VOIRIE
Egouts.
Les égouts sont, comme on le sait, des conduits destinés à recevoir les liquides inutiles ou nuisibles pour les transporter dans une eau courante où ils vont se perdre. C’est par eux que l’on se débarrasse des eaux de pluie, des eaux ménagères, de l’excédant des arrosages, des résidus d’un grand nombre d’industries, résidus plus ou moins infects ou nuisibles ; enfin, quand la situation des lieux s’y prête, on y déverse aussi les produits des fosses d’aisance.
La première condition de salubrité d’une ville est donc d’être munie d’un système d’égouts proportionné à son étendue et à la nature de ses diverses industries. Nous avons cité Rome antique pour ses aqueducs, dont les restes si amoindris surpassent encore aujourd’hui tout ce que nos villes les plus populeuses ont pu faire à cel égard ; nous pourrions en dire autant de ses égouts.
Néanmoins, Paris et Londres sont à ce sujet dans une voie de progrès qui approche de la perfection. La première de ces villes ne comptait, en 1830, que 25 à 30 kilomètres d’égouts; avant 1840, ce nombre avait triplé, et, depuis cette époque , chaque année en voit établir de nouveaux au fur et à mesure des besoins. A Londres, il y a des égouts sous presque toutes les rues; les eaux ménagères et les matières fécales sont conduites directement dans ces égouts par des canaux de 9 à 18 pouces de diamètre qui partent de chaque maison. Les eaux des maisons qui ne sont pas munies de ces canaux sont versées sur le pavé ou dans le ruisseau qui les transmet à l’égout le plus voisin. Le nettoiement de ces égouts confié à de nombreuses compagnies d’ouvriers spéciaux, est encore favorisé par les eaux de la Tamise, qui les inondent dans les fortes marées.
Nous avons à examiner dans ce chapitre dans quelles conditions se trouve notre ville à propos de cette question si importante de l’hygiène publique.
Nous ne devons pas exposer ici toutes les conditions que doit réunir un égout pour remplir sa destination. La science n’a plus rien, à ce sujet, à enseigner au génie civil pour le mode de construction de ces canaux, les matériaux à y employer, leur distribution intérieure, la pente qu’ils doivent avoir, les prescriptions relatives à la commodité et la sûreté des ouvriers chargés de les entretenir ou de les nettoyer. Les travaux des hygiénistes modernes, les traités spéciaux, les annales de l’hygiène ne laissent rien à désirer à cet égard ; ils ont posé toutes les bases, résolu toutes les questionsque ce sujet comporte ; il ne nous reste donc qu’à dire de quelle manière il a été compris et exécuté à Lyon.
Il faut le dire, ce n’est que depuis peu d’années que cette question a occupé d’une manière sérieuse notre Administration. Tout le monde sait qu’un égout à pente insuffisante, mal construit, mal entretenu, irrégulièrement nettoyé, privé d’un abondant écoulement d’eau nécessaire pour entraîner les eaux ménagères, les eaux bourbeuses, celles qui ont servi à la confection de divers produits industriels, devient promptement un vaste foyer d’infection, laissant échapper par toutes ses issues des miasmes délétères, sources de nombreuses maladies, par la décomposition des matières organiques qu’ils tiennent en suspension.
Tel était, tel est encore, dans quelques points de la ville, l’état de nos égouts. Avons-nous besoin de rappeler les plaintes nombreuses auxquelles ils ont donné lieu ? qui ne se souvient des fièvres infectieuses et épidémiques qui se propageaient çà et là dans quelques quartiers, et auxquelles on ne pouvait attribuer d’autres causes ? et, pour ne pas remonter à un temps trop éloigné et ne citant que quelques localités, la médecine lyonnaise conserve le souvenir de plusieurs véritables épidémies de fièvres typhoïdes qui se développèrent dans le voisinage des égouts de la place du Change, de la rue Écorche- Bœuf et de la place du Plâtre, de 1830 à 1838. Nous voudrions pouvoir dire que depuis, grâce à de nombreuses améliorations apportées à notre système d’é<gouts, ces faits ne se sont pas reproduils. Quoi qu’il en soit et depuis cette époque, l’état des choses ayant peu changé, la Société de médecine n’hésita pas à mettre au concours, en 1849, la question suivante : Établir par des faits plus que par la théorie , si le voisinage d'un égout peut être dangereux pour un quartier ?
