FABRICATION DU PHOSPHORE
La fabrique de phosphore de MM. Coignet, établie à la Guillotièrc, aux portes de Lyon, existe depuis l’année 1838, c’est-à-dire depuis plus de dix-sept ans. Elle produit des quantités considérables de phosphore qui ne s’élèvent pas à moins de 60 à 80 mille kilogrammes par an. L’extraction du phosphore des os nécessite de nombreuses opérations. Ces opérations sont trop connues, ont été trop souvent et trop bien décrites et particulièrement dans le Mémoire de Dupasquicr, auquel fait allusion la lettre ministérielle, pour que nous croyons devoir entrer, à ce sujet, dans de minutieux details. Nous nous contenterons de citer les principales, celles qui sont de nature à jeter dans l’atmosphère des vapeurs ou gaz capables d’affecter l'organisme. Ce sont 1° le traitement des os pulvérisés par l’acide sulfurique qui donne lieu à un dégagement d’acide sulfhydrique et à des vapeurs irritantes qui provoquent la toux; 2° la distillation ou extraction proprement dite du phosphore qui sc fait en soumettant à l’action de la chaleur, dans une cornue de grès , le mélange de phosphate acide de chaux et de charbon. Celle opération donne lieu à un dégagement abondant d’hydrogène phosphoré accompagné souvent de phosphore en vapeur. Ce gaz s’enllammme au sortir de l’eau du récipient et brûle en produisant d’épaisses vapeurs blanches d’acide phosphorique. La production de ces vapeurs dans des ateliers où 30 ou 40 cornues fonctionnent à la fois donne lieu, dans le moment du grand feu , c’est-à-dire 12 à 15 heures après le commencement de l’opération, à un épais nuage blanc qui remplit tout l’atelier pendant un certain temps, puis sc dissipe peu à peu. Une quinzaine d’ouvriers sont employés au travail des fours, circulent cl respirent dans ce brouillard phosphorique ; ils n’en éprouvent pas d’inconvénients. Au commencement, ils toussent un peu, mais bientôt, les uns au bout de quelques jours, les autres au bout de un ou deux mois, ils s’y habituent et en sont si peu incommodes, que l’hiver ils redoutent plus l’air froid extérieur que le nuage acide de l’atelier, au point qu’ils ferment avec soin portes et fenêtres. Les seuls accidents qu’ils éprouvent sont dus aux transitions brusques de température auxquelles les expose leur métier de chauffeurs. Ces détails sont le résumé des réponses faites par les ouvriers eux-mêmes aux questions que nous leur posions. Parmi ces ouvriers, il en est plusieurs qui travaillaient déjà dans cette fabrique à l'époque où Dupasquicr publia scs observations en 1846. Ainsi le nommé Bourrel François, employé aux fours depuis 1840, qui a été cité dans le Mémoire de Dupasquicr, nous ahirme de nouveau, à neuf ans de distance, (pic sa santé n’avait jamais souffert de sa profession.
Le nommé Guillot travaille depuis huit ans , il n’a jamais ressenti d’influence fâcheuse de la part des émanations phosphorées.
Guy , employé aux fours depuis trois ans , a toussé pendant près de deux mois ; mais , au bout de ce temps, il s’est habitué et n’a plus été malade.
Rcvol travaille depuis un mois ; il a eu en commençant quelques maux de tctc , mais qui se sont dissipés d’eux-mèmes et n’ont plus reparu.
Chalamel, employé depuis quinze jours, a éprouvé aussi quelques maux de tête au commencement , mais n’a rien ressenti du côté du poumon ni du tube digestif.
Il est inutile de citer les témoignages de tous les ouvriers ; ils sont tous conformes , quoique parmi eux se trouvent bien des différences d’âge et de tempérament.
3° La dernière opération qui se pratique sur le phosphore, c’est le moulage. Dans un atelier bas, sombre et humide , deux ouvriers ayant entre eux une bassine, où une masse de phosphore est tenue en fusion sous l'eau chaude, plongent dans le phosphore liquéfié un tube de 1 centimètre de diamètre et de 40 à 50 centimètres de long ; ils aspirent avec la bouche de manière à faire monter le phosphore ; puis quand le tube en est plein , ils en bouchent avec le doigt l’extrémité inférieure et le portent dans un réservoir d’eau froide placé à côté d’eux. Le phosphore se refroidit et forme comme un bâton solide que l’on extrait du tube et qu’on abandonne dans l’eau jusqu’à ce qu’on le mette en boite. Dans celle pièce, sombre, humide, mal aérée , deux ouvriers travaillant assis du matin au soir , moulant chacun de 60 à 80 kilogrammes de phosphore par jour, respirant incessamment les exhalaisons phosphorées qui remplissent l’atmosphère et qui se révèlent énergiquement à l’odorat, ces deux ouvriers doivent être dans les conditions les plus propres au développement des affections dépendantes des émanations phosphorées ; cependant il n’en est rien , comme on va le voir.
