SOL
Deux caractères d’une importance capitale sont liés sous la zone torride à la valeur hygiénique du sol :
1° Sa hauteur au-dessus du niveau de la mer, en d’autres termes, son altitude ;
2° Sa constitution.
Ce sont là deux conditions cardinales qui rendent
ACTION PATHOGËNIQUE. 71
les localités des climats partiels habitables ou non pour l’Européen, et aussi pour les autres races. Entrons dans quelques détails.
1 0 Altitude. La salubrité d’un climat partiel intertropical est en raison directe de sa hauteur au-dessus du niveau de la mer. Cette formule générale s’appuie sur un nombre si considérable de faits que l’on pourrait presque diviser les climats torrides en deux sous-climats : ceux d altitude, véritables sanatoria qui rendent possible et souvent certain l’acclimatement de la race blanche, ainsi que des autres races, et ceux des terres basses qui n’ont d’autre avantage que les facilités qu’ils donnent à la navigation et au commerce.
Dans les premiers se rangeraient des altitudes dont la suite des temps historiques a démontré la salubrité, les monts Akuapem, refuge des missionnaires brémois de la côte de Guinée, les hauteurs de Salazie à la Réunion, les contreforts de l’Himalaya où les Anglais aisés vont réparer leurs forces après les chaleurs de la plaine de l’Hindoustan, les collines de Batavia, les pitons de la Martinique, le camp Jacob et le Matouba de la Guadeloupe, les villes élevées de l’Amérique du Sud, Caracas du Venezuela, Santa-Fé de Bogota, Micuipampa, Potosi, Quito, Picbincba et tant d’autres villes, et nombre d altitudes qui sont à conquérir au point de vue de l’acclimatement et de l’acclimatation et qui foisonnent sous la zone torride.
Les seconds sont constitués par des plaines continentales et par des rivages maritimes qu’interrompent de temps en temps les embouchures des fleuves intertropicaux : la malaria empoisonne le plus souvent l’atmosphère de ces localités.
La loi que nous avons formulée plus haut ne souffre que peu d exceptions ; il faut dire cependant que,
lorsque de hauts plateaux sont en même temps très étendus, et surtout quand ils présentent des dépressions partielles favorables à la constitution de lacs sans écoulement ou au ralentissement dans la marche des cours d’eau, le sol qui les constitue rentre parfois dans les conditions des terres alluvionnaires, et, par conséquent, des régions palustres. Plusieurs localités du plateau de l’Afrique australe sont dans ce cas. Il existe en outre des altitudes qui reçoivent, malgré leur hauteur au-dessus du niveau de la mer, des courants aériens apportant les effluves de la plaine, tels certains plateaux élevés de l’Inde, du Mexique, tel le poste militaire d’Hatien en Indo-Chine (Gorre). D’un autre côté, il y a des terres basses qui sont saines : les îles des archipels Polynésiens, les Seychelles dans l’océan Indien, aussi salubres sur le littoral que dans les hauteurs qui les couronnent, en sont des exemples probants.
Sous l’influence de l’altitude, les instruments qui donnent la mesure de la température et de l’humidité atmosphériques montent à des chiffres très inférieurs à ceux que l’on constate dans la plaine. Il est facile d’en conclure que l’air des hauteurs, au seul point de vue de la météorologie, aura une influence hygiénique énorme. Mais les bienfaits de l’altitude ne s’arrêtent pas là. Grâce à elle, les maladies palustres et la fièvre jaune, ces deux grands ennemis de tout acclimatement, disparaissent du cadre pathologique d’un lieu, laissant la place à des maladies d’origine météorologique qui n’ont pas d’influence sérieuse sur l’individu et surtout sur sa race. Ce résultat est tellement important qu’il contient, en grande partie, la solution du problème de l’acclimatement des Européens sous la zone torride. Nous reprendrons cette étude dans une autre partie de ce livre.