Quel genre de maladies peut en résulter?
A quel genre de construction ou de direction doit-on attribuer ce résultat ?
Indiquer les moyens d'y remédier à Lyon pour les égouts déjà construits et de le prévenir pour les égouts projetés.
Il fallait, pour traiter à fond cette question, des hommes d’une expérience consommée et réunissant des connaissances spéciales. Parmi les travaux qui furent adressés sur ce sujet à la Société, un mémoire fut distingué, il appartenait à un jeune médecin, élève de notre école, M. le Dr Bourland, neveu de notre regrettable confrère, le Dr Lusterbourg, ancien médecin de l’Hôtel Dieu, membre du Conseil de salubrité de la ville, qui traita la question, sinon d’une manière complelte, du moins en signalant tous les desiderata et en proposant des solutions satisfaisantes pour la plupart. S’il n’obtint pas le prix, il fut honoré d’une médaille d’or, et son travail inséré dans la Gazette médicale de Lyon. Le but de la Société de médecine était atteint, l’autorité était avertie du danger que l’état des égouts faisait courir à la salubrité publique.
Peu à peu, cependant, de nouveaux égouts se cons- (ruisaient et l’on voyait que cette question était une des principales préoccupations de l’Administration, qui n’était pas encore définitivement fixée sur le système qu’elle devait adopter. C’est ce qui ressort de la lettre suivante, adressée au Conseil et qui donna lieu à la réponse dont nous la faisons suivre :
A MM. les Membres du Conseil d'hygiène et de salubrité.
Lyon, le 18 mars 1853.
Messieurs,
L’enquête ouverte sur la convenance et l’utilité de faire application à Lyon des dispositions du décret du 26 mars 1852, sur les rues de Paris, a provoque diverses observations dont une est ainsi conçue :
« Quant à l’art. 6, il doit être mis au néant pour notre ville, attendu « que toute construction d’égouts, destinés à recevoir les eaux pluviales « et ménagères, est non seulement onéreuse, mais encore insalubre par « suite des émanations délétères qui s’échappent journellement des gueu- « lards de ces égouts pendant la chaleur de l’été : voir les égouts de Paris, « ceux de Rome et, par suite, l'intensité du choléra dans ces deux villes.
« On pourra efficacement et économiquement remplacer leur emploi par « deux ou trois lavages journaliers des ruisseaux que devra permettre la « disposition des bornes fontaines, lorsque la question de la fourniture des « eaux aura été tranchée en faveur de notre cité, sur des bases plus avan- « tageuses que celles de la fourniture du bitume, ainsi que cela se pratique « à Marseille, Dijon, etc. »
J’ai cru devoir vous soumettre cette observation, en vous appelant à en apprécier le mérite et en vous priant de formuler votre avis dans un rapport spécial, que je joindrai au dossier pour compléter l’enquête dont il s’agit.
Je désirerais qu’il vous fût possible de me présenter votre rapport dans le plus court délai possible.
Agréez, Messieurs, l’assurance de ma considération très-distinguée,
Le Secrétaire général,
f. f. de Préfet du Rhône,
A. Pelvey.
CONSEIL. D’IIYGIÈNE PUBLIQUE ET DE SALUBRITÉ. Monsieur le Préfet,
Par votre lettre du 18 mars 1853, vous nous avez fait l’honneur de nous communiquer une observation recueillie par l’enquête ouverte sur la convc-
nonce et 1 utilité d appliquer a Lyon les dispositions du décret du 26 mars 1852, et vous nous avez chargés d’en apprécier la valeur. Dans sa dernière séance, 28 avril 1853, le Conseil d’hygiène publique et de salubrité a exaînihé avec soin cette observation ; les questions qu’elle soulève ont été soumises a une discussion sévere ; j ai 1 honneur de vous exprimer son opinion à ce sujet.
