DEUXIÈME RAPPORT
Le sieur Dcfay a demandé l'autorisation de faire dans l’Abattoir de Yaise la séparation de l’albumine du sang , et d’établir pour la dessication de cette albumine une étuve , rue Gorge-de-Loup , 18.
Cette industrie vous est connue; elle est de meme nature quant aux opérations qu’elle nécessite , quant au but qu’elle se propose , que celle qui est en activité à l’Abattoir de Perraehe, et au sujet de laquelle vous avez émis un rapport favorable. Il ne sera donc pas nécessaire d’entrer dans de grands détails sur la fabrication du sieur Dcfay. Je me bornerai à vous rappeler qu’il s’agit d’extraire l’a. buminc du sang des animaux abattus. Pour cela , il est nécessaire de laisser séjourner le sang environ vingtquatre heures dans l’Abattoir pour obtenir la séparation du sérum d’avec le cruor ; séparation qui se ferait mal si le sang était transporté au dehors, car l’agitation mêlerait les globules avec le liquide séreux. Au bout de ce temps le sérum décanté, limpide , est empoilé à l’étuve pour y être desséché à une température inféiicurc à celle où l’albumine se coagule. L’étuve du sieur Dcfay sera située hors de l’Abattoir , rue. Gorge-dc-Loup , 18 , à une distance de tOO à 150 mètres. Quant au caillot, il scia enlevé en même temps et transporté dans une usine que le sieur Dcfay se propose d’établir à la Mouche pour être converti en engrais.
Le séjour du sang pendant vingt-quatre heures seulement à l’Abattoir ne peut avoir d’inconvénient et ne constitue pas une infraction aux règlements concernant la tenue de l’Abattoir. D’autre part , l’évaporation d'un sérum frais ne peut donner lieu à aucune émanation insalubre , ni même incom-
mode. Et il n’est pas à craindre que l’on opère sur du sérum altéré , et par suite odorant , cor l’intérêt meme de l’industriel exige que le sérum employé soit aussi frais que possible. Je ne vois donc aucun inconvénient qui puisse résulter de celte industrie ; et je vous propose , en conséquence , de déclarer :
1° Que le sieur Defay peut être autorisé à opérer dans l’Abattoir de Vaisc la séparation du sérum du sang , à condition qu’il se conformera aux règlements concernant l’enlevage des issues des animaux abattus;
2° Qu’il peut être autorisé à établir, rue Gorge-dc-Loup , une étuve, et à y opérer la dessication du sérum.
Dans le local affecté à celte étuve , il ne sera établi aucune provision du sérum autre que celle employée dans les vingt-quatre heures , ni aucun entrepôt de matières sanguinolentes.
Lyon , le 18 août 1858.
A. Gléx.vrd.
Acide picrique. — Acide azoto-sulfurique. — La préparation , l'application industrielles de ces produits ont pris naissance à Lyon. — Chargé d’examiner et de faire connaître à quelle catégorie appartient cette fabrication, le Conseil a exprimé son avis dans le rapport suivant :
J’ai eu l’honneur d’être chargé de préparer une réponse à la question qui nous est faite par l’autorité préfectorale , au sujet de la catégorie dans laquelle il convient de classer la fabrication de l’acide picrique cl de l’acide azoto-sulf nique ou blanchiment à l’acide sulfurique nitreux , fabrication que voudraient effectuer les sieurs Malivernet et compe.
De très-courtes explications suffiront pour justifier l’avis que je vais émettre. La production de l’acide picrique s'obtient en traitant, par l’acide nitrique , une huile volatile que donne la distillation de la bouille. D’abondantes vapeurs nitreuses se développent pendant l’opération , et à moins d’être complètement absorbées , elles sont de nature à exercer à l’entour une influence très-fâcheuse. La situation, sous ce rapport, est tout à fait comparable à celle que présente l’industrie du fabricant de mordant de rouille. 11 y a , en outre , des dangers spéciaux d’incendie. La fabrication du mordant de rouille a un classement nominativement déter-
mine ; clic sc place clans la première categorie , ce sera à côté d’elle qu’il conviendra de classer l'industrie de fabricant d'acide picrique.
Nous en dirons autant de la fabrication de la liqueur dite azoto-sulfurique , laquelle s’obtient en conduisant des vapeurs nitreuses dans de l’acide sulfurique. La même cause la rend , en effet , sujette aux mêmes inconvénients. Elle est, d’ailleurs, presque forcément une annexe de la fabrication soit du mordant de rouille, soit de l’acide picrique, soit d’un autre produit donnant lieu à des vapeurs nitreuses pendant sa préparation.
En résumé , je conclus en vous proposant de déclarer que les fabriques soit d'acide picrique , soit d’acide azoto -sulfurique , doivent être considérées comme appartenant à la première classe des établissements incommodes ou insalubres.
Lyon, le 20 décembre 1854.
Bi.neaü.
Voici la première application qui fut faite des indications énoncées dans le rapport qu’on vient de lire :
Le sieur Malivernet a demandé l’autorisation d’établir dans son usine, sise rue Sainte- Anne , territoire de Baraban , une fabrique d’acide picrique, de persulfate de fer et d’acide azoto-sulfurique. J’ai l’honneur de vous présenter un rapport sur cette affaire.
