DE JANVIER 1851 A JANVIER
Cette période de neuf années dont nous allons rendre compte est remarquable à plus d’un titre au point de vue qui nous occupe.
Diverses circonstances, soit générales soit locales, lui ont donné un caractère d’activité industrielle qu’on ne peut méconnaître lorsqu’on la compare avec les périodes antérieures.
Un gouvernement ferme inspirant cette sécurité qui engage aux grandes entreprises, s’efforce soit par l’exemple des grands travaux qu’il exécute sur tout le territoire de l’Empire, soit par les encouragements qu’il lui donne, d’exciter l’industrie ; les expositions mémorables de Londres, en 1851, de Paris, en 1855, puis celles de Dijon, Bordeaux, Toulouse, etc., raniment partout le zèle et font naître de nouveaux travailleurs, de nouveaux chercheurs; la science enfin, par des découvertes importantes, vient ouvrir à l’industrie de nouveaux horizons. Ce sont là des causes générales bien capables à coup
sûr d’imprimer à une époque le caractère d’activité que nous attribuons à celle dont nous avons à rendre compte.
L’influence de ces diverses causes s’est exercée partout, il est vrai, mais on comprendra facilement qu’elle a dû se faire particulièrement sentir à Lyon. L’arrondissement de Lyon, l’un des plus peuplés de France, l’un de ceux qui comptent le plus d’établissements industriels, ne pouvait rester en arrière, ne pas participer à ce mouvement général de l’industrie. Loin de là, sous l’impulsion d’une administration pleine d’intelligence et de zèle, Lyon métamorphosé, rajeuni semble prendre une vie nouvelle, qui se manifeste par un surcroît d’activité industrielle.
Aussi, voyons-nous affluer auprès de l’Administration un nombre considérable de demandes en autorisation concernant des établissements industriels.
Ce sont ici des ateliers qui se transforment pour se mettre au niveau des progrès réalisés dans l’industrie, là des établissements forcés de se déplacer pour permettre, soit la régénération du vieux Lyon, soit le développement de la ville hors de ses anciennes limites; ce sont des usines nouvelles où se fabriqueront des produits qui s’exploitaient déjà dans notre arrondissement, ou bien des produits non encore exploités parmi nous; ce sont enfin des établissements destinés à l’exercice d’industries nouvelles, et où vont prendre naissance des substances jusqu’alors inconnues, fruit du génie inventif de nos industriels, et qui doivent contribuer à la gloire en même temps qu’à la prospérité de notre pays.
Le Conseil d’hygiène, par qui passent toutes les de-
mandes en autorisation relatives aux établissements industriels, a dù nécessairement prendre sa part dans ce mouvement général ; l’activité de son rôle se traduit en effet par le nombre de rapports qu’il a dû adresser à l’Administration préfectorale, et dans lesquels il exprime son opinion sur les questions qui lui ont été soumises. Nous en donnerons une idée par le relevé statistique suivant:
De janvier 1851 à janvier 1860, le Conseil d’hygiène de l’arrondissement de Lyon a produit 1331 rapports, qui peuvent se classer ainsi qu’il suit :
Rapports relatifs à des établissements de lre classe 109 » » de 2e 436
» » de 3e 329
Rapports relatifs à l’établissement d’appareils à
vapeur 326
Rapports divers sur des questions de classement d’industries nouvelles, d’hygiène générale ou
locale , etc 131
Total, 1331
Ces chiffres, croyons-nous, sont significatifs; ils justifient ce que nous disions sur l’activité industrielle de l’époque que nous analysons. Qu’on remonte en effet les années antérieures, et on ne retrouvera jamais une période de même durée qui ait fourni un contingent d’affaires à beaucoup près aussi important.
