CHAPITRE III
LYON RUGUÜVRË.
« L’air c’cst la vie, le soleil c’est la santé. »
On a dit souvent et l’on a même écrit que pour faire de Lyon une ville habitable, d’autres plus justes diraient une des plus belles villes de France, il faudrait en abattre la moitié et considérablement améliorer l’autre. Cette phrase banale qui semblait renfermer une impossibilité, représentait cependant une idée qui a dirigé nos administrateurs depuis le commencement du siècle. Mais sa mise à exécution devait rencontrer des difficultés de toute espèce.
Depuis la Révolution de 1789, Lyon avait été divisé en trois mairies; ses trois grands faubourgs, Yaise, la Guillotière et la Croix-Rousse, régis chacun par une administration distincte, avaient aussi chacun leur Maire et leur Conseil municipal. Avec ce mode d’administration , il est facile de voir que les ressources financières étant divisées et nécessairement inégales, les améliora-
tions à introduire dans ce grand centre de population étaient limitées et tout à fait locales.. Aucune mesure d’ensemble ne pouvait être prise, aussi ne pourrait -on citer aucun travail important datant de cette époque, ou bien, ceux qui furent exécutés le durent au Gouvernement central ou à l'initiative des Préfets, appuyés par le Conseil général du département.
Restant ainsi morcelée , l’Agglomération lyonnaise voyait toujours ajournée la régénération qu’elle espérait. Plus tard, les trois mairies de la ville réunies en une seule, donnèrent plus d’influence et d’autorité aux magistrats qui y furent successivement appelés, et c’est à partir de ce moment que l’on vit changer la face de la cité. Mais il fallait du temps pour entrer dans celte voie, et pour continuer cette grande oeuvre, l’insuffisance des ressources, des tiraillements de prérogative, le renouvellement trop fréquent des administrateurs, y mettait de continuels obstacles et cependant, malgré tous ces empêchements, des merveilles s’opérèrent à l’aide de la persévérance et avec une sage parcimonie des deniers municipaux.
Il était donné à notre temps de voir s’accomplir des prodiges plus grands et de compléter l’œuvre si bien commencée, et nous pouvons bien parler ainsi en face de ce que nous voyons et de ce que nous promet l’avenir.
En 1851, un décret impérial en fractionnant de nouveau la ville en mairies, a concentré le Pouvoir municipal dans les mains du Préfet, réduisant les attributions des maires à la direction de l’État civil, avec quelques autres prérogatives qui ne touchent pas à l’administration. En même temps, les faubourgs furent réunis à la
cité et l’acglomération lyonnaise constituée. Dès ce moment, c’est à l’autorité préfectorale, agissant avec le concours du Conseil municipal nommé par elle et du Conseil général, produit de l’élection populaire, que revient avec des pouvoirs doublés, l'honneur des grandes améliorations dont nous allons esquisser le tableau.
Nous nous arrêterons peu et nous n’indiquerons que d’une manière sommaire, les services rendus à l’hygiène publique par les travaux exécutés avant 1846; ils ont été judicieusement étudiés et appréciés par nos prédécesseurs. Nous nous étendrons surtout sur ceux qui résultent ou qu’elle attend de la transformation que subit la cité depuis celte époque, en signalant avec franchise les désidérata, les lacunes qui existent encore et qui, pour la plupart, du moins, nous paraissent de nature à être comblées.
Quais (le la Saône et (lu Rhône.
Les deux cours d’eau qui traversent notre ville, baignaient, avons-nous dit, le pied des maisons dans la plus grande partie de leur parcours. Aujourd’hui ils sont bordés d’une ceinture de quais magnifiques et, chose remarquable ! cette transformation accomplie dans des temps pacifiques, c’est dans la période la plus fatale de notre histoire qu'elle a commencé. Il a fallu qu’un proconsul, en frappant de son marteau démolisseur les hôtels les plus splendides, condamnât en même temps à disparaître une longue rangée de maisons qui obstruaient presque la rive droite de la’Saône elle chemin qu’il avait parcouru en venant de la capitale, pour
accomplir sa mission dévastatrice. Les hôtels furent plus lard reconstruits, les maisons de l’ouest ne le furent pas; longtemps leurs débris jonchèrent le sol, mais du moins celles qui leur faisaient face, et formaient l’autre côté de celle longue rue respirèrent, leurs habitants eurent de l’air et du soleil. On comprit dès lors tout ce que la ville pouvait gagner en élégance et en salubrité, et que si l’on donnait de l’extension h ce qu’un hasard providentiel avait commencé, on ferait surgir un grand bien d’une œuvre de destruction. Les ruines disparurent , un quai fut édifié et successivement nous avons vu toute cette rive de la Saône complètement transformée. Le quai Humbert s’est bâti pour rejoindre celui de la Baleine ; plus tard, le quai Fulchiron, faisant suite à celui de l’Archevêché, s’est uni au quai des Étroits, élargi en route royale jusqu’au pont de la Mulalière.
Une lacune importante et fâcheuse restait à remplir. Le quartier de Yaise, avait encore tout un côté de sa longue rue baignée par les flots et tout récemment nous avons vu cette partie du faubourg transformée et devenue l’un des plus beaux quais de notre ville. Sur la rive gauche, le quai de Serin est en voie de s’élargir, l’immonde quartier de la Pêcherie abattu, a fait place au beau quai d'Orléans, qui se continue par celui de Villeroi . Le quai de Saint-Antoine qui lui fait suite a changé de caractère. Ce n’était longtemps qu’un grand débarcadère qui allait, par une pente douce, des maisons à la rivière ; il s’est élevé de huit mètres sur toute sa longueur, pour venir donner la main au quai de Tilsitt bâti depuis quelques années seulement et qui, lui-même, se continue aujourd’hui jusqu’au confluent, par le cours Rambaud tout récemment édifié.
Dans le parcours du Rhône, à travers notre ville, les réformes à faire étaient moins considérables, mais elles avaient aussi leur importance.
Sur la rive droite, le bord du fleuve qui, depuis le faubourg de Bresse jusqu’aux portes de Saint-Clair, constituait la route de Genève, se transforma, d’après le plan de l’architecte Rater, en un vaste et superbe quai, qui s’appelle d’Herbouville, du nom du Préfet qui le fit planter d’arbres. Le quai Saint-Clair fut exhaussé et remis à neuf pour ne pas déparer de somptueux édifices qui le bordent, et de là jusqu’au confluent, la ligne des quais qui se continue sous différents noms, fut élargie et restaurée, pour constituer l’admirable syméliie qu’elle présente aujourd’hui.
Sur la rive gauche, tout était à faire et tout n’est, pas fini encore, mais ce qui s’est accompli en peu d’années montre ce qu’un avenir prochain nous réserve.
