‹ Hygiène des Européens dans les pays intertropicauxChapitre 13 sur 41 · HOMME · texte numérisé non relu

HOMME

Je m’occuperai dans cet article, et successivement, de l’Européen isolé, de l’individu, oublieux des règles de l’hygiène personnelle et s’exposant, par ce fait, à des maladies diverses, et de ce même homme exposé aux influences des milieux humains nouveaux que créent les races indigènes des pays torrides.

1° Un grand nombre de maladies dérivent de l’igno-

rance ou de l’oubli des prescriptions de l’hygiène individuelle, de la part de l’Européen.

Alimentation. — Les excès de table, l’abus des fruits en général et surtout des fruits acides, l’emploi des eaux non filtrées, non bouillies, non corrigées, l’abus des vins et des liqueurs alcooliques, des boissons aqueuses prises copieusement dans l’intervalle des repas, des boissons froides ou glacées ingérées rapidement ou dans l’état de sueur, des condiments âcres en quantité progressive, la consommation d’animaux et de végétaux toxiques ou altérés, etc., tous ces actes constituent des infractions à l’hygiène alimentaire qui peuvent avoir pour conséquence, suivant la nature de l’infraction, des dyspepsies, des gastralgies, les coliques, le catarrhe intestinal, la diarrhée, la dyssenterie, l’hépatite, l’alcoolisme aigu et chronique, la furonculose, la congestion cérébrale. Il est bien possible que la lèpre qui atteint toutes les races, mais plus volontiers les peuples icthyophages, soit due à l’usage de poissons consommés en trop grande abondance, et surtout de poissons altérés. Le fait est qu’on l’observe surtout en Islande, sur le littoral de la Norvège et de la Suède, sur les rivages de la Grimée et de la mer d’Azof, chez les Grecs de l’Archipel, dans les provinces espagnoles maritimes de la Galice, des Asturies, de Grenade et d’Andalousie, sur le littoral de l’Hindoustan, de la Birmanie, du Japon, sur toutes les côtes de l’Afrique, chaudes ou torrides, dans les archipels Malais et Polynésiens, sur les bords du fleuve des Amazones, aux Antilles, aux îles Aléoutiennes, etc. On cite quelques pays éloignés des rivages où se retrouve la lèpre, tels le Soudan, le Dahomey, — le fait est relativement rare — mais la transmissibilité probable de la maladie et sa nature parasitaire qui prennent, de

jour en jour, plus de crédit, n’excluent en aucune façon son origine alimentaire et pourraient bien donner la clef de la propagation de la lèpre en dehors du littoral. Tel le ténia exotique apporté continuellement du Sénégal, de la Syrie, de l’Abyssinie, de l’Indo- Chine, etc., en Europe, rejeté par l’homme, repris sans doute par des animaux qui entrent dans 1 alimentation humaine, et rentrant par cette voie dans l’organisme humain. Tel l’acarus de la gale vulgaire qui voyage avec son porteur et se propage de climat en climat.

Vêtement. — L’Européen qui ne se conforme pas, au point de vue de son habillement, aux nécessités qui découlent des influences diverses des climats torrides, s’expose, par cela même, à différentes maladies d’importance inégale. La marche, pieds nus, au Mexique, en Nouvelle-Grenade, au Venezuela, sur les rives de l’Amazone et de ses affluents, dans le Brésil nord, provoque l’entrée de la chique femelle (pulex penetrans) dans les téguments de la plante du pied, sous l’ongle du gros orteil, et expose à des ulcérations lentes à guérir ; la marche, jambes nues, doit faire redouter la piqûre des ophidiens, des arachnides, des myriapodes, des insectes, et expose aux plaies produites par les végétaux épineux. Si, aux lésions simplement traumatiques de la peau, se joint, chez le blessé un état anémique suffisamment accusé , l’ulcère phagédénique des pays cbauds est rapidement constitué. Le bouton de l’Inde, de Biskra, d Alep, etc., est, pour beaucoup de praticiens des pays torrides, et spécialement pour ceux de l’Inde anglaise, la conséquence d’une piqûre venimeuse. A Balk, on attribue le bouton à la morsure d’un cousin noir. Les chiens, dans l’Inde, sont quelquefois atteints du bouton de Dehli, dans la région du nez. Dans le même pays, les

chevaux sont fréquemment porteurs d’un bouton très rebelle qu’on attribue, faute d’une bonne explication, à la pluie, et qui paraît être de même nature que celui que l’on observe chez l’bomme ; or, on sait combien, en tous pays, les chevaux sont exposés aux piqûres des insectes ailés. L’bomme, en outre, n’est guère atteint du bouton exotique que sur les régions découvertes du corps. Disons, enfin, comme dernier argument, que la maladie traitée au début par les caustiques, comme les plaies d’origine venimeuse, guérit souvent en quelques jours.