Vous connaissez ce genre d’industrie , je n’en retracerai pas les inconvénients. Vous savez que les établissements où sc fabriquent ces produits doivent être rangés dans la première classe des établissements insalubres. Si , maintenant , vous examinez le lieu où est située celte usine , vous vous rendrez facilement compte des oppositions nombreuses et très-vives qui ont accueilli la demande du sieur Malivernet. C’est au milieu d’un immense carré formé au midi par la rue Irès-habitcc du Sacré-Cœur , au nord par le Cours Lafayette , à l’est par le couvent du Sacré-Cœur, à l’ouest par l'hospice des Petites-Sœurs des pauvres , qu’est située l’usine où le sieur Malivernet se propose de fabriquer les produits que j’ai indiqués , et où il est autorisé à fabriquer de l’alun. Dans ce vaste carré qui peut bien avoir 600 mètres de côté , sc trouvent déjà d’autres établissements analogues et entre autres celui de MM. Coignet ; à peine si l'on y voit quelques habitations. Les propriétaires et habitants, quoique situés à une grande distance de l’usine , ont protesté contre la demande du sieur Malivernet , cl 31. le commissaire de police a pris fait et cause pour eux ; dans un rapport il fait
un sombre tableau des dangers de ['industrie en question, montre les funestes effets qu’elle aurait sur l'avenir de ce quartier , dont les habitants se verraient bientôt condamnés à émigrer ; il termine en suppliant M. le Sénateur de refuser l’autorisation demandée. Je n’éprouve pas tout à fait les inquiétudes, l’effroi , je devrais dire , des signataires opposants , ni de M. le commissaire de police ; cependant , je reconnais que leurs allégations ne sont pas dénuées de fondement. Ainsi , comme eux , je trouve en effet que dans ce quartier , il existe déjà assez d’industries insalubres ; qu’il pourrait y avoir de sérieux inconvénients à y en réunir un nombre indéfini ; et je suis d'avis que tout établissement ayant pour effet de dégager des gaz nuisibles , tels que l’acide nitreux , doit être repoussé à l’avenir de cette localité , à moins qu’il ne soit prouvé que l’industriel dispose de moyens d’une efficacité réelle pour absorber, condenser les gaz délétères. A ce point de vue , je suis d’avis que l’on ne peut autoriser cette partie de la demande qui concerne la fabrication du mordant de rouille. Mais je ne puis être aussi exclusif en ce qui concerne l’acide picriquc ; car le demandeur annonce qu’il absorbera les gaz, et il me paraît possible d’arriver à ce résultat d’une manière assez satisfaisante , d’après certains essais que j’ai vu pratiquer dans un atelier. Cependant , il faut dire que pour le moment, dans l’usine Malivernet , cetie fabrication est loin d’être à l’abri de tout reproche , et si les opérations devaient s’exécuter toujours telles que je les •ai vues , rfous devrions nous joindre aux opposants. Mais l’établissement n’est pas encore organisé complètement , et on a lieu d’espérer qu’une fois que toutes les dispositions prises pour l’absorption des gaz seront achevées , il ne présentera plus les inconvénients qui le rendent si redoutable au voisinage. Il m’a paru que dans de semblables circonstances on ne pouvait absolument repousser la demande du sieur Malivernet, et que par une autorisation conditionnelle et temporaire on pouvait, sans nuire à l’industrie, sauvegarder les intérêts du quartier. Je vous proposerai donc de répondre ce qui suit à M. le Sénateur :
1° Il n’y a pas lieu d'fÿiloriser la fabrication du mordant de rouille, à moins que le sieur Malivernet et O n’ait à sa disposition les moyens propres à absorber efficacement , complètement , les vapeurs nitreuses ;
2° La préparation de l’acide azolo-sulfuriquc ne peut être autorisée qu’aux mêmes condilions ;
3° La production d’acide picriquc peut cire autorisée , mais pour cinq ans seulement et à condition qu’aucune vapeur provenant des diverses opérations ne se répandra directement dans l’atmosphère. Les gaz ou vapeurs provenant de la réaction de l’acide sur l’huile de houille ou de
]’cvoporation du produit de la réaction , doivent passer dans des liquides absorbants , et de là être dirigés dans la grande cheminée de l'usine.
Lyon , le 6 juin 1855.
A. Glénard.
Le rapport précédent montre l’industrie à sa naissance ; elle présente de graves inconvénients, en présence desquels le Conseil hésite à lui accorder son appui ; il propose cependant une autorisation, mais seulement temporaire, à titre d’essai en quelque sorte, prêt à demander son interdiction si elle ne réussit pas à se rendre inoffensive.
Mais comme on le verra par le rapport suivant, cette industrie ne tarde pas à se perfectionner au point de devenir parfaitement tolérable.
Une demande qu’a faite le sieur Forlicr, d’être autorisé à joindre la fabrication de l’acide picrique aux autres fabrications qui lui sont permises, aux Charpenncs, rue Neuve n. 7 1 , a été renvoyée à l’examen du Conseil, et soumise d’abord à une Commission, composée de BI. Tabareau et moi ; le sieur Forlicr qui est autorisé déjà à fabriquer le mordant de rouille, s’est engagé à détruire par la combustion les gaz produits dans la préparation de l’acide picrique.
L’enquête a vu surgir peu d’opposants, je puis, sans allonger beaucoup ce rapport, reproduire complètement le texte de toute l’opposition. Tout se réduit en effet à la phrase suivante : Nous nous opposons à l’établissement de la fabrique du sieur Fortier pour cause de nos récoltes et de la mauvaise odeur ; à la suite de quoi se trouvent cinq signatures.
L’avis dcM. le commissaire enquêteur n’est pas défavorable au demandeur, attendu que l’usine est, dit-il, assez éloignée dos autres maisons. Mais vu les incommodités, les dangers même, peut-être, dont est susceptible l’acide nitrique qui s’emploie dans la fabrication dont il s’agit, des mesures doivent être prescrites pour empêcher les gaz d’atteindre le voisinage.
Votre Commission, Messieurs a partagé l’opinion deM.lc commissaire. Au
surplus, un excellent moyen d'atteindre le but demandé, a etc indique par le demandeur, avec promesse de le réaliser. Ce moyen, c’est de brûler les gaz, ou plutôt, afin de parler plus correctement, c’est de les détruire en faisant contribuer à la combustion l’oxigène de toutes les émanations nitreuses, dont alors l’azote libre devient aussi inerte que celui de l’atmosphère.
