DU SERVICE! DES EAUX
Une eau pure, fraîche et limpide, répartie avec profusion, est l’un des premiers besoins d’une cité, et plus la cité est grande, plus elle est populeuse et plus ce besoin devient impérieux à satisfaire. Une abondante distribution d’eau est indispensable: 1° pour l’usage alimentaire et domestique; 2° pour l’entretien de la propreté des maisons, de la voie publique et des égouts ; 3° pour le service des diverses industries; 4° pour l’ornementation des places publiques au moyen de bassins et de fontaines jaillissantes.
Plus avancées que nous sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, les anciennes civilisations dépassaient tout ce que nous pouvons faire aujourd’hui et notre esprit s’émerveille à la pen'sée que Rome ancienne distribuait à ses habitants, suivant les calculs du savant Prony, plus de 700,000 mètres cubes d’eau par jour, qui lui étaient apportés par neuf acqucducs, véritables arcs
de triomphe, d’après l’expression de Chateaubriand, dont le parcours était de 4 à 5 cents kilomètres. C’est un luxe que la capitale du monde pouvait se permettre, mais qu’aucune n’a pu imiter depuis et aujourd’hui même des restes de cette ancienne splendeur, trois de ces acqueducs restaurés fournissent encore aux 165,000 habitants de Rome moderne 170,000 mètres cubes d’eau par jour, c’est-à-dire sept fois plus que les 300,000 habitants de l’agglomération lyonnaise n’en possèdent dans ce moment et cependant nous devons nous estimer heureux, car notre position actuelle est bien près de satisfaire à tous nos besoins.
Cette sollicitude des anciens maîtres du monde pour fournir une abondante distribution d’eau potable dans les cités populeuses, on en retrouve des traces dans toutes les anciennes villes et les restes des acqueducs qui les apportaient à l’antique Lugdunum témoignent que cette métropole des Gaules était une des cités les plus favorisées sous ce rapport. Mais depuis leur destruction, la population de la ville, sans abandonner la colline de Fourvière, s’étant étendue dans la suite des âges sur le delta formé par le Rhône et la Saône et sur les versants du promontoire représenté par le coteau de la Croix- Rousse, n’avait plus pour ses usages domestiques, quoique placée entre deux rivières, que les eaux de quelques sources de la montagne et des puits creusés dans les maisons particulières. De rares et maigres fontaines publiques, le plus souvent taries, fournissaient aussi parcimonieusement de l’eau à une population qui tendait toujours à s’accroître. Ses eaux de sources étaient la plupart sélénileuses, celles de la fontaine dite des Trois cornets dans le quartier de Saint-Georges, célèbres dans
toute la ville pour leur pureté, ne dissolvaient pas le savon. Bien meilleures étaient celles des puits et fontaines lorsque les rivières étaient à leur étiage. Mais quand elles se trouvaient au-dessous, la plupart des puits se tarissaient ou donnaient une eau jaunâtre qui dans les grandes crues des rivières devenait trouble et d’un aspect nauséabond. Dans beaucoup de quartiers, les puits et les fontaines trop rapprochés des fosses d’aisance et des égouts , voyaient leurs eaux corrompues par cet impur voisinage et l’on comprend tout ce que la santé publique avait à souffrir de cet état de choses. Combien de maladies ont été dues à de telles circonstances unies à tant d’autres causes d’insalubrité existant alors dans la ville et qui amenaient presque périodiquement des épidémies, dont quelques-unes sont restées célèbres dans l’histoire de notre pays.