Une grande plaine où ne se voyaient, an siècle passé, que de rares masures, s’est couverte de magnifiques édifices. Une nouvelle ville s’est élevée, desservie par de vastes rues, d’immenses avenues, décorée de places splendides. Celle plaine se terminait au fleuve par une plage basse et à chaque instant inondée , elle s’est transformée en quais, sous les noms d’Albret, de Castellane, de Joinville et cette ligne rejoindra bientôt le pont de la Guillotière pour se continuer plus tard et protéger un quartier qui, tous les jours, prend de nouveaux développements.
Ainsi, dans l’espace d’un peu plus d’un demi siècle et sur une longueur de plus de six kilomètres, nous avons vu nos deux rivières se border sur leurs deux rives de ces quais admirables qui font l’orgueil de notre ville.
Mais ne les considérons pas seulement sous le rapport monumental, c’est surtout en ce qui concerne l’hygiène publique et le bien-être de la population, qu’ils doivent fixer notre attention. Ici, l’intérêt privé est venu servir l’intérêt général. Pour se mettre en harmonie avec la beauté de leur exposition, les vieilles masures se sont transformées en maisons commodes et bien distribuées et sur une longueur de vingt-quatre kilomètres , des quartiers entiers se sont régénérés et la population, plus à l’aise, a pu commencer à s’étendre dans des habitations mieux disposées. L’on n’a plus eu le spectacle de longues lignes de maisons plongeant leurs fondations dans les rivières et dont les murs, humides jusqu’au faîte, devenaient une source de maladies. Les fleuves encaissés par des rives élevées , restèrent dans leur lit pendant les crues ordinaires et ne dévastèrent plus leurs alentours. Il a fallu des inondations exceptionnelles qui se répétaient jadis tout au plus à chaque siècle et que nous avons vues cependant deux fois dans vingtcinq ans, pour renouveler les désastres dont les temps anciens nous avaient légué l’histoire. Nous aurons à appeler l’attention sur les mesures radicales projetées par le Gouvernement et même déjà, en partie, en voie d’exécution et qui sont destinées à mettre notre ville à l’abri des ravages de pareils cataclysmes.
Il est bon de mentionner aussi que quelques parties de nos quais se couvrirent d’arbres et devinrent d’élégantes promenades dans une ville qui en était à peu près dépourvue.
P«nts sur la Saune et sur le Rhône.
En même temps que celte grande transformation des bords de nos rivières s’accomplissait, les ponfs se multipliaient pour les franchir. Nous avons dit qu’à la Gn du dernier siècle, la Saône et le Rhône ne comptaient chacun qu’un seul pont de pierre tombant tous les deux de vétusté. La Saône avait, de plus, deux ponts de bois, celui de Saint-Vincent et celui de l’Archevêché, passerelles peu durables qui étaient périodiquement emportées ou notablement endommagées par les inondations. Je ne parle pas du pont de la Mulatière , franchissant la rivière au point où elle perd son nom. Le Rhône, en outre du pont de la Guillotière, avait été récemment doté par une Compagnie d’un solide et élégant pont de bois, le pont Morand, bâti dans l’espérance qui ne devait se réaliser que plus tard, de voir la population envahir la plaine des Brotteaux et y fonder des quartiers nouveaux.
Cet état de choses ne pouvait durer en face des besoins nouveaux qui se manifestaient. Sur la Saône, le pont monumental de Tilsitt, commencé en 1802, fut terminé en 1808. A peu près à la même époque, les hôpitaux furent autorisés à élever un pont à Yaise et un autre à Ainay, dont le péage devait augmenter leurs ressources. Le pont Saint-Vincent, qui tombait en ruines, fut remplacé par un large pont suspendu accessible aux voitures. Un peu plus haut, une passerelle donna passage aux gens à pied. A la place du pont de l’Archevêché, si souvent emporté, nous avons vu s’élever un
élégant pont de fer ; on antre semblable fait communiquer le quartier de Saint-Georges avec celui de l’Arsenal. Notre vieux pont du Change, qu’avaient traversé tant de générations, a fait place au pont de Nemours. Enfin, à l’extrémité sud de la ville, le pont Napoléon, d’une élégante construction, aboutit à une belle promenade qui louche à présent l’embarcadère du chemin de fer et va rejoindre un pont semblable jeté sur le Rhône. Je ne parle pas du Pont tubulaire placé plus bas, destiné uniquement à l’exploitation du chemin de fer; il n’a pas été construit pour ajouter à l’ornementation de la ville.
Sur le Rhône, le progrès a suivi la même marche successive. La compagnie du pont Morand, en renouvelant son privilège, a dû en élever un nouveau , le pont du Concert, plus monumental que le premier et à distance égale entre celui-ci et le pont de la Guil lotière; plus lard, pour obtenir une nouvelle prolongation de sa concession, trois nouveaux ponts, ceux là suspendus, ont été édifiés par elle: ceux de Saint-Clair, du Collège et de l’Hôtel- Dieu. Le vieux pont de la Guillotière, entièrement restauré, s’est élargi par l’adjonction de beaux trottoirs établis sur d’immenses arches et consoles de fonte, et le second pont Napoléon, qui fait suite à celui qui franchit la Saône, complète ce vaste système, qui ne laisse plus rien à désirer pour la facilité des communications. Je me trompe, une réforme, une mesure importante est depuis longtemps attendue. De tous ces ponts, trois seulement, ceux qui sont entièrement bâtis en pierre, les ponts du Change, de Tilsilt et de la Guillotière sont gratuits; tous les autres sont exploités par des compagnies ou des particuliers, et l’on attendait de la sollicitude de l’Administration le rachat de leur privilège,
ainsi que cela s’est fait dans la capitale. Ce vœu a été entendu, du moins quant aux ponts du Rhône, et son accomplissement, qui ne sera pas éloigné, deviendra un bienfait pour une classe nombreuse de la population, obligée à des détours très-grands pour éviter un péage qui se multipliant plusieurs fois par jour, lui cause une dépense considérable qu’elle n’économise qu’en perdant un temps précieux. C’est ici surtout que pour la classe ouvrière on peut invoquer le proverbe d’une nation calculatrice par excellence Times ist money. L’adoption de cette mesure sera pour elle un double bienfait.
Quartiers nouveaux.
C’était déjà pour l’aspect général de la ville une immense amélioration que ce système continu de quais couverts d’édifices splendides, substitués à des maisons encombrées d’habitants. C’était beaucoup aussi d’avoir ainsi multiplié les voies de communication entre les rives de nos rivières ; mais quelque importantes qu'elles fussent, ces deux réformes, en ajoutant beaucoup à l’ornementation de la ville , ne changeaient, guère sous le rapport de la salubrité la situation permanente de la masse de la population entassée dans d’humides et 61 roiles demeures. Chaque année, l’extension du commerce, les progrès de nos fabriques, de nos industries se développant outre mesure, accroissait celte population et Lyon étouffait dans son étroite enceinte. C’est alors que nous avons vu la spéculation, hardie et heureuse dans ses prévisions, prodiguer fructueusement ses capitaux
pour créer à nos portes deux villes nouvelles qui tendent chaque jour à prendre un essor indéfini.
