VIDANGES, URINES, URINOIRS
Après la question des boues et des immondices, si heureusement résolue par l'Administration, comme nous l’avons dit ailleurs, il en est une autre qui lient déjà en éveil sa sollicitude, mais dont nous devons néanmoins nous occuper, pour en signaler l'importance sous le rapport do la salubrité publique, c’est celle qui est relative aux émanations délétères qui peuvent provenir d'un mauvais système de vidanges, et de celles qui résultent de l'écoulement libre des urines sur la voie publique.
Nous dévi ions peut-être, dans un intérêt économique, faire ressortir tout l’avantage qu’il y a à ne point laisser perdre les excréments solides et liquides si éminemment utilisés dans l’agriculture ; qu’il nous sutlise seulement de le démontrer en quelques lignes empruntées aux travaux des savants les plus spéciaux.
Si l’on s’en rapporte uu\ calculs de MM. Lichig et Boussinyaut, les excréments d’un seul homme s’élèvent
par jour à 750 grammes, renfermant 3 pour 100 d’azote, ce qui donne pour un an 273 kilogrammes 750 grammes, contenant 8 kilogrammes 205 grammes d’azote, sur lesquels l’urine seule entre pour 228 kilogrammes 125 grammes. D’après ces données, M. Chevalier a calculé que le million d’habitants de Paris produirait une quantité d’engrais suffisante pour fumer 17,500,000 hectares, le tiers du sol de la France. Ces évaluations font ressortir et les foyers d’insalubrité que crée toute population agglomérée, et l’utilité que l’on en peut tirer pour une exploitation étudiée sous le double rapport économique et hygiénique, et, de cette élude résulterait en .même temps la conviction qu’une pareille entreprise offrirait assez d’avantages pour qu’elle dût être loin de devenir une charge pour la population.
Mais nous ne devons nous occuper que des moyens d’éloigner le danger de ces foyers d’insalubrité.
Nous ne nous arrêterons nas sur la question des vidanges et du curage des fosses d’aisance. Nous dirons seulement qu’avec les différents systèmes de désinfection que possède la science et qui sont peu coûteux et faciles à employer , il est impossible de ne pas \ oir bientôt disparaître de notre ville celle source d’infection, grûo.e à la surveillance administrait e. Depuis quelques années, plusieurs compagnies se sont succédées pour exploiter celle entreprise. Nous croyons sa\ oir que dans ce moment elle est à peu près difinitivcme.nl établie sur de nouvelles bases, et comme celte question d’hygiène se complique d’un intérêt fiscal, nous nous reposons pour sa solution à la satisfaction de tous, sur la philanthropie et « la sollicitude de notre édililé.
Parmi les mesures administratives à prendre pour la
salubrité publique, l’une des plus urgentes peut-être est celle qui serait relative à l’écoulement des urines sur la voie publique. Avant de signaler ce qui a déjà été tait à cet égard et ce qui reste à faire, constatons ce qui existe.
Il n’est presque aucun point de la ville qui soit à l’abri de l’insalubrité qui résulte de la décomposition des urines autour des habitations. A part les maisons récemment construites dans les quartiers régénérés, toutes les autres, ou peu s’en faut, ont leurs allées pourvues de rigoles découvertes qui semblent appeler les passants à venir y satisfaire leurs besoins-, les murailles nues, les angles des rues, souvent même le soir les devantures des magasins offrent le même ignoble spectacle au mépris de la décence publique. C’est surtout dans les quartiers les plus populeux qu’une réforme à ce sujet devient urgente, parce que c’est là surtout que l’insalubrité qui résulte de cet état de choses est plus intense et les habitudes plus invétérées.
La première mesure à prendre, et en même temps la plus simple serait de prescrire à tous les propriétaires de combler ou du moins de faire recouvrir de plaques de fonte que l’on pourrait soulever pour leur nettoyage, les rigoles des allées dans les maisons où il est nécessaire de les conserver pour l’écoulement des eaux ménagères ou pluviales. Déjà dans quelques-unes cette mesure a été prise par les propriétaires à la satisfaction des habitants, mais c’est précisément dans les sections les plus populeuses de la cité qu’elle est totalement négligée.