Quand on pense combien de siècles se sont écoulés ramenant incessamment les mêmes dangers, on se demande en présence de ce qui existe aujourd’hui, comment il se fait qu’on n’ait pas eu l’idée d’appliquer à ces maux le remède qu’on avait sous la main. Mais pour se rendre raison de ce qui fait notre étonnement, il faut se rappeler, d’une part, que les lois de l’hygiène publique éparses dans les livres scientifiques n’étaient pas encore passées dans la pratique, d’autre part, que la science de l’hydraulique n’avait pas acquis la hauteur qu’elle a atteint depuis, et que la force de la vapeur est une découverte moderne. Aussi, dès le moment que les gouvernements se sont sérieusement occupé de la santé générale on a compris qu’un des éléments principaux de sa conservation était la libre disposition d’une eau pure et abondante.
Disons-le, à l’honneur de la science, c’est elle qui pour
notre ville s’est la première préoccupée de remplir cette lacune. Depuis 1770, trois fois notre Académie des sciences, belles-lettres et arts ouvrit le concours sur les moyens de procurer à notre ville la meilleure eau qu’elle put obtenir et d’en distribuer une quantité suffisante. Ajoutons aussi que l’Administration, éclairée par ces appels successifs, s’est efforcée d’entrer dans cette voie; toutes les municipalités qui se sont succédées ont tenté avec des résultats divers de résoudre ce problème. Quelques essais partiels ont été faits qui n’ont abouti qu’à irriter l’impatience publique. Les hommes de l’art divisés sur la préférence à donner, soit aux eaux de source, soit aux eaux de rivière, ont à leur tour, par leur désaccord, contribué à ajourner cette question si importante relativement à la salubrité publique et dont des intérêts divers engagés d’une et d’autre part ont trop longtemps entravé la solution.
On aurait de la peine à énumérer les livres, les mémoires, les rapports qui, dans le cours de quelques années, ont été écrits pour ou contre chaque système. Aucune décision ne se prenait cependant, parce que chacun de ces systèmes était bon par lui-même et avait un côté supérieur sur l’autre, mais à un point de vue différent. On multipliait les Commissions qui faisaient toujours un travail stérile ; la dernière nommée n’eut pas même heureusement le temps de se réunir. Il fallait une volonté énergique pour trancher la question et c’est l’Administration actuelle qui l’a fait en se prononçant pour les eaux du Rhône.
Nous sommes loin de vouloir rouvrir ces débats qu’une résolution déjà exécutée vient de clore. Malgré notre prédilection ancienne et motivée pour les eaux des
sources de Neuville, de Roye et de Fontaine, en les destinant exclusivement aux usages alimentaires, nous avons toujours reconnu leur insuffisance relativement à leur emploi pour la propreté de la ville, les fontaines jaillissantes et surtout pour les exigences de l’industrie. Aujourd’hui plus que jamais, l'agglomération lyonnaise a pris un tel développement que si, dans le principe, on leur avait donné la préférence, on serait obligé de leur adjoindre les eaux du Rhône comme une auxiliaire indispensable.
En rappelant ici la composition chimique dès eaux du Rhône et de celles des sources ce sera démontrer qu’elles réunissent toutes les deux les conditions exigées par l’hygiène.
D’après M. Boussingault quinze litres d’eau du Rhône donnent :
PRODUITS GAZEUX
Acide carbonique... 9 centilitres 8
Oxygène 9 8
Azote 17 3
PRODUITS SOLIDES
Carbonate de chaux. . . 1 gram. 51
Sulfate de chaux 0 10
Chlorure de sodium. \ de calcium. I
Sulfate de soude. > traces.
