‹ Hygiène des Européens dans les pays intertropicauxChapitre 22 sur 41 · blancs, petits blancs, mulâtres et noirs · texte numérisé non relu

blancs, petits blancs, mulâtres et noirs

30.000 travailleurs étrangers (Gafres, Malgaches, Indiens, Malabars, Chinois, Malais, Annamites).

Total : 180,000.

Quelle est maintenant, dans ces diverses conditions climatiques, la salubrité de la Réunion, et quelle idée peut-on se faire, à l’heure qu’il est, de l’acclimatement individuel et de race, dans cette colonie, relativement à la population blanche.

Pendant de longues années et jusqu’au milieu de ce siècle, Bourbon, comme Maurice, son île sœur jadis

française, a passé pour une colonie essentiellement salubre, dans laquelle la race blanche pure se propageait facilement sur les hauteurs de l’île et vivait, en faisant souche, même sur le littoral, aux seules conditions de se revivifier par des mariages entre créoles et Européens, ou par des voyages en Europe. Quant à racclimatement individuel, c’est-à-dire à celui des fonctionnaires, des commerçants vivant dans la colonie pendant un nombre limité d’années, il ne faisait pas l’ombre d’un doute. « La mortalité des troupes, dit Dutroulau, ne s’est élevée, pendant une période de neuf ans, de 1819 à 1827, qu’à 1,72 0/0 de leur effectif. » Or, cette proportion se rapprochant beaucoup de celle quel’on constate pourles troupes de France 1,1 0/0 (Morache), résolvait la question de l’acclimatement individuel.

C’était là la période salubre. Les circonstances ne sont pas, il s’en faut de beaucoup, les mêmes aujourd’hui, car, depuis un certain nombre d'années, la Réunion et Maurice se constituent de plus en plus en climats telluriques palustres, et nous savons quels obstacles apporte cette détestable influence, à l’acclimatement dans toute la zone torride. Ce n’est pas que la fièvre paludéenne fût étrangère autrefois à la pathologie des deux îles, car depuis Sonnerat (1772), tous les médecins qui avaient observé les maladies de l’île Bourbon, avaient constaté l’existence des manifestations morbides et palustres, mais les cas étaient exceptionnels et exceptionnellement mortels. Depuis 1865 environ, le mal s’est beaucoup étendu, il menace de s’étendre encore, et, de ce fait, la mortalité générale a beaucoup augmenté. « Elle est, à Saint-Denis, de 1,208 décès, en moyenne, pour une population évaluée à 30,000 âmes, soit une proportion de 4,02' p. 100 ;■> les

décès par suite de fièvre intermittente sont compris dans ce chiffre pour 362. Avant l’apparition de la fièvre, la mortalité n’excédait pas 947 décès, soit 3,15 p. 100. L’année 1878 fut particulièrement meurtrière ; on compte 1,339 décès, 4,46 p. 100, dont 442 étaient dus à la fièvre paludéenne (1) ». (Delteil.)

Cette mortalité ne porte pas toute entière sur la race blanche, sans doute ; mais si l’on considère qu’il s’agit du chef-lieu, c’est-à-dire du point de l’île où cette race est le plus condensée; si l’on remarque, en outre, que les Cafres et les Malgaches sont à peu près réfractaires à la fièvre, et que les créoles de couleur y sont moins sujets que les blancs, on sera porté à admettre que la mortalité a porté, en grande partie, sur cette dernière race.

La mortalité de Saint-Denis, avant la fièvre, 3,15 p. 100, était donc inférieure à celle de certaines villes de France, de Brest, par exemple, où elle est, d’après les statistiques de Borius (2), de 3,28 p. 100. Combien devaient être satisfaisantes par conséquent les conditions d’existence des blancs vivant dans les habitations situées en dehors des villes, dans les altitudes de la campagne !

Les circonstances ont changé, avons-nous dit; la morbidité actuelle tend même à augmenter et l’on se demande aujourd’hui ce que deviendront et l’acclimatement de la race et l’acclimatement individuel luimême, si on n’y prend pas garde. Un obstacle puissant à cette adaptation s’est, en effet, élevé à la Réunion, comme à Maurice : nous avons nommé le paludisme.

Diverses causes ont été invoquées pour expliquer

(1) Delteil, Etudes sur le climat de la Réunion. Arch. de Méd. nav., 1881.

(2) Borius, Le climat de Brest .