Comment une telle condition est-elle remplie dans les procédés de fabrication du sieur Forlier ? Nous avons cherché à vous apporter sur ce point des éclaircissements positifs, en visitant l’usine dont il s’agit, pendant la marche d’une opération, et en consultant le voisinage. De nos investigations voici quel a été le résultat.
L’acide picrique estproduit, parle sieur Forticr, en faisant réagir, comme d’habitude, l’acide nitrique sur une huile extraite du goudron de bouille. Les produits gazeux qui prennent naissance, sont conduits d’abord dans des bonbonnes, où avec le concours de l’eau, s'en condense une forte portion, puis ce qui échappe à la condensation est amené par un conduit placé dans le sol, jusque dans la cheminée où un foyer, sans cesse allumé, sert à la fois à activer le tirage et à détruire les gaz pernicieux. L’eiïicacité de ce mode d’opérer a paru complète. Non seulement, il était impossible de percevoir dans le voisinage la moindre odeur désagréable, mais, de plus, aucune nuance tant soit peu rutilante ne trahissait à nos regards la moindre trace de produits nitreux.
Afin de nous convaincre que cc résultat était habituel dans la fabrication du sieur Forticr, il était utile d’interroger le voisinage, c’est ce. qui a été fait ; les deux plus proches voisins étaient du nombre des signataires de la phrase d’opposition que nous avons citée. Nous avons frappé à leur porte ; et si l’un d’eux s'est trouvé absent, celui qui avoisine de plus près le sieur Forticr, à pu répondre à nos questions. Or il nous a déclaré qu’il n’a fait d’opposition qu’afin de maintenir scs droits à se plaindre si l’avenir lui en donnait lieu, mais depuis que la sieur Forlier a installé son industrie dans la fabrique en question, il n’avait absolument aucun sujet de plainte à formuler. L’arrivée du nouveau fabricant a, au contraire, constitué une amélioration très prononcée pour le voisinage, qui auparavant était parfois incommodé par l’odeur, laquelle provenait apparemment de la fabrication du mordant de rouille. Interrogé sur la couleur des produits aériformes qui s’échappent de la cheminée de l’usine, cc voisin, nommé le sieur Mortel, a répondu que les vapeurs rouges ne se montraient jamais depuis que le sieur Forticr a pris possession de la fabrique.
Conséquemment, votre Commission, convaincue de l’efficacité de? moyens mis en œuvre par le demandeur pour éviter tout inconvénient pour ses voisins, a l’honneur de vous proposer d’émcllrc l’avis qu’il y a lieu
d’nccordcr l'autorisation sollicitée, mais à la condition que les gaz nitreux, produits pendant la fabrication, seront détruits par la combustion à l’aide des dispositions établies par le sieur Portier.
Lyon, le 5 juillet 1855.
Bineau.
L’application des procédés qui viennent d’être décrits a permis d’autoriser la fabrique des sieurs Badin et Girard, dans des conditions où sans cela on n’eût pu les tolérer, voici le rapport dont cette fabrique a été l’objet.
Vous avez, Messieurs, à émettre votre avis sur la demande des sieurs Girard et Badin , demande qui a pour objet l’autorisation de fabriquer l’acide picriquc dans leur usine , autorisée pour la préparation de l’orseille.
Cette affaire vous arrive avec de mauvaises notes. Oppositions des voisins, rapport contraire de M. le voyer, ainsi que de M. le commissaire de police. Ces circonstances donnent à celte affaire une certaine gravité qui me forcera à entrer dans des détails plus complets que je ne l’eusse fait dans un autre cas.
L’établissement dans lequel les sieurs Girard et Badin sont autorisés à fabriquer l’orseillc est situé à l’extrémité du cours Villon; il est séparé de la roule par un espace d’environ 15 mètres. Sa façade opposée au cours donne sur un jardin qui s’étend au nord ; à droite et à gauche du terrain vague qui se Irouve entre le cours et la fabrique s’élèvent des maisons habitées.
En définitive l’usine est siluée dans un quartier assez peuplé et comme au milieu des habitations.
J’ai examiné avec un soin minutieux l’organisation des appareils de fabrication, et je puis dire que toutes précautions sont prises pour que les gaz et vapeurs ne puissent se répandre dans l’atelier.
Les malras dans lesquels s'opère la réaction de l'acide nitrique sur l’huile de houille sont placés isolément au nombre de huit, sur un fourneau présentant huit trous, et chauffés ou bain de sable. Les malras sont bouchés avec un bouchon qui donne passage à un tube pour le dégagement des gaz et vapeurs. Au milieu du fourneau est placé un cylindre horizontal en grès percé de huit trous à sa paroi supérieure et d’un trou à l'une de ses
faces latérales. Les tPous supérieurs sont destinés à recevoir les tubes venant de chaque matras. Le trou latéral reçoit un tube large en verre, qui va en s’inclinant s’engager dans une tubulure d’une bonbonne en grès, de cette bonbonne à travers une autre tubulure part un tube très-long qui se dirige actuellement vers la cheminée de l'usine, .mais qui doit aboutir au foyer de la chaudière à vapeur.
Ceci posé, on va voir le fonctionnement de ces appareils: supposons l’opération en activité. La réaction est établie dans les malras, toutes les ouvertures sont lutées avec soin. Des gaz et des vapeurs s’échappent des matras, ils arrivent dans le cylindre horizontal ; là les vapeurs se condensent, se liquéfient en partie ; puis lorsque le liquide condensé atteint le niveau du trou latéral, il s’écoule par le tube incliné et va se recueillir dans la bonbonne ; ce liquide c’est de l’acide nitrique de 15 à 20° à l’aréomètre Baumé ; il s’en produit Deu ; il faut environ un mois pour que la bonbonne se remplisse. Quant aux gaz, ils cheminent à travers le cylindre sans s’y arrêter, arrivent dans la bonbonne et s’en échappant, suivent le tube qui les conduit, soit dans la cheminée, soit dans le foyer de la chaudière.