de magnésie. I Matières organiques. /
Cette analyse avait été faite en juillet, au moment des plus fortes chaleurs; répétée en février, par M. Dupasquier, lorsque depuis huit jours le thermomètre était à 6 degrés centigrades au dessous de 0. quand le Rhône près de son minimum de quantité était, pour cette raison, à son
maximum de limpidité, la même quantité d eau a donné les résultats suivants :
PRODUITS GAZEUX
Acide carbonique. . 29 centilitres 3
Oxygène 10
Azote 18 6
PRODUITS SOLIDES
Carbonate de chaux. . . 2 grain. 260
Sulfate de chaux 0 293
Chlorure de sodium. J
de calcium. ) traces, de magnésie. )
Sulfate de magnésie, j ^
de soude. \
Matières organiques, traces
Si maintenant nous mettons en parallèle l’analyse faite par M. Dupasquier d’un mélange par parties égales de l’eau des sources, nous trouverons les chiffres ci-après sur quinze litres soumis à l’expérimentation:
PRODUITS GAZEUX
Acide carbonique 55 centilitres 410
Oxygène 8 627
Azote 22 586
PRODUITS SOLIDES
Carbonate de chaux. . <• 3 gram. 245
Sulfate de chaux O 163
Chlorure de calcium.. O 135
de sodium. . 0 106
Chlorure de magnésium. )
. I traces.
Matières organiques. )
On peut conclure de cette comparaison que si l’eau des sources est plus riche en produits gazeux, elle contient aussi une bien plus grande quantité de sels calcaires. Ceux-ci sont moins abondants dans l’eau du Rhône qui ne possède qu’une moindre quantité d’acide carbonique et d’oxigène mais suüisanle cependant pour qu’elle soit
salubre et d’une bonne digestion. Quant à l’usage industriel, l’expérience n’a pas encore prouvé que l’une de ces eaux fut préférable à l’autre et les arts les emploient indifféremment toutes les deux.
Mais la question principale sous le rapport hygiénique est celle de la limpidité et de la température. Sous le rapport de la température l’expérience des siècles nous confirme les paroles d’Hippocrate : les meilleures eaux sont celles qui sont froides en été et chaudes en hiver. Optimœ sunt qaœ hieme /huit calidæ , œslate autem frigidœ (de Aere, aquis et locis). On contestait celte double qualité aux eaux du Rhône en se basant sur celles qui étaient fournies par la pompe hydraulique de St-Clair et qui étaient distribuées dans la partie nord de la ville. Elles donnaient en été une température moyenne de 20 à 22 degrés centigrades lorsque l’atmosphère présentait celle de 25 à 35. (En hiver de 2 à 4 centigrades quand, à l’air extérieur, le mercure descendait à 8 degrés. Cette observation n’avait rien de bien satisfaisant et maintenant que l’expérience a pu se faire en grand dans toutes les parties de la ville et lorsque l’eau a eu un parcours plus étendu, on est obligé de convenir que bien qu’il y ait une notable amélioration, les eaux qui sont distribuées sont encore loin de la température égale de 12 à 13 degrés que leur demaude l'hygiène pour l’usage alimentaire (1). Nous jugeons
(1) On ne désespère pas de répondre à ce desideratum ; nous venons d’apprendre que la Compagnie des eaux a le projet d’établir dans chaque maison pourvue de robinets de distribution, un réservoir en fonte contenant plusieurs hectolitres d’eau et qui sera placé au-dessous du sol des caves, la conduite qui amènera l’eau des bassins de filtration s’ouvrira
inutile de donner ici lès tableaux comparatifs que nous avons réunis, l’usage journalier de ces eaux a rendu cette démonstration superflue.
Quant à la limpidité, nous admettons sans réserve que l’eau des sources a l’avantage sur celle du Rhône. Cependant nous tenons à constater que pendant l’hiver celles-ci sont d’une limpidité parfaite et que dans le reste de l’année elles ne se troublent qu’à la suite de pluies prolongées, lorsque le fleuve est enflé et limoneux. Si dans des intervalles exceptionnels, les eaux qui nous sont fournies ont laissé, sous ce rapport , quelque chose à désirer pendant l’été , cela a tenu à ce que par des raisons qui, nous a-t-on assuré, ne se renouvelleront plus, on a dû, pour répondre aux exigences de leur distribution, adjoindre, par moment, un cinquième environ de l’eau du Rhône non filtrée à celle qui avait déjà subi celte épuration (1). Il résulte de ce court exposé que nous ne pouvons disconvenir que, sous le rapport de la température et de la limpidité, les eaux qui nous sont distribuées laissent un peu à désirer ; espérons que l’expérience perfectionnera les moyens déjà employés pour parer à ce double inconvénient, qui du reste n’est appréciable que pour l’eau destinée au service de la
à la partie supérieure et celle de distribution à sa partie inférieure. Séjournant ainsi pendant plusieurs heures de nuit, le liquide pourra se rapprocher beaucoup de la température des caves, c’est à-dire de 12 à 13 degrés centigrades ; l’expérience se fait et le résultat en sera bientôt connu (20 mai 1860).