2° Constitution. — Les surfaces du sol intertropical sont de nature bien diverses, ce sont des déserts de sables légers, tels que le Sahara occidental, le désert de Thurr ou de l’Inde, le vaste pays appelé grand Ghaco au centre de l’Amérique du Sud ; — des plaines immenses, les llanos du Brésil, arides et secs d’Octobre en Avril, inondés pendant l’hivernage, les plaines fertiles, mais insalubres, de l’Hindoustan, la plaine torride du Soudan ; — des forêts vierges, dont des surfaces très étendues n’ont pas été explorées ; dans ces forêts (1) dominent les dicotylédones dont « la haute taille les fait surplomber le dôme touffu des arbres communs; «(2) — des fleuves et des rivières de volume inégal, dont les rives sont couvertes d’une végétation touffue où « foisonnent les lianes appartenant aux Ampélidées, aux Euphorbiacées, aux Légumineuses, aux Urticées, aux Sapindacées, aux Mélastomacées, aux Pipéracées ; — des surfaces marécageuses qu’envahissent les mangles et les palétuviers — des lacs — des marigots, sorte de culs de sac envahis par les eaux des fleuves au moment de la crue et se desséchant pendant la saison sèche, — des altitudes, chaînes de montagnes, plateaux, cirques, pentes, gradins, vallées, collines.
Siliceux dans le désert, calcaire dans les llanos, couvert d’une épaisse couche de terre végétale dans les forêts, argileux et imperméable sous l’humus dans les régions marécageuses, granitique, quartzeux et salubre, si ces roches sont partout à nu, silico-fertrigineux dans beaucoup de localités palustres, souvent
(1) Lire une description exacte et colorée des forêts vierges de l’Amérique dü Stid, dans Paui Marcoy. Voyage du Pacifique à l'Atlantique. Tour du monde , 1867, II, p. 120.
(2) Mahé, Dict. encycl. des se. méd . Déboisement.
NiELLY; 5
recouvert d’une faune luxueusement féconde dont les cadavres se combinent aux débris des végétaux et aux matières minérales, fréquemment détrempé par des pluies torrentielles, chargé de calorique pendant la plus grande partie de l’année, le sol intertropical agit énergiquement sur la santé humaine, dans une vaste partie de sa surface, sans qu’on ait pu pénétrer jusqu’à ce jour, le secret intime de sa nocuité.
Deux endémies graves, particulièrement compromettantes pour l’acclimatement des Européens dans la zone torride, sont ici en cause : les maladies dues à la malaria et la fièvre jaune ; avec les premières, c’est une lutte de tous les jours dans une grande étendue de cette zone ; la lièvre jaune, qui procède plutôt par surprise, porte des coups moins prévus, mais qui n’en sont pas moins cruels.
1. La malaria a pour condition principale la présence des terrains palustres, mais elle peut procéder aussi de ceux qui, vierges de toute effraction antérieure, viennent à être remués, et mettent dès lors en contact avec les éléments chimiques de l’atmosphère, des corps organiques jusqu’alors inattaqués.
La coïncidence du paludisme et des maladies palustres est le fait le plus général : on le constate dans les départements marécageux de la France comme dans les provinces palustres d’Italie, de Grèce, de Russie, d’Algérie et de la zone torride. Si ces maladies sont plus sévères et plus fréquentes dans cette dernière zone, c’est que les surfaces paludiques y abondent, et que les Conditions de température et d’humidité y sont à leur maximum : ce sont là des vérités répandues dans tous les esprits et qu’il suffit d’indiquer.
Mais alors, quel est l’agent malarien et comment
se détache-t-il du sol pour infecter l’atmosphère?
Il y a un certain courage, à l’heure qu’il est, à combattre, sur ce point particulier, la théorie parasitaire, mais il n’est pas, à mon sens, possible d’hésiter à le faire.
La multiplicité des parasites présentés comme « corps du délit » rend peu vraisemblable la nature parasitaire du poison malarien. On a successivement mis en cause :
La mucédinée de Mitchell etMassy,
La Palmelle de Salisbury,
L’Oscillariée de Hallier,
Le Coccus peruviana de Balestra,
Le Bacteridium Brunneum de Lanzi et de Terrigi, La Limnophysalis hyalina d’Ecklund,
Le Bacillus de Thomasi Crudeli et de Klebs,
Les Corpuscules pigmentés de Laveran.
