‹ Hygiène de LyonChapitre 42 sur 62 · COMPOSITION DE LA PATE · texte numérisé non relu

COMPOSITION DE LA PATE

Voici la formule des pâtes généralement employées :

lre qualité.

2< qualité

Eau

Sel de saturne

Gomme

Phosphore

Chlorate de potasse . . . .

Cinabre

La première formule est employée pour les allumettes de qualité inférieure ; la seconde pour les allumettes dites en boîte. Toutefois , les proportions des diverses substances varient suivant les fabriques. Mais les substances employées par tous les fabricants sont à peu de chose près les mêmes.

Ces diverses operations qui, comme je l’ai dit tout à l’heure , s'exécutaient toutes, il y a quelques années, dans une pièce unique , ne sont plus réunies aujourd’hui. Ainsi, dans presque tous les alclicis, la préparation de la pâte phosphorcc , le trempage des allumettes s’exécute dans un endroit isolé , parfaitement écarté de l’atelier où se font les autres préparations. Ainsi , chez le sieur Dcmomcnt , chez le sieur Chevrier, le trempage a lieu dans une espèce de cave située sous la maison, mais non directement sous l'atelier des ouvriers. Dans certaines fabriques, la séparation des diverses opérations est encore plus complète ; une pièce spéciale est réservée au découpage , une autre à l'empaquetage , une autre au trempage. De sorte que les ouvriers ne sont pas tous exposés aux émanations du phosphore. Dans chaque fabrique il n’y a guère qu’une ou deux personnes occupées au trempage. C’est ordinairement le maître ou sa femme , ou un de ses enfants. Dans quelques cas cependant, des ouvriers ou ouvrières sont employés à ce travail. On ne couche plus dans l'atelier où s’exhalent les vapeurs phosphorées. Évidemment , un progrès notable et certainement profitable aux ouvriers s’est réalisé depuis quelques années dans l’hygiène de celte profession.

Voilà l’industrie de la fabrication des allumettes, telle qu'elle est pratiquée à Lyon; nous l’avons décrite dans scs procédés opératoires ainsi que dans ses conditions hygiéniques, voyons maintenant quelle influence elle exerce sur la santé des ouvriers quelle emploie ; exposons les résultats de l’enquête que nous avons faite à ce point de vue chez les fabricants d’allumettes.

Le sieur Demomcnt établi à la Guillotièrc, à la Part-Dieu, fabrique des allumettes depuis quinze ans. Il a employé jusqu’à vingt ouvriers à la fois ; il faisait alors des allumettes pour une somme annuelle de 30,000 fr. Sa consommation de phosphore s’élève de 800 à 1,000 kilogr. environ par an. Actuellement il n’occupe que onze ouvriers : cinq femmes sont occupées à l’empaquetage, trois hommes préparent le bois. Les hommes gagnent de 3 fr. à 3 fr. 25 c. ; les femmes, de 1 fr. à 1 fr. 23 c. Le maître, sa femme, son fils âgé de quinze ou seize ans, opèrent le trempage qui s’exécute dans une pièce sombre et basse, située en contre-bas de la route, sous la maison. Le jeune homme est né dans la fabrique qu’il n’a jamais quittée ; il parait jouir d’une très-bonne santé; il ne s’est jamais aperçu que les vapeurs du phosphore l’aient incommodé. Son père, sa mère n’ont jamais souffert de leur profession. Les femmes sont d’âges divers ; elles ne se plaignent nullement de leur état. Plusieurs ont pratiqué le trempage ; au commencement, disent-elles, on tousse un peu, on éprouve quelques maux de tcle, quelques vertiges, mais on s’habitue bien vile. Dans l’atelier où elles travaillent on sent l’odeur phosphorcc, bien qu’il soit éloigné de la pièce où se fait le

trempage. L’une d’elles, tout en faisant ses paquets, mangeait une pomme de terre cuite à l’eau, qu’elle pelait avec ses doigts couverts d’une poussière jaune de soufre provenant du frottement des allumettes, puis elle la portait à sa bouche imprégnée de cette poussière. Sur l’observation que nous lui fîmes qu’elle avait tort de ne pas quitter son travail pour manger, elle nous répondit que cela ne lui avait jamais fait aucun mal ; elle nous apprit même que les femmes employées au trempage, mangeaient fréquemment leur pain tout en faisant leur opération ; mais elle reconnut, ainsi que scs compagnes, qu’en ce cas cela pouvait être dangereux. Elles ne connaissent pas d’ouvriers ni ouvrières que les émanations du phosphore aient rendus malades. Elles savent cependant bien que la nommée Rose, le nommé Rouleau et plusieurs autres ont été atteints d’une maladie de la mâchoire, qu’on leur a fait opération, qu’ils sont morts ; mais elles n’attribuent pas ces maux à l’action du phosphore. Suivant elles, celui-ci avait des ulcères vénériens, celui-là avait reçu des coups ; celle-là était malade des dents et de la mâchoire avant d’entrer à la fabrique. En résumé, les ouvriers et ouvrières de celte fabrique, la plus importante de Lyon, qui travaillent tous depuis nombre d’années, ne se sont jamais aperçus que leur santé ait eu à souffrir de leur profession.

Paul Goulet, à la Guillotièrc, fabrique depuis quinze ans; il occupe six personnes, ses cinq filles et un jeune homme. Sa consommation en phosphore est de 80 kilogr. par an environ. L'opération du trempage est pratiquée habituellement par Goulet ou par une de scs filles. L’atelier est divisé en deux pièces inégales. Dans la première, la plus grande, se font le découpage du bois, le soufrage et l’empaquetage; dans la seconde, très-petite, qui communique avec la première par une porte toujours ouverte, se pratique le, trempage. L’odeur phosphoréc est uniformément répandue dans les deux pièces. Ni Goulet, ni ses filles, qui ont dû être initiées au métier dès l’âge le plus tendre, car l’aînée montre au plus vingt' cinq ans, n’ont eu leur santé altérée par les émanations phosphorées.

Chevrier, à la Guillotièrc, établi depuis huit ans. Cinq personnes sont occupées dans cet atelier, deux hommes et trois femmes. L’une de celles-ci est d’un âge avancé. Sa tête branle, mais rien ne nous autorise à attribuer à sa profession une infirmité qui n'est pas rare chez les personnes de son âge. C’est Chevrier, lui-meme qui pratique l’opération du trempage; il l’exécute dans une pièce fort sombre et humide, placée au-dessous de l’atelier. Chevrier, qui ne parait pas d’une constitution bien vigoureuse, n’a jamais éprouvé de fàchcuxgcffets de son industrie. Comme les autres, il ne croit pas que cette profession puisse occasionner des maladies. Et cependant sa femme a été atteinte de la nécrose maxillaire, sa femme est moite phlhysiquc, mais il attribue à d’autres causes la maladie et la mort de celle femme. Nous en

reparlerons tout à l’heure. Je 11e parle pas des visites que nous avons faites dans d’autres fabriques, parce qu’elles 11e nous ont pas fourni de résultat qui méritent une mention spéciale.

Celte enquête négative sur plusieurs points, a été positive sur un autre. Elle nous a montré, en effet, l’apparition delà carie maxillaire chez les ouvriers lyonnais, maladie qui ne s’était pas montrée parmi eux jusqu’en 1 846. Plusieurs individus, hommes ou femmes, nous ont, en effet, été signalés comme ayant été victimes de' celle terrible affection. Nous n’avons pas cru devoir nous contenter de les citer ici. La gravite, l’importance du sujet nous commandaient denous livrer à des rcchcrchcs'attcnlivcs surles circonstances qui ont précédé ou accompagné le développement de la maladie chez les individus atteints. Cette tâche nous a été rendu facile par le travail de M. Humbert qui, interne aux hôpitaux, a pu observer plusieurs malades atteints de nécrose. Les détails qui suivent sont extraits des observations qu’il a bien voulu nous communiquer.

1re Observation. — Marguerite Tusseau, âgée de 40 ans, d’une constitution sanguine, ayant toujours joui d’une bonne santé, travaille depuis plusieurs années dans une fabrique d’allumettes de la Guillolière. Depuis huit ans elle est employée au trempage sans jamais avoir eu d’indisposition grave pendant tout ce temps ; elle a etc prise tout à coup d’une inflammation phlegmoneusc de la joue droite. Le gonflement s’est rapidement étendu à toute la partie droite de la tête et s’accompagnait d’une violente céphalalgie. Elle vint bientôt à l’hôpital, on lui arracha du maxillaire supérieur trois den's dont deux étaient cariées. Son état s’élant amélioré elle sortit. Chez elle, elle s’arracha elle-même encore une dent et peu de jours après une soppuration s’établit par l’alvéole de cette dent . Depuis ce moment l'affection n’a cessé de progresser malgré tous les soins et tous les remèdes. Cette femme rentre à l’hôpital le 15 février 1851 dans un état pitoyable. Elle porte une ouverture fisluletisc à chaque angle de l’œil droit. L’une siège au niveau du sac lacrymal et fournit du pus mélangé aux larmes, l’autre conduit directement le stylet sur l’os de la pommette nécrosée.

Dans la bouche on voit une énorme esquille formée par le maxillaire droit tout entier. Le bord alvéolaire est dépourvu de dents à l’exception de l’avant dernière molaire qui est noire et comme encroûtée dans l'os. Celui-ci est rugueux, inégal, noir, imprégné de pus. Il s’écoule une quantité considérable d’un pus très-fétide, soit par la bouche, soit par les fistules. On reconnaît que l’os maxillaire tout entier est nécrosé ; l'os de la pommette forme également un séquestre. Une opération chirurgicale est faite, on extrait un séquestre qui se compose du maxillaire et de l’os malaire soudés ensemble. Ce séquestre est. noir, rugueux, creusé de cellules et même de

trous qui le perforent de part en part, imprégné d'un pus sanieux et noi ràtrc, d’une odeur repoussante alliacée et phosphorée; il est léger et dur.

Au commencement de mars, la malade est prise d’une névralgie dentaire du côté gauche. On trouve à l’examen de la bouche une petite esquille du maxillaire supérieur gauche. Elle sort de l’hôpital mais rentre bientôt au mois de mai atteinte d’une nécrose du maxillaire supérieur gauche. Au mois d’août elle présente l’état suivant : Tout le maxillaire supérieur gauche est nécrosé; il s’écoule, par la bouche, du pus en quantité, avec des fragments osseux ; des douleurs violentes occupent toute la tète ; la malade est dans un état voisin du marasme. Le 3 septembre elle meurt.

M. Humbert termine cette observation en disant que la malade est morte phthysique.

2e Observation. — Thérèse Perret, âgée de 49 ans, mariée, constitution forte, tempérament sanguin, habite la Guillotière ; elle n’a eu qu’une maladie sérieuse dans sa vie, une attaque d’apoplexie, il y a douze ans, mais elle en a bien guéri. Elle se nourrit mal, boit beaucoup de vin, se livre avec ardeur aux plaisirs vénériens ; ses règles coulent encore. Cette femme travaille depuis plus de quinze années dans une fabrique d’allumettes; mais, depuis quelque mois seulement, elle trempe les allumettes dans la pâte phosphorée.