Dans l’observation qui nous a été communiquée il est dit : « L’art. 6 « doit être mis à néant, attendu que toute construction d’égouts destinés à « recevoir les eaux pluviales et ménagères est non-seulement onéreuse, « mais insalubre. ......
" On pourra efficacement et économiquement remplacer leur emploi « par deux ou trois lavages journaliers des ruisseaux, etc »
Est-il besoin de dire que le Conseil de salubrité de Lyon a repoussé unanimement cette manière de voir? Pour lui, comme pour tous ceux qui ont réfléchi sur les conditions de salubrité des grandes villes, l’organisation d’un bon système d’égouts joue un’rôle des plus importants, un rôle essentiel, C’est là comme un principe fondamental d’hyrjiène que la science a depuis bien longtemps proclamé. En serait-il donc autrement pour Lyon? Notre ville, placée entre deux rivières, serait-elle dans des conditions telles que des égouts ne pourraient y rendre les services qu’ils rendent ailleurs; et faudrait-il la condamner définitivement à être sillonnée dans toutes ses rues de ces ruisseaux qui répandent sur leur passage l’humidité et l’infection? A priori, la réponse serait facile ; au dire de MM. les ingénieurs et architectes, notre ville est admirablement située pour qu'on puisse y établir un bon système d’égouts. Mais d’ailleurs l’expérience a prononcé ; qu’on examine en effet les quartiers où des canaux souterrains ont été établis, on ne pourra se refuser à reconnaître que là la ville s’est appropriée, que là elle s’est assainie. Et cependant nous devons le reconnaître aussi : nous sommes loin d’avoir atteint la perfection. 11 est très-vrai que, en l’état actuel, les gueulards des égouts sont très-souvent des foyers d’infection, qu’ils laissent échapper des émanations fétides et insalubres. Malgré cela, si on remarque que les bouches infectes des égouts sont disséminées, qu’elles sont distancées les unes des autres, on ne pourra se refuser à reconnaître que même en l’état les égouts ont un avantage réel sur les ruisseaux pour la santé générale. C’est pour ainsi dire un petit mal pour un grand bien ; car, si dans quelques points la mauvaise odeur frappe l’odorat, en revanche des rues entières, des quartiers tout entiers sont propres et assainis.
Et, d’ailleurs, ces inconvénients que nous avons reconnus avec l’auteur de l’observation, sont- ils donc inévitables, sont-ils une nécessité des égouts ? Non certainement. Ce sont des accidents qui dépendent de diverses cir-
constances et d’abord de ce qu’il ne passe pas dans les égouts une suffisante quantité d’eau. Les immondices, les boues séjournent dans ces canaux, les obstruant quelquefois et s’y putréfiant. Mais que ces canaux soient convenablement construits, suivant toutes les règles de l’art, que l’eau y circule abondamment, alors on empêchera les immondices de s’y déposer, on préviendra les obstructions et par suite ces décompositions putrides, dont les produits gazeux ou miasmatiques s’exhalent par les gueulards. Avec le système des égouts, le lavage est une condition essentielle de succès, et il peut s’opérer sans aucune espèce d’inconvénient pour la salubrité. En serait-il de même du lavage des ruisseaux, répété plusieurs fois par jour, comme le conseille l’auteur de l’observation ? Dans ces rues étroites, boueuses et humides, que le soleil n’éclaire et n’échauffc presque jamais, où l’air se renouvelle si difficilement, il y aurait certainement danger d’apporter ainsi des masses d’eau qui y entretiendraient une humidité encore plus grande et préjudiciable à la santé des habitants. Evidemment l’auteur de l’observation n’a pas bien réfléchi à toutes ces considérations, autrement il n’eût pas donné la préférence aux ruisseaux sur les égouts.
L’observation présente un autre motif de rejet du système des égouts : « ils sont onéreux. » Nous n’avons pas à discuter ce point sans doute trèsimportant ; nous ne doutons pas que les égouts ne soient en effet trèscoûteux ; mais nous, Conseil d’Hygiènc publique, nous ne pouvons, nous ne devons pas subordonner notre opinion à des considérations financières qui ne sont point de notre compétence. Pour nous, le soin de la santé publique prime nécessairement sur toutes les autres questions.