N’est-ce pas une liste bien longue et bien faite pour ébranler les bases delà doctrine parasitaire plutôt que pour les rendre plus solides? Quoiqu’il en soit d’ailleurs, est-il possible de déduire de ces recherches des infiniment petits une règle nouvelle de prophylaxie ou d’hygiène ? Non ; la préservation reste ce qu’elle était ; elle consiste toujours à détruire en bloc les surfaces fébrigènes ; la thérapeutique ne change pas, heureusement, et cependant l’action parasiticide des sels de quinine est certainement inférieure à celle de médicaments tels que l’alcool et l’acide phénique, qui n’ont pas, comme l’alcaloïde quinique, le pouvoir de combattre efficacement les manifestations palustres dans l’organisme.
Mais, par ailleurs, la doctrine parasitaire du paludisme peut-elle s’accommoder du fait évident de la non transmissibilité des maladies qu’il détermine ? Ces
affections forment un groupe absolument à part parmi les infectieuses ; elles ne sont pas transmissibles, c’est un fait acquis, malgré les expériences de Salisbury contredites par celles de Wood, Leidy, Magnin et de notre collègue le Dr Gorre. Si cependant ces maladies sont parasitaires, et s’il y a eu erreur dans l’appréciation des faits invoqués par ces derniers observateurs, comment se fait-il qu’elles ne soient pas transmissibles ? Gomment admettre que ces parasites invoqués, pris dans différents milieux et absorbés par l’organisme, — comme cela a lieu dans les maladies parasitaires démontrées, — ne s’en échappent pas par l’expiration pulmonaire, les déjections, les sécrétions ou par une autre voie inconnue, à l’état de germes ou de parasites d’âges divers et ne deviennent pas les agents d’une transmission nouvelle ? Gomment se fait-il que les maladies palustres ne soient pas inoculables ?
J'incline beaucoup plus volontiers du côté des idées deL. Colin et de Gorre et je pense, avec ces observateurs distingués, que la malaria contient un principe infectieux de nature chimique. Cette doctrine s’appuie sur des faits qui me paraissent avoir une valeur beaucoup plus démonstrative que ceux invoqués pour étayer la doctrine parasitaire des maladies palustres. Ce sujet d’ailleurs a été brillamment traité dans ces temps derniers, et je ne puis mieux faire que de rappeler ici les conclusions formulées à ce propos par le D* Gorre (1). Elles sont établies de manière à provoquer des recherches d’une nature positive et pratique sur la formation du poison malarien.
« 1° L’agent malarien se développe sous les climats les plus divers, et, dans chacun des climats où il défi) Voy. Arch. de Méd. nat)., juillet 1881. La théorie parasitaire et la fièvre intermittente .
termine ses effets, il se manifeste ou peut se manifester en toute saison, à toute heure du jour ou de la nuit : sa genèse est donc, jusqu’à un certain point, indépendante des influences météorologiques extrêmes. Toutefois, il se développe avec une plus grande énergie quand prédominent les conditions de température élevée et d’humidité moyenne.
2° Le marais semble le lieu le plus favorable à sa production, car la fièvre intermittente est surtout observée dans les pays marécageux. Cependant l’agent malarien peut naître en dehors des conditions maremmatiques habituelles ; mais, presque toujours alors, son développement se rattache à quelque bouleversement d’un sol plus ou moins riche en détritus végétaux.