Le besoin le plus urgent à satisfaire concernait la classe ouvrière; aussi est-ce à la Croix-Rousse que les constructions commencèrent. En peu d’années tout ce large plateau qui s’étendait entre les deux rivières, et qui ne comptait qu’une rue et quelques maisons éparses, fut sillonné de larges rues qui se bordèrent de maisons spacieuses élevées de quatre étages au moins. Les deux versants de la montagne virent aussi leurs champs de culture transformés en quartiers populeux, et depuis la place des Bernardines et les Chartreux , celte pente abrupte et déserte auparavant, qui descend jusqu’au voisinage des Terreaux, fut découpée en rues transversales reliées par des rampes et couverte de maisons qui ne tardèrent pas à être envahies par la population ouvrière qui, dans des logements spacieux et salubres, percés de nombreuses et larges fenêtres, trouva abondamment l’air et le soleil si nécessaires pour ses travaux, si indispensables pour sa santé.
Ce n’est pas exagérer que de porter à vingt-cinq mille le nombre des habitants qui occupèrent ce nouveau quartier, cette nouvelle ville. On comprend aussi que les vieux logements qu’ils abandonnaient durent subir à leur tour une transformation pour qu’on y retrouvât, en partie du moins, les avantages que l’on rencontrait si abondamment ailleurs. De là, par une conséquence naturelle, l’amélioration des anciens quartiers qui, peu 5 peu, s’approprièrent dans de certaines limites aux conditions nouvelles, dont le bien-être que l’on venait d’acquérir démontrait la nécessité.
Lorsqu’une opération financière, aussi heureuse dans
ses résultats pour le bien de l’humanité que profitable aux divers spéculateurs qui l’ont accomplie, change ainsi la face d’une cité et les conditions d’une classe de la population, elle est par cela même encouragée à étendre sa sphère d’action, et c’est ce qui n’a pas manqué d’arriver. Partout dans nos faubourgs, dans les points circonscrits où l’espace était libre, on vil s’élever des constructions. Le quai d’Herbouville combla ses nombreuses lacunes. Yaise et la Guillotière s’agrandirent à leur tour, et tous les genres d’industries purent s’y installer largement.
Providentiel cette fois, l’esprit de spéculation avait été secourable dans une urgente nécessité et les myriades d’ouvriers qui font la fortune de notre ville lui durent d’être soustraits à de nombreuses causes de maladies.
Le bien-être est contagieux et la classe moyenne, à son tour, se trouva bientôt à l’étroit dans les demeures dont se contentaient ses pères; pour elle aussi il fallut construire une nouvelle cité.
Sur la rive gauche du Rhône, en face des quais splendides qui décorent son autre rive, existait, je l’ai dit, une vaste plaine marécageuse de tout temps, et périodiquement recouverte par les crues du fleuve. Ici, tout était à faire pour l’approprier au rôle qu’on lui destinait. De la ferme de la Têle-d’Or à celle de la Part-Dieu, qui limitent au nord et au midi cette plaine, on ne voyait que quelques masures chétives. Il fallait y appeler la population. Déjà le pont Morand avait été bâti dans ce but dans les dernières années du xvmc siècle, mais les désastres du temps avaient empêché de l’atteindre. Il fallut de la persévérance et de l’habileté pour triompher des obstacles.
Sur quelques parties du sol que l’on remblaya un
Cirque fut construit, des spectacles forains s’installèrent à l’entour et attirèrent la foule ; une élégante promenade y appela la classe aisée, qui n’avait pas encore pris le goût de la villégiature. Des cafés, des restaurants s’ouvrirent, puis des maisons plus considérables, enfin, des rues et des places recouvertes d'édifices somptueux et offrant de vastes et commodes appartements élégamment distribués couvrirent le sol, et peu à peu, sur un plan admirable, toute une ville s’éleva et ouvrit ses portes à la bourgeoisie en laissant en meme temps à la disposition de toutes les professions, depuis la plus élevée jusqu’à la plus infime, de plus modestes demeures pour s’accommoder à toutes les fortunes.
En meme temps que ces villes nouvelles s’élevaient on s’occupait à déblayer les ruines que des temps néfastes avaient accumulées. Déjà, en 1802, le premierconsul avait posé la première pierre pour la résurrection des façades de la place de Bellecour , dont les débris jonchaient le sol dévasté; tous les édifices incendiés par l’explosion de l’Arsenal ou les bombes de Dubois-Crancé, ainsi que les hôtels qui étaient tombés frappés par le marteau de Couthon se reconstruisaient peu à peu et • quelques années suffirent pour que le vaste espace qui, de la rue Sala, s’étend jusqu’à ce qui fait maintenant la magnifique place Louis-Napoléon, se couvrît de maisons richement disposées, desservies par de larges rues transversales de la Saône au Rhône, et dans lesquelles la classe privilégiée retrouva le luxe et l’élégance de ses anciennes demeures.
Différents quartiers prirent aussi successivement un aspect nouveau ; ainsi un pâté de maisons entouré de trois rues, dans le point le plus commerçant, dut être
abattu à cause des accidents qui s’y multipliaient. Son emplacement constitue aujourd’hui la petite place d’AIbon, qui devrait se continuer avec celle de Saint-Nizier, si l’on n’avait eu la malencontreuse idée de laisser bâtir une grande maison dont l’insolite hauteur masque presque entièrement l’une des plus belles et des plus anciennes églises de la cité et qui fut sa première cathédrale.
Le quai de l’Archevêché vit à son tour disparaître les masures qui le bordaient et qui furent remplacées par des maisons convenablement distribuées, mais là aussi on permit malheureusement à l’une d’elles de cacher en grande partie le chevet de la métropole.
La place des Célestins fut entourée de belles constructions qui remplacèrent les baraques provisoires qui couvraient le jardin du couvent dont les batiments avaient été convertis en théâtre.
