DES ÉPIDÉMIES, ENDÉMIES, ETC
En variole et la vaccine dans le département
du Rhône.
Dans toutes les cités populeuses, dans toutes les agglomérations ouvrières , le premier soin de l’hygiène publique doit tendre à prévenir s’il est possible, le développement des maladies épidémiques, ou tout au moins à éloigner les causes de leur propagation. Parmi ces maladies, l’une des plus fréquentes et des plus meurtrières est sans contredit la variole. Aussi dès l’apparition de la découverte de Jenner , notre ville fut une des premières à s’en approprier les bienfaits. Dès le commencement du siècle, trois médecins dont le nom restera cher à la science par plus d’un litre, messieurs Brion et Bellay , dans la pratique civile, M. Martin jeune à l’hospice de la Charité dont il était chirurgien en chef, popularisèrent autant qu’il était en leur pouvoir le pré-
servalif de la variole -, et grâce à eux, notre département fut à cette époque, en France, un de ceux qui comptèrent le plus d’enfants vaccinés. Mais le zèle de ces ardents propagateurs d’une découverte philanthropique trouva peu d’imitateurs. D'une part, la tiédeur publique, des préjugés déraisonnables, peut-être aussi d’autre part, des scrupules religieux peu réfléchis, finirent par dominer l’opinion , et la vaccine à laquelle on n’eut plus recours que dans une fraction restreinte de la partie éclairée de la société, ne compta bientôt plus que peu de partisans dans notre ville. Cependant on continuait encore à la pratiquer à l’hospice de la Charité, sur les enfants qui y naissaient et sur ceux qui chaque semaine y étaient apportés. C’était à peu près à cela que se bornaient dans le département les vaccinations gratuites qui chaque année arrivaient tout au plus au chiffre de quinze cents à deux mille.
Pourquoi faut-il que les découvertes les plus utiles à l’humanité aient tant de peine à passer dans la pratique? Il fallait de longues années avant que la vaccine ne reprît dans notre cité le rang qu’elle avait un instant occupé au moment de la nouveauté. Une tentative cependant fut faite dans cette louable intention. Dans les premières années de la Restauration, M. Lezay-Marnézia, préfet du département, institua une Commission centrale pour la propagation de la vaccine. Celte Commission composée à son origine de seize membres, en compta trois années plus tard vingt-huit, sous l’administration de M. de Tournon. Elle réunissait dans son sein, outre le Préfet qui la présidait, tout ce que la magistrature et l’édililé avaient de plus élevé et un nombre à peu près égal de médecins des plus haut placés.
Que pouvait-on attendre d’une Commission composée d’éléments si divers? beaucoup de bonne volonté sans doute, mais trop peu de moyens d’action. Aussi, à peine se réunit-elle quelques fois durant plus de vingt années d’existence, et ce fut toujours pour constater, sinon l’état décroissant, du moins à peu près stationnaire des vaccinations dans le département. Le remède à cet état de choses restait à trouver, et il faut convenir qu’on ne le cherchait pas.
Mais la vérité finit toujours avec le temps par triompher de tous les obstacles. Combattue dès le principe, même par des esprits éclairés qui auraient dû l’accueillir avec le plus de sympathie, rejetée comme toutes les innovations, par la foule ignorante, ce n’est que peu à peu que ses bienfaits percent comme des rayons le nuage qui l’entoure et la signalent à l’attention et à la reconnaissance publique, après une série alternative de faveur et de discrédits qui montrent la versatilité de l’esprit humain.
Tous les efforts de la nombreuse et notable Commission instituée en 1818 n’avaient pu arriver qu’à porter au nombre de trois mille le chiffre des vaccinations gratuites, opérées dans le département. 11 fallut arriver à l’année 1844, avant que C Administration comprît qu’une ville comme la nôtre, qu’un des département les plus populeux de la France ne pouvaient à cet égard rester au dessous du reste de la population. M. Jayr, alors préfet, vit au premier coup d’œil qu’on était dans une fausse voie et pour en sortir il chargea la Société de médecine de lui présenter un nouveau projet d’organisation poulies vaccinations gratuites dans le département. Cette Compagnie s’empressa de répondre à l’appel qui lui fut
fait. Une Commission nommée par elle et dont nous nous glorifions d’avoir été le rapporteur en notre qualité de secrétaire général de la Société, fonctions que nous remplissions alors, organisa le nouveau service ; le règlement qu’elle formula fut approuvé par l’autorité et depuis quinze ans l’œuvre des vaccinations gratuites dirigée par une Commission unique siégeant à Lyon, fonctionne dans le département, avec un succès qui va toujours croissant et qui ne laisse plus rien à désirer.
Cette Commission choisie dans le sein de la Société de médecine et nommée par elle, porte le nom de Commission permanente de vaccine. Elle se compose du président et du secrétaire général de la Société de médecine et de cinq autres membres nommés au scrutin ; le scrutin aussi en désigne le président en l’absence du préfet qui en est le président-né. Elle se réunit tous les mois ; les fonctions sont essentiellement gratuites et tous les ans elle se renouvelle par cinquième.
Sur la présentation de cette Commission, un ou plusieurs médecins vaccinateurs ont été nommés par canton suivant le chiffre de la population et la distance à parcourir. Tous les six mois, à l’époque du printemps et de l’automne , les vaccinateurs font une tournée dans les arrondissements qui leur ont été assignés pour y opérer les vaccinations -, ils répètent cette tournée huit jours après, pour constater le résultat de leurs opérations et délivrer les certificats qui en attestent l’efficacité ! A la fin de l’année, ils adressent à la Commission permanente, l’état détaillé des vaccinations qu’ils ont opérées en signalant les cas extraordinaires, les épidémies de variole, les observations importantes qu’ils ont pu recueillir. Ces
travaux particuliers reçoivent de la publicité dans le journal de la Société de médecine.