l’éclosion des maladies palustres dans les deux îles sœurs. L’importation des fièvres paludéennes par les immigrants indiens est une explication populaire dans ces îles; elle ne mérite pas la discussion. C’est donc au sol lui-même qu’il faut demander l’explication des faits. Ce sol est-il palustre? Non, en apparence. 11 n’y a pas de marais, à proprement parler, à la Réunion, pas de rivières débordant, inondant des terrains plus tard asséchés, et préparant ainsi l’élaboration malarienne. Mais il y a eu dans les deux îles des déboisements, des défrichements pratiqués progressivement depuis le commencement de ce siècle, et surtout depuis 1830. Or « au point de vue météorologique, les inconvénients du déboisement sont incontestables. Il est de toute évidence que, dans une île en forme de pain de sucre, la dévastation des forêts a dû apporter des changements considérables dans le régime des pluies sous le rapport de leur fréquence, de leur quantité et du rôle bienfaisant qu’elles sont appelées à jouer. Les pluies d’hivernage ou de cyclones, n’étant plus arrêtées par un couvert forestier, entraînent les terres et lavent le sol dont les éléments actifs sont portés en pure perte jusqu’à la mer. Les nuages, au lieu d’être condensés par le voisinage des forêts, sont repoussés, au contraire, par des montagnes arides et échauffées par un soleil ardent. La quantité d’humidité dans l’air domine et le ciel ne se couvrant plus autant qu’autrefois, l’excès de chaleur et de lumière active outre mesure l’évaporation du sol et des plantes (1) ! » Il résulte donc de ces nouvelles dispositions du sol : 1° que les eaux pluviales tombant sur des terrains déboisés et en pente, charrient les terres et les matières organiques

(I) Delteil, Considérations sur le climat et la salubrité de la Réunion. Arch . de Méd. nav., 2e semestre. 1881.

jusqu’à l’embouchure des cours d’eau et contribuent à y créer des surfaces alluvionnaires fébrigènes ; 2° que ces mêmes pluies tombant sur des terrains déboisés, mais plats, y stagnent et y constituent des terres marécageuses.

Tous ces faits sont applicables à la Réunion et à Maurice et fournissent l’explication des maladies palustres qui y régnent actuellement. Delteil s’étonne cependant que des localités non soumises au déboisement ne soient pas préservées de la fièvre ; mais ne doit-on pas objecter que, dans une île d’une aussi petite étendue, le transport des effluves par les vents doit aisément propager à distance le miasme générateur de la fièvre, et qu’en outre, les vapeurs qui se précipitent, la nuit, sur une région en apparence salubre, peuvent avoir emprunté à une localité palustre l’infectieux dont elles sont le véhicule. Ces faits s’observent journellement dans les pays torrides.

La dysenterie, l’hépatite, les lymphoses (éléphantiasis, érysipèles, lymphangiectasies, hématurie chyleuse), l’anémie simple progressive, toutes maladies assez répandues à la Réunion dans la race blanche, ne peuvent pas être considérées comme des obstacles àl’acclimatement de cette race. Reste donc toujours le paludisme, le grand ennemi du blanc sous toute la zone intertropicale. Comment lutter avec lui ?La réponse est facile ; maisl’exécution, desplus ardues. Lareconstitution des forêts, c’est-à-dire des végétaux puissants qui par leurs racines arrêtent et absorbent les eaux pluviales ; la canalisation des terrains déboisés , l’émigration plus active des blancs vers les altitudes moyennes de l’île ; l’abandon partiel des villes du littoral auxpetits blancs, aux mulâtres, aux Cafres, aux Malgaches, toutes races ou sous-races moins sujettes que le blanc à l’impré-

gnation palustre, le croisement avec la race nègre qui a contribué à plusieurs reprises à fournir une sous-race mulâtresse supérieure au nègre comme intelligence, arrivant parfois, par l’étude et le travail, a égaler l’homme blanc; tels sont les divers moyens plus aisés à formuler qu’à mener à bonne fin, qui pourront contribuer à modifier un état de choses très inquiétant pour l’avenir. Un coup d’œil jeté sur la résistance organique des différentes races ou variétés d’hommes qui habitent la Réunion pourra nous faire mieux ressortir l’importance et la valeur des mesures que nous croyons utiles au succès de l’acclimatement dans cette colonie.

Les races sont nombreuses à la Réunion. Les créoles blancs purs sont, les uns dans les villes, où leur santé périclite, tant à cause de leur faible constitution que de leur sédentarité, les autres, dans les habitations et les montagnes, où leur constitution est plus vigoureuse, leur teint plus européen, leur santé meilleure.

Les petits blancs, créoles plus ou moins purs, sont dans les mêmes conditions, suivant la localité qu’ils habitent, villes ou districts ruraux. C’est à propos des petits blancs vivant dans les altitudes de la Réunion que Roudin a fait ressortir, il y a déjà de longues années, l’influence heureuse du séjour des montagnes sur la santé et sur la conservation de la vigueur corporelle, même sous la zone torride. Les Cafres, qui ne subissent qu’un petit déplacement et qui, à la Réunion, viennent vivre sous une latitude parallèle à celle du pays qu’ils ont quitté, s’y portent à merveille et sont réfractaires à la fièvre : ils remplissent donc bien les conditions de travailleurs dans les villes du littoral.

Les Malgaches sont dans le même cas, bien qu’ils aient moins d’entrain et de gaieté que les précédents.

142 éléments d’hygiène des européens.

Les Indiens, enfin, très sujets à la fièvre, doivent quitter le rivage et constituer le personnel des habitations dans les altitudes salubres : dans ces conditions seulement ils sont aptes aux travaux de la terre.