(1) Nous devons mentionner une dernière expérience que nous avons faite: un jour où le thermomètre marquait 3 -f— 0 degrés Réaumur, le Rhône étant gros et limoneux, l’eau de notre robinet de distribution était d’une limpidité parfaite cl marquant 1 2 -|— 0 degrés Réaumur,
table, et l’on sait qu’il est facile d’y remédier. Nous n’en devons pas moins nous applaudir de voir enfin la ville dotée d’un service qu’elle a si longtemps attendu et qui doit augmenter d’une manière notable ses conditions de salubrité.
Examinons maintenant avec quelles conditions ce service a été imposé et accepté par la compagnie qui en est chargée. Elles se déduiront nécessairement de l’exposé qui va suivre des travaux exécutés pour recueillir, filtrer les eaux du fleuve et en assurer la distribution.
Le traité entre la ville et la compagnie a été signé le 8 août 1853, et trois ans après, le 15 août 1856, le service des eaux a commencé.
La première condition, pour avoir les eaux pures de toute immondice , était de les prendre avant l’entrée du fleuve dans la ville. La chose était facile et l’usine a été établie au lieu dit des Petils-Brotteaux , en amont du faubourg de Bresse, qui dépend de Caluire.
L’eau qui doit être mise en distribution arrive dans trois bassins à filtration, ayant ensemble une surface de 4,000 mètres carrés.
Ces bassins, creusés à trois mètres de profondeur audessous de l’étiage, sont entièrement recouverts par des voûtes de maçonneries supportées par des piliers également en maçonnerie et qui, depuis qu’elles sont exécutées n’ont pas offert la moindre trace de végétation. L’intention de la Compagnie est de porter à quatre mètres de profondeur le creusement de ces bassins pour augmenter la puissance de filtration, elle en a compris la nécessité.
Ces bassins sont établis en aval du pont et du viaduc
du chemin de fer de Genève. Les eaux du Rhône , sur ce point, n’ont en conséquence subi aucune altération et conservent leur pureté naturelle. Elles viennent remplir les bassins en filtrant au travers des graviers d’alluvions qui forment le sol de cette localité.
Indépendamment de celte filtration naturelle et en quelque sorte verticale, l’eau du fleuve, pour se mettre au niveau de la surface des bassins, traverse, en se clarifiant, des couches de graviers dont l’épaisseur varie de 50 à 150 mètres, suivant la hauteur du Rhône. C’est-àdire que quand le fleuve est à son minimum d’élévation, ses eaux ont 150 mètres de graviers à traverser pour arriver dans les bassins, dont 50 mètres seulement le séparent lorsque les eaux atteignent leur maximum d’élévation.
On comprend qu’il résulte de cette disposition inhérente aux localités et au défaut d’encaissement du fleuve qui, dans ses crues s’étend en largeur, que c’est surtout pendant l’hiver que le filtrage est le plus efficace ; aussi ses eaux sont-elles alors parfaitement limpides. Nous devons ajouter cependant que dans la circonstance contraire, sans adjonction aucune de l’eau naturelle du fleuve et à moins de pluies torrentielles qui rendent le Rhône limoneux, la limpidité nous a paru satisfaisante.