11 y a deux mois elle fut prise subitement d’une névralgie dentaire à droite qui fut suivie du gonflement de la joue et peu après de la moitié latérale de la tête; elle entre à l’hôpital le 18 octobre 1850, dans le service de M. Barrier. Les symptômes qu’elle présente font soupçonner une nécrose du maxillaire inférieur, soupçon que les progrès de la maladie ne tardent pas à justifier. Au bout de quelques jours il se forme des abcès qui viennent se vider au dehors par une ouverture fislulcusc située vers le milieu et au-dessous de la branche horizontale du maxillaire inférieur droit. Trois dents sont arrachées ; quelques jours après, la suppuration s’établit dans la bouche par les alvéoles dentaires. L’odeur du pus est caractéristique, alliacée et phosphorée. Peu à peu des esquilles se détachent, puis la nécrose se limite, l’os se recouvre de bourgeons charnus, la fistule se ferme, la suppuration est tarie et la malade considérée comme guérie est engagée, le 21 février, à sortir de l’hôpital. Mais deux jours après elle éprouve une attaque d’apoplexie aux suites de laquelle elle succombe le 13 mars 1851

3e Observation. — Laurent Raissant, âgé de 36 ans, marié, travaille depuis douze ans à la fabrication des allumettes. D’abord simple ouvrier, il est devenu maître de fabrique. Pendant neuf ans il a travaillé au trempage des allumettes. Il couchait dans la chambre où se faisait celle opération.

S’étant aperçu que les émanations phospliorées le faisaient tousser, il a renoncé au trempage ; il a quitté les lieux où l’on (rompe et s’est mis à découper les allumettes. Ce changement d’étal ne l’a pas empêché de contracter une nécrose du maxillaire supérieur gauche qui a débuté un an après qu’il eût quitté le trempage. La maladie a suivi scs phases naturelles, et Baissant a pu sortir de l’IIôpital en 1854. Mais atteint d'une phthysie au deuxième degré, cet ouvrier est mort depuis.

4e Observation. — Marie Rumert, âgée de 30 ans, d’un tempérament lymphatique, phthysiquo au deuxième degré, entre à l’Hôpital, service de M. Barrier, le 10 mai 1852, pour une affection du maxillaire supérieur droit. Cette fille, qui vit en concubinage avec son maitre de fabrique, est enceinte de sept mois. Elle a travaillé pendant cinq ans dans une fabrique d’allumettes aux Brotteanx ; elle était employée au trempage. Sou mal remonte à deux ans. L’affection qui a débuté par une névralgie dentaire a présenté dans son cours les caractères non équivoques de la nécrose maxillaire. Marie Rumert est accouchée d’un enfant qui est mort vingt-quatre heures après sa naissance ; elle-même mourut quinze jours après.

5° Observation. 1845. — La femme Laporte, mariée, sans enfants, âgée de 33 ans, grande, d’une constitution sèche, mal réglée, jouit habituellement d’une bonne santé. Elle a travaillé pendant trois ans au piquage des allumettes, est entrée à l’Hôpital le 15 août 1845 , dans le service de M. Pétrequin, atteinte d’une nécrose du bord inférieur de la branche horizontale du maxillaire inférieur gauche. Sa maladie a marché rapidement, la malade est sortie guérie le 24 septembre 1845. Celte guérison s’est maintenue.

6° Observation. 1853. — La femme Chevrier, âgée de 34 ans, mariée depuis cinq ans, mère de deux enfants, d’une taille moyenne, bien constituée, a travaillé trois ans ou souffrage des allumettes, elle n’a jamais trempé , mais pendant deux ans elle a travaillé dans la chambre où son mari phosphore. Elle est atteinte d’une nécrose du maxillaire inférieur gauche survenue il y a quatorze mois à la suite d’une névralgie dentaire. Celte femme est entrée à l’Hôpital en septembre 1853, douze mois après l’invasion de la maladie, après des souffrances considérables. Elle est sortie en octobre après avoir subi une opération ; mais la maladie a continué son cours ; la mâchoire supérieure a été envahie à son tour. Celte femme est morte phlhysiquc en 1 854.

(Nota). La femme Chevrier était primitivement d’une bonne constitution, ne comptait pas de phlhysiquc dans sa famille ; mais au dire de son mari

elle aurait habité pendant un temps assez long un logement très-humide où elle aurait contracte des douleurs rhumatismales. C’est peut-être là aussi qu’elle aurait contracté les germes de la phthysic qui l’a emportée.

7e Observation. 1854. — Femme Simon, 48 ans, a travaillé pendant neuf ans, comme trompeuse; elle a quitté la fabrique depuis un an. Elle se mouilla ayant ses règles ; celles-ci disparurent. Elle éprouva bientôt une douleur vive à la joue gauche, puis jmc inflammation de la même partie ainsi que de la moitié latérale delà tête.' Un an après on pouvait constater une nécrose de presque tout le maxillaire supérieur gauèhe. Celte femme n’a pas été traitée à l’Hôpital.

8e Observation. 1850. — Jeannette Rivière, 41 ans, a travaillé au trempage des allumettes chimiques, a quitté celle fabrication et s’est faite laveuse de lessive ; a été prise comme la précédente d’une fluxion à la joue à la suite d’une suppression du flux menstruel. Celte lluxion a été suivie de tous les phénomènes morbides qui caractérisent la carie maxillaire.

A la liste précédente, il faut ajouter le nommé Rousseau, qui est mort phthysique en 184G, et qui a aussi été atteint de la maladie de la mâchoire ; le nommé Révérant, que nous avons déjà cité à propos de la fabrique de phosphore, mais qui avait appartenu auparavant aux fabriques d’allumettes; le nommé Roulo, qui nous a été cité par la femme Demoment, et le nommé Pierre Jannin qu’a connu notre collègue, M. le docteur Brévard.

Tels sont les faits que nous a révélés l’enquête à laquelle nous venons de nous livrer.

Que devons-nous conclure ? Comment devrons-nous caractériser l’influence qu’exerce la profession de fabricant d’allumettes chimiques sur les ouvriers qui y sont adonnés ? Nous devons nous expliquer à ce sujet.

Il nous a paru évident que dans les fabriques d’allumettes lyonnaises les ouvriers n’étaient pas plus que ceux appartenant à d’autres industries, sujets à des affections du tube intestinal. Aucun fait ne s’est produit à Lyon qui puisse infirmer cette opinion.

Nous n’avons rien appris qui puisse nous faire admettre que les émanations qui se produisent dans les ateliers aient une action particulière et persistante sur le cerveau. Les ouvriers eu commençant éprouvent quelques maux de tète, des vertiges, mais ces symptômes se dissipent promptement et au bout de quelque temps ne reparaissent plus.

Quant à l’action des vapeurs phosphorées sur les organes respiratoires, on est tenté, quand on entre dans ces fabriques, d’admettre à priori qu’elle doit s’exercer d’une manière assez énergique. Ces vapeurs, en effet, vous saisissent à la gorge, vous irritent la poitrine et provoquent la toux. Cepcn-

danl 110s renseignements ne nous autorisent, pas à admettre, comme on l’a dit. qu’elles donnaient fréquemment lieu à des bronchites intenses, opiniâtres, quelles pouvaient déterminer la phthysic pulmonaire. 11 est très-difficile, dans une recherche de cette nature, de faire exactement la part de ce qui revient à la profession et de ce qui doit être attribué à la constitution des individus, à leurs habitudes, à leur genre de vie. Les individus qui se I ivrenl à cette profession sont généralement et plus que d’autres misérables, mal nourris, mal logés. Ils habitent un quartier malsain. Adonnés à la débauche, hommes et femmes se livrent aux excès de tout genre. Ne sont-ils donc pas déjà, en dehors de leur profession, dans des conditions capables d’altérer profondément l’organisme cl bien propres au développement d’affections graves ? Cependant, quand on songe aux propriétés irritantes des vapeurs phosphorées, on ne peut se refuser à croire que ces vapeurs exercent une influence fâcheuse sur l’organe pulmonaire , chez les individus d’une constitution naturellement faible ou débilitée par les causes que nous venons de signaler. Il est naturel de penser que dans ce cas le développement des tubercules pulmonaires puisse être sinon provoqué, au moins favorisé par l’action incessante d’un agent irritant sur l’organe pulmonaire. Toutefois, nous ne pouvons formuler rien de positif à cct égard.

Il n’en est pas de même en ce qui concerne cette terrible affection des mâchoires, sur laquelle M. le Ministre a appelé spécialement votre attention. Dans l’enquête qu’il fit en 1846, Dupasquicr ne put en citer aucun cas. Nous n’avons pas été aussi heureux, et, comme vous l’avez vu, nous en avons rapporté douze observations. De 1846 à 1855, il s’est donc produit douze cas de nécrose des maxillaires parmi les fabricants d’allumettes de Lyon. — Cinq sur des hommes, sept sur des femmes. Nous avons évalué à cent cinquante le nombre actuel des ouvriers, mais on peut bien porter sans exagération à deux cent cinquante le nombre de ceux qui ont passé dans les fabriques, dans cette période de neuf années ; c’est donc une proportion de quatre et près de cinq individus atteints sur cent. Niais remarquons que les individus affectés de nécrose sont ceux seulement qui ont exercé le trempage des allumettes. Si nous admettons deux trompeurs par fabrique, cela nous donne un total de quarante trompeurs seulement, et nous pourrons bien porter à soixante le nombre des individus qui ont pratiqué cette opération dans la période de neuf années. Ce serait donc alors douze ouvriers atteints de nécrose sur soixante ou vingt pour cent. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. — Nous avons fait de vains efforts pour découvrir d’où provenait cette différence entre l’enquête actuelle et celle faite par Dupasquicr il y a bientôt dix ans. Nous n’avons trouvé ni dans les procédés opératoires, ni dans les matières employées, ni dans l’organisation des ateliers aucun changement, aucune modification qui puisse donner raison de celte

divergence. Nous sommes portés à croire qu’antéricurcmenl à 1846 il y a dû avoir aussi quelques cas de nécrose, mais qui, soit à cause de leur petit nombre, soit parce que l’attention n’était pas éveillée sur ce point, ont dû passer inaperçus.

A quelle opération, à quelle substance doit-on attribuer la cause première de la maladie en question? Pour nous, évidemment, l’opération dangereuse c’est le trempage ; la substance nuisible c’est le phosphore. Dupasquier, qui n’avait recueilli aucun cas de nécrose maxillaire à Lyon, ne pouvait logiquement attribuer aux émanations phosphorées le rôle qu’on leur a attribué dans la production de la maladie des mâchoires ; mais ne pouvant mettre en doute les faits observés autre part, il les expliquait autrement. Suivant lui, c’est à l’arsenic contenu dans le phosphore et provenant de l’acide sulfurique employé dans la préparation de co corps, que les émanations phosphorées devaient leurs propriétés délétères. Mais cette manière de voir est contredite par les fails. En efi'el, on n’a pas, que nous sachions, observé celte maladie spéciale parmi les ouvriers qui, dans certaines industries, sont exposés aux vapeurs arsenicales ; et, de plus, à Lyon, le phosphore n’est pas arsenical, l’acide sulfurique employé pour le préparer ne contient pas d’arsenic. On ne peut donc pas admettre l’hypothèse de Dupasquier. Ce sont les vapeurs de la.pâte phosplioréc, arsenicale ou non, vapeurs odorantes, désagréables qui sont la cause du mal.