2. Ile de France ou Maurice. — Maurice a pour cheflieu du gouvernement, Port-Louis, ville située sur la côte occidentale, au N. -O. de Pile. Maurice se trouve placée à 150 kilomètres de la Réunion, à l’E.-N.-E. de cette dernière, par 20° de latitude sud et 55° de longitude orientale. Elle a la forme d’une ellipse dont le grand axe aurait, à peu près, la direction S.-O. N.-E. Elle est très montagneuse et constituée par trois massifs principaux, avec un cirque central. Le massif du N. -O. ou de Pieter Boot a 823 mètres; celui du centre de l’île, dit Piton du milieu, en a 813 ; le troisième, Morne de la Rivière noire, située au S.-O., est haut de 958 mètres. De nombreux cours d’eau, des torrents interrompus par des cascades parcourent la surface de l’île. Les rivages sont madréporiques sur la côte occidentale, souvent découpés en cirques ou barrachois bordés de palétuviers. La température des villes maritimes est d’un degré environ plus élevée que celle des villes du littoral de la Réunion. On y constate, comme dans cette dernière île, deux saisons principales, séparées par deux petites saisons intermédiaires : l’été ou hivernage comprend les mois de décembre, janvier, féviers, mars et avril ; l’hiver ou saison fraîche, court de juin à novembre. Pendant les quatre premiers mois d’été, on constate d’abondantes pluies et quelquefois des cyclones et des bourrasques. Les vents pluvieux de N.-E. prédominent pendant les mois de janvier, février et mars ; les vents de S.-E. soufflent surtout pendant la saison sèche. Maurice a, comme la Réunion, trois sources d’eaux minérales : deux d’entre elles, la

source ferrugineuse du ruisseau Rose, et la source sulfureuse du Mont-Dore, sont en même temps des altitudes ; la troisième, la source Tielmann, se trouve à Port-Louis : aucune d’elles n’a la valeur des trois sources minérales de la Réunion. La population comprend 360,000 habitants, dont 85,000 blancs, mulâtres et noirs, et 260,000 travailleurs étrangers sur lesquels on compte 250,000 Indiens et 10,000 Chinois.

L’île de France est anglaise depuis 1810. Les colons de souche française s’y sont trouvés, ainsi que les Anglais, dans les mêmes conditions d’acclimatement que les créoles blancs de la Réunion ; ils n’ont pu se maintenir à Maurice que par les mariages avec les Européens et les voyages en Europe. Beaucoup d’entre eux ont émigré aux Seychelles, dans ces derniers temps, Maurice étant devenue insalubre, comme Bourbon, depuis une trentaine d’années, pour les raisons que nous allons indiquer. Les maladies paludéennes ont existé de tout temps à Maurice, mais elles ont pris une intensité de plus en plus grande, à mesure que l’on a pratiqué le déboisement de l’île, entrepris là, comme à la Réunion, pour étendre la culture de la canne à sucre. Il y a produit les mêmes effets : « diminution et disparition de nos sources, abaissement du niveau des rivières et leur dessèchement; stagnation des eaux sur le parcours et à l’embouchure des rivières, mélange d’eaux douces et d’eaux salées dans de très fortes proportions, sur le littoral ; végétations fluviatile et marine énergiques (1) ». (Pellereau.) Depuis l’inondation de 1865, suivie du dessèchement, ces maladies ont été particulièrement sévères, et c’est à propos de l’épidémie de 1867 qui se déclara après cette inonda-

(1) Pellereau, Pathologie mauricienne . Arch. de Méd, nav.% décembre 1881.

tion que, pour prévenir le retour de pareils fléaux et sauvegarder les chances d’acclimatement de la population blanche, en particulier, une commission d’enquête spéciale a formulé des mesures hygiéniques dont les plus importantes consistaient dans le reboisement de l’île sur une grande échelle, et dans l’établissement d’un système complet de canalisation des eaux courantes.

3. Rodrigues. — Petite île anglaise, située à l’est de Maurice. Sol granitique, 11,000 hectares, 150 habitants, 30 kilomètres de longueur, 6 de large. Le climat passe pour doux et salubre.

IL Madagascar. — « Madagascar, vue de haut, a deux natures de pays; à l’ouest et au sud, des plaines médiocres quand elles ne sont pas stériles ; à l’est et au nord, des montagnes. On peut aussi la partager, comme ses fleuves, en deux versants; celui de l’ouest, peu visité par les vents humides, plus sec, moins boisé, moins fécond, bien que pourvu de vallées plus longues, de plaines larges, de fleuves d’un bassin plus développé; celui de l’est, étroit, rapide, mais abondamment mouillé par les pluies montées de la mer des Indes... Le plus grand des fleuves malgaches, le Betsibouka, tributaire de la magnifique baie de Bombétok et son affluent l’Ikioupa, viennent tous les deux du pays de Tananarivou, du plateau d’Émirne ou d’Imérina, terre élevée qui est à la fois le centre, le toit et le bastion de l’île, le lieu d’où régnent ses maîtres, d’où descendent ses collecteurs d’impôts (I) ». (O. Reclus.)