Pour élever ces eaux et les verser dans le réservoir destiné à les contenir avant de les répartir dans toute la ville, l’établissement fait fonctionner trois machines à vapeur (système de machines de Cornouailles), faisant chacune mouvoir une pompe. L’une de ces machines élève l’eau à 45 mètres, dans un réservoir placé à micôteau sur le flanc de la montagne de Montessuy; la seconde élève l’eau à 110 mètres dans un autre ré-
servoir creusé au midi du fort de Montessuy. La troisième est destinée à porter l’eau à volonté à -45 ou 110 mètres dans l’un ou l’autre de ces deux réservoirs. Le premier dit de bas service a une capacité de 10,000 mètres, et le second dit de gros service de 6,000. Indépendamment de ces deux réservoirs, la Compagnie en a établi un supplémentaire au Jardin-des-Plantes. Jusqu’ici elle n’a pas eu besoin d’y avoir recours; la distribution des eaux part de Montessuy directement. La quantité d’eau renfermée dans les deux bassins est toujours à peu près la même; à mesure que les pompes fonctionnent, l’eau qu’elles distribuent à la ville est remplacée par la filtration naturelle. Le réservoir du bas service alimente toute la partie basse de la ville jusqu’à la hauteur de la place Croix-Paquet et de la rue des Capucins; celui du haut service fournit ses eaux à la Croix-Rousse et aux autres parties élevées de la cité.
Dans le courant de l’année 1859, la Compagnie étendra, dit-on, son service jusqu’à Fourvières et aux quartiers de Saint-Just et de Saint-Irénée. A cet effet, elle fait établir en ce moment un réservoir près du champ de manœuvre de la Sara ; l’eau y sera conduite par le système du syphon renversé.
Comme le coteau de Montessuy est moins élevé de 60 mètres environ que celui de Fourvières, on élèvera l’eau, à Montessuy, au sommet d’une colonne ou plutôt d’une pyramide héxagone en fonte que le Creusot fabrique en ce moment et qui aura 60 mètres de hauteur pour compenser les différences de niveau.
Depuis le commencement de ses travaux la Compagnie a du poser et elle a posé, dans les différentes parties de la ville, une longueur totale de 85,000 mètres de con-
duites en fonte, soit 85 kilomètres. Au printemps 1859, ce chiffre s’élèvera à 90, auxquels il faudra ajouter près de 15 autres kilomètres pour le quartier de St-Just et de Saint-Irénée, comme pour le parc de la Tète-d’Or. Alors il n’y aura plus de rues qui ne soient canalisées. A cette nomenclature il faut ajouter que déjà il existait 4 kilomètres de tuyaux établis à la Croix-Rousse par une précédente distribution d’eau qui avait devancé le système actuel.
Voici maintenant de quelle manière les eaux sont distribuées.
Ce service, au terme du traité avec la ville, alimente 210 bornes-fontaines.
De plus, 400 bouches sous trottoirs ou à fleur du pavé sur les quais et la voie publique, fournissent l’eau nécessaire à l’arrosage et au nettoyage de la ville, et le nombre en est chaque jour augmenté.
Toutes les eaux destinées à l’embellissement ou à l’irrigation du parc de la Tête-d’Or, y sont aussi abondamment distribuées.
Enfin, sept fontaines monumentales d’un aspect grandiose ou gracieux sont alimentées pendant le jour par des eaux jaillissantes qui vont se perdre ensuite dans les égouts qu’elles nettoient. Ajoutons aussi les deux superbes bassins avec gerbes et jets d’eau établis près la promenade de Bellecour, et qui continuent la transformation de cette place que l’on s’attend à voir compléter lorsqu’elle ne servira plus de place d’armes , et qui , lorsque les plans conçus seront exécutés, est appelée à devenir l’une des plus belles de l’Europe.