Benoît Gagne, cité par Dupasquicr , moule du phosphore depuis onze ans ; il n’a jamais éprouvé d’effet fâcheux de ce travail.
Guillodon n’a jamais été incommodé par le moulage de phosphore, qu’il exerce depuis trois ans.
Des faits qui précèdent et qui nous ont été garantis par le témoignage de deux habiles médecins MM. Mcynct cl Girin, qui, tous deu x ont été chargés successivement du service médical de l’établissement de MM. Coignet , que doit-on conclure; sinon l’innocuité des opérations diverses qui aboutissent à la production du phosphore dans les conditions où nous les avons vues s’exécuter ? Cctlc innocuité nous parait d'ailleurs ressortir évidente de ces deux enquêtes qui faites dans une usiné monléc sur une échelle considérable et à dix ans de distance , fournissent des résultats identiques. Nous
sommes donc autorises à admettre et à dire que dans la fabrique de phosphore de MM. Coignet , et par conséquent dans toutes celles qui emploient les memes procédés , les émanations phosphorées , quoique produites en abondance, n’exercent aucune action sur la santé des ouvriers.
Cependant, pour ne rien omettre de ce qui a rapport à la fabrication du phosphore et pour le dire en son lieu, je. dois citer un cas de nécrose maxillaire , suivi de mort, survenu parmi les ouvriers delà fab"iquc Coignet. Mais cet ouvrier, nommé Révérant, n’a travaillé que peu de temps dans celte fabrique , où il a été employé aux fouis. Avant d’y entrer , il avait travaillé dans les fabriques d’allumettes, il avait été occupé ou trempage. Les renseignements que nous avons recueillis au sujet de cet ouvrier, nous autorisent à croire que la carie du maxillaire était antérieure à son arrivée dans la fabrique Coignet. Ce cas de nécrose , le seul observé parmi les ouvriers de celte fabrique, ne peut être imputé à cette industrie et par conséquent ne peut infirmer en rien les conclusions précédentes.
Arrivons à l’étude des fabriques d’allumettes chimiques.
FABIUQÜES d'allumettes.
Les fabriques d’allumettes ne sont pas très-nombreuses à Lyon , et n’occupent pas un bien grand nombre de bras. On en compte une vingtaine environ qui emploient en moyenne cinq à huit ouvriers. Une ou deux en occupent davantage. La fabrique du sieur Dcmoment, à la Guillotière, rue Louis-le-Grand , a compté jusqu’à vingt-deux ouvriers ; actuellement elle n’en compte que dix. On peut évaluer à cent cinquante le nombre des personnes, hommes, femmes ou enfants, actuellement occupées à la fabrication des allumettes. Ce nombre était plus élevé il y a quelques années, lorsque les grandes maisons de Paris et de l'étranger n’avaient pas encore emprunté à la mécanique ces procédés rapides et merveilleux qui , décuplant le travail de l’homme , permettent au fabricant de gagner davantage tout en vendant moins cher. Nos petits fabricants lyonnais, trop peu capitalistes pour suivre le progrès, n’ont pu résister à la concurrence. Plusieurs ont cessé de fabriquer , d’autres ont réduit leur personnel.