En résumé, M. le Préfet, voici l’opinion de votre Conseil d’hygiène sur la question pour laquelle vous lui avez fait l’honneur de le consulter :
f° L’organisation d’un bon système d’égouts est une des conditions les plus essentielles à la salubrité des grandes villes et de Lyon en particulier.
2° La construction d’égouts à Lyon, quoique imparfaite, a marqué un progrès réel dans l’hygiène de cette ville.
3° Pour que les égouts de Lyon rendent les services qu’on est en droit d’attendre d’eux, il faut que leur organisation soit combinée avec le système de distribution d’eau, de telle sorte qu’ils reçoivent la plus grande masse d’eau possible. Le Conseil de salubrité appelle sur ce point toute la sollicitude de M. le Préfet.
4° L’observation qui a été communiquée au Conseil par votre lettre du 18 mars, ne doit pas être prise en considération.
Agréez
Le Secrétaire,
A. Gléxaud.
Quelques années s’écoulèrent, mais l’ère de la régénération de notre ville approchait, la Compagnie des Eaux obtint sa concession, et le système de canalisation pour la construction des égouts fit un grand pas; ces deux entreprises devaient marcher ensemble, car si une distribution d’eau potable et l’arrosage ne peuvent avoir lieu dans une grande ville, sans qu’un système d’égouts ne soit disposé pour en perdre l’excédant, un système d’égouts ne peut non plus être construit sans une distribution d’eaux pour en opérer le lavage.
Parmi les conditions exigées de la Compagnie des Eaux, on lui imposa celle de construire vingt kilomètres d’égouls qui furent établis sur un plan nouveau et largement préférable à tout ce qui avait été fait jusqu’alors. Leur forme ovoïde, en supprimant tous les angles qui se renconlraient aux points de jonction des planchers supérieur et inférieur avec les murs latéraux, a supprimé une cause permanente d’insalubrité, en permettant un lavage et un balayage plus complets et en facilitant à l’instrument de nettoyage, une libre action sur toutes les surfaces.
Est-ce donc à dire que nous pouvons prononcer que notre système d’égouts est dans une voie de progrès qui bientôt ne laissera rien à désirer? Sont-ils suffisamment lavés ? Existe-t-il ou songe-t-on à établir des écluses de chasse pour remédier à leurs pentes, évidemment insuffisantes, par la disposition même du terrain ? Le système de déverser dans les égouts les produits des fosses d’aisances, essayé dans la rue Impériale, est-il suffisamment étudié et assez bien apprécié pour que l’on songe à généraliser (1)? Nous ne voulons pas nous rendre
(1) La Société impériale de médecine de Lyon vient tout récemment de
l’écho des plaintes nombreuses qui nous sont parvenues sur ces différents points de cet important service de la voierie. Nous avions réuni des matériaux pour traiter ce sujet et donner à ce chapitre l’importance qu’il mérite, mais nous ne voulions en user qu’après avoir puisé aux sources officielles, nous voulions connaître, d’une manière certaine, les travaux faits jusqu’à ce jour, ceux qui sont projetés, pour que le Conseil d'hygiène pût faire entendre plus utilement sa voix et formuler des préceptes dictés par l’expérience. A cct effet, après plusieurs demandes verbales , nous avons écrit deux fois officiellement, au nom du Conseil, à M. l’Ingénieur en chef, attaché au service municipal, pour lui demander les renseignements qui nous étaient nécessaires. Ce fonctionnaire ne nous a pas honoré d’une réponse qui nous semblait cependant, de sa part, doublement obligatoire. A chacun sa tache, le Conseil a rempli la sienne et nous sommes obligés de clore ici ce chapitre, qu’à regret nous considérons comme laissant des desiderata.
mettre au concours la question suivante : Comparer, sous les rapports hygiéniques cl économiques, le système des fosses d’aisance closes de toute part cl assujetties à une vidange périodique, avec le système dans lequel les matières sont déversées dans les égouts et par ceux-ci dans les fleuves. Déterminer lequel de ces deux systèmes mérite la préférence, formuler les précautions à prendre pour en atténuer oti en neutraliser les inconvénients.