Si des faits que nous avons observés à Lyon nous essayons de déduire une opinion sur la manière d’agir de cette matière , sur l’étendue où se borne son action, nous ne serons pas d’accord avec les hygiénistes qui ont observé à Paris et en Allemagne. Ces derniers admettent d’une manière générale* que les ouvriers, travaillant dans une atmosphère phosplioréc, sont tous exposés à la nécrose. Nous ne pensons pas ainsi.- En effet, on n’a pas oublié sans doute que tous les cas observés de nécrose se sont déclarés chez des trompeurs ; on se rappelle aussi quelles étaient les conditions hygiéniques de la profession à Lyon, il y a peu d’années ; tous les ouvriers travaillaient dans une même pièce, exposés aux émanations phosphorées, et cependant les trempeurs seuls ont été atteints. Ne pouvons-nous pas inférer de là que les émanations du phosphore répandues dans l’atmosphère n’engendrent pas nécessairement la nécrose, que leur action ne s’exerce énergiquement qu’à une faible distance du lieu de leur production, c’est-à-dire à la distance qui sépare le trompeur du vase contenant le mélange phosphoré. Une lois répandues dans l’atmosphère ces vapeurs se transforment et perdent leur énergie. Cette opinion nous paraît la conséquence naturelle des faits que nous avons signalés. Cependant nous laisserons au Comité consultatif d’hygiène le soin de trancher cette question, sur le compte de laquelle il pourra comparer les documents émanés de nombreuses sources .

Comment agissent les vapeurs phospborécs sur l’économie? C’est là, à coup sur, le point délicat de la question. Suivant les uns, ces vapeurs s’introduisant peu à peu dans l’organisme, s’y accumulent, l’altèrent profondément, puis, quand la saturation phosphorcc est arrivée, quand l’organisme a perdu sa force de résistance, il cède à l’action du toxique. La maladie des mâchoires serait donc un empoisonnement général qui viendrait so traduire sur les maxillaires. Suivant d’autres, les émanations du phosphore n’auraient qu’une action locale, qu’ils expliquent par les données que fournit la chimie. Le phosphore à l’air humide se transforme en un acide énergique qui, absorbé par la respiration, imprègne les liquides de la bouche, se trouve en contact avec les maxillaires, s’insinue dans les dents cariées et de là étend ses ravages jusqu’aux os. Nous admettons, uous aussi, l’action locale. Jusqu’au moment où s’établit la fluxion qui annonce la nécrose, rien n’annonce que l’organisme soit altéré. Aucun trouble, dans les fonctions respiratoires, digestives ou autres, ne trahit un étal morbide général. Mais lorsque la maladie locale a fait des progrès , lorsque des douleurs vives et continues ont ébranlé le système nerveux, lorsque la suppuration a duré longtemps, c’est alors que l’état général est atteint. Mais c’est la fait du mal local sur toute l’économie , et il n’est pas besoin d’invoquer pour cause de cet état une sorte d’empoisonnement préalable de l’individu.

Si nous considérons les effets des émanations du phosphore comme se produisant localement, nous ne' pouvons accepter d’une manière absolue l’explication qu’on en donne. Ce n’est pas seulement dans l’industrie des allumettes que des ouvriers sont exposés à des vapeurs acides. Dans les fabriques d’acides minéraux , d’acide chlorhydrique entre autres , les ouvriers absorbent des quantités assez considérables de vapeurs acides, les liquides de la bouche en sont imprégnés au point qu’ils attaquent les dents, les rongent au niveau des gencives ; et cependant les maxillaires ne se nécrosent pas. Evidemment il y a quelque chose de plus dans ces vapeurs du phosphore. On y a indiqué la présence du phosphore en nature, nous y croyons, mais nous ne pouvons dire si c’est réellement à ce corps qu’il faut rapporter les propriétés délétéres des vapeurs émanées de la pâte phosphorcc. Nous serions cependant tentés de considérer l’action de ces vapeurs comme quelque chose d’analogue aux effets produits par l’introduction d’un corps étranger de nature irritante dans l'économie. Ce corps étranger serait le phosphore en nature qui, porte en vapeur par l’air, s’introduirait par la peau de la figure ou par les voies nasales ou par la voie buccale, dans les tissus de la face, puis s'y accumulerait et deviendrait un centre de fluxion. Ce phosphore pourrait aussi y être porté par suite de la mauvaise habitude qu'ont les ouvriers de manger tout ne

faisant le trempage, de se toucher la figure avec les doigts souvent imprégnés de pâte. Toutefois nous ne prétendons rien affirmer à cet égard.

L’influence funeste des vapeurs phosphorées est prouvée par les faits qui précèdent; elles donnent lieu, chez les individus employés au trempage des allumettes, à l’affection spéciale appelée nécrose des maxillaires. Comment se fait-il que cette affection ne se produise pas dans les fabriques de phosphore où se manient cependant des masses si considérables de cette substance? Voilà encore un point sur lequel M. le Ministre vous demande de l’éclairer.

Pour répondre nettement à cette question, un premier point serait à éclaircir. Il serait nécessaire de savoir si la composition de l’atmosphère est la même dans les fabriques de phosphore et dans les fabriques d’allumettes. Il est permis d’en douter rien qu’en comparant la nature et l’intensité de l’odeur qu’elles présentent. Aucune analyse rigoureuse n’a été faile sur ce sujet, que je sache, mais en admettant la composition de l’atmosphère, la même dans les deux cas, on peut encore jusqu’à un certain point s’expliquer d’une manière assez plausible l’immunité dont jouissent les fabriques de phosphore à l’égard de la carie maxillaire. Le genre de travail des ouvriers dans les fabriques de phosphore ne ressemble pas à celui des ouvriers des fabriques d’allumettes. Tandis que ces derniers accumulés dans une pièce souvent étroite et mal aérée, absorbent constamment presque sans bouger un air infect, les premiers se meuvent à leur aîsc dans de vastes ateliers largement ouverts l’été et très-imparfaitement clos l’hiver , dans lesquels l’air est constamment renouvelé, grâce à la puissante ventilation opérée par d’énormes foyers incandescents. En outre, ces ouvriers qui n’ont qu’à entretenir le feu ou à surveiller les récipients où se condense le phosphore, ne sont pas constamment attachés à leurs fourneaux. Quand ils ont garni le foyer de charbon et les récipients d’eau, ils peuvent se reposer quelques instants. Ils sortent alors et respirent l’air extérieur. On le voit, les conditions dans lesquelles vivent ces ouvriers sont tout à fait différentes de celles des individus appartenant aux fabriques d’allumettes.

Cependant les mouleurs de phosphore paraissent au premier abord pouvoir être assimilés aux trompeurs d’allumettes. Passant leur journée assis dans une pièce humide , sombre , au milieu , en quelque sorte, de masses de phosphore , on s’étonne que leur santé n’éprouve pas de sérieuses atteintes. Mais on doit observer que le phosphore moulé en cylindres épais n’est pas au contact de l’air , qu’il est soigneusement immergé dans l’eau, tandis que d'ans l’atelier du trompeur le phosphore, infiniment divisé dans la pâte, est exposé sur une grande surface à l’air, que, par conséquent les vapeurs qui s’exhalent dans ces deux cas ne doivent pas

être de même nature, de même composition et par suite ne peuvent avoir les mêmes effets sur l’organisme. Celte comparaison des deux industries de la fabrication du phosphore et de la fabrication des allumettes, suffira, nous le pensons, pour expliquer la différence des effets qu’on y observe.

Voilà les faits qui ressortent de l’examen attentif que nous avons fait de la fabrique de phosphore et des fabriques d’allumettes. 11 en rés vite que si la première ne paraît pas dangereuse pour les ouvriers quelle emploie, il n’en est pas de même pour les secondes. Celles-ci donnent lieu réellement à l’affection spéciale des os maxillaires connue sous le nom de nécrose. C’est donc une industrie fatale à un certain nombre de ceux qui l’exercent : il est nécessaire par conséquent d’y introduire les réformes capables de lui enlever ses dangers.

Le moyen que l’on propose pour atteindre ce but, c’est la substitution du phosphore modifié au phosphore ordinaire. Ce moyen présenterait divers avantages , non seulement au point de vue de la santé des ouvriers des fabriques d’allumettes, mais encore de la sécurité publique exposée à des chances nombreuses d’incendie et aux tentatives d’empoisonnement par la pâte des allumettes. Ce moyen paraît un remède radical; cependant il n’est pas à l’abri de toute objection, même en admettant comme parfaitement prouvé que le phosphore rouge est complètement dépourvu d’action sur l’économie animale. Dans la préparation du phosphore rouge, il y a toujours une certaine quantité de phosphore qui échappe à la transformation. Le produit qu’on relire de la cornue relient une quantité variable de phosphore ordinaire. On l’en débarrasse par des lavages à la soude caustique avant de le livrer au commerce. Ne peut-il pas arriver qu’on livre à la consommation un produit incomplètement dépouillé de la matière dangereuse ? Dès lors ce produit ne sera-t-il pas d’autant plus dangereux qu’on s’en méfiera moins ? Nous soumeltons ces observations au Comité consultalif d’hygiène publique, parce qu’il nous semble nécessaire, si on ordonne la substitution du phosphore rouge à l’autre, de prendre des mesures pour assurer la qualité constante du produit.

L’emploi du phosphore rouge est-il le seul moyen de soustraire les ouvriers des fabriques d’allumettes aux dangers auxquels ils sont exposés ? Nous ne le pensons pas. En nous basant uniquement sur ce que nous avons observé à Lyon, nous croyons qu’on peut, par un ensemble de mesures d’un autre ordre, enlever à l’industrie des allumettes tous ses dangers. Voici les mesures que nous proposerions :

1° Convaincre les ouvriers trempeurs que leur profession peut donner lieu à de graves accidents , afin que d’eux-mêmes ils soient portés à se précautionner contre les émanations phosphorées. Nous signalons cette mesure parce qu’elle nous parait très-importante ; on ne se met en garde

que contre l’ennemi que l’on redoute. Or , les ouvriers à Lyon regardent tous leur profession comme inoffensivc, et attribuent à toutes sortes de causes étrangères les maladies nées de leur étal ;

2° Isoler parfaitement l’atelier où se fait la préparation de la pâte phosphoréc, où s’exécute le trempage des autres ateliers, où se pratiquent les autres opérations ;

3° Que la préparation de la pâte phosphorée , que le trempage s’exécutent en plein air ou dans une salle élevée, bien aérée, ventilée ; que le vase contenant la pâte phosphorée soit placé sous une hotte aboutissant à une bonne cheminée tirant bien ; que la balle où se jettent les paquets trempés soit elle-même placée sous cette hotte où les paquets devront rester jusqu’à ce qu’ils soient secs ;

4° On pourrait défendre d’employer des femmes pour cette opération ; elles paraissent plus susceptibles que les hommes ;

5° Dans l’atelier du trempage et près du vase à phosphore, il serait bon de placer une assiette contenant du chlorure de chaux additionné de temps en temps d’acide chlorhydrique-; le chlore transformerait les vapeurs de phosphore, changerait leur nature et très probablement leur influence.