L’Européen recouvert de vêtements trop serrés ou trop épais, le jour, s’expose à l’accumulation de la chaleur organique, aux malaises au moins qui peuvent en résulter, et quelquefois au coup de chaleur. Dépourvu de vêtements de laine, la nuit, il subit, sur les viscères les plus sensibles dans les pays torrides, l’intestin et le foie, l’effet répercussif du refroidissement. Dévêtu trop rapidement, à la suite d’une marche, d’une course, il s’expose encore aux conséquences d’un rafraîchissement trop rapide de la surface de la peau, qu’aggrave encore l’action intempestive d’un courant d’air. La tête, mal protégée, peut subir le choc de l’insolation directe, du coup de soleil superficiel ou profond, etc.

Infractions diverses. — Il est encore un grand nombre d’actes moins susceptibles d’être réunis, comme les précédents, sous un seul chef, et qui ont, dans la vie du colon européen, une importance d’autant plus grande, qu’ils sont liés, plus ou moins directement à l’éclosion possible d’une maladie. — Le passage dans l’atmosphère d’un marais, alors que l’on est à jeun, favorise l’absorption du miasme palustre ; — l’emploi, pendant le sommeil, d’une moustiquaire

d’un tissu trop serré, expose à l’insomnie, au cauchemar, résultat naturel d’une sorte d’asphyxie légère déterminée par la présence du gaz de l’expiration autour du dormeur ; — l’abus du tabac, surtout si cette feuille est fumée dès le matin et sous forme de cigarettes, avec aspiration de la fumée, conduit à l’inappétence, à la gastralgie, à la névralgie cardiaque, à l’anémie nicotique; — l’habitude de la sieste, surtout quand ce repos diurne est pris immédiatement après le repas, ralentit le travail digestif, congestionne les vaisseaux sanguins cérébraux, diminue la durée et la profondeur du sommeil nocturne, alourdit l’intelligence, engourdit le système musculaire, au moins pour un temps ; — la négligence de l’usage des bains tièdes destinés à entretenir la propreté corporelle, et des ablutions fraîches ou froides propres à provoquer le rafraîchissement de l’organisme, prédispose aux éruptions diverses de la peau, aux malaises dus à la chaleur organique accumulée ; — les promenades faites la nuit ou de grand matin, alors que les vapeurs atmosphériques sont précipitées vers le sol, sont fréquemment suivies, dans les districts marécageux, d’un accès de fièvre paludéenne ; — les fatigues de la chasse ouvrent la porte à toutes les maladies ; — l’oubli des précautions à prendre, pendant cet exercice, soit contre l’insolation, soit contre l’absorption des miasmes telluriques, expose au développement des accidents qui dérivent de ces écarts ; la répétition trop fréquente de l’acte sexuel, cause puissante d’affaiblissement organique, détermine des maladies directes de l’appareil génital, expose à la syphilis exotique, particulièrement grave pour l’Européen, et prépare l’organisme débilité et anémique à l’imprégnation par les divers miasmes infectieux ; — le travail de la terre,

dans les sols alluvionnaires conduit aux maladies palustres, fièvre, état larvé, cachexie. Énoncer toutes ces infractions individuelles à l’hygiène, c’est en indiquer d’avance la prophylaxie. J’y reviendrai, dans un autre lieu, à propos de l’acclimatation.