3° L’agent malarien prend naissance sur des terrains géologiques variés. Toutefois, il semble en voie de formation plus active dans les terrains d’alluvions modernes et dans les terrains argilo-silico-ferrugineux. Dans les premiers, l’intensité delà contamination est en rapport avec l’abondance excessive des matières organiques décomposées ; mais l’influence des terrains de cet ordre, lorsqu’ils sont isolés des seconds, est peut-être moins pernicieuse que celle de ces derniers, parce que les marées et les crues fluviales balayent, à certains moments, les éléments comme les produits de décomposition. Les terrains argilo et silico-ferrugineux qu’on retrouve, à nu ou comme sous-sol, à la côte occidentale et à la côte orientale d’Afrique, aux Indes, à Singapore, en lndo-Chine, dans les Dombes, etc., c’est-à-dire sur une immense étendue de pays renommés pour leur insalubrité, favorisent la production de l’agent malarien :
a. En maintenant le sol extérieur dans un état per-
manent d’humidité, grâce à l’imperméabilité de leurs roches les plus compactes ;
b . En emmagasinant une énorme quantité de chaleur qui active puissamment les actions chimiques;
c. En fournissant aux substances organiques, par l’intermédiaire de l’oxyde de fer qu’ils renferment, l’oxygène nécessaire aux combustions, origine de nouveaux produits parmi lesquels on rencontrera sans doute le principe de la fièvre intermittente ;
d. En retenant comme des réserves permanentes de matières organiques dans les innombrables vacuoles et dans les pores de boursouflement des limonites qui constituent la roche la plus remarquable du groupe.
4° L’agent malarien s’épuise sur le lieu même où il prend origine : il ne donne par conséquent naissance qu’à des manifestations morbides endémiques. Il est néanmoins susceptible d’un certain transport, soit par l’eau (fièvre intermittente contractée par l’ingestion de certaines eaux), soit par l’air (fièvre intermittente éclatant en localités salubres, sous l’influence des vents qui ont traversé une zone insalubre, etc.), mais dans des limites qui sont toujours restreintes. Ce fait mérite d’appeler l’attention : il est comme un nouvel argument contre la théorie parasitaire ; car on sait combien les germes animés sont susceptibles d’être entraînés au loin par les vents, sans perdre leur vitalité.
Le transport par l’eau plaide en faveur d’un principe soluble, le transport par l’air, en faveur d’un principe facilement volatilisable, mais cependant d’une densité relative assez grande, car, dans une zone au repos, la zone malarienne cesse à une très faible distance de la surface du sol. A Hatien (Cocbinchine
française, littoral du golfe de Siam), le poste occupé par les soldats européens est situé sur un monticule élevé de 25 à 30 m., très boisé vers sa base, dominant la mer, et communiquant avec la ville par une chaussée bordée de marécages ; dans les périodes de calme, la garnison n’est pas éprouvée par la fièvre; quand la brise souffle du large, les accès apparaissent et se multiplient ; il semble que le vent de mer, bouleversant les couches d’air inférieures, les précipite, chargées de miasmes, vers le sommet du monticule, la garnison, par un curieux phénomène, trouve ainsi, dans un vent théoriquement bienfaisant, la cause réelle de son imprégnation malarienne (1). »
En résumé, pour le Dr Gorre le poison malarien est vraisemblablement de nature chimique. J’ajouterai qu’il paraît se ranger plutôt parmi les gaz analogues à ceux qui sont de nature organique, que dans le groupe de ceux qui ont une nature chimique plus simple, comme l’oxyde de carbone, l’acide carbonique, les hydrogènes sulfurés ou carbonés. S’il était analogue à ces derniers, l’analyse chimique l’aurait sans doute déjà saisi; de nature complexe et plus mobile, il échappe plus aisément aux recherches. La nature parasitaire de la malaria est donc de moins en moins probable.
2. L’origine tellurique de la fièvre jaune ne peut pas, à notre sens, être plus contestée que celle des maladies paludéennes. Les trois foyers endémiques de cette maladie ont des caractères communs : ils sont tous les trois situés au nord de l’Equateur, entre le 10e et le 30e degrés de latitude nord, c’est-à-dire aux Antilles, dans le fond du golfe du Mexique, en Séné-
(1) Gorre, Arch. de Méd. nav., toc. cit>
gambie; or, ces régions sont toutes constituées par des rivages maritimes et par des lieux où les eaux de la mer se mettent en conflit avec des sols alluvionnaires sans altitude. Ces caractères du littoral où règne le typhus amaril se retrouvent, sans doute, dans des régions intertropicales qui n’engendrent pas la fièvre jaune, comme les rivages de l’Hindoustan et de l’Indo-Ghine, comme ceux de la côte orientale d’Afrique, du Zambèze au cap Gardafui, comme le littoral des grandes îles de la Sonde, mais c’est là une preuve que la latitude, le défaut d’altitude et la chaleur torride ne suffisent pas pour engendrer la fièvre jaune, et qu’il est de toute nécessité que la nature spéciale du sol intervienne par des propriétés infectieuses qui sont jusqu’à ce jour impénétrables.