Je n’ai pas besoin d’insister pour montrer qu’avec une semblabe disposition des choses, il ne peut, se répandre dans l’atelier ni gaz ni vapeurs.
Mais en l’état actuel, le gaz principalement formé de vapeurs nitreuses se dégage dans l’atmosphère par la cheminée, et c’est là ce qui motive à juste titre la sévérité contre cette fabrique. J’ai regardé avec beaucoup d’attention la végétation environnante, je n’ai pas remarqué que les arbres, ni les plantes présentassent aucune trace d’altération , toutefois on connaît assez l’action délétère du gaz nitreux, pour qu’on doive se prémunir contre ses effets. Mais les pétitionnaires se proposent de diriger les gaz dans le foyer de la chaudière; leurs appareils sont commandés. Cela étant, il est évident qu’il ne sortira plus de vapeurs jaunes par la cheminée ; au contact du charbon incandescent, les composés nitreux se décomposent et se transforment en gaz inoffensifs. Dès-lors pas de gaz délétèie dans l’atelier, pas d’acide hypo-azotique rejeté dans l’atmosphère; la fabrication de l’acide picriquc-dcvicnt donc inoffensive. Le Conseil d’hygiène a eu l’occasion de constater expérimentalement l'efficacité du charbon incandescent pour la destruction des composés nitreux ; c’est donc là un procédé non de théorie qui peut n’avoir pas le succès espéré, mais un procédé prouvé par l’expérience, dont le succès est pratiquement établi.
M. le voycr, dans son rapport, expose que les eaux-mères d’où s’est séparé l’acidc picrique, et qui sont très-acides s’écoulent de l’usine et se rendent dans le ruisseau qui passe au bout du jardin de la fabrique cl de là dans le parc de la Télé d’Or.
Il y a là une erreur qu’il importe de rectifier. Dans leur procédé de fabrication, les sieurs Girard et Badin ne font pas rccrislalliscr l'acide picrique dans l'eau ; ils ne produisent pas d’eaux acides ; lorsque la réaction est terminée, le liquide des matras est placé dans des terrines, où il se refroidit ; l’acide picriquc se sépare; on décante la partie liquide, et loin de la jeter on la recueille dans des bonbonnes. Ce liquide acide pèse 35°. J’ai pu m’assurer de ce fait en voyant dans la cour de l’établissement une quarantaine de bonbonnes pleines de ce liquide que l’on conserve en attendant qu’on lui ait trouvé un emploi.
Il est arrivé cependant que des eaux acides ont été jetées dans le ruisseau. Ce n’étaient pas des eaux-mères, c'était le liquide provenant de la condensation des vapeurs échappées des malras et récolté dans la bonbonne dont j’ai parlé plus haut. C’est ce liquide marquant de 15 à 20° au pèseacide, qui a été versé une fois. C’est sans doute ce fait qui, mal interprété, a donné lieu à l’accusation de M. le voyer. Mais c’est un fait exceptionnel qui n’est pas nécessaire et que l’on peut très-bien empêcher.
Telles sont les observations que m’a fournies l’examen attentif de cette affaire et desquelles il ressort pour moi que, exercée dans les conditions que j’ai indiquées, la fabrication de l’acide picriquc ne peut présenter d’inconvénients sérieux ; que cette fabrication installée dans l’établissement des sieurs Girard et Badin, n’est pas de nature à aggraver d’une manière notable la position faite au quartier par la fabrique d’orscillc ; que l’on n’a pas à redouter pour la végétation avoisinante, ni surtout pour le parc de la Tête d’Or, l’influence des produits émanés de la fabrique des demandeurs. Aussi n’hésitai-je pas à vous proposer d’émettre l’avis suivant :
Les sieurs Girard et Badin peuvent être autorisés à fabriquer l’acide picriquc dans leur établissement, à condition :
1° Que la préparation aura lieu en vase clos ;
2° Que les gaz et vapeurs seront conduits dans le foyer de la chaudière à vapeur pour y être décomposés ;
3° Que l’on ne répandra sur le sol, ni dans les canaux qui aboutissent au ruisseau, situé au bout du jardin, ni dans le ruisseau même , aucune eau acide provenant de la fabrication de l’acide piciiquc.
Lyon, le3 juin 1838.
A. Glènahd,
Aniline. — Harmalineou violet d’aniline. — Fuchsine. — Sous ce litre , nous allons nous occuper d’une industrie loute récente, qui ne date que d’hier, en quelque sorte. Les produits qu’elle prépare figurent déjà parmi les plus précieuses acquisitions dont se soit enrichi l’art du teinturier, et aussi parmi les plus beaux fruits de la chimie contemporaine. Ces produits, ce sont deux magnifiques matières colorantes , d’une beauté , d’un éclat incomparables ; l’une est violette et porte différents noms, harmaline , violet d'aniline, indisine, aniléine ; l’autre est rouge et s’appelle fuchsine, azaleine. Leur invention se rattache aux plus belles découvertes de la chimie organique, elle en représente en quelque sorte l’éclosion industrielle.
Le violet d’aniline a été découvert en Angleterre, par un chimiste du nom de Parkins; mais c’est en France , c’est à Lyon , que s’est montée la première usine destinée à l’exploitation industrielle de ce produit.
Quant à la fuchsine , c’est à Lyon qu’elle a pris naissance, qu’elle se prépare, c’est un. Lyonnais, M. Verguin, qui l’a trouvée.