Dans ces sortes d’affaires, le rôle des Conseils de salubrité est simple et tout tracé : préserver les populations des atteintes qui pourraient leur venir de la part d’industries dangereuses , insalubres ou incommodes, voilà leur mission. Mais cette mission n’est pas toujours facile à accomplir. L’industrie a des droits qu’on ne
peut, méconnaître, des exigences dont il faut tenir compte. On ne peut pas la repousser, la sacrifier brutalement ; source de travail, source de richesse, on lui doit asile et protection ; les intérêts de l’hygiène, ceux de l’industrie ne sont donc pas des intérêts qui doivent s’exclure réciproquement , qu’on puisse immoler les uns aux autres, mais des intérêts qu’on doit s’efforcer de concilier entre eux. Protéger la santé publique sans entraver l’industrie, tel est le but qu’on doit se proposer et que s’est constamment efforcé d’atteindre le Conseil de Lyon dans toutes les affaires qui lui ont été soumises.
Mais il faut bien le reconnaître, c’est là que gît toute la difficulté. Cette conciliation d’intérêts souvent opposés est une œuvre délicate qui exige, pour être menée à bien, beaucoup de sagacité, beaucoup de prudence. Ce n’est que par une étude approfondie des procédés, des manipulations pratiqués par l’industrie , que l’on arrive à connaître ses inconvénients, à apprécier son influence sur ce qui l’entoure, hommes, animaux, végétaux; et aussi à trouver les moyens de combattre, de neutraliser cette influence. C’est par là seulement qu’on arrive à réglementer équitablement l’industrie, c’est-àdire à régler ses rapports de voisinage avec les habitations, soit en la repoussant ou l’isolant si elle est nuisible, soit en la forçant d’opérer suivant les procédés qui doivent la rendre inoffensive.
L’industrie dans son objet comme dans sa nature est extrêmement variée. Les arts industriels constituent une sortedefamilledont les membres très-nombreux et souvent très-différents par leurs besoins, leurs conditions d’existence, se répandent un peu partout, mais s’établissent suivant leurs convenances spéciales.
Les uns , ne pouvant vivre qu’à la condition de se trouver dans les agglomérations importantes d’individus, se fixent dans les grandes villes , dans les grands centres de population ; les autres exigeant pour exister certaines conditions spéciales, qui dépendent tantôt de diverses situations topographiques, tantôt des habitudes des populations, choisissent pour s’y établir les localités qui réunissent ces conditions. Aussi, voit-on un certain nombre d’industries communes à presque toute les grandes villes, tandis que d’autres sont particulièrement fixées dans certains départements.
L’industrie n’est donc pas partout la même; qui voudrait l’étudier, la connaître serait obligé, par conséquent, de parcourir les localités où elle s’exerce, afin de la suivre dans ses diverses manifestations. Or, les Conseils d’hygiène qui ont mission de réglementer les établissements industriels, de déterminer leurs rapports avec les populations, de fixer leur distance des lieux habités, leurs conditions d’exercice d’après les inconvénients ou les dangers qu’ils présentent, doivent avant tout posséder des notions exactes sur la nature des opérations qui s’y pratiquent, sur les conséquences hygiéniques de ces opérations.
Mais un Conseil d’hygiène limité à l’observation de ce qui se passe dans son arrondissement, est condamné souvent à n’acquérir, en fait d’industrie, que des notions bien restreintes. Que tout à coup vienne une demande concernant une industrie nouvelle pour lui, certainement son embarrassera grand pour formuler à son égard une opinion nette, pour prendre une décision conforme aux exigences de la salubrité publique. C’est qu’il est des notions auxquelles on n’arrive pas par les inductions
théoriques seules ; c’est qu’il est des faits que l’expérience seule révèle. Il faut avoir vu fonctionner les ateliers, les manufactures, pour se rendre réellement compte de l’espèce et du degré d’inconvénients qui en résultent, et par suite, pour connaître quels moyens de défense on doit élever contre eux.