Toutes ces améliorations de détail avaient déjà changé d’une manière satisfaisante les quartiers les plus en évidence, l’aspect en quelque sorte extérieur de la ville. Mais si l’on pénétrait dans son centre, dans sa profondeur, elle était restée la même. Tant qu’il ne s’était agi que de créer des quartiers nouveaux , d’élever des constructions sur des ruines, on avait eu le champ libre et la spéculation avait fait la plus grande partie de cette oeuvre; mais quand il fallut faire pénétrer l’air et le soleil dans la profonde agglomération de maisons qui formait la cité elle-même, la question devenait plus compliquée. Les plans, anciens ou nouveaux de la ville, montraient bien pour l’avenir des rues vastes et nombreuses à la place des couloirs étroits qui en séparaient les maisons, mais il fallait attendre de la suite des temps que la ruine ou la dégradation prescrivissent impérieu-
sement des constructions nouvelles sur un alignement nouveau. La solidité des matériaux qui composent nos édifices leur assure une durée plusieurs fois séculaire, il fallait donc accélérer l’œuvre du temps et faire jouir la génération présente du bienfait qui n’était promis qu’à un lointain avenir.
La première opération qui fut faite sous cette inspiration fut l’ouverture de la rue de Bourbon. Une portion de cette rue existait déjà s’ouvrant de la rue Sala à la rue Saint-Hélène; pour la faire communiquer avec la place de Bellecour, il ne fallut acheter pour les démolir que quelques maisons, des jardins, des échoppes, abattre un vieux couvent qui servait de prison, et bientôt une longue rue de quatorze mètres de largeur vint s’ajouter aux embellissements de ce quartier qui, dans quelques années, avait été créé ou réorganisé. Lyon, dès ce moment seulement, put montrer une rue digne de la seconde ville de France, et cette partie de la cité actuellement desservie du nord au midi, indépendamment des quais, par quatre rues d’une suffisante largeur, et de l’est à l’ouest par de nombreuses voies transversales bien proportionnées, n’a plus rien à désirer sous ce rapport pour sa salubrité.
Mais nous touchons maintenant au cœur de la ville, à cet immense amas de maisons qui s’étend des Terreaux à Bellecour, et de la Saône au Rhône. Dans ce vaste espace, on ne comptait, on peut le dire, aucune rue véritablement carrossable; car, pouvait-on donner ce nom à la longue .rue Mercière, à la grande rue de l’Hôpital? l’immense circulation des voitures et des gens à pied y était à chaque instant entravée. C’était sur ce point surtout que devait s’opérer une complète régénération ;
c’était là qu’il était urgent d’adopter et d’appliquer de larges mesures, dans l’intérêt de l’hygiène publique et de la salubrité.
La rue Centrale s’ouvrit, telle que nous la voyons figurée sur un vieux plan de Lyon, présenté, en 1756, aux Écbevins, par l’architecte Morand (1), avec la régénération et l’extension de la ville qu’il avait proposée à cette époque. Cette rue fut construite, dans l’espace de trois ans, sur la largeur de douze mètres ; elle fait communiquer directement la place des Terreaux avec celle de Bellecour et fut la première des grandes améliorations introduites ou projetées pour la complète régénération de la ville. Indépendamment de l’amas de
(1) Ce plan, intitulé : Projet d’un plan général de la ville de Lyon et de son agrandissement en forme circulaire dans les terrains des Brolteaux, a été fait en 1764 pour l’IIôtel-Dieu, présenté en 1766 à MM. les Prévôt des marchands et échevins de la ville, et en 1768 à Mgr de Bertin, ministre et secrétaire d’Etat.
Outre le tracé de la rue Centrale, telle qu’elle a été construile de nos jours, il demandait déjà la démolition de toutes les maisons ayant pied dans la Saône, depuis Vaise jusqu’à St-Georges, celle des maisons de la Pêcherie et de celles qui étaient sur le Pont de-Pierre.
Les ponts de l’Archevêché et celui d’Ainay y sont aussi figurés au même point où, bien plus tard, nous les avons vu s’élever.
Mais c’cst surtout sur les terrains placés sur la rive gauche du Rhône que s’est exercé l’esprit d’innovation de l'architecte. Le quai que nous voyons se poursuivre et s’achever y occupe déjà sa place et toutes les rues et avenues, longitudinales et transversales, les places que nous traversons aujourd'hui dans ce magnifique quartier y sont aussi tracées. Il est peut-être à regretter qu’en empruntant à l’habile ingénieur la plupart de ses idées, on ait laissé de côté ce canal qu’il représente commençant au-dessus du Grand-Camp et finissant bien au-delà de la Guillotièrc, canal de cent pieds de largeur, qui amoindrirait le danger des inondations, ajouterait au système' de défense de la ville et serait, sous le rapport de l’hygiène publique et de la salubrité, d’un puissant secours pour les industries diverses, la plupart insalubres, dont l’extrême limite de ce quartier est devenue l’asile.
vieilles maisons qu’on dut jeter à bas pour l’édifier, elle traversa des rues étroites qui devront à leur tour se transformer de la même manière, et dans peu d’années ces rues transversales auront accompli leur entière métamorphose. Il est néanmoins à regretter que dans une partie de cette rue Centrale on ait laissé subsister un étranglement, à l’entrée delà place Saint-Nizier , où se produit journellement un encombrement de voitures. Il suffirait du retrait de quelques maisons pour remédier à ce grave inconvénient (I).
Ce premier progrès était dû à l’esprit d’association, l’une des conquêtes les plus précieuses de notre temps; levier puissant entrevu et employé déjà à d’autres époques, mais non utilisé, comme nous le voyons aujourd’hui, où l’on peut dire qu’il commence seulement son œuvre déjà couronnée par de si magnifiques résultats. Secondé par l’énergique initiative d’une Administration éclairée, autant que dévouée au bien public, Lyon allait lui devoir de nouvelles merveilles, et les quartiers les moins favorisés comprirent et espérèrent qu’ils auraient successivement leur tour. Bientôt, en effet, une nouvelle rue fut ouverte presque aussitôt que projetée, artère principale commençant à la place de la Comédie, pour aboutir à Bellecour en traversant la partie la plus populeuse de la ville, mais aussi celle dont les rues profondes et tortueuses étaient si rarement visitées par le soleil; elle indique par son nom qu’elle appartient à la seconde capitale d’un grand empire.
(t) Un projet, tendant à opérer cette amelioration, vient d'être présenté an Conseil municipal par M. le Sénateur chargé de l’Administration du département du Rhône.
Dans la rue Impériale tout est grandiose ; large de vingt-deux mètres, munie de vastes trottoirs, partagée par une place décorée d’une fontaine monumentale, ses édifices d’une admirable architecture y appellent le grand commerce et les magasins de luxe, et le palais de la Bourse qui s’achève et qui rivalisera avec l’Hôtel-de-Ville par la sévérité de l’ensemble, la magnificence des détails, placera le nom de son architecte à côté des Maupin , des Philibert de Lorme et des Soufflot dans les annales de l’art.
En même temps que s’accomplissait cette merveille, la place des Terreaux voyait s’abattre cet amas de maisons qui déshonorait sa façade qui regarde l’Hôtel-de- Ville, et à la place qu’elles occupaient un élégant édifice s’élevait percé d’un passage splendidement décoré. Le palais municipal se restaurait complètement pour recevoir le premier magistrat du département, abandonnant l’ancien couvent des Jacobins qui avait servi de préfecture pendant quarante ans, et dont le vaste périmètre, ainsi que le jardin qui en dépend , ne tarderont pas à se couvrir d’édifices nouveaux.