Le Conseil d’hygiène de Lyon a donc été des premiers à étudier, à connaître cette industrie; il a dû fournir les premières indications relatives à son classement, il a dû indiquer quelles conditions devaient lui être imposées. Nous croyons faire œuvre utile à nos collègues des départements, en donnant ici quelques détails sur la nature de cette industrie et sur les inconvénients qui lui sont attachés.
La fabrication de l’harmaline , de la fuchsine , est une industrie des plus complexes , elle se compose d’une série d’opérations dont chacune pourrait être considérée
comme formant une industrie particulière. De même que pour cette belle matière jaune , l’acide picrique dont nous venons de parler, c’est la houille qui est ici le point de départ, la houille que nos pères ne croyaient certainement pas capable de recéier tous ces trésors que la chimie moderne en a extraiis.
Chacun sait que quand on distille la houille en vase clos, on obtient, en même temps que le gaz d’éclairage , un produit liquide désigné communément sous le nom de goudron de houille, et que le goudron soumis luimême à une nouvelle distillation fournil un nouveau liquide oléagineux , l’huile de houille.
L’huile de houille elle-même est un produit complexe, un liquide composé dans lequel l'analyse a découvert plusieurs substances de composition , de propriétés différentes. Si on la rectifie avec certaines précautions , on peut en retirer une matière oléagineuse particulière qui est connue sous le nom de benzine , et que depuis quelques années on emploie dans le dégraissage. Or , cette benzine est précisément la matière qui fournit le violet et le rouge. Mais pour qu’elle y arrive , il faut la faire passer par une série de transformations , ' de métamorphoses.
Dans ce but, on la mélange avec de l’acide nitrique fumant; une combinaison a lieu bientôt et la benzine devient nitro-benzine , ou si l’on aime mieux essence de mirbane. Ce dernier nom est celui sous lequel elle est connue dans la parfumerie où à cause de l'odeur qu’elle possède on la substitue à l’essence d’amandes amères.
A son tour, la nitro-benzine est soumise à l’action des agents chimiques. Ceux-ci la transforment bientôt
en un corps nouveau qui est l’aniline, substance remarquable à plus d’un titre, car c’est un des premiers alcaloïdes créés par le chimiste à l’exemple de ceux que la nature fabrique dans les organismes végétaux -, c’est enfin la matière même qui, entre les mains du fabricant et à sa volonté , va par une dernière métamorphose se changer en violet ou en rouge.
Nous avions raison de dire , comme on voit , que la fabrication de l’harmaline ou de la fuchsine , était une industrie complexe; on peut en juger par le simple énoncé que nous venons de faire de la série des opérations nécessaires pour atteindre le but.
Quelle influence les fabriques de violet ou de rouge d’aniline peuvent-elles exercer sur l’hygiène des localités où elles sont situées ? Dans quelle catégorie doit-on les placer ? Quelle conduite doit-on tenir à leur égard ? Quelles règles doit-on leur imposer, c’est ce que nous devons examiner actuellement ?
Pour être plus clair , pour nous faire mieux comprendre , nous reprendrons la série des opérations que nous venons d’indiquer, nous les examinerons une à une, comme si chacune d’elles s’exécutait dans un établissement distinct ; nous en ferons connaître à mesure les inconvénients ,- nous indiquerons le classement qui leur convient, les mesures de précautions dont elles doivent être l’objet. Cette sorte d’analyse une fois faite, on en déduira facilement la connaissance de l’industrie dans son ensemble; il suffira pour cela de réunir les éléments, les notions fournies par l’analyse, d’en faire la synthèse.
1° Distillation de la houille. — Cette opération ne doit pas nous occuper ici. Ce sont les usines à gaz qui
l’exécutent; et pour longtemps elles sont en mesure de fournir les produits goudronneux nécessaires à la prcparalion des matières colorantes rouge et violette , dût la consommation de ces matières s’augmenter dans une grande proportion.
2° Distillation du goudron de houille. — Les ateliers où se pratique cette distillation sont trop connus pour que nous entrions dans de longs détails à leur sujet. Odeur très-désagréable , danger du feu ; ce sont là les deux motifs principaux qui légitiment leur classement dans la première catégorie. Ces ateliers doivent être non-seulement isolés , mais éloignés des habitations.
3° Benzine. — Dans le liquide oléagineux qui provient de la distillation du goudron de houille , la benzine se trouve mélangée avec d’autres produits. On la sépare à l’aide de la distillation. Pour cela l’huile de houille brute est placée dans un alambic et chauffée. Les composés les plus volatils s’échappent les premiers ; la benzine est de ce nombre. On met à part tout ce qui passe au-dessous d’une certaine température, 200° par exemple ; et on continue à chauffer. A une température supérieure on obtient de nouveaux produits. Il arrive souvent que les distillateurs de goudron font une première distillation sur l’huile de houille de manière à la diviser en deux portions qu’ils désignent sous les noms d’huiles légères et huiles lourdes. Les fabricants de benzine achètent alors les huiles légères, d’où par de nouvelles rectifications ils retirent la benzine.
La distillation ou rectification des huiles de houille a été classée par décision ministérielle, en date du 2 octobre
18oi. Les fabriques de benzine, lorsqu’elles dislillent plus de 100 litres par jour sont placées dans le première classe; celles qui agissent sur une proportion moindre appartiennent à la deuxième. Cette fabrication présente les inconvénients suivants: danger du feu non-seulement par le fait de la distillation , mais aussi par le fait de l’accumulation d’une quantité souvent considérable d’une matière éminemment combustible. Odeur désagréable , mais qui ne s’étend pas loin , et qui varie d’intensité suivant que le fabricant distille des huiles brutes ou seulement des huiles légères. Quand une distillerie de benzine opère sur moins de 100 litres par jour, et sur des huiles légères, il n’est pas nécessaire de l’éloigner des habitations ,%iais elle doit être isolée à cause du danger d’incendie dont elle est menacée et dont elle menace son entourage. Ces fabriques doivent, en outre, être soumises à quelques mesures de règlementation relatives aux résidus odorants de la distillation, à la disposition de l’alambic , à l’aménagement des provisions huileuses , etc.