C’est évidemment pour suppléer à cette insuffisance dans l’observation, dans l’expérience que le législateur, en organisant les Conseils d’hygiène publique et de salubrité, leur a imposé la tâche de rédiger le compterendu de leurs travaux. Par la publication, par l’échange de ces comptes-rendus, le champ d’observation s’élargit considérablement. Tout membre d’un Conseil d’hygiène qui les étudie, pénètre par eux dans les ateliers disséminés sur tous les points de l’Empire; il assiste ainsi aux opérations qui s’y pratiquent; il se fait une idée nette de l’influence qu’ils peuvent exercer sur la santé publique et même sur la végétation, et il apprend les moyens, les précautions à l’aide desquels on peut combattre ou écarter cette influence.
Que dans notre département qui compte tant d’industries diverses vienne s’établir une fabrique de garance, une fabrique de sucre ou quelque autre industrie encore inconnue chez nous, et, grâce aux comptes-rendus publiés par nos collègues du département de Vaucluse ou du Nord, nous ne serons point embarrassés pour adopter un parti conforme aux donuées de l’observation, de l’expérience.
A ce point de vue donc la publication des travaux des Conseils d’hygiène, offre une utilité incontestable ; mais on peut encore en retirer d’autres avantages. En effet, l’industrie insalubre que l’on éloigne du voisinage,
des centres de population, on à qui on impose souvent des conditions onéreuses, ne se résigne pas facilement à cet éloignement, à ces conditions. Elle cherche à se rapprocher des villes, ou des agglomérations d'individus, parce que c’est là qu’elle trouve le mieux ses conditions d’existence. Là sont les ouvriers, là est la consommation, là le commerce, là une multitude d’avantages grands ou petits, qu’elle perd en tout ou en partie en s’éloignant. Mais pour obtenir grâce devant l’Administration, pour se faire tolérer par les populations, elle s’efforce de perfectionner ses procédés , d’atténuer, d’écarter les causes d’insalubrité qui la rendaient dangereuse, la faisaient repousser. Ses efforts aboutissent quelquefois. Telle usine d’où s’exhalait., autrefois, de redoutables émanations, ne rejette plus, aujourd’hui, que d’inoffensives vapeurs. C’est donc un progrès accompli et dont il faut se hâter de faire profiter l’hygiène et l’industrie, non dans une localité seulement, mais dans tout le .pays. Or, pour atteindre ce but, il faut cette communication des Conseils d’hygiène entre eux, qui s’établit par les comptes-rendus, communication qui, permettant à tous de connaître les améliorations réalisées dans l’hygiène industrielle et d’en apprécier exactement la valeur, les met à même de les propager en en provoquant partout l’application.
La publication des travaux des Conseils d'hygiène a donc cet avantage inappréciable de faire passer l’industrie du pays entier dans le champ même d’observation de tous ceux qui sont appelés à la réglementer dans l’intérêt de la salubrité publique, de généraliser l’expérience et de propager les progrès. C'est par ces compte-rendus que s’établira la science de l’hygiène, c’est par eux que
s’édifiera le code qui devra classer et définitivement régir les établissements insalubres ou dangereux.
C’est donc avec la conviction d’accomplir une œuvre utile en môme temps qu’un devoir, que j’entreprends l’exposé des travaux du Conseil d’hygiène de Lyon.
Comme on l’a vu par les chiffres que j’ai indiqués, le nombre des rapports dont j’aurais à rendre compte est considérable. On ne s’attend pas, je pense, à en voir ici une analyse détaillée, complète. Mon but est de faire ressortir la jurisprudence du Conseil de Lyon dans les questions d’hygiène industrielle, de faire connaître les laits nouveaux et utiles à la science que l’observation lui a révélés soit à propos d’industries nouvelles, soit au sujet de progrès accomplis dans des industries anciennes; je serai donc obligé de faire un choix. Laissant de côté une multitude de rapports concernant des établissements qui présentent peu d’intérêt, je ne prendrai que ce qui pourra servir mon but, c’est-à-dire tout ce qui devra fournir un enseignement.