Au point de vue de nos fabriques lyonnaises , l'adoption de ces moyens favorisée par une surveillance active nous parait devoir mettre les ouvriers à l’abri des dangers qu’ils courent.

J’ai terminé le Rapport sur l’enquête demandée par M. le Ministre de l’agriculture. J’ai fait mes efforts pour qu’il soit le tableau fidèle et vrai de l’état actuel de la fabrication du phosphore et des allumettes phosphorées à Lyon , au point de vue de l’hygiène professionnelle. Si vous le trouvez tel, je vous prierai d’en adopter les conclusions pour la réponse à faire à la lettre de M. le Ministre.

UÉSUMÉ ET CONCLUSIONS.

Fabrique de phosphore.

1° Les ouvriers employés à la fabrication du phosphore ne sont exposés à aucune maladie d’une nature spéciale. Dans les premiers temps de leur entrée dans la fabrique , ils toussent un peu sous l’influence des vapeurs acides produites pendant la distillation du phosphore ; mais ces symptômes n’ont jamais de conséquences durables ni fâcheuses ;

2° On n’a jamais observé aucun cas de nécrose maxillaire survenu parmi les ouvriers de cette fabrique.

Fabrique d’allumettes.

1° Les émanations ph'osphorécs ne paraissent pas avoir d’action durable et fâcheuse sur le cerveau ; elles ne paraissent pas avoir non plus d’influence sur le tube digestif.

Nous croyons que ces émanations de nature irritante peuvent bien exercer sur l’organe pulmonaire une action plus ou moins vive, favoriser même le développement des tubercules chez des individus d’une constitution ruinée ou prédisposés à la phthysic ; mais cette manière de voir ne doit pas être considérée comme une conséquence nécessaire des faits observés ;

2e Les vapeurs de phosphore engendrent la nécrose maxillaire , mais seulement dans certaines circonstances. Dans un atelier où travaillent huit individus dont deux trempent les allumettes , les deux trompeurs seuls peuvent être atteints ; les autres, quoique respirant dans une atmosphère phosphorée, s’ils n’ont jamais pratiqué le trempage, échappentà la maladie ;

3° L’action des vapeurs de phosphore ne s’exerce pas sur l’économie entière -, elle ne peut être assimilée à un empoisonnement. C’est une action purement locale , qui ne peut être expliquée par la présence de l’arsenic dans le phosphore, ni par la transformation de ces vapeurs en acide énergique ; elle est duc à une autre cause encore inconnue , probablement au phosphore lui-même en vapeur, à l’état de particules très-ténues ;

4° Pour s'expliquer nettement La différence des effets des vapeurs pliosphorées qui s’observe dans les fabriques de phosphore et dans les fabriques d’allumettes , il faudrait d'abord savoir si ces émanations sont les mêmes dans les deux cas. A en juger par l’odeur seule , il nous semble qu’elles doivent être très-différentes. Nous croyons que dans les fabriques de phosphore c’est l’acide qui domine , dans les autres , c’est le phosphore. Mais même en admettant les émanations de phosphoi'e produites dans ces deux sources comme étant de même nature , on peut s’expliquer leur différence d’action par la différence des conditions du travail dans les deux industries ;

5° Il est urgent que le Gouvernement intervienne dans l’industrie de la fabrication des allumettes pour y introduire les réformes de nature à diminuer ou à lui enlever scs dangers ;

6° La substitution du phosphore rouge au phosphore amorphe dans la fabrication des allumettes serait sans doute le meilleur moyen de soustraire les ouvriers aux funestes effets des émanations phosphorées , mais ce moyen ne présenterait peut-être pas, au point de vue de la sécurité publique, tous les avantages qu’on en attend ;

7° On pourrait très-probablpment trouver , dans un ensemble de mesures du genre de celles que nous avons indiquées plus haut, des préservatifs suffisants contre les dangers provenant dos émanations du phosphore dans les fabriques d’allumettes;

Lyon, 12 décembre 1855.

A. Glén.vrd.

Aucune décision ministérielle concernant l’industrie qui nous occupe n’a été jusqu’à présent la conséquence de celte enquête et des études dont eile a été l’objet. Mais un grand pas a été fait vers le but désiré, et qui amènera certainement celte transformation radicale que réclament non seulement les hommes de l’art, mais le public tout entier éclairé par de nombreux accidents sur les dangers provenant de la fabrication et de l’emploi des allumettes ordinaires.

Une fabrique s’est élevée à Lyon qui confectionne des allumettes d’après un système tout nouveau et toutà-fait différent des autres , système par lequel se trouvent supprimés tous les inconvénients, tous les dangers justement reprochés aux autres. MM. Coignet ayant adressé à l’administration préfectorale un échantillon de leurs produits, celle-ci l’envoya au Conseil en l’invitant à lui faire connaître par un rapport les propriétés de ces allumettes et les avantages qu’elles pouvaient présenter pour l’intérêt public. Voici la lettre qui fut adressée à ce sujet à M. le Sénateur , administrateur du département du Rhône.

Le Conseil d'hygiène publique et de salubrité a examiné avec tout le soin qu'elles méritaient les nouvelles allumettes fabriquées par MM. Coignet, et dont vous lui avez adressé un échantillon ; nous avons l'honneur, conformément au désir que vous exprimez dans votre lettre du 16 mars 1857, de vous faire connaître l'opinion du Conseil à ce sujet.

Les allumettes ordinaires présentent soit dans leur fabrication, soit dans leur emploi des inconvénients graves, des dangers de plus d'un genre et tellement sérieux que le Gouvernement a dû s’en préoccuper à plusieurs reprises , qu il a cherche les moyens de les prévenir. Ces inconvénients , ces dangers sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de s’étendre longuement ici sur leur nature. Il suffira de les rappeler en peu de mots. La fabrication des allumettes par le procédé habituel expose les ouvriers à une maladie terrible, la nécrose des os maxillaires, maladie dont les conséquences nécessaires sont la mutilation ou la mort , et qui doit être attribuée aux émanations du phosphore dans les ateliers de fabrication ; 2° la propriété même qui les rend précieuses, leur facile inflammabilité en fait des instruments fort dangereux, qui, opérant souvent indépendamment de la volonté ou maniés par des mains imprudentes, peuvent donner lieu à des accidents plus ou moins terribles, tels que les brûlures ou les incendies. 3° Enfin, qui ne sait aujourd’hui que la préparation phosplioréc placée au bout des allumettes, et qui est la source du feu, renferme un poison des plus actifs, des plus énergiques, poison que le crime a déjà maintes fois fait servir à des desseins homicides ?

Ainsi maladie ou mort pour ceux qui les fabriquent ; danger d’incendie ou d’empoisonnement pour ceux qui les consomment , voilà les inconvénients que présentent les allumettes ordinaires et qui compensent largement leurs avantages.

Les allumettes que MM. Coignet viennent d’introduire dans la consommation sont-elles exemptes d’inconvénients , de dangers ? justifient-elles celle inscription placée sur les boites : Avec ces allumettes pas d’empoisonnements, pas de nécroses, pas d’incendies causés par imprudence ? Le Conseil d’hygicne n’hésite pas à répondre affirmativement à ces questions. Il suffit d’ailleurs de connaître leur mode de fabrication pour comprendre qu’il en doit être ainsi. On en jugera par les détails suivants : L’allumette de M. Coignet ne contient pas de phosphore ; elle porte seulement à un de ses bouts une préparation faite avec un mélange de sulfure d’antimoine et de chlorate de potasse. Ce mélange ne peut s’embraser par le frottement contre un corps dur ; pour l’enflammer, il faut le frotter contre un des côtés de la boîte qui est enduit de phosphore rouge : c’est là seulement, au contact de ce phosphore que l’embrasement peut avoir lieu. Pour avoir du feu , il faut donc deux choses, l’allumette d’abord, puis la boite en papier enduite de phosphore ; isolément chacune d’elles est inutile. On frottera en vain les allumettes elles ne. s’enflammeront pas; mais qu’elles rencontrent la surface phosplioréc aussitôt le feu se produira. On conçoit facilement les conséquences qui résultent de eette ingénieuse disposition.11 est évident que l’on n’a plus à redouter l’embrasement accidentel

de la masse des allumettes, embrasement que provoquent souvent, sur les allumettes ordinaires, les causes les plus légères et les plus involontaires. On n’aura pas davantage à craindre les empoisonnements, soit accidentels, soit criminels, puisque l’allumette ne porte plus de poison. Si maintenant nous disons que le phosphore placé sur la boîte est du phosphore amorphe, c’est-à-dire phosphore qui, modifie par la chaleui, a perdu scs propriétés odorantes et toxiques , on comprendra sans peine que les ouvriers employés à la fabrication des briquets phosphoriques nouveaux ne courent nullement le danger d’ètre atteints de la maladie des maxillaires.

Les allumettes de MM. Coignct présentent donc, comme on le voit, des avantages incontestables et de la plus haute importance sur les anciennes. C’est la solution la plus heureuse et la plus simple à la fois de ce grave problème d’hygiène et de sécurité publiques qu’avait fait naître l’emploi des allumettes ordinaires, dont se sont à bon droit préoccupés nombre d'esprits sérieux et par l’élude duquel se révélait naguère encore la sollicitude gouvernementale.

Le Conseil d’hygiène publique et de salubrité donne donc sa complète approbation aux allumettes fabriquées par MM. Coignet ;■ il considère leur introduction dans la consommation c.omme un bienfait public et fait des vœux pour que dans un prompt avenir elles soient les seules employées.

Lyon, le 25 mars 1857.

A. G LENARD.

Depuis l’époque où fut écrite cette lettre, l’expérience a prononcé. Les avantages des allumettes fabriquées suivant ce nouveau système se sont partout confirmés. Les Sociétés de médecine, les Conseils d’hygiène ont vu là le moyen de réformer la pernicieuse industrie contre laquelle ils avaient maintes fois élevé leur voix. Dans l’espoir d’arriver à cette transformation désirée, on a demandé soit la prohibition des anciennes allumettes, soit l’interdiction de la vente du phosphore blanc. Le Gouvernement n’a pas encore pris de parti, il n’a rien décidé. Mais nul doute que dans un avenir prochain satisfaction ne soit donnée aux vœux des Conseils d’hygiène.

Colle forte. — Les fabriques de colle forte appartiennent a la première classe des établissements insalubres •quand elles emploient pour la préparation de leurs produits des débris animaux désignés d’une manière générale sous le nom de carnasses. Une seule demande a été faite pour une fabrique de ce genre, c’est celle des sieurs Gérinière et Patel (24 mars 1859) qui devaient s’établir au quartier des Rivières. L’emplacement choisi par les pétitionnaires ayant été trouvé propice pour ce genre d’industrie, le Conseil a été favorable à cette demande.