2° L’Européen, mêlé aux populations de la zone torride, subit par ce contact, des influences pathogéniques diverses. J’ai dit plus haut, en parlant du sol, que cet élément du climat engendrait les maladies palustres et qu’il était le principal facteur de la fièvre jaune considérée au point de vue de ses foyers originels. Sous l’influence du milieu humain, l’Européen peut contracter le choléra dansl’Hindoustan et l’Indo- Ghine, la peste en Irak-Arabie, en Perse, en Arabie, et c’est ainsi, qu’à peine effleuré dans la zone torride par la fièvre typhoïde et le typhus, maladies si communes dans les agglomérations de la race blanche, il paie, dans les mêmes climats, un certain tribut à la morbidité et à la mortalité en s’exposant à des maladies qui ne sont pas endémiques en Europe. Il est vrai, qu’en fait, ce sont surtout les groupes indiqués de la zone torride qui souffrent de ces endémies : l’homme de race blanche ne subit qu’exceptionnellement leurs atteintes.

Je ne puis me résoudre à croire à l’origine tellurique du choléra, bien que ce mode de genèse ne fasse aucun doute dans l’esprit d’un certain nombre d’épidémologistes. N’est-il pas permis de supposer, que l’éclosion du choléra tient plutôt à certaines infractions hygiéniques — encore mal définies — commises par les populations qui vivent dans les deux foyers d’origine de ce fléau, l’Hindoustan et l’Indo-Chine? Le choléra, dit-on, naît dans les plaines alluvionnaires du Gange, çomnie sur les bords des nombreux arroyos des fleuves.

annamites. Mais pourquoi pas alors, au niveau de tous les deltas torrides, de celui de l’Inde où cependant il ne se développe que par suite de l’importation, de celui du Nil, des bouches du Zambèze, du fleuve des Amazones, de l’Orénoque, du Mississipi? Si, en revanche, on jette un coup d’œil sur les deux peuples qui comptent le choléra parmi leurs fléaux endémiques, ne voiton pas de suite les caractères nombreux qui les rapprochent l’un de l’autre et qui les distinguent des autres populations torrides ? Les peuples Hindous et Indo-Chinois, appartiennent aux groupesde l’humanité chez lesquels la malpropreté et l’indifférence à toute règle d’hygiène sont incroyables. Leur alimentation a la même base, le riz et les condiments âcres ; leur constitution organique, dans laquelle domine le lymphatisme, a la plus grande analogie, malgré la différence d’origine anthropologique, qui n’est qu’en partie mongolique pour l’Hindou et exclusivement mongolique pour l’Indo-Chinois. N’y a-t-il pas dans les mœurs hygiéniques qui en dérivent, le point de départ d’une endémie commune, comme cela a lieu, à mon sens du moins, pour la peste, dans lé sein des groupes musulmans, et pour les trois typhus — fièvre typhoïde, typhus pétéchial, typhus à rechutes — dans les agglomérations humaines d’Europe ? Ne doit-on pas, en outre, faire ressortir ce fait capital, la quasi-indifférence du choléra pour la température de l’air et l’altitude, éléments dont il faut tenir un si grand compte dans la genèse des maladies telluriques vraies — maladies palustres et fièvre jaune. — En fait, le choléra règne, à l’état endémique, non pas dans tout l’Hindoustan ou dansl’Indo-Ghine entière, mais dans des localités où les populations sont agglomérées, à Calcutta, à Cawnpore, à Allahabad, à Ascot, à Bombay. Il se dé-

veloppe à l’état épidémique dans les lieux de pèlerinage, à Madras, Conjeveram, Pooree, Tripetty, Mahadeo, Trivellore, Hurdwar, etc. « Les phénomènes que l’on observe à Hurdwar, à Jugurnath, à Gonjeveram, dit A. Proust (1), sont partout les mêmes et se montrent également dans toutes les localités qui sont le siège de foires et de pèlerinages. Les pèlerins affluent de toutes parts dans ces lieux sacrés, ils arrivent épuisés par la fatigue et par la misère, ayant souvent fait plusieurs centaines de lieux, presque toujours à pied, sous un soleil brûlant. Leur condition va s’aggraver encore : la mauvaise nourriture; l’absence d’eau potable, la débauche, vont s’ajouter à l’encombrement pour devenir une nouvelle cause de développement épidémique. La maladie se trouve ainsi renforcée ; la mortalité est considérable, mais ce n’est pas tout : quand cette multitude va se disperser, elle va semer partout le choléra sur son passage et devenir ainsi un agent des plus actifs de la propagation de la maladie. » Quant au choléra de Cochinchine, Tborel, qui l’a observé de près, a soutenu que ses cas les plus nombreux et les plus graves se présentent dans les localités basses, entourées de fossés malpropres, de cloaques, de bourbiers, de fosses d’aisances ; en un mot dans celles autour desquelles peuvent facilement s’accumuler des détritus humains. Ce qui prouve encore l’influence de la race, c’est que les Hindous, comme les Annamites, sont décimés par le fléau cholérique, alors que les Européens ne sont frappés qu’exceptionnellement. L’infectieux ne fructifie-t-il pas mieux dans le sein de ces races exotiques parce qu’il en procède ! — ■ Est-ce ainsique se comportent les maladies telluriques vraies?