4° N itr o -benzine. — La benzine mise en contact avec l’acide nitrique fumant , s’y combine et se transforme en un composé nouveau d’apparence oléagineuse et d’une odeur remarquable d’amandes amères. Si les quantités de benzine et d’acide mises en présence ne sont pas trop fortes, si la benzine est pure, si la température est maintenue dans des limites convenables , la combinaison s’effectue sans qu’il en résulte aucun dégagement gazeux; la benzine paraît simplement se dissoudre dans l'acide en le colorant. Mais si les conditions de l’opération étaient différentes, c’est-à-dire si la benzine
n’était pas pure, ou si l’acide nitrique était mêlé brusquement en quantité trop considérable avec celle matière même pure , alors les choses changeraient. Une réaction violente pourrait s’effectuer qui amènerait le développement d’uno masse de gaz nitreux , et la température s’élevant considérablement , la matière pourrait prendre feu. La préparation de la nilro-benzine ne peut donc se faire convenablement, régulièrement, qu’à l’aide de certaines précautions essentielles. Voici comment nous avons vu pratiquer industriellement celte opération.
De deux flacons à robinet contenant l’un de la benzine, l’autre de l’acide nitrique fumant, s’écoulent deux filets de liquide. Ceux-ci se réunissent dans un tube en verre à large diamètre et de plusieurs m$fres de long , qui débouche dans une jarre en grès. La combinaison a lieu dans le tube même ; s’effectuant toujours entre de faibles proportions d’acide et de benzine, proportions que, du reste, on peut toujours réduire à volonté en fermant plus ou moins les robinets d’écoulement, il ne se produit pas de réaction vive; la température s’élève fort peu ; seulement lorsque la benzine n’est pas pure, on voit les liquides se colorer en se mélangeant; une petite ébullition a lieu qui donne lieu à la production d’un peu de gaz rutilant. Mais ce phénomène s’arrête bientôt de lui-même. Les liquides après s’être combinés dans le tube arrivent par celui-ci dans la bonbonne , où ils se récoltent. Celle-ci est en communication avec plusieurs autres bonbonnes en grès qui contiennent de l’eau et qui fonctionnant comme flacons de Woolf, arrêtent au passage les gaz ou vapeurs condensables qui s’échappent de la première.
Le liquide résultant de l’union de l’acide nitrique et
de la benzine, et qu’on doit regarder comme une solution de nitro-benzine dans l’acide nitrique est ensuite traité par l’eau qui en précipite la nitro-benzine; celleci est ensuite lavée avec une solution de carbonate de soude qui la débarrasse de l’acide nitrique , et entin rectifiée à l’eau dans un alambic à la manière des huiles essentielles.
Il résulte de ces détails que si la fabrication de la nitro-benzine, opérée sans les précautions convenables peut être la source de graves inconvénients , au contraire elle en présente fort peu lorsqu’elle est convenablement organisée, puisque toutes les opérations se passent en vases clos , et que ses conditions de succès, au point de vue industriel, sont autant de garanties pour l’hygiène. C’est dans la deuxième classe que nous proposons de placer les fabriques de nitro-benzine; et comme il est nécessaire de se tenir en garde contre les conséquences d’une fabrication mal conduite , contre les accidents possibles et qu’il faut toujours prévoir, il est nécessaire sinon d'éloigner au moins d’isoler ces sortes d’établissements.
5° Aniline. — Sous des influences désoxydantes* la nitro-benzine se transforme en perdant son oxygène et devient un corps nouveau qu’on a appelé aniline. Celte transformation peut s'opérer de plusieurs manières, à l’aide de divers agents, mais le résultat est le même. Le plus généralement c’est l’acétate ferreux qu’on emploie pour obtenir l’aniline. De l’acide acétique , de la limaille de fer, de la nitro-benzine sont mélangés ensemble. Presque aussitôt une réaction vive se manifeste , qui donne lieu à un dégagement abondant de gaz hydrogène,
de vapeurs aqueuses, entraînant de la nilro-benzine et de l’aniline de récente formation. — Puis le calme se rétablit dans la masse, la réaction s’achève; on introduit alors les matières dans des cornues en fonte ou en terre, que l’on dispose sur un fourneau, et on procède à la distillation. Ces cornues correspondent avec un serpentin refroidi dans lequel se condensent les vapeurs. Le produit récolté est rectifié par une nouvelle distillation à la cornue.
Celte opération , comme on voit, est très-simple. Elle ne présente aucune espèce de danger. Elle donne lieu à des émanations odorantes, mais qui ne s’étendent pas au-delà de l’atelier. Nous croyons qu’il suffirait de placer les fabriques d'aniline dans la troisième classe , par analogie avec les fabriques de sulfate ferreux , et de leur imposer d’opérer la réaction de l’acide acétique et du fer sur la nilro-benzine dans des vases clos correspondants avec la cheminée , de manière que les produits volatils de la réaction s’échappent par cette issue.
6° Hat malin e-viol et d'aniline. -— En désoxydant la nilro-benzine nous avons produit l’aniline, c’est en faisant le contraire sur l’aniline, c’est-à-dire en l’oxydant, que l’on produit le violet. Le procédé généralement adopté est le suivant : Du sulfate ou du chlorure d’aniline dissous dans l'eau , est mélangé avec une solution aqueuse de bichromate de potasse et le mélange est abandonné quelque temps à lui-même. Une réaction ne tarde pas à s’établir , mais tranquille et ne donnant lieu à aucun dégagement de gaz ou de vapeur. Il se forme un dépôt noir qui renferme l’oxyde de chrome provenant de la réduction de l’acide chromique, ainsi que divers produits
qui résultent des transformations éprouvées par l’aniline, et nés sous l’influence oxydante exercée sur elle par l’acide chromique. Parmi ces produits se trouve le violet. Le dépôt est récolté , lavé avec soin et séché, puis traité par les véhicules propres à en extraire la matière colorante.