La seconde prescription regarderait aussi les propriétaires. Ils devraient être assujélis à établir à chaque • étage de leurs maisons, et autant que possible pour
chaque ménage, des latrines inodores, qui sont devenues peu coûteuses, et dans lesquelles la propreté peut être si facilement entretenue avec l’abondance des eaux qui nous sont distribuées. Ceci est d’une nécessité absolue pour la salubrité publique. Il n’est personne qui, en entrant dans les ateliers, ou même dans beaucoup d’intérieurs bourgeois, n’ait été frappé de l’odeur méphitique qui y règne, odeur à laquelle ceux qui les habitent se sont progressivement habitués, au grand détriment de leur santé.
Dans le plus grand nombre des maisons anciennes, et même dans presque toutes celles qui ont été bâties à la Croix-Rousse et autres lieux pour la classe ouvrière, les latrines ne sont pas renfermées dans les appartements, elles occupent le palier de chaque étage, et desservant le plus souvent plusieurs ménages, elles restent ouvertes et banales. On comprend alors la malpropreté révoltante qui y règne et qui répand une infection dangereuse depuis le bas jusqu’au haut de la maison. C’est là surtout qu’il devient nécessaire d’établir des latrines inodores, mais ce serait ne rien faire encore si l’on n’astreignait pas les locataires à en avoir une clé par ménage, avec injonction de les tenir toujours dans un état de propreté convenable. De pareilles présentions, appuyées de mesures coercitives , ne pourraient être vues que de très-bon œil et accueillies avec faveur. Si, dans les premiers temps, elles paraissaient un peu assujétissan tes, l’ habitude serait bientôt prise, et la population qui ne verrait plus là que l’intérêt que l’on prend à l’entretien de sa santé, serait encouragée à la maintenir par le bien qu’elle en éprouverait.
Quant aux individus qui ne craignent pas, outrageant la décence publique, de satisfaire leurs besoins le long
clcs murs ou dans des recoins non abri'és , serait-ce exhorbilant de leur appliquer une pénalité, légère si l’on veut, mais obligatoire, et de laquelle ils seraient souvent prévenus par une ordonnance de simple police périodiquement placardée? Ce serait peut-être le seul moyen de faire passer dans les habitudes une manière d’être conforme à la décence et cà la salubrité.
Cependant, comme il est d’une absolue nécessité que dans une ville aussi populeuse tous les besoins trouvent à se satisfaire, c’est à l’édilité à y pourvoir d’une manière convenable, et, pour cela, nulle \illc n’est plus favorablement placée que la nôtre. Les deux cours d’eau qui la traversent , euvent aisément recevoir sur leurs rives des latrines et des urinoirs publics, avec l’indispensable condition que les. matières qui y seront journellement versées puissent toujours être entraînées par le courant. Déjà depuis longtemps et, dans queques points il en a été placés qui sont établis d’une manière satisfaisante, mais leur insuffisance est évidente. Tout récemment, aux abords de nos théâtres, sur quelques-unes de nos places, on a établi des urinoirs qui unissent à l’clégance de leur construction la propreté la plus minutieuse, avec une abondante quantité d’eau courante, de manière à satisfaire toutes les exigeances de l’hygiène. Espérons d’en voir augmenter successivement le nombre. Mais peu d’emplacements se prêtent à de semblables constructions ; trouverait-on qu’il serait disgracieux de placer de loin en loin dans nos grandes voies de communication quelques-unes de ces colonnes qui sont loin de déparer les boulevards de Paris? elles pourraient aussi se rencontrer avantageusement sur quelques-unes de nos petites places, dans quelques angles de rues d’où
l’on pourrait faire disparaître ces étroites cuvettes quj ne remplissent aucunement le but que l’on se propose.
En adoptant toutes ces mesures, on ôterait tout prétexte de contravention aux prescriptions municipales sur cette partie de l’hygiène publique. Il est bien entendu que pour que ces établissements ne devinssent pas eux-mcmes des foyers d'infection, il serait indispensable qu'ils fussent abondamment pourvus d’une eau courante cl quotidiennement inspectés par les agents de la voirie, afin de les maintenir dans un clat de constante propreté.
Nous pensons aussi qu’il serait d’une bonne police sanitaire de favoriser l’établissement de cabinets particuliers où l’on serait admis pour une modique rétribution, et qui sont d’une utilité si grande que l’on s'étonne de n’en voir aucun dans notre cité.