(1) Hygiène internationale , 1873, et Traité d’hygiène , 1881, 2e éd.

Les maladies palustres frappent un peu moins énergiquement les races indigènes; elles ne se propagent pas ; leur infectieux imprègne l’organisme, mais ne s’en échappe pas pour servir d’agent de propagation : quant à la fièvre jaune, elle frappe incomparablement moins les races qui vivent dans les foyers d’endémie amarile. Quand elle se propage au loin, c’est l’atmosphère d’une localité, c’est l’air, emmaganisés dans les interstices du chargement d’un navire et transportés par celui-ci, qu’il convient d’incriminer par-dessus tout, tandis que pour le choléra, c’est la déjection cholérique humaine surtout, et pour la peste, le pestiféré, qui sont les agents principaux de la transmission : créés par l’homme, ces deux fléaux se propagent par son intermédiaire.

Je dis que la peste sort, comme le choléra, d’un milieu humain. Cette doctrine est celle de presque tous les épidémiologistes. La peste n’est pas une maladie tellurique, car rien dans le sol des pays qui sont les foyers de la peste n’a permis d’établir que l’infectieux qui la caractérise en procède si on envisage le le sol en lui-même, indépendamment des infectieux que peut y déverser le milieu humain ; la peste, comme le choléra, se joue des températures et des altitudes ; l’homme la transporte avec lui comme le choléra. Au point de vue humain, la peste est une maladie presque exclusivement arabe ; on ne l’a observée qu’exceptionnellement au sein de populations étrangères à. l’islamisme, dans l’Inde, sur les rivages russes de la Caspienne, dans le Bas-Danube. Elle règne donc surtout dans l’Jslam, tantôt engendrée sur place, tantôt importée. Les populations de l’Irak-Arabie, de l’Arménie, du Caucase, de l’Égypte, de la Cyrénaïque qu’ont frappées les épidémies de peste, vivaient presque toujours

dans des conditions d’hygiène bien souvent énumérées par les témoins de ce fléau, — alimentation insuffisante ou malsaine, malpropreté corporelle, inhumation incomplète des cadavres autour des mosquées et des habitations, abandon des immondices sur la voie urbaine. — De même, toutes les fois que la peste s’est développée hors des pays musulmans, qu’il y ait eu ou non importation, à Vetlianka, par exemple, en 1878, c’est encore au milieu de populations insouciantes de toute hygiène que l’on a constaté le fléau.

Mais, dira-t-on, ces infractions hygiéniques devraient engendrer le typhus plutôt que la peste, ou bien encore, c’est la peste qui, sous toutes les latitudes, devrait toujours en être la conséquence. Pourquoi le typhus ici et la peste là bas? Il est bien difficile de répondre à ces objections. On a fait ressortir cependant que les conditions de genèse de l’une et de l’autre de ces endémies ne paraissaient pas être les mêmes. Le typhus semble procéder de l’homme vivant, et la peste, de la putréfaction et des cadavres. Le typhus sévit surtout dans le sein de la race blanche, et la peste, parmi les populations arabes, pures ou mélangées. Ce sont toujours là, toutefois, des conditions humaines de pathogénie, et c’est ce que nous désirions faire ressortir ici.

Est-ce à dire, en terminant, que le rôle du sol soit nul dans la genèse du choléra et de la peste? Ce serait inscrire une erreur : la nature des terrains prend, à n’en pas douter, une part importante dans la destruction ou la conservation des infectieux déposés dans leurs couches diverses par les hommes, mais ce n’est là qu’un rôle secondaire en rapport avec la propagation du choléra et de la peste, mais non avec la constitution de leurs facteurs.

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