Au commencement de chaque année, la Commission permanente fait un rapport sur ses travaux et ceux des vaccinateurs pendant l’année précédente, proclame les noms des vaccinateurs auxquels elle décerne des primes, des médailles d’honneur ou des mentions honorables.
Si maintenant nous comparons les résultats obtenus par cette nouvelle Commission à ce qui existait auparavant, nous verrons une fois de plus que c’est aux hommes spéciaux qu’il faut confier les fonctions qui se rapportent à ce qui a fait l’objet des études et des travaux de toute leur vie.
Nous avons dit qu’avant 1844, le chiffre annuel des vaccinations gratuites s’élevait pour la ville et le département à 3000 environ. Voici les chiffres annuels que nous donne depuis cette époque le relevé des comptesrendus publiés avec une scrupuleuse exactitude.
On peut remarquer dans ce tableau que les années 1855, 1856 et 1857 offrent sur les autres un déficit de deux à trois mille vaccinations par année, en voici la raison : L’administration de l’Hospice de la Charité , sans doute pour éviter l’encombrement produit par les enfants nouveau-nés et les maladies qui pouvaient en résulter, avait pris un arrêté, qui a été retiré depuis, et qui
prescrivait d’envoyer immédiatement en nourrice, et sans les vacciner, tous les enfants nés à la crèche. Ces enfants placés pour la plupart dans les départements voisins, y étaient sans doute soumis à la vaccination, mais ils ne* peuvent figurer dans notre tableau pour lequel cet hospice donnait un contingent qui de deux mille cinq cents au moins descendit à six cents à peu près, fournis par les enfants qui y étaient apportés de la ville pour subir la vaccination.
Il faut aussi faire entrer en ligne de compte dans l’amoindrissement du chiffre que l’on peut remarquer «à deux époques différentes qu’elles correspondent aux années 1848 et 1856, époque de l’inondation dans lesquelles de plus graves préoccupations empêchèrent bien des familles de penser cà avoir recours pour leurs enfants au bienfait de la vaccine.
Tel qu’il vient d’être tracé, cependant le résultat obtenu est merveilleux autant qu’il a été rapide. Mais il faut rendre justice à chacun ; si l’organisation de la Commission était bien conçue, si le zèle des vaccinateurs a toujours été à la hauteur de leur tâche , si cette œuvre philanthropique a subi dans notre ville une si heureuse régénération c’est surtout à l’infatigable activité du secrétaire de la Commission permanente qu’il faut en rapporter l’honneur. M. le docteur Roy s’est dévoué à celte œuvre qu'il a faite sienne et depuis quinze années ses comptes-rendus témoignent de sa persévérance. Dans ces publications il attaque tour à tour les préjugés populaires et les détracteurs lettrés, mais systématiques, de la vaccine. 11 examine la question de la revaccination. Il est superflu de dire qu’il la résout affirmativement par des exemples nombreux et concluants qu’il serait sura-
bondant de rapporter ici. Disons seulement que pratiquée par nous sur 50 élèves de l’Ecole vétérinaire vaccinés dans leur enfance et porteurs de cicatrices caractéristiques, la revaccination ■présenta, chez quatorze, une éruption vaccinale parfaitement régulière. Dans beaucoup de familles, le chiffre comparatif des succès de l’opération fut encore plus élevé.
Nous nous applaudirions bien plus de l’extension nouvelle que la vaccine a prise dans notre département, si nous n’avions encore à signaler un chiffre considérable de cas de variole; ainsi en nous renfermant clans la période de ces quatorze années que nous venons de transcrire et en ne relatant que les décès qui ont été officiellement constatés sans qu’on ait pu avoir d’une manière régulière le tableau indicatif de tous les individus malades, nous arrivons au chiffre relativement énorme de 1529 décès sur 4661 varioles déclarées à la Commission de vaccine. Mais il est facile de comprendre que ce dernier chiffre est de beaucoup inférieur à la réalité, puisqu’on ne peut arriver à connaître par les registres de l’Etat civil, que les décès pour la ville, sans connaître le nombre de varioleux traités, tandis que dans les hôpitaux seulement ou dans quelques petites localités on a pu avoir le chiffre exact des malades. On ne peut donc établir môme d’une manière approximative aucune proportion entre les maladies et les décès.
Il résulte de ce que nous venons de dire que, depuis que le service des vaccinations gratuites est placé sous la direction d’une Commission élue dans le sein de la Société de médecine, le nombre des individus vaccinés a presque quadruplé, mais on a vu aussi que beaucoup de familles repoussent encore l’antidote de la variole.
Nous devons proclamer cependant que l’Administration départementale protège -et soutient de tout son pouvoir celle œuvre philanthropique, mais elle a à lutter d’une part contre l’indiffércnCo coupable, nous pouvons le dire, de quelques fractions de la population, que le temps seul peut corriger, d’autre part, contre une force d’inertie systématique qui soustrait beaucoup d'enfants élevés dans diverses corporations aux bienfaits d’un préservatif certain que ne recommande pas moins l’hygiène qui doit s’opposer, quand elle le peut, à la propagation des épidémies, que la morale religieuse bien comprise qui ne doit pas défendre de se soustraire à un mal qu’on peut éviter.