Devons-nous anticiper sur l’avenir et parler ici d’une nouvelle rue, non passeulement projetée, mais dont le plan est déjà adopté et qui est au moment de s’ouvrir ? On comprend que nous voulons parler de cette belle voie de communication qui rivalisera avec la rue Impériale, et à laquelle on donne déjà le nom de rue de l’Impératrice, en mettant ainsi sous l’invocation de ces deux noms tout ce qui se fait de grand, tout ce qui se fait de beau daus notre ville.
Cette rue, qui partira de l’angle sud de la façade de l’ Hôtel-de-Ville sur la place des Terreaux, pour se ter-
rainer elle aussi à Bellecour, traversera, en les élargissant, les rues Clermont, Sirène, et d’autres plus étroites encore, coupera toutes les rues transversales si nombreuses dans son parcours , et achèvera de vivifier tous ces quartiers dont l’ouverture des deux rues, dont nous avons précédemment parlé, ont déjà si heureusement modifié la condition.
Que manquera-t-il alors à la ville centrale pour réunir non-seulement toutes les exigences de salubrité, du moins sous le rapport topographique, mais encore toutes celles de l’ornementation architecturale? Qu’il nous soit permis ici d’émettre une pensée, sinon de formuler un vœu : M. l’ingénieur en chef de la ville, dans son rapport sur la rue de l’Impératrice, dit , et cette phrase a été heureusement reproduite au sein du conseil municipal , par M. le Sénateur: « Le centre des affaires se condense dans un espace peu étendu, limité au nord par la rue des Capucins, au midi par la place de Bellecour, et constitue, à proprement parler, la cité. jj Nous demandons alors pourquoi les trois grandes voies de communications dont nous venons de parler, s’arrêtent aux Terreaux? ne devraient-elles pas, une d’elles au moins, se continuer jusqu’à la rue des Capucins, jusqu’ici centre des affaires commerciales? alors, en effet, serait concentrée l’agglomération dans les limites que l’on a désignées. Sans cette extension indispensable, tout ce quartier naguère si prospère qui, des Terreaux s’élève jusqu’à la rue Vieille-Monnaie, sera voué à une décadence prochaine. N’est-il pas juste d’ailleurs, que sous le rapport sanitaire il ait aussi sa part des réformes que l’on introduit si largement dans le cœur de la cité?
Les rues transversales ne devaient pas tarder à suivre
l’impulsion donnée à celles qui parcourent la ville du nord au midi.
Depuis longtemps on projetait de terminer la rue Grenette et de la faire communiquer de la Saône au Rhône; quelques maisons ont été abattues, des constructions élégantes les ont remplacées, et cette rue qui, avec le temps, se redressera suivant le plan tracé, deviendra aussi l’une des plus belles, et par sa position centrale une des plus fréquentées de la cité. Les rues Dubois , Tupin , Ferrandière, Thomassin, et d’autres secondaires déjà traversées par les rues Centrale, Impériale et bientôt par celle de l’Impératrice , voient chaque jour leurs vieilles masures faire place à de nouveaux édifices, peu d’années suffiront pour compléter d’une manière irréprochable ce vaste et commode système de voies de communication, et sous ce rapport le centre de la ville n’aura plus rien à désirer.
Nous avons vu qu’il en est depuis longtemps de même pour la Croix-Rousse et les Brotteaux ; il ne reste plus que le quartier de l’ouest qui , nous en sommes sûrs , préoccupe l’Administration qui doit tenir à honneur de ne rien laisser en arrière dans l’œuvre qu’elle a entreprise.
Ici, nous pouvons le dire, presque tout est à faire. A part quelques maisons récemment élevées sur les quais, et le Palais-de-Justice monumental qui le décore, ce vaste quartier, resserré entre la rivière et la montagne, présente toujours le même aspect qu’au siècle passé! Toutes ces lignes longues et serrées de maisons adossées au coteau renferment dans leurs murs antiques une fourmilière d’ouvriers d’industries diverses pour lesquels les conditions de salubrité n’ont pas changé; des rues étroites, des mai-
sons élevées y interceptent l’air et la lumière. Tout en un mot appelle, sur celte partie de la ville, la sollicitude de l’Administration qui , bien sûrement, ne lui fera pas défaut. Déjà, à son extrémité nord, nous admirons le beau quai de Yaise. Du côté du Midi , le quai Fulchiron a remplacé un sordide quartier; un chemin nouveau s’ouvre à Choulan, pour conduire sur lamontague, du côté de Saint-Irénée. On s’achemine ainsi pas à pas vers l’intérieur, vers ce qui constituait l’ancienne ville. Plusieurs projets , nous le savons, ont déjà été mis en avant pour sa régénération. Il en est qui vont jusqu’à dire qu’il n’y aurait à y conserver que les trois églises, le temple protestant (ancienne Loge du change) et le Palais-de-Justice. Cette assertion est sans doute exagérée, mais elle indique, du moins, à quel point on est pénétré de la nécessité d’une immense transformation à laquelle pourraient avoir aussi part les quartiers de Saint-Just et de Saint-Irénée.
Quelques réflexions an sujet «te or «|uî précè«le.
Toutes ces constructions nouvelles que nous avons vu s’effectuer ont dû nécessairement changer la condition hygiénique des quartiers qu'elles ont métamorphosés, et c’est ce que nous apprécierons plus tard, mais elles ont aussi soulevé des questions de salubrité, qui toutes n’ont pas reçu une solution satisfaisante.
Lorsque la rue Centrale fut édifiée, le Conseil d’hygiène se préoccupa vivement et malheureusement sans résultat, du danger qui résulterait de l’habitation trop hâtive dans des bâtiments nouvellement construits. Et,
en effet, de nombreuses maladies ne tardèrent pas à assaillir les imprudents locataires, malgré les avis multipliés, faute de mieux, dans les papiers publics, pour les prémunir contre ce danger.
«Aussi, lorsque le projet de la rue Impériale fut publié et au moment où l’on se mettait à l’œuvre, nous crûmes qu’il était de notre devoir de remettre sous les yeux de M. le Sénateur, chargé de l’administration du département du Rhône, les vœux du Conseil qui n’avaient pu être accueillis par ses honorables prédécesseurs, et nous le fîmes dans la lettre suivante :
A Monsieur le Sénateur chargé de /’ administration du département du Rhône.