Les fabriques d’allumettes sont presque toutes situées dans le quartier de la Guillotière. Il y a quelques années, en 1850 , une Commission du Conseil d’hygiène, dont j’avais l’honneur de faire partie, fut chargée par l’Administration de visiter ces fabriques dont l’existence dans, le voisinage immédiat de grands entrepôts de bois inspirait quelques craintes. Elle fut vivement et tristement impi essionnéc de l’aspcet misérable de ces sortes de huttes à demi-sauvages , où travaillaient activement un certain nombre
il individus ; île 1 aspect de ces êtres humains vivant dans les conditions hygiéniques les plus funestes ou plutôt en dehors de toute condition hygiénique. Vous vous en ferez facilement une idée si je vous fais le tableau d'une de ces cabanes , comme nous les avons presque toutes vues cl telles qu elles se présentent encore a mon souvenir. Figurez-vous une pièce de cinq mètres carrés environ; dans un coin de cette chambic ou sur une soupente , est un lit, a cote du lit souvent un berceau. Dans un autre coin, un monceau de paquets d allumettes enveloppés de papier. Au milieu , un petit poêle sur lequel ou voit un pot contenant du soufre tenu en fusion, ou bien une casserollc en terre dans laquelle se prépare la pâle phosphorée. Enfin, dans une autre partie de celte pièce, devant une table fixée au mur, cinq à six personnes se livrant aux diverses opérations nécessaires à la confection des allumettes. En entrant dans celte pièce on est saisi à la gorge par une odeur suffocante, dont l’origine ne doit pas être attribuée uniquement à la casserole de mélange pliosphoré , mais aussi à l'état de malpropreté du lieu , aux émanations des individus. On se demande comment on peut vivre dans une semblable atmosphère. Le soir venu, les ouvriers du dehors quittent cet abominable réduit ; mais le mailre, sa femme , son enfant vont demander au sommeil des forces pour le lendemain. Ils se couchent, dorment dans celte pièce, dont l’air n’est plus renouvelé par la porte , par la fenêtre qu’on a eu soin de fermer. Ils respirent ainsi , sept à huit heures durant, cette atmosphère que les émanations des allumettes , du vase à phosphore ont transformée en brouillard lumineux. Voilà ce qu’étaient les fabriques d’allumettes il y a cinq ans ; vous avouerez qu’il y avait bien là de quoi impressionner tristement les membres d’un Conseil d’hygiène. Aussi , dans le rapport qu'elle présenta à l’Administration, la Commission se préoccupa-t-cllc plus de l’insalubrité de l’industrie pour les ouvriers qui l’exerçaient, que des dangers qu’elle présentait pour le voisinage. Elle proposa de n’accorder d’autorisation qu’en imposant certaines mesures propres à améliorer la situation des ouvriers. Ces mesures ont été adoptées. Les fabriques de phosphore ne sont plus ce qu’elles étaient. Elles ont bien toujours un aspect assez misérable, mais l'intérieur est mieux organisé ; ce n’est pas du confortable , mais c’est quelque chose de supportable. Nous ferons connaître l’étal actuel de ces fabriques en décrivant les diverses opérations qui s’y pratiquent. Ces opérations peuvent se réduire à quatre qui sont: lu La préparation du bois qui doit devenir allumette ; 2° le soufrage ; 3° l’empaquetage ; 4° le trempage ou piquage. On peut ajouter à celle nomenclature l’emboîtage ou mise eu boite.
La préparation du bois est aussi simple que possible. Un arbre bien sec est scié en rondelles de quatre à cinq centimètres de haut ; ces rondelles sont livrées à un ouvrier qui , à l’aille il'uu couteau levier articulé à la
table par une de ses extrémités , les découpe d’abord en tranches minces , puis divise ces tranches en allumettes en présentant la rondelle sous un autre sens au levier. La rondelle d’allumettes est liée avec une ficelle et livrée au soufreur. Cette première opération n’est pas de nature à avoir une influence spéciale sur la santé des ouvriers.
2° Soufrage. — La rondelle d’allumettes est plongée dans un bain de soufre et on attend que le soufre soit solidifié. Celte opération donne lieu tout au plus au dégagement de quelques traces d’acide sulfureux , jamais en assez grande quantité pour porter atteinte à la santé des ouvriers.
3° Empaquetage. — Les rondelles d’allumettes soufrées sont livrées à des femmes qui les défont pour les mettre en petits paquets. Celte opération s’exécute à l’aide d’une boite en bois à deux valves. La supérieure est percée d’un trou dans lequel on introduit un paquet d’allumettes qui , eutrant dans la boîte , va s’appuyer sur la valve inférieure. D’un tour de main , on tord le paquet d’allumettes , ce qui isole les allumettes les unes des autres ; puis on ficelle le paquet. Ces paquets sont prêts à recevoir la pâte phosphorée.
4° Trempage ou piquage. — Les paquets préparés comme il vient d’être dit sont enfin trempés ou plutôt appuyés sur un mélange pâteux qui doit leur donner leur propriété inflammable. Les paqt cls sont trempés isolément et jetés aussitôt après dans une balle où on les laisse sécher. Une fois secs on enveloppe de papier la partie imprégnée du mélange phosphoré ou bien on les met en boîtes.