PROMENADES PUBLIQUES
Les promenades ne sont pas seulement l’ornement d’une ville, elles sont encore, par les vastes espaces libres qu’elles occupent, par les arbres qui les couvrent, la verdure et les (leurs qui les décorent, un des éléments de sa salubrité, une des nécessités de son hygiène.
Lyon, dans les premières années du siècle, en était, on peut dire, à peu près complètement dépourvu. Les tilleuls de Bellecour, les peupliers de la chaussée Perrache, les platanes du quai d’Herbouville, les accacias qui formaient une allée profondément encaissée aux Brotteaux, au sortir du pont Morand, étaient avec le Jardin-des-Plantes les seuls endroits où la population pouvait trouver un peu de verdure. Plus lard, à la limite méridionale de la ville, s’éleva celte belle promenade qui réunit aujourd’hui les deux ponts Napoléon, et qui, notablement détériorée par la prodigieuse élévation
qu’a subie le terrain, demandera bientôt à êlre entièrement renouvelée.
Mais, du moins, si dans l’enceinte des murs les citadins ne pouvaient trouver des promenades salutaires en même temps qu’agréables, les deux rives de nos rivières, les campagnes, les bois qui les avoisinent, leur offraient des buts variés de distraction et d’exercice. Aussi, les jours de fête, la ville était en quelque sorte déserte quand tous ses environs étaient diaprés de nombreux promeneurs, fournis par toutes les classes de la population. Mais depuis tout a bien changé; peu à peu ces flots si nombreux de promeneurs se sont amoindris, les bois, les campagnes voisines se sont morcelés et entourés de clôtures. Nos plaines, nos coteaux ont vu s’élever de tout côté de nombreuses villas, et si la classe aisée a pu jouir des bienfaits d’un air pur et de promenades variées, la population ouvrière a été, par toutes ces clôtures multipliées, refoulée dans des chemins bordés de murs, sur des quais, vrais chemins de halage ; les plaines qui touchaient la ville, du côté des Brotteaux, se sont couvertes de maisons et bientôt , quand l’ouvrier, après une semaine de labeurs, voulait voir la campagne, c’était un voyage qu’il entreprenait, c’était l’omnibus ou le chemin de fer ■ qui le transportait loin de l’industrie, en face de la nature. Cette distraction, chèrement achetée, il en est peu qui puissent se la procurer, et beaucoup préfèrent d’autres moyens d’employer les jours .de repos, et ce sont les moins appropriés à l’entretien de leur santé qu’ils adoptent le plus souvent. Ce n’est pas dans les guinguettes, où les pénètrent les acres et stupéfiantes senteurs du tabac et des boissons alcooliques, dans les cafés chantants, dans les salles de spectacle encombrées, qu’ils
trouvent l’air pur et vivifiant dont ils ont besoin en quittant l’atmosphère lourde des ateliers.
Les promenades publiques sont donc, non seulement le luxe, mais le complément indispensable des nécessités hygiéniques d’une grande cité.
Il y avait beaucoup à faire pour en doter notre ville ; au premier abord, il semblerait naturel de penser que les rives des deux fleuves qui la traversent pourraient se complanter d’arbres, et sur un parcours de près de vingt kilomètres rappeler les boulevards ombreux et si fréquentés de la capitale. Mais si l’on se souvient au prix de quels sacrifices nos quais ont été fondés par la suppression de longues lignes de maisons qui avaient leurs pieds dans les eaux, on comprend qu’il était difficile de ménager un espace suffisant pour la viabilité et pour les plantations désirées. Cependant, partout où cela pouvait se faire on l'a fait. Pour la Saône, le nouveau quai de Vaise, l’extrémité du quai Fulchiron, le quai St-Antoine et le cours Rambaud ; pour le Rhône, presque toute la rive droite, depuis le faubourg de Bresse jusqu’au confluent; les quais d’Albret, Castellane et Joinville, sur la rive gauche, témoignent que depuis longtemps l’édilité lyonnaise s’est successivement préoccupée de cette amélioration hygiénique. Les élargissements nouveaux que nos divers quais vont subir, par suite des travaux qui s’exécutent si activement pour mettre la ville à l’abri des inondations, nous promettent, dans un avenir rapproché, le complément de cette mesure.