« Monsieur le Sénateur ,
« 11 est une question d’hygiène publique sur laquelle, depuis sa fondation, le Conseil d’hygiène et de salubrité du Rhône a constamment appelé l’attention de vos honorables prédécesseurs. Cette question, très -importante sous le rapport sanitaire, n’a jusqu’ici reçu aucune solution et l’on ne retrouve des traces de l’incessante sollicitude du Conseil, à cet égard, que dans ses procèsverbaux et dans ses comptes-rendus. Je veux parler des maisons nouvellement construites, de leurs conditions de salubrité et de l’époque à laquelle elles peuvent être habitées.
« Au moment de l’ouverture de la rue Centrale, le Conseil de salubrité s’émût à la pensée des dangers qu’il prévoyait par suite des précautiens hygiéniques qui seraient négligées. Il savait, en effet, que la population
imprévoyante s’empresserait d’occuper les bâtiments à peine achevés, que les magasins seraient envahis avant que l’édifice ne fût couvert, et que les étages supérieurs plus accessibles aux classes ouvrières par la modicité du prix seraient habités au moment où les maçons les quitteraient. Il donna l’éveil à l’autorité à ce sujet ; sa voix ne fut pas entendue, ses fâcheuses prévisions ne se sont que trop réalisées. Il est peu de médecins qui ne puissent vous dire les nombreuses victimes de celte précipitation et si la population en a déjà perdu le souvenir, peut-être appartient-il à l’autorité de veiller pour elle et de faire en sorte que l’expérience du passé puisse profiter à l’avenir.
« Aujourd’hui, Monsieur le Sénateur, par votre puissante initiative, une complète régénération de notre ville est au moment de s’exécuter, elle s’exécute déjà. Les vieux quartiers disparaissent, des rues étroites et humides que le soleil ne visita jamais n’existeront bientôt plus que dans le souvenir, une ville nouvelle va sortir du sol, de larges rues, de vastes places, des maisons dont la hauteur est sagement combinée vont remplacer d’ignobles maisons où s’entassait une population souffreteuse et maladive par suite de l’insalubrité qui y régnait toujours.
» C’est à vous, Monsieur le Sénateur, que nous devrons cet immense bienfait; mais pour qu’il soit complet, il ne faut pas que la génération qui nous suivra soit seule appelée à en profiter au détriment de celle qui aura par une trop hâtive habitation, assaini à ses dépens les édifices récemmenls construits.
« Ces craintes. Monsieur le Sénateur, sont, croyez-le, loin d’être exagérées et c’est parce que nous sommes
convaincus de leur sévère exactitude que le Conseil d’hygiène les signale à votre attention.
« Lorsqu’une usine s’élève, lorsqu’une industrie s’établit vous ne les laissez pas fonctionner avant qu’un rap- . port d’hommes compétents vous ait dit qu’elles pouvaient le faire sans danger pour les industriels ni pour le voisinage, sans crainte d’incendie et sans incommodité poulies habitations qui les entourent. Dans la question qui nous occupe, la même mesure nous semble devoir être prise et à plus forte raison puisque le danger existe toujours.
« Nous soumettons cette pensée à votre appréciation. C’est à vous, Monsieur le Sénateur, de juger s’il convient qu’une Commission prise dans le sein, ou hors du Conseil d’hygiène soit chargée de visiter chacune des maisons pendant et après leur construction afin de juger, d’une part, si toutes les conditions hygiéniques sont observées dans la distribution intérieure et, d’autre part, l’époque à laquelle on pourra les habiter sans danger.
« La tâche de cette Commission serait importante car, outre la dernière question, qui nous préoccupe en ce moment, que de vices dans nos constructions les plus modernes ! Etroitesse des cours, obscurité des escaliers, loges des concierges inhabitables, les combles devant servir de greniers et transformés en habitations, etc. Mais ce n’est pas ici le lieu d’étudier ce sujet sous toutes ses faces, il nous suffit, Monsieur le Sénateur, de vous en signaler l’importance pour être sûr d’éveiller votre sollicitude si empressée pour tout ce qui regarde le bienêtre de vos administrés. Le Conseil d’hygiène publique, dont je suis l’interprète, a cru qu’il était de son devoir de ne pas laisser aux feuilles publiques, qui ne sont là
dessus que l’écho affaibli de ses pensées, le soin de vous la faire connaître et de vous exprimer d’une manière sommaire qu’il est d’avis qu’il y a quelque chose à faire en laissant ce quelque chose à votre initiative si éclairée. »
Veuillez agréer, etc....
Rougier, d. m.
Vice-président du Conseil d’hygiène publique et de Salubrité.
Monsieur le Sénateur, en remerciant le Conseil de cette communication, nous exprima ses regrets de ce que la législation le laissait désarmé en face d’engagements pris et des conventions écrites en ajoutant qu’il s’informerait de la manière de procéder à cet égard dans la capitale.
Nous croirions manquer aux obligations que nous imposent les fonctions qui nous sont confiées si nous n’insistions pas de nouveau ici sur les observations que nous venons de transcrire. L’expérience a parlé encore une fois et pour la rue Impériale, comme pour la rue Centrale, nous avons vu la population montrer la même imprévoyance ou tout au moins le même mépris du danger. Heureusement les magasins, les premiers, et seconds étages de ces édifices splendides ont été envahis par les industries de luxe, les cafés, les étalages, les comptoirs qui ne sont pour la plupart habités que pendant le jour et le danger a été atténué, mais les étages supérieurs, occupés, aussitôt que bâtis, par des ménages, n’ont pas tardé à justifier nos prévisions; plusieurs locataires ont été obligés de passer les nuits dans d’autres
domiciles pour se soustraire, au moins pendant ce temps, aux dangereuses conséquences de l’humidité qui ressortait des murs, augmentée encore par l’action des feux perpétuels que l’on entretenait pour en favoriser le dessèchement. On se fait facilement une idée de la persistance de l’humidité dans nos constructions en voyant la manière dont elles sont établies. Aucune ville n’est plus favorisée que la nôtre pour la facilité de se procurer des matériaux de premier choix, à cause de la proximité et de l’abondance des carrières qui nous entourent et la durée tant de fois séculaire de nos édifices en témoigne assez. Mais dans nos maisons nouvelles ces matériaux ne sont plus guère employés que pour les murs extérieurs; tout au plus quand on veut abriter deux ménages au même étage, on les sépare par un mur dit de refend et toutes les distributions et divisions intérieures se font à l’aide de cloisons de briques et de plâtre et l'on sait l’énorme quantité d’eau qu’elles réclament; on comprend dès lors le temps nécessaire pour son évaporation.