Distillation du goudron de houille. — Les usages nombreux et importants auxquels ont été appliqués certains produits provenant du goudron de houille, ont motivé la création de plusieurs usines destinées à la distillation du goudron pour en extraire les substances volatiles. C’est d’abord celle des sieurs Morin et Cie, à Givors (décembre 1855), laquelle ayant pour but réel l’agglomération du charbon au moyen du goudron de houille, et n’obtenant ce résultat que par la calcination d’un mélange de charbon et de goudron obtient accessoirement pendant ses opérations les produits volatils de ce goudron et les récolte pour les utiliser.

C’est ensuite celle des sieurs Voisin et Louche (août 1857), à Lyon, quartier de Gerland, qui distillent ce goudron pour obtenir la benzine employée dans le dégraissage, l’acide phénique qui est la matière première des fabricants d’acide piérique.

Enfin celle des sieurs Cornu qui préparent des vernis, des toiles bitumées, du noire de fumée avec les différents produits du goudron.

Les inconvénients de cette industrie sont trop connus

pour que nous les rappelions ici. Le Conseil s’est borné à exiger de ces usines un éloignement suffisant des habitations pour qu’elles n’exposent personne aux chances d’incendie qu’elles présentent, et qu’elles n’incommodent pas le voisinage par leurs désagréables émanations.

Distillation , Fonderies de résine. — Farriques de graisses pour voitures. — La distillation des résines pour la fabrication des graisses employées pour enduire les essieux de voitures ; la fonte des résines pour la préparation des toiles d’emballage, ou pour la confection des torches, ces industries ont été l’objet de plusieurs demandes. Analogues quant à leurs inconvénients à l’industrie précédente, le Conseil les accueille en exigeant d’elles les mêmes conditions d’innocuité.

Vernis. — Toiles peintes. — Cuirs vernis. — Huit demandes relatives à ces diverses industries ont été accueillies favorablement.

Distillation des schistes. — Cette industrie a été l’objet d’une demande. Bien que l'autorisation n’ait pas été accordée par l’Administration, contrairement à la proposition du Conseil , nous croyons devoir cependant publier le rapport suivant auquel elle a donné lieu, et qui fera connaître la nature, les inconvénients de cette industrie qui n’existe pas parmi nous, et les conditions dans lesquelles nous avions pensé pouvoir lui être favorables.

Les sieurs Renaud, Benoit et Chaland ont demandé l’autorisation d’établir à Caluire, sur un emplacement dépendant de la gare de Genève,

1° une usine pour la distillation des schistes bitumineux, l’extraction et la purification des huiles, de la paraffine, etc.; 2° un four à chaux. Chargé d’examiner celte affaire, j’ai l’honneur de vous rendre compte de ma mission.

Celte demande a etc l’objet d’une opposition assez vive de la part de quelques habitants de la localité, et surtout de la Compagnie des eaux ; il est donc nécessaire de l’examiner avec soin. Je vais d’abord vous faire connaître la nature de l’industrie que se proposent d’établir les pétitionnaires; j’entrerai à ce sujet dans des détails un peu circonstanciés, parce que c’est la première fois qu’un semblable établissement s’élève dans notre arrondissement, et qu’il est nécessaire que vous connaissiez bien les opérations qui doivent s’y effectuer pour en comprendre les inconvénients. Vous verrez que si l’usine projetée par les sieurs Renaud, etc., est parmi nous la première de l’espèce, elle n’est pas la première du genre, qu’elle a déjà scs analogues.

La matière première que doivent exploiter, manipuler les pétitionnaires, c’est le schiste bitumineux du Bugey. Les produits utiles qu’ils doivent en retirer sont : 1° des huiles qui après désinfection seront employées à l’éclairage ; de la paraffine qui pourra être vendue aux fabricants de bougie ; du goudron ou plutôt un brai qui, concurremment avec celui provenant de la distillation du goudron de bouille, pourra servir à la confection des trottoirs ; 2° des sels ammoniacaux; 3° de la chaux.

Voici comment on opère pour obtenir ces produits : Les schistes venant du Bugey, arrivent par le chemin de fer jusque dans la future usine. On les introduit dans des cornues semblables à celles dans lesquelles on distille

la houille pour la fabrication du gaz d’éclairage et organisées de la même

manière. On porte à une haute température. Sous l’influence de la chaleur se décomposent et se transforment les matériaux d’origine organique que recèle la pierre, restes de végétaux, d'animaux enfouis depuis une longue série de siècles, et dont la nature, pour nous les faire connaître, a gravé elle-même les traits sur les feuillets mêmes du schiste qui les renferme. Ces matériaux, en se décomposant, produisent des gaz et des vapeurs ; ceux-ci sortent de la cornue par un tube qui d’abord ascendant, s’incline ensuite pour rejoindre un serpentin entouré d’eau froide. Les vapeurs de diverses natures se condensent, se liquéfient, et bientôt un liquide s’écoule par l’extrémité inférieure du serpentin ; on le recueille dans une fosse. Quant aux gaz, comme il en est de combustibles parmi eux, on les dirige par un tube dans le foyer d’une chaudière à vapeur où ils servent de combustible.

Lorsque la décomposition du schiste est terminée, on débouche la cornue et on en retire une pierre qui, des matières organiques qu’elle contenait

d’abord, ne relient plus qu’un peu de charbon. Le schiste du Bugey est calcaire ; en le calcinant on doit donc obtenir de la chaux. Mais comme dans la tonne la calcination est insuffisante pour l’amener à cet état, et qu’il retient du charbon, il est nécessaire de le passer dans un four à chaux. On le met aussitôt dans un four à chaux. Celui- ci est un four système Bidrcman, c’est-à-dire un four fumivorc. La chaux est alors divisée en deux parts ; les gros morceaux sont livrés à la consommation; les débris, la poussière sont, en les traitant de diverses manières, convertis en engrais qui, par le chemin de fer, retournent en Bresse pour en feitiliser les plaines.

Nous avons vu que les liquides provenant de la condensation des vapeurs dans le serpentin, avaient été recueillis dans une fosse. Ces liquides forment deux couches : l’une aqueuse , l’autre goudronneuse. La couche aqueuse contient de l’ammoniaque ou des sels ammoniacaux. On la sépare avec soin et on la traite par la chaux pour en extraire toute l'ammoniaque que l’on obtient sous forme d’ammoniaque liquide ou bien de sel ammoniacal, cette opération se fait dans l’appareil connu sous le nom d’appareil Mallet.

La couche goudronneuse qui, au point de vue de celle industrie, est la plus précieuse des matières fournies par les schistes, puisqu’elle contient l’huile d’éclairage, la couche goudronneuse est soumise à la distillation. On la porte dans un alambic à double fond, où on l’expose à la chaleur produite par la vapeur surchauffée. Bientôt de l’huile distille, elle se rend dans un serpentin ou réfrigérant qui la condense, et la verse dans des récipients. Lorsque l’huile cesse de couler on élève la température, et on voit alors apparaître une matière qui ressemble à de la cire et qu’on appelle de la paraffine. Enfin il reste dans l’alambic une masse noire, fluide que l’on écoule en dehors et qui en refroidissant se prend sous forme solide.

Enfin l’huile, d’une odeur détestable, qu’on a obtenue ainsi, est soumise à la désinfection. Cette opération, dont je ne connais pas les agents chimiques, se fait dans des tubes en fer de plus d’un mètre de long et hermétiquement fermés.

Vous connaissez maintenant, 3Iessieurs, toutes les opérations qui doivent s’effectuer dans l’usine projetée, et sur une échelle assez importante, puisque l’on doit y monter 25 cornues qui, entre elles et dans les vingt-quatre heures, pourront distiller environ 50,000 kil. de schiste. Vous pouvez maintenant vous rendre compte de la nature des inconvénients que doit présenter celle industrie. Elle a, comme vous avez dû le remarquer, une grande analogie avec celles qui distillent la houille, des résines, des goudrons de houille, par conséquent ses inconvénients doivent être aussi d’une nature analogue. De l’usine sortira de la fumée, en abondance; il s’en échappera des vapeurs odorantes assez peu agréables, il est vrai, pour qui

les sentirait près de leur source, mais aucun gaz, aucune vapéur délétère ni pour l’homme, ni pour les végétaux, ne doit être rejeté par elle dans l’atmosphère. L’industrie que se proposent d’exploiter les sieurs Renaud et Cio, ne peut donc pas être considérée comme insalubre, dangereuse ; on peut la dire seulement incommode, mais d’une incommodité qui ne peut s’étendre au-delà d’un cercle assez restreint.

D’ailleurs, la position que doit occuper l’établissement des pétitionnaires est bien propre à rassurer sur ses effets.

C’est sur les bords du Rhône, sur cette grève déserte, où la gare de Genève a apporté une vie , une animation qui bientôt disparaîtront avec elle, c’est dans un des bâtiments de cette gare que doit être installée l’exploitation des schistes. Là, l’usine isolée, éloignée des habitations, exposée à l'active ventilation que détermine le cours du Rhône, et fonctionnant comme nous venons de le dire, ne peut être une cause sérieuse, réelle d’incommodité pour le pays. Celte localité d’ailleurs est assez abandonnée pour que les tripiers en aient fait le siège de leur nauséabonde et jnfecle industrie qu’ils exercent, la plupart bien plus près des maisons et avec des circonstances autrement graves.

Cependant uu certain nombre d’habitants ont protesté contre l'établissement de l’usine Renaud. Tout porte à croire que les exposants ne se sont pas rendu compte de la nature de l’industrie qu’ils repoussaient; ou bien que leur opposition s’adressait au four à chaux qui fait partie de la demande. J’ai expliqué assez longuement en quoi consistait l’industrie en question pour que vous puissiez apprécier par vous-même le peu de fondement de cette opposition ; quant à ce qui concerne le foui1 à chaux , il suffira de vous rappeler qu’il sera construit d’après le système Bidremau, pour que vous ne le considériez pas comme un motif d’opposition. Il y a donc lieu de passer outre sur ce point.

Mais la Compagnie des eaux, par l’organe du chef d’exploitation, a formulé une opposition motivée que nous devons examiner avec un soin particulier , parce qu’elle soulève une question de salubrité publique d’une haute importance et qui intéresse toute la population lyonnaise qui s abreuve aux eaux de la Compagnie. Dans l’exposé des motifs de cette opposition on lit :

« Attendu que la nature de cet établissement amènerait une insalubrité manifeste de la localité et de ses environs, soit en viciant l’air par l’émanation des produits fabriqués, soit en altérant la constitution du sol sur lequel aurait lieu l’exploitation et en travers duquel se fait en partie la filtration des eaux du Rhône avant leur arrivée dans les bassins de la Compagnie ; qu’en effet, tous les résidus et débris provenant de la fabrication seront jetés à l’état de remblais dans le voisinage de l’usine et 'deviendront

un foyer permanent d’odeurs infectes et dangereuses rju’il suffit, etc

Le soussigné déclare faire l’opposition la plus formelle et la plus vive, etc . »

Doit-on réellement redouter de pareils effets de la part de l’usine ? En ce qui concerne la viciation de l’air, nous nous sommes assez expliqué sur ce point pour n’avoir pas besoin d’y revenir en ce moment, d’autant plus que la Compagnie des eaux , qui est éloignée de l’usine de Renaud de 500 mètres au moins, qui en est abritée par la chaussée du chemin de fer, me paraît peu fondée dans son opposition à ce point de vue. Nous n’avons donc à nous occuper que de la question de savoir si la pureté des eaux de la Compagnie doit être réellement et nécessairement troublée par le fait de cette usine. Mais si vous vous rappelez les détails que j’ai donnés sur la marche de l’industrie des pétitionnaires, vous devez comprendre que tout y est utilisé, tout est matière vendable, tout hormis cependant une seule chose que je dirai tout à l’heure.