Pour subvenir à l’abondante distribution d’eau que nous venons d’exposer, les machines à vapeur, le plus
souvent deux en même temps, marchent jour et nuit pendant l’été. Dans les mois de juillet et d’août, elles ont monté jusqu’à 25,000 mètres cubes d’eau par jour, soit 250,000 hectolitres (25,000,000 de litres).
Sur ces 25,000,000 de litres 13 sont affectés aux services publics, bornes-fontaines, bouches d’arrosage, fontaines monumentales, etc., 12 restent destinés aux services particuliers industriels ou domestiques. Ce qui fait pour 300,000 habitants 40 litres par jour pour chacun, auxquels il faut ajouter l’eau fournie par les bornes-fontaines que nous avons fait figurer dans le service public. Nous devons dire aussi que tel qu’elle est instituée aujourd’hui, l’usine peut fournir journellement jusqu’à 30,000 mètres cubes d’eau, ce qui, sans rien ajouter à la quantité attribuée au service public suffisamment pourvu, augmenterait d’autant celle dont pourraient disposer les habitants.
Pendant les mois d’hiver, les machines marchent suivant la consommation faite en ville, qui ne dépasse guère 14,000 mètres cubes. Mais rien ne s’oppose à ce que, au besoin, cette fourniture soit portée aussi haut qu’il deviendrait nécessaire.
D’après cet exposé, on voit que l’Administration en même temps départementale et municipale, a fait matériellement tout ce qui était en son pouvoir pour doter la ville de l’amélioration la plus importante que les habitants pouvaient désirer, de celle qu’ils appelaient de tous leurs vœux depuis des siècles. Le double but qu’elle se proposait dans l’accomplissement de cette œuvre, pour l’embellissement de la ville et la régénération hygiénique a-t-il été atteint? C’est ce que nous allons examiner.
Tout le monde applaudit à l’œuvre accomplie. On
s’arrête avec admiration devant les fontaines monumentales; on est émerveillé de la propreté inusitée des rues, des places et des quais qui ne sont plus encombrés d’immondices qui infectaient l’air. C’est quelque chose sans doute que d’avoir affranchi nos regards et délivré notre odorat des fétides émanations qui les offensaient; c’est beaucoup d’avoir assaini l’air qui entoure nos habitations et éloigné ainsi de nombreuses causes de maladies. Disons-le , notre édililé ne pouvait faire davantage , et cependant ce n’est là tout au plus que la moitié du bienêtre qui doit résulter pour la population de l’abondante distribution qu’elle a si longtemps attendue. C’est dans l’intérieur des maisons, c’est dans chaque ménage que cette innovation est appelée à répandre les plus nombreux, les plus réels bienfaits.
C’est là que l’hygiène privée se confond encore avec l’hygiène publique pour les grands résultats qui peuvent être obtenus.
Que voyons-nous cependant ? Toutes les maisons de la rue Impériale, toutes les constructions nouvelles qui l’avoisinent sont pourvues à chaque étage de robinets distribuant de l’eau à chaque ménage; c’est une excellente initiative que l’on doit encore à l’Administration qui l’a imposée à la Compagnie qui a pris l’entreprise de l’édification de celte rue. Mais dang le reste de la ville, d’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, à peine deux cents maisons en totalité ont la jouissance des eaux. Çà et là quelques ménages, quelques appartements ont eu le bon esprit de se la procurer, et la ville compte plus de dix mille maisons!