Très insalubre sur ses côtes qui refuseront toujours tout acclimatement à la race blanche, salubre u comme la France méridionale » sur le plateau

(1) La Terre à vol d'oiseau^

d’Emirne, Madagascar est, depuis de longues années, le point de mire de l’ambition anglaise et française. La conquérir n’est pas chose aisée. J’ai contre les blancs deux généraux invincibles, disait Radama Ier, roi des Hovas, Tazo, la fièvre et Hazo, la forêt. Des marécages sur la côte, point de routes établies pour gagner les altitudes, tels sont les obstacles. Tout cela n’est pas insurmontable; des sauvages, d’ailleurs, nous ont montré la marche à suivre pour arriver à la conquête, à l’établissement définitif, à l’acclimatement. Franchissant rapidement les rivages maritimes, les Hovas ont gravi, d’étage en étage, les pentes de l’île, et ont trouvé dans les altitudes, au sein d’une atmosphère pure d’infectieux, la santé et la vigueur. Maîtres aujourd’hui du plateau central de Madagascar, ils régnent s.ur toutes les peuplades malgaches.

Ile Sainte-Marie (de Madagascar) (1). — Elle est située à six milles environ de la côte orientale de Madagascar, par 17° de latitude sud, par 47° de longitude orientale. L'île a la forme d‘une étroite bande de terre, marchant parallèlement à la côte de Madagascar, du N.-N.-E. au S. -S. -O., longue de 50 kilomètres, large de 4 à 5, avec 12 ou 13 hectares de surface. Ses rivages sont constitués par de larges bancs de polypiers ; sa côte orientale ou (du vent ) est inabordable par ce fait; sur sa côte ouest, dans la partie méridionale de l’île, est une baie ou rade fermée au N. -O. par un rocher, l’îlot Madame; dans cette baie est le port de Sainte- Marie, l’îlot Madame est le siège du gouvernement.

Le sol de Sainte-Marie de Madagascar est sans altitudes, le sous-sol argileux, la surface de l’île palustre sur un grand nombre de points. La température est

fl) V. Borius, Arch. de Méd. 7iav., 1870, 2e sem., Climat de Sainte-Marie de Madagascar .

Niei.ly.

celle des climats constants; elle oscille lentement audessus et au-dessous d’une moyenne qui doit être voisine de 25°. Les plus hautes températures s’observent en décembre et janvier, les plus basses en juillet. On peut reconnaître à Sainte-Marie quatre saisons : l’hivernage, de novembre à mars, une saison de transition en mars, une saison fraîche, de mars à septembre, une saison de transition comprenant le mois d’octobre. Les pluies sont abondantes et correspondent à la saison fraîche ou hiver. Les vents dominants soufflent dans la région de l’est, spécialement du S -E., et leur fréquence, par rapport à celle des vents d’Ouest, est dans la proportion de 7 à 2. La population est d’un peu plus de 6,000 âmes, dont une centaine de personnes appartiennent à la race blanche, Européens, créoles de Bourbon, et le reste au peuple Sakalave Malgache. Les blancs sont répartis, au point de vue de l’habitat, dans le port Sainte-Marie, sur l’îlot Madame et dans le village d’Amboutifouth situé au N.-E. de la rade.

Le pays est salubre pour la population indigène dont les décès sont inférieurs aux naissances et dont la mortalité se chiffre par 2, 31 p. 100. Mais il n’en va pas de même de la population blanche qui n’obtient qu’exceptionnellement l’acclimatement individuel. D’après Daullé, cinq mois suffisent pour que l’Européen contracte nécessairement la fièvre, et à la suite de celle-ci apparaissent les manifestations larvées et la cachexie paludéenne. Borius ne porte pas un jugement aussi sévère sur Sainte-Marie. D’après lui, la comparaison entre le climat de cette île et celui de Bourbon, faite par Daullé à l’époque où cette dernière colonie méritait encore la réputation de salubrité, a fait le plus grand tort à Sainte-Marie et à toute la côte de Madagascar. « Un fait prouve que cette salubrité n’est pas

telle qu’on se l’imagine ; c’est l’acclimatement presque complet d’un assez grand nombre d’Européens qui peuvent vivre depuis vingt-quatre ou vingt-cinq ans dans différents comptoirs de la côte occidentale de Madagascar, ainsi qu’à Tamatave et à Sainte-Marie. Ces individus sont tous sujets à des accès de fièvre intermittente, mais ils les supportent et peuvent vivre dans des conditions de santé analogues à celles des indigènes. Plusieurs de ces acclimatés vivent sans observer les lois de l’hygiène, s’exposent souvent au soleil, et s’éloignent fréquemment des lois de la tempérance. Je ne parle que des habitants de la côte, car sur les plateaux supérieurs de Madagascar, à Tananarive, la capitale, les Européens vivent dans des conditions analogues à celles qu’ils trouvaient dans leur patrie (1). » Quoiqu’il en soit, il y a du paludisme à Sainte-Marie, et il convient de porter remède à un état de choses qui nuit à l’acclimatement des Européens dans cette île. Borius a fait remarquer, à ce sujet, que les dispositions locales, à Sainte-Marie, se prêtent à une amélioration radicale du sol dans le voisinage de notre établissement. Le port se trouve placé à l’extrémité sud de la rade, l’îlot Madame dans le N. -O., le village d’Amboutifouth dans le N.-E.; mais la rade tout entière, située dans le sud de l’île, est creusée dans une bande de terre qui n’a guère plus d’un kilomètre de largeur. Les vents dominants, soufflant de la région d’est, ne passent donc que sur une surface marécageuse très restreinte, le marécage d’Anza o.u de Saint-Joseph. Quand cette surface palustre sera assainie, et plusieurs projets ont été proposés pour arriver à ce but, il est certain que l’état sanitaire des Européens

(1) Borius, Arch. de Mèd. nav.} 1870, 2e sem., p. 81.

s’améliorera d’une manière très salubre et que les maladies palustres qui frappent la race blanche ne seront plus un obstacle à son acclimatement.