Le schiste calciné est transformé en chaux vive puis expédié au loin hors de l’usine ; le goudron est distillé ; l’huile est employée à l’éclairage, le brai sec est livré aux fabricanls de trottoirs, ou au besoin brûlé. 11 n’y a donc pas de matières, de résidus à jeter sur le sol et qui puissent en altérer la constitution et par suite changer la nature des eaux qui le traversent. J’ai dit qu'une seule chose devait être jetée comme inutile, c’est l’eau qui se produit pendant la distillation et dont on a retiré l’ammoniaque. C’est là le seul point qui m’ait paru digne d’attention. Cette eau est chargée de sels calcaires, elle est sursaturée de chaux, elle en tient en suspension, elle relient une faible quantité de produits goudronneux en compagnie desquels elle s’est produite cl qui doivent certainement lui communiquer une odeur désagréable; si on les jetait sur le sol, elles s’infiltreraient certainement dans le gravier. Iraient-elles troubler, souiller les eaux de la Compagnie, située à 500 mètres de là? je ne voudrais pas me prononcer sur ce point; il est toutefois prudent, dans des circonstances aussi importantes, de se mellrc en garde contre des éventualités même douteuses. D'ailleurs, l’usine, par sa position, est à même de sc débarrasser très-facilement de. ces eaux par une autre voie; il lui suffit de les conduire par un canal jusque dans le Rhône, dont le cours rapide les aura bien vile emportées. Je ne pense pas qu’on puisse craindre de voir les eaux du Rhône s’altérer par leur mélange avec les eaux calcaires de l’usine, et je crois que vous serez de mon avis, si je vous dis que la quantité totale de ces eaux ne doit s’élever au maximum qu’à deux mètres cubes ou 20 hectolitres par 24 heures.

Ces diverses dispositions de l’usine, ce mode d’organisation de l’industrie des sieurs Renaud et Comp. otent, ce me semble, tout prétexte fondé d’opposition à la Compagnie des eaux comme aux habitants des localités en-

vironnantcs ; l’hygiène, la salubrité publique ne me paraissent nullement menacées par rétablissement projeté.

Je crois donc devoir vous proposer d’émettre l’avis suivant :

Les sieurs Renaud, Benoît et Chaland peuvent être autorisés à établir au lieu indiqué sur le plan joint au dossier, 1° une usine pour la distillation des schistes bitumineux, l’extraction cl la purification des huiles pyrogénées, l’extraction de l’ammoniaque ;

2° Un four à chaux ;

Aux conditions ci-aprcs :

1° Le four à chaux sera fumivorc ;

2° Une cheminée d’au moins 20 mètres de hauteur devra recevoir la fumée des divers foyers ;*

3° Les gaz provenant de la distillation des schistes seront brûlés ;

4° Si des fosses sont construites pour recevoir ou conserver le goudron, elles devront être parfaitement imperméables ;

5° Aucun produit goudronneux ne pourra être jeté sur le sol environnant ;

6° On ne devra non plus déposer sur le sol aucune matière schisteuse calcinée, provenant soit des tonnes, soit du four à chaux ;

7° Les eaux ammoniacales, ou celles dont on aura extrait l’ammoniaque, ne devront être jetées sur le sol ni dans l’usine ni au dehors. Ces eaux devront être recueillies dans une fosse couverte et parfaitement étanche où on les laissera séjourner le temps nécessaire pour que la majeure partie de la chaux qu’elle contient en suspension se soit déposée. Alors on les écoulera par un canal en pierres bien cimentées qui, parlant de la fabrique, ira jusqu’au Rhône.

Ce canal devra s’avancer assez dans le fleuve pour que son embouchure soit toujours plongée dans l’eau.

8° Les boucs ou dépôts calcaires provenant de la citerne susdite, ne pourront être déposés sur le sol environnant.

9° L’inexécution dûment constatée d’une de ces conditions qui toutes sont facilement réalisables, et à l’observation constante desquelles se lie, dans l’esprit du Conseil, l’innocuité de la future usine, devra entraîner le retrait de l’autorisation.

Lyon, le 18 novembre 1857.

A. Glékard.

Verreries. — La fumée abondante que ces établissements répandent autour d’eux, les dangers d’incendie

qu’ils présentent, les ont fait placer dans la première classe des établissements dangereux , insalubres ou incommodes, et motivent leur éloignement des habitations. Si l’on a pu être favorable à la demande de MM. Pely et Felizat (juillet 185o) des sieurs Bovagnet , Pely et Defamon (juin 1853), des sieurs Mesmer et Saumon (octobre 18o-i), qui désiraient établir leurs usines dans le voisinage de la Guillotière, c’est par suite de certaines améliorations réalisées dans l’organisation de ces usines, et qui devaient en atténuer les inconvénients. La fumée , en effet, ne devait plus, comme dans les verreries ordinaires s’échapper au dehors par des arches latérales , mais par une cheminée qui devait la répandre dans l’atmosphère à une hauteur suffisante pour qu’elle ne fut plus une cause permanente d’incommodité sérieuse.

Malgré cela le Conseil a dû s’opposer à l’établissement de l’usine du sieur Coron, à Vernaison. Les rapports suivants feront connaître les motifs de cette opposition et la suite qui a été donnée à celte affaire.

Le sieur Coron (François) , ayant demandé l’autorisation d’établir une verrerie à Vernaison , nous avons été chargés , MM. Tabarcau , Lecoq ct moi , d’examiner les questions soulevées par celte demande , afin de vous en rendre compte.

L’enquête a vu paraître quelques opposants et des centaines d’adhcrcnts. Le Conseil municipal de Vernaison oppuie vivement la demande. Les communes avoisinantes y donnent également leur assentiment , ou y paraissent indifférentes.

D’un côté, l’on objeele les inconvénients de la fumée des fours de la verrerie , soit pour les habitations , soit pour l’agriculture; ceux des poussières mises en mouvement , notamment des poussières de bouille ; ceux de la chaleur qui gêneraient, dit-on , les voisins les plus proches ; ceux des dangers d’incendie ; ceux du bruit résultant du travail du jour , et surtout du travail nocturne ; ceux qui découleraient des habitudes d’une population ouvrière étrangère à la commune ; enfin, la dépréciation qu’amènerait,

dans les propriétés de la localité , la tendance que l’on aurait à fuir un le! voisinage.

D’autre part , on regarde les inconvénients mentionnés comme nuis ou insignifiants , et l’on fait observer qu’un haut intérêt général plaide en faveur de la demande du sieur Coron. La navigation a fourni pendant longtemps le principal moyen d’occupation aux habitants de la commune. Cette ressource leur a été enlevée par l’établissement des nouveaux modes de communication et de transport. Une usine d’impression sur tissus, qui existait naguère sur le terrain même où la verrerie est projetée , occupait bien des bras. Celte source de travail a elle-même disparu. Le territoire de la commune est trop restreint pour que l’agriculture y emploie beaucoup de travailleurs. Ainsi déshéritée , la population n’a en perspective , comme moyen de faire revivre l’activité qui s’est éteinte, que la fondation d’un vaste établissement industriel. L’agriculture du pays y trouvera ellemême son profit par l’accroissement de facilité de l’écoulement de scs produits.

Vous le voyez , Messieurs , parmi les considérations qui s’élèvent , soit contre l’établissement projeté , soit en sa faveur , il y en a qui appellent toute votre attention en raison de leur gravité.

Vos commissaires ont été visiter les lieux , et ont reconnu l’exactitude des bases matérielles qui servent de point de départ tant aux oppositions qu’aux adhésions. Toutefois , nous devons faire remarquer que , si l’on descend aux détails , on ne trouve qu’un seul opposant , sur les quatre ou cinq , qui soit gravement intéressé dans le débat. C’est M. Abel , dont l’habitation n’est séparée que par une rue du local où est projetée l’érection de la verrerie , et qui s’émeut à la pensée de voir des fours de verrerie se dresser à trois ou quatre mètres de sa terrasse et de son parterre , à seize mètres de sa maison , à vingt-cinq mètres de ses granges et de scs fenils.

Disons tout de suite que l’industriel dont nous avons à juger la demande l’a modifiée à la suite de nos représentations , qu’il s’éloignera un peu plus soit de l’habitation de M, Abel , soit de ses bâtiments d’exploitation , et que les distances de séparation seront d’une trentaine et d’une quarantaine de mètres ; ce qui , toutefois, ne constitue pas un éloignement bien considérable.

M. Coron répond en grande partie aux objections tirées des dangers d’incendie , en s’engageant à n’employer que le fer, au lieu du bois, pour ses toitures. Il s’engage aussi à ne construire ses fours que d’après le nouveau système , avec cheminées d’appel , et annonce même un perfectionnement qui doit encore en améliorer le résultat.

Nous ne nous arrêterons pas aux motifs d’opposition basés sur la mise en péril de l’agriculture de la localité , sur le rayonnement de la chaleur au

travers des épaisseurs successives des murs places entre les fours de la verrerie et les propriétés voisines , sur les accusations portées contre les ouvriers verriers et sur l'intensité du tapage inhérent à leur industrie. Vous partagez déjà , sans doute , notre opinion sur la valeur minime de ces motifs.

Mais vous pèserez avec plus d’insistance ceux qui se fondent sur les dangers d’incendie , et surtout sur les incommodités des fumées. Ce sont là , sans doute , les considérations qui ont fait classer les verreries dans la première catégorie des établissements insalubres ou uicommodcs.

S’il s’agissait de la création d’une verrerie telles qu’elles étaient autrefois , telles qu’on en voit encore beaucoup , nous n’aurions pas hésité , nous aurions reconnu la justesse de l’application à l’usine projetée, des rigueurs du décret qui plaça dans la première classe des établissements incommodes ceux où se faisait alors la fabrication du verre ; mais on nous annonçait une usine dont la disposition et les moyens étaient tout différents , malgré l’identité du but de la fabrication. Il fallait pousser plus loin noire examen.