C’est déjà beaucoup, mais là ne s’est pas bornée la sollicitude de notre Administration. Partout où elle a pu créer des promenades, des massifs de fleurs, des carrés de verdure, elle lésa établis à grands frais.
Ainsi pour le quartier nord de la ville, sur cette pente abrupte de la montagne qui domine la Saône et ne semblait pas devoir se prêter à cet embellissement, de la rue de l’Annonciade, aux Chartreux, par .de larges lacets, habilement ménagés, une magnifique promenade s’étend sur un parcours d’un demi-kilomètre, complanlée d’une double rangée de sycomores. Elle offre à chaque pas des bancs disposés pour le repos des promeneurs qui voient se dérouler devant eux le beau panorama de tout le cours de la Saône dans la cité, et du coteau de Fourvières avec tous les édifices religieux qui le couvrent. La population ouvrière si nombreuse de ces quartiers trouve à sa portée une charmante promenade qu’elle peut prolonger jusqu’à celle des Tapis, qui elle-même, à peu de frais, pourrait à son tour être notablement améliorée.
Au midi de la ville, la place Napoléon, naguère encore aride et déserte, entourée aujourd’hui d’édifices somptueux, illustrée par la statue du grand empereur, cornplantée d’arbres qui forment des allées rectilignes et concentriques habilement distribuées, devient de jour en jour la résidence de la classe aisée, et même aristocratique.
La place Bellecour, d’un aspect si grandiose, a dù être dépouillée de ses antiques tilleuls que le temps n’avait pas respectés, et dont un grand nombre aussi étaient tombés sous la hache pour entretenir les bivouacs dans nos dissensions civiles. Des arbres d’une essence différente, des marronniers d’une belle venue les ont remplacés depuis dix ans, et leur rapide croissance est favorisée par unecullure sagement dirigée. Dans les espaces laissés libres, des boulingrins, des massifs d’arbustes, de ffeurs
et de verdure réjouissent et reposent la vue en attendant l’ombre que le temps prépare.
Nous avons parlé ailleurs des belles pièces d’eau qui avoisinent celte promenade, ajoutons que, depuis, le vaste périmètre de Bellecour a été entouré d’une double rangée d’arbres. Tous ces divers embellissements qui se succèdent laissent entrevoir l’intention de l’Administration, qui est sans doute de compléter l’ornementation de cette place magnifique, et de justifier le renom qu’elle avait au siècle dernier de l’une des plus belles de l’Europe. Mais pour cela il faudrait la voir affranchie des revues hebdomadaires, des parades qui l'encombrent aux heures les plus fréquentées de la journée, et qui trouveraient un plus vaste théâtre et un emplacement plus convenable au Grand-Camp et dans les immenses champs de manœuvres qui avoisinent les casernes. Sans doute, de semblables exhibitions ont de l’attrait pour une partie de la population, mais faites sur un terrain plus approprié, la foule des curieux serait encore plus considérable et n’obstruerait pas du moins la circulation dans la partie la plus populeuse de la cité. Rendue alors à son véritable usage, la place de Bellecour se verrait restituer ces deux superbes groupes du Rhône et de la Saône , chefs-d’œuvre des Couslou, dont elle est privée depuis la fin du dernier siècle, et qui par leur masse grandiose, vue de trop près, encombrent plutôt qu’ils ne décorent le vestibule de notre Hôtel-de-Ville. Alors aussi le génie des hommes spéciaux pourrait se développer pour orner ce vaste espace et restituer à cette place la célébrité qu’elle avait jadis.
Si nous parcourons les autres quartiers de la ville, nous verrons que partout où l’on a pu créer des pro-
menades on l’a fait. La place de la Charité est pourvue d’une double rangée d’arbres. La place Impériale est garnie de carrés de verdure et de lleurs et de bancs commodes où les promeneurs seront un jour abrités par l’ombre que donneront les arbres qu’on y a plantés et qui font une ceinture à sa fontaine monumentale. La place de la Déserte a aussi sa plantation d’arbres, qui ne cache pas encore la statue modeste de l’illustre Jacquard, de ce grand industriel, l’honneur de notre cité.