Ile Nossi-Bé (de Madagascar.) — Elle est située à deux milles environ de la côte ouest de Madagascar, entre 13°,10'et 13°, 25'de latitude sud, et46o,04'et45°,53' de longitude orientale, au nord de la grande baie de Passandava, creusée dans la partie septentrionale de la côte ouest de Madagascar. La température oscille entre 25 et 31 degrés, les saisons y sont les mêmes qu’à Sainte-Marie. Le sol volcanique par place, avec un seul pic de 453 mètres, est palustre en beaucoup de points par le fait de la présence de marais salés à l’embouchure de tous les cours d’eau, et de marais d’eau douce dans l’intérieur des terres. La côte qui fait face à Madagascar est creusée d’une sorte de baie où se trouvent Hellville, siège du gouvernement, bâtie sur un plateau rocailleux, et Ambanourou, village où dominent les Gafres et les Sakalaves.

Nossi-Bé est essentiellement palustre ; elle l’est, à ce point, que l’acclimatement des Européens n’y est pas possible. « En 1853, dit Daullé, la colonie comptait vingt-trois Européens civils (colons, marchands, ouvriers). Aujourd’hui (octobre 1854) le registre de l’État civil indique que quinze de ces hommes sont morts de fièvre pernicieuse ou de cachexie paludéenne, un seul d’accident. Les survivants ont presque tous fait des absences ; ceux qui sont morts comptaient trois à cinq ans de séjour (1). » Depuis cette époque, les choses se sont un peu améliorées, au dire de tous ceux de nos collègues que leur service a appelés dans cette colonie ; on a remarqué, entre autres choses,

(1) Daullé, Rapport sur t*étal sanitaire de Nossi-Bé. Revue coloniale, 1855.

que les maladies palustres, contrairement à ce qui s’observe dans les pays à fièvre, n’avaient pas un caractère de constance aussi manifeste qu’ailleurs, qu’il y avait des années d’immunité (1) ; toutefois on peut encore affirmer que l’île restera inhabitable pour la race blanche tant que le sol n’aura pas été assaini, au moins partiellement, c’est-à-dire autour des points que nous occupons.

III. Comores. — Cet archipel comprend quatre îles dont trois sont indépendantes, Comore, Mohéli et Anjouan, et la quatrième française. Cette dernière est Mayotte, la plus méridionale et la plus orientale de l’Archipel, dans le N. -O. de Madagascar.

Mayotte est située entre 12°, 38' et 13° de latitude sud, entre 42°, 45' et 43°, 2' de longitude orientale, à 900 milles de la Réunion. Sa forme est elliptique, à grand axe courant du N. -N. -O au S.-S.-E. Elle a une surface de 40,000 hectares. — D’après Grenet (2), qui nous a donné sur Mayotte les meilleurs renseignements que nous possédions, le thermomètre n’y monte jamais au-dessus de 31° centigrades; la moyenne minima est de 20°, 7, en juin ; la moyenne maxima de 29°, 5, en mars. — Les saisons sont les mêmes qu’à Madagascar ; deux saisons principales de quatre mois chacune, l’une, chaude, l’hivernage du 15 décembre au 15avril, l’autre, fraîche, de juillet à octobre, avec deux petites saisons intermédiaires ou de transition. Le sol est volcanique par place, palustre en beaucoup de régions. Une chaîne de montagnes, dont les altitudes ne dépassent pas 600 mètres, parcourt Mayotte dans

(1) Corre, communication orale.

(2) Souvenirs médicaux de quatre années à Mayotte, Thèse Montpellier, 186G, et Constitution médicale de Mayotte. Courrier médical, décembre 1861.

la direction de son grand axe, mais de ces hauteurs et de leurs contreforts descendent un grand nombre de ruisseaux et de torrents qui entraînent le long des versants montagneux des débris du sol, des détritus organiques, et vont former à l’embouchure des vallées des marécages nombreux. A Mayotte, comme à la Réunion et à Maurice, le déboisement a favorisé la formation de surfaces palustres considérables.

C’est donc encore l’endémie paludéenne qui règne en souveraine à Mayotte et qui s’oppose à l’acclimatement. Le siège du gouvernement, pour des raisons stratégiques, il est vrai, a bien été placé sur l’îlot de Zaoudzi qu’un bras de mer d’un mille sépare de Mayotte, mais le voisinage de la terre rend ce poste des plus malsains; et la garnison doit y être renouvelée tous les ans. L’étendue des terrains à assainir sera longtemps encore un obstacle à l’adaptation de la race blanche dans cette région, aussi a-t-on projeté de fonder un nouvel établissement sur la presqu’île de Choa, en face de Zaoudzi ; on ne saurait agir trop radicalement dans l’état des choses, car, en 1854, année pendant laquelle on n’a pas eu à subir d’épidémie, la mortalité des Européens s’est élevée à 7,07 pour 100.