Mais, dira-t-on, pourquoi chercher dans le sol la solution de ce problème? La fièvre jaune ne peut-elle pas provenir d’une source humaine, comme en proviennent, à mon sens du moins, le choléra, maladie des races indoue et indo-chinoise, la peste, maladie arabe, les typhus, maladies européennes? La fièvre jaune n’a-t-elle pas son point de départ dans les habitudes hygiéniques des races nègre et indo-américaine, comme la fièvre typhoïde dans les infractions à l’hygiène commises par les hommes d’Europe, comme le choléra et la peste dans celles dont on peut facilement accuser les races que déciment ces deux fléaux? Je ne le pense pas. Quelle exception étrange ne constaterait-on pas en effet? Le choléra et la peste frappent avec une grande sévérité les races natives, et n’atteignent qu’exceptionnellement, dans les foyers ; primitifs , les gens de race étrangère, les Blancs notamment. Au contraire, la fièvre jaune épargne les Noirs et les Indo-Américains, et sévit sur les hommes de
race blanche avec une intensité qui se traduit par une mortalité de 10 à 60 p. 100, suivant les épidémies. Le contraste de la quiétude dans laquelle vivent les noirs du Sénégal et des Antilles et de l’anxiété bien légitime des Européens, en temps de fièvre jaune, se reproduit à chaque période épidémique. Or, si l’on suppose que le typhus amaril a été engendré, au début de son histoire, par les races colorées, comment se fait-il que l’on n’ait pu recueillir aucun fait démonstratif de cette antique origine, et qu’on ait à peu près démontré, au contraire, que c’est l’arrivée des Européens qui a déterminé l’apparition du fléau. Cette maladie née, dit-on, dans le sein de certaines races, les épargnerait donc maintenant? Est-ce possible? En outre, dans les régions du globe où dominent les Nègres, les Indo-Américains et les métis de ces races, il en est qui ne sont pas des foyers primitifs de fièvre jaune, les deux côtes de l’Amérique du Sud, par exemple. Là encore, dans ces foyers secondaires, ne remarque-t-on pas que la fièvre jaune épargne les races colorées et qu’elle sévit sur les hommes de race blanche? Ce qui se passe dans ces foyers de seconde main, c’est ce que l’on observe dans les foyers primitifs, c’est-à-dire le contraire de ce que l’on constate dans la genèse et la propagation du choléra et de la peste. Cela ne prouve-t-il pas que les groupes humains, quels qu’ils soient, sont étrangers à la création de l’infectieux amaril, et que le coupable, c’est le sol de certaines régions maritimes torrides, dont les émanations, de nature inconnue, sont délétères pour la race étrangère à ces régions?
Est-il possible d’aller plus loin dans cette voie et d’entrevoir la nature du poison amaril? L’hypothèse du parasitisme parait devoir triompher ici, car elle
s’appuie sur une doctrine qui a un grand crédit, à défaut de solidité, et qui est celle de la transmission de la fièvre jaune de l’homme malade à l’homme sain. La caractéristique 'des maladies parasitaires vraies, c’est cette transmission ; qu’elles passent de l’homme à l’homme, à la façon de la gale vulgaire, ou des animaux à l’homme, comme le charbon, la trichinose, les ténias, etc., leur caractère capital, en hygiène et en pathogénie, c’est cette migration d’un organisme dans un autre. Si la fièvre jaune peut ainsi passer directement d’un malade à son voisin indemne, elle a la plus grande analogie avec les maladies parasitaires et avec les virulentes : avec un léger effort de l’esprit, le parasitisme et la virulence deviennent évidents.