Les conséquences de cet état de choses ne se sont pas fait attendre et l’on n’a pas tardé à voir se développer les maladies qu’il devait occasionner. Les rhumatismes aigus, les névralgies, lesophihalmies, les maladies muqueuses de toute espèce se sont reproduites comme après l’ouverture de la rue Centrale et il faudrait avoir l’avis de tous les médecins pour savoir à quel chiffre on peut porter le nombre des habitants de ces maisons qui ont payé de leur santé leur imprévoyance. Nous persistons donc à dire que l’Administration doit, dans des cas semblables, prévenir le mal par des mesures que justifierait l’intention qui les aurait dictées, et nous insis-
tons là-dessus en face des nouveaux projets qui seront bientôt en voie d’exécution.
Il est juste de signaler une amélioration qui s’est introduite dans les constructions nouvelles, elle est relative aux logements des concierges. Là du moins nous les voyons convenablement disposés, suffisamment spacieux, ils ont leur part de lumière et laissent peu à désirer sous le rapport de la salubrité. Si dans quelquesuns le local ne se prête qu’à l’exercice modeste de l’industrie qui l’occupe , une chambre dans les étages supérieurs l’abrite pendant la nuit. Quelques-unes même de ces loges sont décorées avec une espèce de luxe, aussi les places de concierges dans ces maisons privilégiées sont recherchées par les avantages qu’elles offrent. Voilà donc une classe assez nombreuse de prolétaires dont la condition se trouve améliorée, mais nous devons le dire, cette remarque ne concerne que les quartiers neufs de la ville, presque partout ailleurs des bouges infects et obscurs abritent les malheureux portiers qui souvent pendant le jour, pour avoir un peu de lumière, sont obligés de travailler en dehors de leur misérable demeure dans laquelle ils ne trouvent pas pendant la nuit un espace suffisant pour le renouvellement de l’air qu’ils consomment avec leur famille. Ce sont surtout ces cas si nombreux qu’il est bon de signaler à la Commission des logements insalubres.
Une autre observation doit aussi trouver ici sa place. Dans un grand nombre de maisons, les propriétaires, pour augmenter la valeur de leurs locations au rez-dechaussée, et pour agrandir l’étendue de magasins, y ont annexé la cour en la recouvrant d’un ciel ouvert. Nous demandons si dans cette innovation il n’y a rien de
contraire aux lois de l’hygiène publique ? La cour d’une maison sépare ordinairement deux corps de bâtiments ; son principal avantage est de donner du jour aux pièces qui s’ouvrent sur elle, mais aussi, ce qui est plus important encore, de leur donner de l’air. Elle fait l’office d’une cheminée d’appel , d’un grand ventilateur qui renouvelle l’air, emporte dans l’atmosphère les vapeurs culinaires et autres sortant des pièces ouvertes sur elles et contribue ainsi, d’une manière puissante, à l’assainissement de chaque domicile. Si on la ferme à son extrémité inférieure par un ciel ouvert, elle n’a plus cette condition hygiénique, au détriment de tous les locataires. Nous pensons donc que sous ce rapport la cour d’une maison est la propriété commune de tous ses habitants et que le propriétaire n’a pas le droit d’en disposer ainsi dans un intérêt de lucre ou de convenance particulière. Il est cependant des maisons dont les cours peuvent être sans inconvénients munies de ciel ouvert lorsqu’aucune fenêtre ne s’ouvre sur elles et qu’elles ne servent en quelque sorte que de cage à l’escalier.
Nous devons signaler ici l’adoption d’une mesure importante au point de vue de la salubrité surtout et de l’ornementation de la ville ; c’est l’ordonnance municipale qui, en 1849, a réglementé la hauteur des maisons. Les anciennes coutumes permettaient, à Lyon, de porter cette hauteur à 26 mètres, tandis qu’à Paris, dans les rues les plus larges, on n’autorise qu’une élévation de 17 mètres o5 centimètres. « On comprend, disent les considérants de cet arrêté, à quel point une réforme est importante quand on sait dans quelles mauvaises conditions d’hygiène et de salubrité se trouvent les septième et huitième étages;» nous ajouterons et surtout les étages
inférieurs ainsi que les magasins dans les rues étroites, à cause de l’obscurité constante cju’y entretient la hauteur excessive des maisons. « Il est triste d’ailleurs, ajoutent-ils, de voir nos rares monuments disparaître tour à tour par le voisinage d’édifices d’une hauteur démesurée. » Adoptée quelques années plus tôt cette mesure aurait laissé accessible à la vue nos deux plus belles églises -, mais on peut déjà s’applaudir de son résultat pour le présent et pour l’avenir. Nous reproduisons les principales dispositions 'de cet arrêté.
Article Ier. — Les permissions de construire sur la voie publique limiteront la hauteur des bâtiments selon les besoins de la salubrité publique, proportionnellement à la largeur de chaque rue, place ou quai.
Art. II. — Sur les places publiques, lorsque ces places auront plus de 50 mètres de largeur et sur les quais, la hauteur accordée sera de 22 mètres.
Art. III. — Sur les places au-dessus de 30 mètres de largeur et les rues de 14 mètres, la hauteur sera de 20 mètres 50 centimètres.
Art. IV. — Sur les petites places et les rues de 10 mètres de largeur jusqu’à 14 mètres, la hauteur sera de 20 mètres.
Art. Y. — Pour les rues de 8 à 10 mètres de largeur, la hauteur sera de 19 mètres.
Art. YI. — Les rues les plus étroites devant avoir à l’avenir au moins de 7 à 8 mètres, la hauteur sera de 18 mètres.
Art. VII. — En sus de la hauteur qui aura été fixée dans la permission, chaque maison pourra être surmontée d’un comble qui n’aura pas plus de 4 mètres d’élévation.
Il nous semble que cet arrêté est au moins très-libéral et que son dernier article surtout laisse une latitude qui, dans quelques cas , pourrait ne pas être sans inconvénients.
Recrépissage des malsous.
Ce n’est pas là la moins utile des améliorations dont l’Administration actuelle ait doté notre ville ou du moins réglementé l’exécution. Dans les quartiers populeux et même les mieux habités , les maisons présentaient une teinte presque uniforme, d’un gris noirâtre, que le temps leur donnait, et qui attestait que depuis de longues années le peintre et les maçons ne les avaient pas touchées. En effet, le recrépissage et le badigeonnage des maisons étaient en quelque sorte laissés à la discrétion des propriétaires. Aussi , presque partout , leur aspect disgracieux faisait un contraste choquant avec les constructions nouvelles. Mais c’était là le moindre inconvénient de cet état de choses. Si à l’extérieur les murs paraissaient dégradés, privés qu’ils étaient en plusieurs endroits de leur enduit protecteur, à l’intérieur ils étaient couverts de fuliginosités provenant de l’humidité, de la fumée et de toutes les émanations inhérentes à un endroit habité, et contribuaient encore, par l’odeur nauséabonde qu’ils exhalaient, à vicier l’air déjà peu salubre des rues
étroites et populeuses. A l’époque de la première invasion du choléra, des prescriptions de police sanitaire avaient été prises h cet égard, et il avait fallu tout l’effroi que le fléau inspirait pour qu’elles fussent partiellement exécutées; depuis rien n’avait été réglementé, il s’agissait de rendre obligatoire ce qui n’était que facultatif. Un arrêté préfectoral y pourvut, et depuis, chaque année , et quartier par quartier, le recrépissage et le badigeonnage des maisons se fait d’une manière régulière. Aussi la ville prend-elle chaque jour un aspect nouveau de propreté agréable à l’œil autant que favorable à la santé publique , ce qui nous fait espérer que cette mesure sera répétée sans qu’on attende que le besoin s’en fasse de nouveau sentir. En bonne police sanitaire, nous pensons que dans les quartiers populeux, surtout, les édifices devraient subir cette réparation tous les cinq ans au moins. Nous avons lieu de croire que c’est à ce délai que l’Administration s’est arrêtée.