IV. Ile et côte de Mozambique. — L’île de Mozambique est comme enclavée par 13°, 1' de latitude sud et 39°, 20' de longitude orientale. Elle est longue et étroite, son grand diamètre ayant 3 kilomètres environ, et sa largeur moyenne n’étant que de 300 mètres. Sa température moyenne oscille entre 22 et 26 degrés. Les saisons sont au nombre de quatre, deux principales, deux intermédiaires et l’année se partage assez exactement de la manière suivante : 1° saison chaude ou hivernage de décembre à avril ; 2° saison de transition d’avril à juin ; 3° saison fraîche de juin à

pi., su

octobre; 4° saison de transition d’octobre à décembre. — L’humidité moyenne est de 77° environ : les pluies sont abondantes pendant les mois d’bivernage. Les vents soufflent duN.-E. au N. -O. en passant par le nord, pendant la saison cbaude ; du S.-E. au S. -O. en passant par le sud, de juin à septembre. — L’île de Mozambique a pour charpente une roche aride couverte d’un sol sablonneux ; elle est presque entièrement occupée par la ville de Saint-Sébastien, cheflieu de la colonie et du gouvernement portugais. Pas d’altitudes, pas d’eaux courantes, les eaux pluviales sont recueillies dans des citernes.

L’insalubrité de l’île de Mozambique est très grande, mais elle ne tient pas à l’île elle-même dont le sol, de roc et de sable, n’engendre pas d’infectieux tellurique. C’est le voisinage de la grande terre qui souille l’atmosphère de Saint-Sébastien, et rend impossible jusqu’à nouvel ordre l’acclimatement des Portugais dans cette localité.

La côte de Mozambique s’étend de la baie Delagoa au cap Delgado, c’est-à-dire du vingt-cinquième au dixième degré de latitude australe. Les bouches du Zambèze la partagent en deux moitiés inégales. Les Portugais occupent plusieurs points de cette côte : Inambane près de la baie Delagoa, Laurenço Marquez sur la même baie, Sofala dans l’île du même nom, par 20° de latitude sud, Quilimane au nord de l’embouchure du Zambèze, les petites îles du cap Delgado. Sofala, Laurenço Marquez et Quilimane sont particulièrement insalubres. « La ville de Sofala est située sur les bords de la mer dans un lieu bas; les eaux, abandonnant le lit des petites rivières (Cavone, Zembe, Belangane), qui coupent dans différentes directions le terrain contigu, vont s’accumuler autour de la ville,

et rencontrant, du côté du littoral, une barrière que leur opposent les sables amoncelés par la mer, deviennent stagnantes et forment de véritables marais couverts de mangliers. On a tenté de combler et de détruire ces foyers d’infection, mais les travaux exécutés jusqu’en 1862 étaient tout à fait insuffisants pour améliorer des terrains aussi éminemment palustres (1). » Les établissements d’Inambane et du cap Delgado sont un peu moins insalubres.

Les maladies palustres dominent la pathologie de toute la côte ; elles ont, jusqu’à ce jour, arrêté toute tentative d’acclimatement de la race portugaise, malgré l’aptitude de cette race à vivre et à faire souche sous d’autres latitudes torrides ; elles sévissent surtout pendant le deuxième trimestre de l’année. La dysenterie, moins fréquente, y est souvent la conséquence de l’alcoolisme et constitue un deuxième obstacle à l’adaptation des Européens ; le choléra enfin y a été plusieurs fois importé, et bien que son développement sur cette côte puisse être conjuré par des prescriptions quarantenaires sévères, il n’en donne pas moins, de temps en temps, à la population blanche un choc dont elle se relève difficilement. L’avenir de l’acclimatement, sur cette côte, est tout entier dans l’assèchement définitif des terres marécageuses qui la couvrent et dans l’établissement de Sanatoria sur les contreforts des chaînes montagneuses qui courent parallèlement aux rivages du Mozambique.

Y. Ile de Zanzibar , côte de Zanguebar , côtes deMagadoxo et d'Ajan , île de Socutora. — L’île de Zanzibar, située par 6° de latitude australe et 37° de longitude * orientale, à 31 kilomètres environ de la côte de Zan-

(1) Antonio Pinto Roquete, Arcli. de Méd. nav ., 18G8, 1er scm., p. 1(51.

guebar, a une forme oblongue et s’étend sur une longueur de 80 kilomètres, sur 33 environ de largeur. Le thermomètre n’y monte pas au-dessus de 30°, pendant l’hivernage, et ne descend pas au-dessous de 25° pendant la saison fraîche. Ces deux périodes saisonnières occupent la plus grande partie de l’année, l’hivernage de décembre à avril, la saison fraîche de juin à octobre ; pendant la première, souffle la mousson du N.-E. ; pendant la saison fraîche, souffle le vent sec de S. -O. Les pluies sont torrentielles en avril et en mai, c’est-à-dire pendant l’une des saisons de transition. Le sol de Zanzibar est d’origine madréporique ; il est peu accidenté, ne présente aucune altitude, mais seulement des inégalités et des dépressions en forme de petites vallées dans lesquelles séjournent les eaux pluviales, formant ainsi quelques petites surfaces marécageuses. On compte peu d’Européens à Zanzibar, dont la population très mélangée se compose surtout de Souhahélis ou Maures d’origine croisée avec les Africains indigènes, d’Arabes, d’esclaves africains : en tout plus de 50,000 âmes.