La fièvre jaune est sans aucun doute transmissible, mais il faut s’entendre. Un navire qui a séjourné dans un pays d’endémicité de fièvre jaune et qui y a pris son chargement, jette l’ancre dans une rade d’Europe : il n’a pas eu de malades pendant sa traversée ; on le décharge et ce travail est le point de départ d’une épidémie de fièvre jaune. Ces faits, je ne les suppose pas, ils ont été constatés plusieurs fois. Or, le premier cas de typhus amaril observé dans ces conditions ne procède-t-il pas de l’infection pure? N’a-t-il pas suffi de livrer à l’atmosphère l’air intérieur confiné dans les interstices de la cargaison, ou de transporter à terre des vêtements portés antérieurement par des hommes provenant du pays d’endémicité, des objets à usage, des marchandises de nature poreuse, pour que le premier cas de fièvre jaune se manifestât? La maladie ne peut-elle donc pas être purement infectieuse , quoique transmissible puisqu’elle vient d’un foyer éloigné d’endémicité? Par
ailleurs, aucun fait n’établit la transmission directe : l’inoculabilité des liquides morbides, sang, bile, sueur, vomito, déjections alvines, ne ressort pas des expériences nombreuses qui ont été tentées pour éclairer la nature du typhus amaril : c’est en vain que l’on a cherché le virus et le microbe. Reste donc l’hypothèse de la nature chimique de l’infectieux, laquelle s’accorde mieux avec les faits et ne change rien aux sévérités nécessaires des prescriptions d’hygiène internationale, quant à ce qui regarde les choses. Si elle triomphe, en revanche, elle aura l’avantage de soustraire les personnes aux rigueurs quarantenaires, à condition qu’elles aient été dépouillées de tout objet, de tout vêtement porté par elles pendant leur séjour dans le foyer suspect, qu’elles se purifient par les bains, qu’elles reçoivent des vêtements nouveaux, etc. La transmissibilité de la fièvre jaune restera bornée aux navires et aux choses; elle sera exclue des personnes, ce qui nous paraît être la vérité en cette matière (l).
(1) Consultez sur ce grave sujet l’article du Dr Corre : De l'étiologie et de la prophylaxie du typhus amaril . Arch. de Médecine navale, 1882, janvier et mois suivants, dans lequel notre distingué collègue défend, au nom des faits, la thèse de l’infection pure et de la nature chimique de l’infectieux, amaril. J’incline avec le Dr Corre vers cette doctrine et pour les raisons qu’il invoque et pour d’autres motifs. Je ne puis guère comprendre les cas foudroyants de fièvre paludéenne et de fièvre jaune, sans être conduit à admettre l’effet rapide d’un gaz. Les émanations méphitiques concentrées agissent de cette façon. Les maladies à microbe ne procèdent pas aussi brusquement; il faut un certain temps pour la pullulation des micro-organismes, et s’il y a des charbons à marche rapidement funeste, ce qui n’est pas contestable, cela tient à ce que des complications locales, des tuméfactions consécutives au développement de la pustule charbonneuse, par exemple, ont compromis mécaniquement en quelques heures l’exercice de certaines fonctions indispensables à la vie. La bactéridie du charbon ne tue pas brusquement par le-même pas plus que la trichine, pour sortir des mi
3. Le sol des pays torrides peut encore être incriminé à des points de vue pathogéniques divers. C’est ainsi que, par la nature de ses eaux courantes, il peut engendrer un certain nombre de maladies. Des sources réputées potables peuvent contenir l’infectieux palustre à l’état de dissolution ou de suspension; dans d’autres circonstances, elles sont susceptibles de provoquer, par leur impureté, des diarrhées, des dyssenteries sporadiques et endémo-épidémiques ; on en a relaté des cas nombreux. Elles peuvent enfin être le véhicule d’embryons de ténias, d’ascarides, de filaires, d’ankylostomes, etc., parasites qui sont tous très communs dans la zone intertropicale. Nous retrouverons ces faits dans une autre partie de ce livre.
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