commerce, ses communications et ses approvisionnements, étaient aussi souvent pour elle une cause de désastres , en même temps qu’une des raisons de son insalubrité. Leur lit sé’levant incessamment par le sable et le gravier qu’elles entraînent dans leur cours, tandis que le sol de la cité ne s’exhaussait pas dans la même proportion, les crues même modérées de ces deux cours d’eau s’étendaient sur un plus vaste espace, inondaient les caves de» maisons et entretenaient une humidité constante dans les parties basses de la ville.

Dans d’autres moments, au contraire, lorsque la sécheresse faisait baisser les eaux au-dessous de leur niveau ordinaire, le Rhône laissait apparaître de vastes îles de gravier qui interrompaient son cours et formaient quelques bassins d’eaux stagnantes. La Saône presque à sec dans quelques endroits, ressemblait à un marécage encombré d’herbes aquatiques, d’où s’échappaient incessamment de dangereuses ellluves, augmentées encore par les eaux des égouts qui, déversées sur ses bords, n’étaient plus entraînées par le courant.

En outre de l’humidité constante entretenue dans l’atmosphcre par les deux rivières pendant la moitié de

l’année, un brouillard épais et persévérant s’étendait sur toute leur surface, et ne se dissipait, dans le milieu du jour, que lorsque le soleil perçant les nuages venait l’absorber, ou lorsque le vent pouvait le chasser des quelques quartiers de la ville où il circulait librement, tandis qu’il restait condensé dans les quartiers les plus populeux.

Qui le croirait aujourd’hui? Dans une ville si peuplée, lien entre le nord et le midi, centre d’un commerce si florissant, sur chacune des rivières il n’y avait qu’un pont de pierre. Sur la Saône, le Pont-du-Change commencé en 1077, et qu’il fallut quatre-vingt-dix ans pour bâtir d’arche en arche, tel que naguère nous l’avons vu démolir. Sur le Rhône, le Pont-de-la-Guillotière, commencé dans le XIIIe siècle par la libéralité du pape Innocent IV, et dont les vingt arches demandèrent plusieurs siècles et le concours des dons de toute la chrétienté pour en achever la construction.

Ces deux ponts, sans trottoirs pour les piétons, avaient à peine une largeur suffisante pour le passage de deux voitures de front, et l’on comprend dès lors combien la viabilité y était difficile et les accidents nombreux. L’histoire nous a conservé le récit de plusieurs, et je me laisse entraîner à en rappeler un qui ne serait plus possible aujourd’hui. C’est le i l octobre 1711, jour de la fête baladoire de Saint-Denis de Bron, qu’arriva celte épouvantable catastrophe dont le souvenir nous glace encore d’effroi. Au retour de celle fête, une immense population qui s’y était portée couvrait le Ponl-du-Rhône. Une voiture venant en sens inverse accroche le carrosse de Madame Servient de la Part-Dieu, et détermine un effroyable encombrement, bientôt porté à son comble par la fer-

meture de la barrière opérée par les soldats qui, profitant de la circonstance , voulaient percevoir un droit pour l’ouvrir. Ce ne fut qu’au milieu de la nuit que le terrain fut déblayé. Deux cent trente-huit cadavres gisaient le long du pont, sans compter ceux que le fleuve avait engloutis. Première mais innocente cause de ce désastre, Madame Servient légua à sa mort aux hôpitaux de Lyon son domaine de la Part-Dieu. Estimés dans le temps à la valeur de 100,000 livres, les terrains qui en dépendent ont acquis depuis une valeur vénale que l’on porte à 12,000,000.

De nos jours, sur le vieux pont du Change, nous avons été témoins, à l’issue d’un feu d’artifice tiré pour une fête royale, d’un accident semblable, mais heureusement d’une bien moindre proportion et qui porta cependant le deuil dans huit familles.

Terminons ici ce douloureux tableau d’une situation qui n’est plus, et au milieu de laquelle nos pères ont si longtemps vécu. Tout a été dit sur la malpropreté proverbiale de notre ville, sur ses rues boueuses et pavées de cailloux roulés, encombrées d’immondices négligées par la voirie, sur l’aspect particulier de nos ouvriers, sur leur langage caractéristique devenu depuis un idiome perdu. Des siècles se sont écoulés apportant chacun sa part des causes d’insalubrité qui opprimaient notre ville. L’hygiène publique a sommëillé longtemps, et la seconde ville de France, la première peut-être par son importance manufacturière, a payé chèrement celte réputation et ses richesses par l’état maladif de ses ouvriers, et peut-être aussi par l’abâtardissement de leur race.

On comprend, en effet, et les siècles précédents nous l’ont raconté , on comprend à quelles maladies nom-

breuses et souvent héréditaires, était vouée une population vivant dans de pareilles conditions. Je ne veux pas parler des pestes séculaires qui la décimaient, ni même des rhumatismes et du catarrhe pulmonaire dont notre ville était en quelque sorte la terre classique et qui pouvaient être le partage de tous les habitants, sans distinction de classe. Mais ce qui était le lot presque exclusif de la population ouvrière, dont les figures hâves et blafardes en portaient le cachet, c’étaient les maladies lymphatiques, les scrofules, le rachitis, le goitre, la phthisie, la chlorose, les fièvres intermittentes, pernicieuses, etc.; la plupart des ouvriers tisseurs étaient porteurs de larges ulcères à la jambe gauche qui , dans leur industrie, est condamnée au repos.

Toutes ces maladies, déplorable produit de Pair trop rare et vicié des habitations, encombraient nos hôpitaux devenus de plus en plus insuffisants pour une population qui s’accroissait incessamment. La ressource adoptée depuis longtemps de doubler les malades dans un seul lit, les couchettes ajoutées dans tous les recoins qui pouvaient en contenir et jusques dans les galeries, ne pouvaient abonder à recevoir tous les pauvres indigents malades qui venaient frapper à la porte de ces asiles de la douleur, et la mortalité y était effrayante.

Dans un pays voisin du nôtre, on a constaté, dans une étude poursuivie pendant de longues années et publiée en 18-44, que sur mille individus adultes, à peine en arrive -t -il quatre-vingt-dix à leur soixante et dixième année, à Londres et dans les grandes villes manufacturières de l’Angleterre, tandis que parmi les habitants de la campagne, sur le même nombre d’individus, on en compte jusqu’à deux cent deux qui de-

viennent septuagénaires. Que démontrerait pour l’ancien Lyon un pareil calcul, si l’on pouvait en réunir les éléments ?

Mais un nouveau siècle va s’ouvrir, le temps a marché et la science avec lui ; l’ère des améliorations commence pour notre ville et avec la régénération matérielle de la cité on verra s’opérer la régénération physique et môme morale de ses habitants. Par les progrès incessants de l’hygiène publique et la sage application de ses lois, la transformation deviendra telle que nous pourrons bientôt hardiment proclamer que sous le rappoi t de la salubrité, Lyon est devenu l’une des villes les mieux partagées de la France, et la rivale heureuse des plus belles villes de l’Europe.

Page 1