Afin de mieux nous éclairer , nous avons été visiter plusieurs verreries et, nous devons le déclarer , la comparaison faite sur les lieux entre celles de l’ancien système et celles où existent de bonnes cheminées d’appel , nous a conduits à reconnaître entre elles une différence profonde ; disons mieux, une dissemblance complète , sous le rapport des inconvénients pour le voisinage. D’un côté, en effet, s’élevaient des masses épaisses de fumées noires; de l’autre, nous ne voyions sortir qu’une fumée légère des cheminées qui ne semblaient guère plus menaçantes pour les voisins que ne le sont celles de nos appartements. Nous avons consulté des habitants placés à côté , ils nous ont déclaré que cette lumée des verreries disposées d’après le nouveau système était quelquefois plus forte , mais qu’elle n’élait jamais bien désagréable, qu’elle se bornait à déposer un peu de poussière noire sur les linges qu’on étendait tout près, ainsi que sur les fruits des arbres les plus proches. De tels inconvénients sont apportés par une foule d’usines classées dans la deuxième et même dans la troisième catégorie.

Toutefois, vu la proximité entre l’établissement projeté et la propriété de l’un des opposants , la majorité de la Coinmirsion , tout en reconnaissant la haute portée des considérations qui militent en faveur de la demande du sieur Coron , a cru devoir vous proposer d’émettre l’avis qu’il n’y a pas lieu de l'agréer.

Lyon, le 11 mars 18Ô8.

Bineau.

Cctle affaire est revenue plus tard au Conseil dans les circonstances que fera connaître le rapport ci-après.

Vous n’avez sans doute pas oublie quoique cela soit déjà ancien, que vous avez été appelés par l’Administration préfectorale à donner votre avis sur la demande formée par le sieur Coron, dans le but d'obtcnirj'autorisation d’établir à Vcrnaison une verrerie, composée de deux fours et de scs accessoires. A la suite d’un rapport parfaitement motivé et dont vous avez unanimement approuvé les conclusions, «vous avez cru devoir émettre l’avis qu’il n’y avait pas lieu d’accorder l’autorisation sollicitée. L’administration préfectorale a adopté votre opinion. M. le Sénateur, administrateur du département a pris un arrêté par lequel il a rejeté la demande du sieur Coron.

Mais les choses n’en sont point restées là. Le demandeur n’a pas renoncé à son projet, loin de là, il s’est pourvu auprès du Conseil d’Etat contre l’arrêté préfectoral . Energiquement soutenu , activement aidé dans cette nouvelle tentative, par M. le Maire de Vcrnaison pour qui l’établissement de celte verrerie paraissait une création d’utilité publique et au succès de laquelle, par conséquent, la commune devait s'intéresser, s’employer même , le sieur Coron a réussi, il a obtenu gain de cause. Un décret rendu sur la proposition du Conseil d’Etat annulant l’arrêté préfectoral du 28 avril 1858, autorise le sieur Coron aux fins de sa demande. Toutefois, le décrctlaisse à l’Administration préfectorale le soin de prescrire telles mesures, telles conditions qu’elle jugera convenables, dans le but de prévenir les dangers du feu cl les inconvénients de la fumée. C’est en vertu de cet article que l’affaire Coron est renvoyée devant vous ; c’est pour indiquer les conditions à imposer que vous clés consultés aujourd’hui.

Vous nous avez désignés MM. Lecoq, Tisscrant et moi pour l’examen de cette affaire; nous avons visité les lieux; nous avons entendu les parties intéressées que sur leur demande nous avions convoquées; nous avons étudié avec soin les pièces du dossier et particulièrement l'arrêté du Conseil d’Etat; nous nous sommes efforcés en un mol d'apporter dans notre mission toute l’attention que réclamait la lettre de M. le Sénateur et que commandait du reste la gravité des intérêts en présence ; nous avons l'honneur de vous exposer dans ce rapport le résultat de l’examen que nous avons fait de celte affaire.

Messieurs, je ne puis me défendre, en commençant ce rapport, de vous exprimer l’impression qu’a éprouvée votre Commission à la vue des lieux où venait d’être autorisée à s’établir une industrie que le Conseil avait repoussée. Cette Commission qui, sur trois membres en comptait deux qui ne

connaissaient la localité, l’emplacement cho:si par le sieur Coron que par le rapport présenté au Conseil, celle Commission nouvelle qui voyait les choses à un an de dislance, ne les jugea pas autrement que ne l’avait fait la première. Non, l'emplacement adopté par le sieur Coron n’est pas convenable, pour l’établissement de deux balles à verreries, halles toujours plus oumoins fumeuses quoi qu’on fasse, toujours d’un voisinage fort désagréable. Si le ConsciEavaità donner actuellement son avis, sa Commission lui proposerait les mêmes conclusions qu’il a adoptées il y a un an. Si je dis cela ce n’est pas qu’il entre dans ma pensée le moindre blâme pour la décision récente et contraire du Conseil d’Etat; je sais trop le respect qui est dû à ce juge souverain et si compétent, dont les jugements ne reposent pas uniquement sur les considérations qui nous guident, mais sur des considérations d’un autre ordre, plus générales, plus élevées sans doute ; mais je tenais à faire ressortir ce fait tout à l’honneur du Conseil, que, fondant ses opinions sur un examen sérieux et consciencieux des affaires, sur une élude faite sur place des questions qui lui sont soumises, au milieu même des intérêts opposés qui se débattent et qu’il cherche à concilier, le Conseil émet des avis, propose des conclusions suffisamment éclairées, suffisamment mûries pour qu’il n'ait point à les modifier paV un examen ultérieur, pour qu’il n’ait pointa les regretter. Je devais dire cela dans cette circonstance, car nous n’avons pas oublié qu’on nous a reproché, quelque part, le reproche nous a été sensible, d’être trop facilement favorables à l’industrie.

Mais je me hâte d’arriver à l’objet spécial de ce rapport. On nous a fait connaître précédemment les diverses circonstances qui concernent l’établissement projeté parle sieur Coron, telles que l’emplacement choisi par le demandeur, la situation de l’usine projetée par rapport au voisinage, etc. Je n’y reviendrai pas ; le plan qui est joint au dossier vous rappellera suffisamment les éléments principaux de celte affaire.

Lors de notre visite nous avons trouvé les choses en voie d’exécution; nous avons donc pu nous rendre compte parfaitement, soit de l’espace qu’occupera l’usine sous scs diverses dimensions, soit des rapport qu’elle devra avoir avec la propriété du principal opposant. Voici sur ces divers points les chiffres que nous avons pris nous-mêmes sur place, ou qui nous ont été donnés par M. Coron : I.a halle en construction aura 25 mètres de longueur, 20 mètres de large. Le four à fusion sera au centre. Elle se trouvera sur une longueur de 7 mètres en face de la terrasse de M. Abel, dont elle sera séparée par une distance de 10 mètres. De l’angle méridional de la maison Abel à l’angle nord de la halle, nous avons mesuré une longueur de près de trente mètres ; du même angle de la maison Abel jusqu’au centre du four à fusion, la distance sera d’environ 45 mètres. Nous ne pouvons moins faire, au sujet de la position de l’usine, de reconnaître la légitimité des réclamations de

M. Abel. A coup sûr celte balle si rapprochée de sa terrasse, sera pour lui un voisinage fort incommode ; et l’on ne peut douter que sa propriété n’en éprouve une dépréciation considérable; nous serions donc parfaitement disposés à demander que la halle en construction fût reculée d’au moins 10 mètres au sud ; d’autant plus que les motifs que le sieur Coron fait valoir pour justifier le choix de cet emplacement ne nous ont pas paru suffisamment décisifs. Mais sommes-nous en droit aujourd’hui de réclamer cet éloignement? le Conseil d’Etat nous a-t-il laissé le pouvoir d’imposer au sieur Coron des conditions concernant la position que devra occuper son usine par rapport à la propriété Abel ? Pour cet opposant, la chose n’est pas douteuse ; nous avons toute latitude pour imposer telles conditions que nous jugerons convenables y compris les conditions de distance. Mais M. le Maire de Vernaison pense tout autrement. Selon lui, la position définitive del’usi. ne est chose complètement jugée par le Conseil d’Etat ; le décret n’autorise pas seulement le sieur Coron à établir une verrerie eu un point de terrain qu'il possède à Vernaison, mais il détermine le point même où celte verrerie sera établie. Dès lors les questions de distance ne doivent plus être en cause, et aucune condition ne peut être imposée sur ce sujet. Pour vous mettre à même de vous faire une opinion sur ce point, nous croyons devoir transcrire ici le décret impérial.

Le voici :

« Vu le plan des lieux ;

« Considérant qu’il résulte de l’instruction que la verrerie que le sieur « Coron demande l’autorisation d’établir sur le territoire qu’il possède « dans la commune de Vernaison, sera, à raison de la nature de celte industrie « et moyennant les engagements pris par le requérant, suffisamment éloi- « gnée des habitations particulières;

« Avons décrété,

« Art. 3. Le sieur Coron est autorisé à établir une verrerie sur le terrain « qu’il possède à Vernaison sous les conditions contenues dans son engage- «'ment ci-dessus visé et conformément à celles qui seront imposées par « l’Administration à 'l’établissement de ladite verrerie pour prévenir les « dangers du- feu et les inconvénients de la fumée ».

Tels sont les termes textuels du décret dont la copie figure au dossier qui nous a été remis par l’Administration. Nous devons ajouter pour compléter cette citation et l’éclaircir, que dans les engagements pi is par le requérant et auxquels fait allusion le décret il est une clause concernant, précisant la distance que devront avoir les fours à partir de la terrasse de M. Abel ; que le plan qui a été produit au Conseil d’Etat et qui a dû servir de base à la discussion et à la délibération figurait exactement la position future de l’usine et conformément aux engagements souscrits par le sieur Coron. Ce plan,

nous 11e l’avons pas vu, il est vrai, il paraît qu’il a etc égaré, mais son existence nous a été affirmée et par M. le Maire île Vernaison, et par M. Rollcl ingénieur garde-mines qui l’a dressé.

Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, maintenant que vous connaissez ces documents, qu’en cfl'el, le Conseil d’Etut a tranché la question des distances ? Qu’il a fixé la position que devait avoir l’usine Coron ? C’est ce qu’a pensé votre Commission. Il lui a semblé qu’elle n’avait pas mission pour imposer des conditions sur ce point. Aussi, se borne-t-elle à exprimer le regret qu’il n’ait pas été ordonné au sieur Coron de se reculer au moins de 10 mètres au midi; cette petite satisfaction était bien duc au sieur Abel, qui ale droit, quoi qu’on fasse désormais, de se considérer comme cruellement sacrifié. L’Administration, seule juge de scs droits dans les circonstances actuelles, verra suffisamment par là l’opinion du Conseil sur ce point et en tiendra certainement compte si dans l’interprétation qu’elle aura à faire du décret du Conseil d’Etat, elle pense pouvoir intervenir dans ce sens.