Zanzibar subit l’influence palustre de la côte voisine plutôt que la sienne propre. Aussi la côte occidentale de l’île est-elle moins saine que celle qui regarde l’océan Indien ; de même, la campagne de l’île, qui renferme les quelques marécages dont j’ai parlé, est sensiblement moins salubre que la ville elle-même. Les fièvres de Zanzibar, dit Semanne, adoptent une forme particulière, la forme bilieuse de Madagascar, mais les accès pernicieux y sont rares, même chez les blancs. Par rapport à la côte, Zanzibar serait donc un lieu de convalescence. L’acclimatement de la race blanche y paraît possible si l’Européen, l’Asiatique slave, le créole de la Réunion ou de Maurice, s’astreignent à une

hygiène suffisamment sévère, et s’ils n’habitent pas les habitations sucrières voisines des terrains marécageux de l’intérieur de l’île.

La côte de Zanguebar, du cap Delgado au fleuve Juba, n’est plus habitée par les Européens, les Portugais ayant abandonné leurs comptoirs de l’île de Quiloa et de Mélinde. Les noirs d’Afrique, les Arabes et les métis de ces deux groupes dominent dans la population de cette côte qui compte en outre des Cafres et des Banyans ou commerçants hindous. Quiloa est actuellement un centre de commerce d’esclaves.

Les côtes de Magadoxo et d’Ajan, du Juba au cap Guardafui, jadis occupées par les Portugais, sont actuellement sous la domination des Arabes. A l’exubérance de la végétation tropicale, très sensible sur la côte de Zanguebar, succèdent la sécheresse, l’aridité, les hautes températures des rivages sablonneux. On sent que l’on approche du foyer brûlant de la mer Rouge. Nous n’avons pas de renseignements précis sur l’acclimatement de la population blanche arabe qui vit sur cette côte ; on peut affirmer cependant, d’après les récits des voyageurs, qu’elle s’est multipliée en différents points de la région, soit en conservant son type pur, soit par le croisement avec les noirs indigènes.

Socotora est située près du cap Guardafui par 13° de latitude environ. C’est une île montagneuse et très boisée dans laquelle les Bédouins, les Arabes, les Portugais et leurs métis se sont bien acclimatés malgré la présence de quelques fièvres de mauvais caractères dont la nature palustre n’est pas probable.

VI. Seychelles et Amirautés. — Ges îles, toutes anglaises, forment deux archipels situés par 5° de latitude sud environ. La plus importante, parmi les vingt-

neuf îles du groupe des Seychelles, est Mahé ou Victoria que surmonte un pic de 1,920 mètres. Toutes sont montagneuses, à base de corail ; leurs collines sont couvertes de forêts, l’irrigation naturelle de leurs vallées est heureusement disposée pour l’écoulement des pluies, le déboisement n’y a pas opéré son œuvre malsaine. Aussi, comparant les Seychelles à Mayotte au point de vue de la salubrité, Grenet a-t-il pu formuler les propositions suivantes : «Aux îles Seychelles, à 250 lieues de Mayotte et à 3° sud de l’équateur, on trouve les mêmes coraux, les mêmes bancs, à l’embouchure des vallées, mais ces bancs, outre quelques débris végétaux, sont formés uniquement de sable quartzeux; la charpente de l’île est granitique et de même apparence que les rochers de la Normandie et de la Bretagne. La végétation des deux pays est la même, mais sur les montagnes, aux Seychelles, il n’y a de nu que les rochers, tandis qu’à Mayotte, sur la plupart des sommets, le sol est à découvert, sans végétation, et fournit constamment les matériaux de la vase. — Il n’y a donc que la nature du sol qui peut faire des Seychelles un pays sain et à Mayotte un pays à fièvres (1). » En fait, malgré la haute température et les pluies d’hivernage qui font surtout des Seychelles un climat intertropical, les fièvres et les maladies palustres y sont des plus rares, d’où un état sanitaire des plus compatibles avec l’acclimatement des Européens. Leur race y a fait souche à plusieurs reprises ainsi que les blancs de la Réunion et de Maurice; et la sous-race mulâtresse, issue de l’union des blancs avec les négresses du Mozambique, y prospère depuis de longues années.

(I) Grenet, Thèse citée,

VIL Abyssinie. — Comprise entre la Nubie au nord, le Sennaar et le Fazokl à l’ouest, le pays des féroces Gallas, ses plus acharnés ennemis, au sud, et la mer Rouge à l’est, l’Abyssinie devrait être une contrée tropicale par sa latitude ; elle comprend cependant quatre zones dont la valeur hygiénique est bien différente au point de vue de l’acclimatement. La zone sablonneuse du littoral, le Samhara, borde la mer Rouge, et a, comme cette mer, une température torride ; au-dessus d’elle est la zone chaude, les Kollas ou Kouallas, couverte de forêts, de surfaces mouillées par les pluies d’hivernage, zone palustre où le blanc ne peut séjourner; plus haut est la troisième région, celle des terres tempérées de la Woïna, de la Woïna-dega, où des altitudes de 1,500 à 3,000 mètres permettent au blanc de vivre sans difficulté ; au sommet enfin, sont les Degas, ou grandes altitudes, dont la Samen est, à plus de 3,000 mètres, le point culminant. De ces hauteurs abyssiniennes descendent des fleuves et des rivières, dont les plus importants sont le Tsana qui donne naissance au Nil bleu, et le Takazzé, qui, traversant de l’est à l’ouest le plateau abyssinien, en fait deux régions, toutes deux fraîches et salubres, où prospèrent les races blanches et métisses de blanches qui constituent le peuple abyssin.