Quant au quartier de l’ouest, cette partie jusque-là déshéritée de l’ancienne ville, on voit qu’il préoccupe la sollicitude de notre édilité ; déjà un beau chemin carrossable est ouvert, complanté d’arbres, de la Quarantaine à la rue de Trion. La place des Minimes, si accidentée, a été complètement bouleversée et présente de gracieux squares. Le Chemin-Neuf, seule voie par laquelle on pouvait y parvenir, pour ne pas parler de l’inaccessible montée du Gourguillon, a vu, non sans des efforts multipliés, sa pente abrupte s’adoucir d’une manière sensible. Devenu facilement abordable aux voitures jusqu’à la porte de Saint-Just, son parcours a été rendu commode aux gens à pied par les trottoirs qu’on y a annexés. Mais ce changement radical n’a pu être obtenu qu’au prix de grands sacrifices, en ne parlant que de ceux qu’ont dû s’imposer les propriétaires voisins, dont les uns ont vu leurs maisons déchaussées de près de quatre mètres dans quelques points, tandis que d’autres ont eu leurs magasins tout à fait enterrés et leur premier étage au niveau du nouveau sol. Ces inconvénients sont grands sans doute et individuellement déplorables, mais les dommages particuliers peuvent et doivent trouver
des dédommagements légitimes quand il s’agit d’opérer un bien général.
Puisque nous parlons ici du quartier de l’ouest auquel nous portons un bien sympathique intérêt en ce qu’il a été le berceau de notre ville, nous devons signaler, quoique ce ne soit pas ici le lieu, qu’un projet tout récent et bientôt eu voie d’exécution va le doter de deux rues nouvelles, partant , l’une de la passerelle, l’autre du pont Saint-Vincent, pour traverser directement les masures qui se trouveront sur leur passage, jusqu’au pied de la montagne. Cette heureuse détermination ne semble-t-elle pas annoncer dans un avenir prochain la régénération complète de cet antique quartier?
Le vieux Lyon, avons-nous dit, manquait presque entièrement de promenades, et la classe riche de la cité n’avait que peu d’occasions d’étaler son luxe extérieur et de produire ses équipages, qui, par cela même, étaient encore bien rares. Ce n’était qu’à certaines époques de l’année qu’ils voyaient le jour, et le temps n’est pa& bien éloigné denousoù, les jours des fêtes de Pâques et de Pentecôte, le chemin de l'Ile-Barbe, comme le dimanche des Brandons le faubourg de la Guillotière et la route de Saint-Denis-de-Bron, était le rendez-vous de toute la bourgeoisie et de toutes les classes de la population.
C’était un beau spectacle de voir, ces jours-là, la ville entière célébrer ces fêtes populaires. La Saône couverte d’embarcations pittoresques, les quais encombrés par une foule joyeuse que ne traversait qu’à grand peine une longue file d’équipages, dont, jusque-là, on n’avait pas soupçonné l’existence. Spectacle curieux que celui de ce peuple en liesse qui semblait avoir tenu en réserve toute sa gaîté pour ces fêtes annuelles, et dans lesquelles
il se reposait de ses labeurs de chaque jour par des danses champêtres et des repas improvisés et modestes , qui étaient de véritables agappes populaires. L’observateur y admirait cette diversité de langage et d’expressions imagées et à nuances diverses, suivant les professions, qui s’est perdue depuis par les progrès de l’instruction mise à la portée de tous, et par la fusion des diverses classes de la société, qu’ont dû amener les courants démocratiques que nous avons traversés.
Tout a changé depuis; l’instruction plus répandue, le bien-être devenu plus général ont étendu leur niveau, les habitudes ont changé, la mode aussi a parlé, et l’on chercherait vainement aujourd’hui ce qui faisait l’étonnement des étrangers dans ces joyeuses promenades dont il ne reste plus que le souvenir.
Il fallait les remplacer par autre chose, et c’est alors que le goût de la villégiature a pris le plus rapide essor ; c’est alors que se sont multipliés les maisons de campagne, les villas, les châteaux même, tout autour de notre cité et dans un vaste rayon. Il devenait juste de faire participer tous les habitants à ce genre de distraction et aux bonnes conséquences hygiéniques qui en résultent : le parc de la Tète d’Or fut créé.