Etant donc déterminée la position définitive de l'usine Coron, restent à indiquer les conditions à imposer dans le but de préserver le voisinage des inconvénients de la fumée et des dangers du feu. Or ici, notre tâche est facile. Nous avons examiné avec soin les engagements pris par le sieur Coron et nous avons reconnu qu’ils renfermaient un ensemble de précautions suffisantes pour atténuer autant que possible les inconvénienls, pour écarter les dangers qui résultent du voisinage de ces sortes d’industries. Nous n’avons rien à y ajouter ; nous demanderons seulement que ces engagements qui paraissent avoir été un des motifs déterminants de l’autorisation accordée par le conseil d’Etat, soient sévèrement, strictement exécutés; que l’usine ne soit autorisée à fonctionner qu’après vérification faite que le sieur Coron a loyalement rempli ses engagements, que toutes réserves soient faites pour le cas où des inconvénients, aujourd’hui imprévus, mais venant à se révéler plus tard, exigeraient l’application de nouvelles mesures de précautions non comprises dans les engagements souscrits par cet industriel.

Messieurs, nous avons terminé la tâche que vous nous aviez confiée ; si vous partagez notre manière de voir sur les divers points que nous venons d’exposer, nous vous prions d’approuver ce rapport et de l’adopter pour la réponse à faire à la lettre de M. le Sénateur.

Lyon le 16 mars 1859.

A. Glénauu.

Acide sulfurique. — Une nouvelle fabrique d’acide sulfurique au moyen des pyrites, s’est élevée dans notre arrondissement, dans la commune de Venissieux, au

territoire des Iles, sur les bords du Rhône. Cette fabrique qui appartient aux sieurs Perret fils, est placée dans des conditions d’isolement qui assurent son innocuité pour un long temps. Le rapport suivant présenté au nom d’une Commission, par M. Bineau, a décidé l’avis favorable du Conseil.

Une question qui a soulevé le formidable ensemble de plus de trois cents oppositions individuelles, fort idées de celles de trois conseils municipaux, se présente actuellement au jugement du Conseil, et, au nom d’une Commission composée de MM. Glénard, Brévard et moi, je suis chargé de vous exposer la situation des choses, en vous formulant notre opinion.

Celte question devant laquelle ont surgi tant d’opposants, c’est la demande faite par le sieur Gruat, d’être autorisé à établir sur un terrain qu’il possède en la commune de Yenissicux, quartier des Iles, au bord du Rhône, une fabrique d’acide sulfurique, de chlorure de chaux et d’acide nitrique. La vapeur d’eau à injecter dans les chambres de plomb servant à la production du premier acide serait fournie par un générateur fonctionnant à 2 1/2 atmosphères.

La commune où l’établissement est projeté et les deux communes de Faysins et d’Irigny ont fourni la masse d’opposants que nous avons signalée. Les motifs d’oppositions allégués varient dans leur développement, mais ils s’identifient dans leur partie principale.

On craint pour la végétation et pour les habitants des alentours la funeste influence d’exhalaisons délétères. Les usines existant dans les iles font dit-on, déjà beaucoup de mal : que serait-ce si une nouvelle et plus considérable encore y joignait scs fatales émanations? Il existe, ajoutent certains autres (voir procès-verbal d’information page 4), il existe, dans un rayon très rapproché, des maisons et qui auront beaucoup à souffrir. On invoque en outre la considération du voisinage de l’hospice de Saint-Jean-de-Dieu, ou de Saint-Pierre cl de Saint-Paul, si remplis de malades, qui, aflirme-ton, auront nécessairement à souffrir aussi des émanations. Enfin les maladies insolites dont sont frappées les vignes et quelques autres cultures ont servi de bases à d’autres observations clans lesquelles on suspecte fort les gaz échappés des fabriques d’être la cause première de ces fléaux : de là découlent naturellement des motifs particuliers d’opposition.

Les considérations que certains opposants ont présentées appellent d abord quelques réflexions générales. Ainsi, est- il admissible qu il y ait lieu d’inculper les gaz ou les fumées des ateliers industriels d’avoir produit ou

coopéré à répandre les immenses désastres agricolcsauxqucls on fait allusion? Aucune déduction logique n’y conduit, et, comme l’a remarque l'un des membres du Conseil dans une excellente notice sur la maladie de la vigne, si l’on descend dans les details de ce qui a eu lieu autour de nous, on ne rencontre aucun fait à l’appui d’une telle accusation; on en trouverait plutôt qui mèneraient à la conclusion inverse; heureusement pour la facilité de notre mission, ainsi que de celle de nos gouvernants, il ne s'agit nullement d’opter entre la cessation d'une foule d’industries ou la continuation des fléaux douta été récemment frappée l'agriculture ; et il faut espérer que sans que l'industrie soit atteinte, un remède aux maux dont gémit l’agriculture nous sera bientôt apporté par la science ou plutôt par la Providence.

Devons-nous d’ailleurs nous préoccuper de la possibilité signalée par des opposants que l’insouciance des fabricants ou l’arrivée d’un accident imprévu laisse parvenir aux végétaux des terrains contigus à l'établissement des émanations destructives ? Oui, sans doute, mais dans cette chance, d’imminence plus au moins improbable, nous ne pouvons trouver des motifs absolus de prohibition. Autrement on ne pourrait fonder de fabrique pour aucun produit chimique qu’à la condition de l'édifier dans un désert, ou d’avoir, pour l’y établir au centre, une propriété s’étendant à un énorme rayon. Le fabricant qui serait tenté d’omettre les précautions qui lui ont été imposées, a devant lui la menace du retrait de son autorisation, et, en cas d’accident inopiné portant préjudice à des plantes voisines, il reste la ressource qu’offre la loi pour toutes les circonstances de dommage accidentel. Nous croyons toutefois que les considérations qui précèdent ne doivent entraîner une détermination favorable à l’industrie, que si, après avoir pesé les dangers appréhendés, on n’y trouve pas de gravité trop notable.

Quant à la question de salubrité, elle domine toutes les autres, et si l’établissement projeté pouvait exercer une influence fâcheuse dans des habitations voisines, nous devrions être opposés à son autorisation.

Il importe donc avant tout de constater la situation, par rapport au voisinage, du point où s’élèverait la fabrique. Nous avons déjà mentionné l’assertion qu’il existe des maisons dans un rayon très-rapproché. Celte assertion n’est pas juste. Pour trouver quelques maisons d’habitation , il faut s’éloigner à environ 700 mètres, distance où il serait pour ainsi dire puéril de craindre les émanations de la fabrique. 11 ne se trouve à proximité qu’une autre usine, dans laquelle se produit le sel de soude, et dont par conséquent les habitants devraient être doués d’une organisation à ne pas avoir la santé influencée par quelques exhalaisons acides.

Arrivant ensuite à l’examen des dangers dont la fabrication proposée serait susceptible pour la végétation, nous devons déclarer qu’ils ont donné

lieu à des craintes singulièrement exagérées, qu’un fabricant attentif et circonspect pourrait les annuler, qu’ils sont de nature à être entièrement affaiblis par des obligations convenables imposées à la fabrication, et enfin que la situation de la localité en atténue elle-même la portée. En effet, autour de l’emplacement où l’usine s’établirait se trouvent, d'un côté, le Rhône avec son immense largeur, de l’autre des terrains, dont une partie est souvent visitée parle tlcuvc débordé, qui y dépose un gravier caillouteux, d’apparence très-peu favorable à la fertilisation. Ajoutons à ces considérations que le médecin de l’hospice de Saint-Jean-de-Dieu, dont le témoignage a été invoqué, à l’occasion des craintes émises au sujet de cet hospice, ayant été consulté par votre rapporteur, non-seulement a renouvelé l’affirmation que dans cet asile de malades ne se faisait sentir nulle émanation des fabriques établies sur ledit territoire des Iles, mais de plus a déclaré que le territoire des Iles offrait une situation assez marécageuse pour engendrer des fièvres paludéennes fréquentes. Ce serait donc une position à faire presque désirer des émanations de chlore.

En définitive , l’emplacement paraît choisi sur un point tel qu'il serait difficile d’en trouver de plus convenable pour l’objet proposé, et nous avons l’honneur de vous engager à émettre l’avis qu’il y a lieu d’accorder l’autorisation demandée aux conditions suivantes :

1° Quels que soient les procédés employés pour la production et la condensation de l’acide sulfurique, les appareils mis en usage devront offrir toute la perfection qu’on a réalisée dans ces derniers temps, dans les moyens de retenir les gaz et vapeurs acides. Dans le cas d’une condensation insuffisante, obligation serait imposée au fabricant de faire passer les gaz produits, avant de se rendre à la cheminée, sur des couches de chaux fréquemment renouvelée.

2° La concentration de l’acide sulfurique ne pourra être effectuée que dans des alambics en platine. Si le besoin d’en concentrer une partie en vases de verre se faisait sentir, le fabricant devrait se pourvoir à ce sujet d’une autorisation spéciale en exposant avec les détails convenables la disposition qu’il voudrait employer.

3° Le générateur de vapeur qu’exige la fabrication de l’acide sulfurique sera assujetti aux conditions de sûreté que prescrira M. l’ingénieur en chef des mines.

4° L’acide nitrique sera préparé au moyen d’appareils de Woulf, disposés convenablement pour ne point permettre d'émanations nitreuses.

5° Si l’ébullition est employée pour la purifier d’acide nitreux , les vapeurs dégagées seront conduites ou dans les chambres de plomb ou dans la grande cheminée de l’établissement.

6° L’appareil à chlorure de chaux sera construit de façon à ne permettre

aucune émission extérieure de chlore.

7° Une cheminée haute d’au moins quarante mètres, recevra, avec les fumées des divers foyers de l’usine, les produits non condensés de la fabrication de l’acide sulfurique.

8° Un ou plusieurs délégués du Conseil seront chargés de vérifier l'accomplissement des conditions sus mentionnées.

Lyon, le 15 mars 1853.

A. Bineau.

Deux demandes ayant aussi pour objet la fabrication de l’acide sulfurique, ont été soumises au Conseil, la même année. C’est d’abord celle du sieur Roustan, qui à la fabrication de produits chimiques, pour lesquels il était autorisé dans son usine située à Villeurbanne, désirait joindre celle des acides sulfurique, nitrique, chlorhydrique. Le demandeur a obtenu un avis favorable sous la réserve des conditions propres à atténuer les inconvénients de son industrie.

La seconde demande est celle du sieur Marius Perret. Cet industriel, possesseur d’une mine de cuivre située à Sourcieu , au lieu dit le Pilon , qui compte plusieurs siècles d’exploitation plus ou moins active, a eu l’idée d’établir, en ce lieu, une fabrique d’acide sulfurique, semblable à celle qu’il avait établie à Chessy. Mais en sa qualité de concessionnaire de la mine, le sieur Perret était en possession d’un privilège qui lui donnait le droit de pratiquer à air libre le grillage du minerai de pyrite cuivreux. Pouvait-on aggraver la position que ce privilège faisait au pays, par l’adjonction d’une usine importante qui , malgré tous les perfectionnements, ne laisse pas que de présenter de sérieux inconvénients ? Le conseil ne l’a pas pensé -, mais il a espéré trouver là un moyen de faire cesser un étal de choses fâcheux. Il

a cherché à substituer la fabrique d’acide sulfurique au grillage des minerais à air libre; il a en conséquence proposé d’accorder l’autorisation demandée, à la condition que le grillage serait désormais interdit. Le sieur Perret n’a pas accepté celte condition; l’usine n’a pas été établie.

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