Trottoirs. — l’avés , etc.
Le reproche le mieux mérité que l’on faisait au vieux Lyon , était la difficulté de la circulation pour les gens à pied. Nous ne parlons plus ici de ses rues étroites et boueuses si souvent encombrées, mais de leur sol et de la nature des pavés qui le recouvraient et qui en rendait la viabilité si pénible. A peine, pour le soulagement des piétons, trouvait-on de loin en loin une étroite bordure de dalles le long des maisons. Une partielle cl cependant importante amélioration fut tentée avec succès à cet égard ,
et celle-ci date déjà d’un quart de siècle. Des trottoirs furent établis, autour des places, sur les quais, le long des rues principales assez larges pour les admettre et l’empressement avec lequel cette mesure fut adoptée, malgré les charges qu’elle imposait aux. propriétaires obligés de payer la moitié des frais qu’elle occasionnait, témoigne assez à quel point elle était nécessaire. Appliquée depuis sur une plus large échelle, sur les quais nouveaux et le long des larges rues récemment ouvertes, elle contribue d’une manière remarquable à l’embellissement de la ville et au bien-être de ses habitants, par la facilité et la sécurité de la circulation qui fut rendue plus libre encore par la suppression de tous les étalages extérieurs qui surchargeaient et rétrécissaient la voie publique sur tous les points et même dans les quartiers les plus fréquentés.
L’on se rappelle encore que ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que l’on put obtenir cette dernière concession de la part des magasins et des boutiques qui avaient et voulaient conserver cette habitude séculaire. Il fallut des ordonnances de police sévères et une surveillance de tous les jours pour arriver à un résultat qui est aussi loué et approuvé aujourd’hui qu’il rencontra d’opposition dans le temps.
Mais ce n’était là que le prélude de la grande réforme qui devait être introduite sur la voie publique. Depuis trop longtemps, notre ville était signalée par son pavé composé de cailloux roulés, pointus, inégaux, douloureux aux piétons et dont les interstices se trouvaient constamment remplis d’une boue qui ne séchait jamais et maintenait dans nos rues une humidité et une malpropreté révoltantes. Plusieurs fois on avait eu l’idée
de changer de système , divers essais partiels avaient même été tentés, mais toujours on avait reculé devant une dépense qui quintuplait la somme affectée ordinairement à ce service. Ce n’est quedepuis quelques années que l’on est entré résolument dans une voie de salutaire réforme à cet égard aussi. Trois systèmes ont été successivement expérimentés et tous les trois adoptés dans des limites diverses. Le plus grandiose, celui à pavés cubiques en grès, est appliqué à nos places, à nos grandes voies de communication , et sous ce rapport l’on peut voir qu’elles n’ont rien à envier, même à la capitale; établi en chaussée avec pente bi-latérale, il ne permet pas aux eaux pluviales de s’amasser, elles trouvent leur écoulement dans les rigoles qui courent le long des trottoirs elles versent dans les égouls. De cette manière la boue ne peut se perpétuer, comme elle le faisait auparavant, au grand détriment de la santé publique. Dans les rues plus étroites, on a adopté le pavé formé avec des galets étêtés des deux côtés. Ce système réunit sans doute beaucoup moins d’avantages que le précédent, mais il nécessite aussi beaucoup moins de frais.
Enfin, dans quelques rues d’un parcours moins long, et qui ne sont pas si fréquemment foulées par les voitures, on a adopté le bitume mélangé de petits cailloux concassés. Les rues sont ainsi converties en trottoirs très-commodes pour les piétons, qui les choisissent de préférence. Il est même à remarquer, qu’ainsi recouvertes, elles ne souffrent pas extraordinairement du passage des voitures, ainsi qu’on a pu s’en convaincre par les rues de l’Herberie et de Saint-Côme, les plus fréquentées de la ville et qui n’ont dû être restaurées qu’a-
près six années de service, et cependant ce sont celles où la circulation des voilures est le plus multipliée.
Mais toutes les grandes réformes demandent l’aide du temps pour se compléter. Ce n’est encore que dans nos places et nos rues principales et dans quelques quartiers privilégiés que celle-ci s’est opérée, mais tous les jours nous la voyons s’étendre davantage, et bientôt, quand elle sera devenue générale, on n’aura plus à reprocher à notre ville la boue et la malpropreté proverbiales que signalaient si complaisamment tous les touristes qui la traversaient. Déjà, sous ce rapport, et grâce aux soins d’une édilité vigilante, l’institution d’un admirable service de voierie, pour des arrosages fréquents et des balayages multipliés, ne nous laisse plus reconnaître l’antique état de notre voie publique. Nos rues ne sont plus encombrées par les balayures, les immondices et tous les détritus provenant des maisons qui les bordent. Une ordonnance de police strictement observée empêche de les déposer sur la voie publique. Elles sont régulièrement enlevées, chaque matin, par les tombereaux, des seaux ou des caisses qui les renferment; le pavé n’est plus souillé par leur contact et ne reste pas imprégné des diverses odeurs qu’elles exhalaient en se répandant dans l’atmosphère qui en était vicié.
Éclairage.
Ainsi qu’on vient de le voir, ce n’est pas seulement par le nombre des maisons que l’on a détruites et celles que l’on a élevées, que Lyon s’est régénéré, c’est aussi par les modifications profondes apportées à son régime
intérieur et dans lesquelles on doit comprendre l’éclairage de la ville. Ses rues jadis obscures et désertes dès le déclin du jour, où l’on ne voyait que de rares réverbères, alimentés par l’huile, n’ofîraienl aucune sécurité aux passants attardés; maintenant, à Lyon, depuis de longues années, brillantes de lumière, elles sont éclairées par d’innombrables becs de gaz placés à profusion dans tous les quartiers et jusqu’aux extrêmes limites de l’octroi. La circulation y est devenue sure et facile et prolonge ainsi la vie extérieure des habitants.