Ce dernier traitement se fait de diverses manières. Suivant le procédé anglais, procédé adopté dans plusieurs fabriques, on commence par laver ces poudres avec de la benzine rectifiée, pour enlever une matière résineuse brune qu’il est très-important de ne pas laisser se mêler au produit colorant dont elle ternirait l’éclat. Ce lavage étant opéré et la poudre séchée de nouveau, on la traite par l’alcool qui dissout alors l’harmaline. Il n’v a plus alors qu’à évaporer l’alcool par la distillation.
Certains fabricants se contentent de traiter par l’alcool faible les dépôts lavés, de distiller les liquides pour recueillir l’alcool , puis de précipiter les solutions privées d’alcool, par la potasse ou par d’autres matières; ils obtiennent ainsi la matière colorante sous forme pâteuse qu’ils redissolvent dans l’eau ou qu'ils livrent au commerce à l’état de carmin.
Enfin, d’autres n’employant ni alcool, ni benzine, traitent directement les poudres par l’eau qui, à la faveur de l’ébullition , se charge de la matière colorante sans prendre les autres produits qui l’accompagnent.
Il nous importe peu , au point de vue qui nous occupe, de savoir quel est le meilleur de ces procédés. Qu'il nous suffise de les connaître pour apprécier les inconvénients de celle sorte de fabrication. Or, il est facile de voir qu’ils se réduisent à bien peu de chose. Si ce n’était le maniement , la distillation de liquides alcooliques abon-
dants , la production de masses aqueuses plus ou moins chargées de matières salines, et qu’il faut écouler , les fabriques de violet pourraient être tolérées partout. Mais en raison des faits que je viens de signaler, elles viennent naturellement se placer à côté des distilleries d’alcool , c’est-à-dire dans la deuxième classe.
7° Fuchsine azciloine. — En exposant l'aniline à l’action de certains chlorures métalliques anhydres, ou de certains oxydants, tels que l’azotate de mercure, d'une action plus énergique que celle du bichromate de potasse, on produit la fuchsine ou l’azaléine, c’est-à-dire le rouge d’aniline. Cette fabrication se fait de la manière la plus simple et sans produire d’inconvénient. L’aniline est introduite dans des matras ou dans des cornues placés sur un bain de sable , on y ajoute le chlorure métallique ou le sel de mercure dans les proportions convenables, et on chauffe. Sous l’influence de la chaleur, la réaction a lieu , et l’aniline, se colorant de plus en plus, finit par se transformer en une magnifique matière rouge , que l’on extrait et que l’on purifie par l’eau bouillante. Tout cela a lieu sans dégagement de gaz, sans production d’odeurs incommodes; nous croyons que cette fabrication doit être rangée dans la troisième classe.
On connaît maintenant toutes les opérations nécessaires à la production de ces couleurs si intéressantes par leur origine , par leur génération , si recherchées aujourd’hui à cause de leur beauté et de leur éclat et qui sont devenues, à peine nées, l’objet d’une importante industrie; on a vu les inconvénients particuliers à chacune d’elles , les mesures de précaution dont elles devaient être l’objet ; est -il nécessaire maintenant de
poser les règles relatives à l’industrie considérée dans son ensemble? Si nous nous sommes bien expliqué, si l’on nous a bien compris, ces règles doivent se déduire d’elles-mêmes de tout ce qui vient d’être dit , et ce serait nous répéter inutilement que de les exposer ici. Seulement avant de quitter ce sujet, nous croyons devoir faire encore une observation dont on comprendra l’utilité.
La fabrication du violet ou du rouge d’aniline, pour être complète , doit comprendre toutes les opérations dont nous avons parlé, depuis la distillation du goudron de houille jusqu’au traitement de l’aniline par le bichromate de potasse ou par le sel de mercure; l’usine où se pratique cette fabrication doit être la réunion de divers ateliers destinés chacun à l’accomplissement d’une des fonctions dont l’ensemble fournit le résultat cherché; mais il n’en est pas toujours ainsi. Rarement toutes ces opérations se pratiquent dans la même usine. Le point de départ, dans certaines fabriques, ce n’est pas le goudron, mais l’huile de houille légère. On n’y distille donc pas le goudron, ni les huiles brutes; mais on y rectifie les huiles légères pour faire la nitro-benzine et le reste.
Dans d’autres, on ne fabrique pas la nitro-benzine; on l’achète dans le commerce et on en fait l’aniline. Enfin, d’autres simplifient encore davantage leurs opérations en se bornant à préparer les matières colorantes au moyen de l’aniline fabriquée autre part.
Il importe d’être prévenu de ces faits; car il est nécessaire d’en tenir compte lorsqu’on a à donner un avis, sur la suite à donner à une demande ayant pour objet la fabrication du violet ou du rouge d’aniline. Il faut avant tout s’informer de la nature des opérations que se
propose d’exécuter le requérant , du point de départ de sa fabrication. Il est évident que les mêmes règles ne peuvent être appliquées au tout et à la partie.