A l’extrémité septentrionale de la ville, sur la rive gauche du Rhône, un vaste espace a été acquis, et, suivant un plan grandiose et largement dessiné, s’est étalée cette magnifique promenade que tout Lyon connaît et qui rivalisera bientôt avec celles dont sont Hères les villes les mieux partagées sous ce rapport. Il était impossible de mieux remplir celte lacune qui existait chez nous, et de trouver pour cela un terrain mieux disposé. Là, du moins, si les hommes de
loisir, si les privilégiés de la fortune trouvent l’occasion d’étaler les magnificences de leurs équipages, les splendeurs du luxe, les merveilles de la mode, dans de larges et longues allées bordées d’une végétation luxuriante, le modeste ouvrier y trouve aussi le bon air, l’exercice et les distractions si nécessaires après les longues journées du travail. Les artistes et les savants y rencontrent aussi de précieux auxiliaires pour leurs oeuvres ou leurs méditations, car, par une heureuse combinaison, la même enceinte savamment distribuée réunit déjà les éléments d’une ménagerie qui s’accroîtra chaque année et un jardin de botanique qui, sous l’habile direction du professeur qui y est attaché, a pris un développement inattendu, et répond à toutes les espérances qu’on avait pu concevoir.
Si Lyon est une ville manufacturière, depuis longtemps aussi il a marqué sa place parmi celles qui se distinguent par les œuvres de l’intelligence, et ce serait une étude intéressante à faire que celle du développement de ses travaux scientifiques depuis le commencement du siècle; mais là n’est pas notre tâche, disons un mot seulement de ce qu’était le Jardin-des-Plantes et ce qu’il est aujourd’hui , nous ne sortirons pas du plan que nous nous sommes donné -de retracer la régénération de la cité.
Le premier jardin de botanique de Lyon fut créé aux Brotteaux, en 1 7 B 5 , par J. Emmanuel Gilibert, si connu par ses travaux scientifiques et qui a laissé dans notre ville une réputation héréditaire. Transféré depuis dans le clos de l’Observatoire, plus tard on l’établit dans le jardin et le clos de l’ancien couvent des dames de la Déserte, entre la rue Neyret et l’emplacement qui devint la place
Sathonay. C’est là qu’il est resté de longues années et cependant l’espace qu’il occupait se prêtait peu à son développement , sur le penchant d’une montagne qui ne laissait que quelques ares disponibles pour les serres, sur une surface horizontale. Le but utile n’était que bien incomplètement rempli et la promenade était laborieuse sur un terrain accidenté. Tout récemment, il y a trois ans à peine, l’Administration pensa avec raison que ce terrain précieux par sa position pouvait être plus fructueusement utilisé par le percement de rues nouvelles bordées de constructions productives, en même temps que le jardin des plantes serait reporté aux Brotteaux, au lieu dit la Tête-d’Or où l’espace n’étant pas mesuré on pouvait s’étendre au besoin. Ce fut là l’origine du parc dont nous venons de parler.
Tel qu’il est aujourd’hui, notre jardin des plantes répond à toutes les exigences de la science par son organisation ou plutôt par son école générale. Si cela ne nous écartait pas trop de notre plan, nous aimerions à parler de toutes ses divisions si bien appropriées à la diversité de ses visiteurs, par ses écoles spéciales. Nous dirions sa riche collection de fleurs si admirables pour les curieux, mais plus utiles encore aux artistes qui y trouvent des inspirations pour les dessins de fabrique. Nous énumérerions toutes les espèces de céréales et d’arbres fruitiers qu’il renferme et dont l’étude est si profitable pour les amateurs. Nous nous intéresserions surtout aux cinq cents espèces de plantes médicinales qui s’y trouvent, sans oublier les plantes vénéneuses que le public apprendra à connaître pour s’en méfier, aux plantes textiles dont la culture et la propagation se recommandent à l’industrie qui peut les mettre en œuvre ;
aux plantes tinctoriales qui appellent toute l’attention cle notre fabrique locale. Enfin, l’école expérimentale d’acclimatation mériterait aussi un bien sympathique examen et pour ce qu’elle a déjà fait et pour les développements qu’elle prend chaque jour. Mais ces quelques mots suffisent pour donner une idée de ce qu’est aujourd'hui notre jardin de botanique et de ce qu’il est appelé à devenir, sous la direction scientifique si intelligente du professeur (1) qui a succédé aux Gilihert , aux Balbis et aux Seringe dont la science a conservé le souvenir.
(1) M. Faivre professeur de botanique de la Faculté des Sciences, etc.