Ce n’est pas dans les édifices somptueux, ce n’est pas chez le riche qu’une libérale distribution d eau est indis-
pensable. Il a des valets pour entretenir la propreté chez lui, il peut dans ses commodes appartements se ménager des cabinets de bains, il n’a pas à s’inquiéter des mille circonstances où l’eau est nécessaire, ni à se préoccuper du temps à perdre pour l’aller chercher. Il en est tout autrement pour l’ouvrier, pour l’industriel. Pour lui le temps c’est la fortune, c’est le pain de ses enfants; pour lui l’eau à domicile c’est une économie quotidienne, c’est l’auxiliaire de son travail, c’est plus encore, c’est un des éléments les plus précieux de sa santé. Avec l’eau à volonté il entretient la propreté dans son ménage. Des lavages fréquents purifient le sol de son habitation, ses ustensiles journaliers, ses murs même, et empêchent aux miasmes d’y adhérer et de corrompre l’air. En la laissant couler dans les conduits ménagés à cet effet, elle nettoie ces conduits et prévient les exhalaisons fétides qui en émanent si souvent. Avec l'eau à domicile, les ablutions fréquentes deviennent commodes et faciles, l’habitude s’en prend et devient un besoin, parce que l’ouvrier s’aperçoit de ce qu’v gagne sa santé. Les bains même ne sont plus pour lui qu’une médiocre dépense, ce qui doit compter dans les familles nombreuses.
Nous ne faisons qu’effleurer ici l’indication des nombreux avantages que peut avoir une distribution d’eau à domicile, en ne la considérant que sous le rapport de l’hygiène privée, parce que leur évidence est si grande qu’elle doit frapper tous les yeux, et que chaque intérêt individuel nous semble devoir s’en préoccuper. Nous comprenons aussi la difficulté qu’il y a à créer de nouvelles habitudes, à surmonter l’indilférence , d’une part des locataires, la résistance intéressée d’autre part des propriétaires ; mais nous pensons que l’Administration a
le droit et le pouvoir de briser (ous ces obstacles pour remplir un grand but d’intérêt public.
Pour faire porter tous ses fruits au bienfait dont elle a doté notre ville, pour la compléter, en un mot, sous le triple rapport de la commodité , de la salubrité et de la sécurité , il conviendrait qu’elle pût faire adopter les dispositions suivantes :
I. — Chaque maison à construire devra être pourvue : 1° d’un robinet amenant l’eau dans la cour, pour le lavage de la cour, de l’allée et de l’escalier; 2° d’un second robinet sur le toit qui rendrait de grands services en cas d’incendie ; 3° chaque appartement devra aussi être muni d’un robinet placé sur l’évier ou dans tout autre endroit au gré du locataire.
II. — Dans les maisons existantes, chaque propriétaire sera assujéti à faire établir le service des eaux, de manière à ce que chaque ménage ait son robinet de distribution. Les frais d’abonnement seraient payés facultativement par lui ou par les locataires. Dans le cas où le propriétaire en resterait chargé, il en serait remboursé en vertu d’une condition stipulée sur les baux comme il l’est des frais d’éclairage et de concierge.
Nous savons tout ce qu’il y a d’arbitraire dans les prescriptions que nous formulons, mais nous sommes tellement persuadé de l’immense avantage attaché à leur exécution, que nous ne reculons pas devant leur rigoureuse adoption qui, du reste, pourrait être législativement demandée. Nous nous souvenons que lorsque l'on assujétit les propriétaires à faire établir les trottoirs à frais communs avec la ville, il y eut de nombreuses
réclamations. Qui donc oserait aujourd’hui blâmer cette mesure? 11 en serait de même de celle que nous proposons, et des conséquences heureuses sont si évidentes qu’elles vont au-devant de loules les objections et légitimeraient, s’il en était besoin, la hardie initiative que prendrait dans cette circonstance une Administration si attentive à saisir toutes les occasions, à employer tous les moyens de compléter la régénération de notre cité. D’ailleurs, si les prescriptions que nous signalons ici devenaient obligatoires, elles ne seraient pas si onéreuses que l’on peut le croire, soit pour les propriétaires, soit pour les locataires. Il est légitimement permis d’espérer qu’une pareille mesure devenant générale, amènerait nécessairement l’abaissement du tarif de la Compagnie, et, d’autre part, la sécurité qu’elle donnerait pour les cas d’incendie ne pourrait-elle pas avoir aussi quelque influence sur les polices d’assurances concernant les maisons ainsi protégées?