Bleu d’outremer. — Une fabrique de bleu d’outremer existe depuis nombre d’années dans notre arrondissement. C’est celle de M. Guimet, l’inventeur de ce produit. Cependant cette fabrication ne figure pas sur le tableau des industries insalubres ou dangereuses. Aussi lorsque des demandes tendant à l’établissement de fabriques nouvelles se sont pro luites a-t-il fallu, en vue de la marche à suivre, déterminer d’abord la classe à laquelle devaient appartenir les fabriques de bleu d’outremer. Le Conseil, dans un rapport de M. Bineau, a émis l’avis qu’on devait les placer dans la troisième catégorie. Je regrette de ne pouvoir reproduire ce rapport qui manque dans notre collection, mais ceux qui suivent feront suffisamment connaître la nature et les inconvénients de cette industrie, les conditions qui doivent lui être imposées.
Dans notre dernière séance vous avez eu communication de la réponse de M. Bineau à une demande de la Préfecture concernant le classement qu'il convenait d’assigner à la fabrication du bleu d’outremer. La visite faite à rétablissement qui avait motivé celte, demande, par notre honorable collègue, a eu pour résultat de vous proposer de placer cette industrie dans la troisième classe.
Depuis cette décision, un second avis de l’Administration a soumis au Conseil d’hygiène la demande en autorisation formée par le sieur Teinturier, pour exploiter la fabrication de l’outremer, avec la force motrice d'une machine à vapeur.
Une Commission composée de deux membres adjoints à M. Bineau se transporta sur les lieux, après avoir pris jour avec l'industriel qui dut procéder à une série d’opérations pour mieux faire connaître à vos delegués
la nature des gaz rejetés au dehors et apprécier la valeur réelle des plainics soulevées par l'enquête. Nous avons l’honneur de vous soumettre le résulta! de notre visite faite dans les conditions préliminaires signalées plus haut.
La fabrication du bleu d'outremer artificiel est une des plus brillantes découvertes de notre époque, un des noms les plus honorables de la chimie industrielle s'y rattache dans notre département ; cl bien que les moyens opératoires se trouvent décrits dans le Dictionnaire des arts et manufactures, on peut dire, surtout en ce qui concerne 51. Guimel, que la connaissance des éléments bien déterminés et de la préparation de. celte riche matière colorante ne sont pas encore tombés dans le domaine commun. Mais, sans nous arrêter à la supériorité des produits de cet habile industriel, on peut dii c avec vérité qu’entre l'usine de Fleuricux et scs timides imitateurs, il v a analogie quant à la nature des gaz éliminés et leurs conséquences au point de vue de l’hygiène publique. La différence n’existe que dans l'échelle d’exploitation. Ainsi dans la modeste usine de 51. Teinturier comme dans l’importante fabrique de 51. Guimet, c'est l’acide sulfureux qui, à certains moments, s’échappe avec la fumée de la houille. Il est produit par le soufre que l’on ajoute en petite proportion au mélange d'argile et de carbonates alcalins, dont on forme une pâle avec une faible quantité d'eau. Cette pâle est ensuite desséchée au four, puis soumise à l’action d'un fourneau dans des pots-creusets superposés les uns aux autres, et dans lesquels on trouve, après dix ou douze heures de calcination, un produit plus ou moins azuré dont les d.flcrcntes zones sont enlevées et classées selon leur pureté, puis enfin purifiées par des lavages.
Pendant la calcination, l’excès de soufre qui n’est pas fixé par les substances alcalines s’échappe par la cheminée en s’ajoutant à la somme de ce même gaz qui est le produit inévitable et incessant de tous les foyers alimentés par la bouille.
En thèse générale, vous avez toujours pensé que les usines à produits chimiques devaient être groupées dans des lieux éloignés des habitations d’agrément ; comme, par exemple, le quartier des Rivières, sur le bord du Rhône. Niais il faut, autant que possible, réserver cette localité aux industries de la première classe, ou aux plus importantes de là deuxième. Vos commissaires ont donc trouvé juste d'admettre une exception en faveur de quelques industries assez inoffensives, comme celle qui nous occupe. Ils n’ont rien vu dans l’établissement de 51. Teinturier qui justifiât le nombre de signatures cl l'exagération de plaintes des opposants dont les 19/20 sont tout à fait désintéressés dans la question. Dans notre opinion, et apres un examen attentif des lieux cl des appareils mis en œuvre, nous ne croyons pas que les voisins les plus rapprochés soient incommodes par le travail de 51. Teinturier. Il suffira, pour plus de sécurité, d’ajouter à la hauteur de
la chcmincc qui serait portée à vingt-huit mètres au-dessus du sol. Nous vous rappellerons, Messieurs, que celle usine est établie sur une échelle fort restreinte; que son unique four donne la mesure exacte de sa production, ot que le propriétaire s'engage à n’en pas changer les proportions, ni en construire d’autre sans une nouvelle autorisation. N'oublions pas d'ailleurs que la voie judiciaire est toujours ouverte, en cas de préjudice constaté ; mais uous ne pensons pas que ce dernier recours puisse être invoqué contre le pétitionnaire.
Dans tous les cas, et dans la prévision de l’accroissemcnts plus ou moins prochain de cette localité suburbaine appelée sans doute à devenir un faubourg populeux, nous serions d’avis de limiter la permission au maximum de dix ans de durée. Nous pensons aussi qu’il serait prudent de prendre des réserves au sujet des eaux de lavage qui, dans leur faible étal de saturation peuvent être, sans inconvénient, absorbées dans le sol. Si pourtant il devait en résulter plus tard quelque altération des eaux du voisinage, il serait enjoint au sieur Teinturier de les faire transporter à l'égout lé plus rapproché.
D’après ces considérations, Messieurs, nous avons l’honneur de vous proposer d’émettre un avis favorable à la demande du sieur Teinturier à la condition d'élever sa cheminé à ‘28 mclrcs au-dessus du sol, et de se conformer plus lard aux injonctions qui lui seraient adressées au sujet des eaux de lavage, en cas d’infiltration préjudiciable à ses voisins.
Lyon, le 27 juillet 1854.
Pariuyox.