L’acclimatement des Européens dans les altitudes de ce pays, à partir de la troisième zone, ne peut faire l’objet d’un doute. Les blancs ne pourraient vivre dans les deux premières, où régnent les fièvres palustres, la dysenterie et l’hépatite. C’est après avoir séjourné près des marécages du Mareb que le Dr Dillon et cinq de ses domestiques sont morts par la fièvre palustre ; c’est en quittant cette zone et en gagnant les altitudes que le Dr Petit, son compagnon,

a pu échapper à une mort certaine. Dans la Woïna et dans les Degas, au contraire, l’Européen jouit, comme l’Abyssin et l’Arabe, d’un climat que Reclus compare à celui de la Suisse (1). 34 Européens, dit Aubert Roche ont pu vivre quatre ou cinq années sur ces hauteurs sans cesser de jouir de la meilleure santé (Lombard) (2).

Ces questions d’acclimatement sur les plateaux d’Abyssinie sont du plus grand intérêt pour l’explorateur et le général d’armée ; l’un et l’autre doivent quitter au plus vite les zones inférieures sous peine de désastre. Les Anglais l’ont bien compris en 1867 lors de leur expédition contre le négus Théodoros, dans laquelle ils ont engagé 4,208 Européens. Après un séjour aussi court que possible dans la baie d’Annesley, non loin de Massowa sur le littoral de la mer Rouge, ils ont gravi les gradins qui conduisent d’abord à Sénalé, dans la zone tempérée, puis à Magdala, au centre du plateau abyssin. Grâce à cette précaution et à diverses autres mesures — choix de la saison, d’octobre à avril, emploi de plusieurs grands transports hôpitaux, choix des vivres, des vêtements, de l’équipement — ils ont pu terminer en quelques mois une campagne difficile sans que la mortalité des troupes se soit notablement élevée au-dessus du chiffre que l’on constate en Angleterre.

VIII. Nubie. — La brûlante Nubie, dont la surface se partage en un désert aride, en plaines marécageuses que traverse le Nil et en quelques régions salubres peu nombreuses, n’a jamais été l’objet d’une tentative d’acclimatement des Européens. Seuls, quelques rares explorateurs l’ont traversée, recueillant le plus souvent

(1) O. Reclus, La Terre à vol d'oiseau , t. II, p. 42.

(2) Lombard, Climatologie médicale , Abyssinie , t. III, p. 713.

des renseignements peu favorables au climat. L’Égypte exerce sur ce pays ainsi que sur le Sennaar, le Darfour et tous les territoires qui s’étendent jusqu’aux grands lacs d’où sort le Nil, une suzeraineté plus nominale que réelle, et il est probable qu’elle ne pourra pas, de longtemps, fonder un établissement durable dans ces contrées. La malaria règne, en effet, partout où les affluents du Nil, ainsi que ce grand fleuve lui-même, voient leurs rives marécageuses desséchées par les températures torrides du troisième trimestre. Les Égyptiens, les Arabes, les Européens qui ont accompagné les hardis explorateurs de ces régions, ont toujours été décimés par les maladies palustres.

§ 3. — Afrique centrale.

11 ne peut être question à propos de l’acclimatement de la race blanche dans l’Afrique centrale que de cette adaptation passagère au climat dont ont eu besoin les voyageurs qui ont traversé ces régions ou qui les traversent à l’heure qu’il est. Hélas ! cette adaptation elle-même leur a été bien souvent refusée. Que de victimes en effet, dans le cours de ce siècle !

Le major Peddie part du Sénégal en 1816 et succombe àKakondy, sur le Rio Nunez, presque au début de son expédition ; Campbell, son successeur, meurt avec plusieurs de ses compagnons au point même où s’était éteint Peddie. Richte quitte Tripoli en 1819 et succombe la même année à Mourzouk, au centre du Tezzan. Denham et le lieutenant de vaisseau Clap perton, quittent la Tripolitaine à la fin de 1821, atteignent Mourzouk le 8 avril 1822, parcourent le Bornou et le Damergou, reconnaissent le lac Tchad et la ville de Kano, et assistent, le 22 janvier 1825, après des

fatigues inouies, à l’agonie d’un de leurs compagnons, le chirurgien de marine Oudney, tué par la cachexie palustre. Malgré les dangers de son premier voyage Clapperton tente une seconde fois l’aventure ; il part de la rivière de Lagos, traverse le royaume de Dahomey, voit périr sous ses yeux Pearce et Morrisson, atteints de fièvre paludéenne, et meurt lui-même le 12 mars 1827, à Sackatou, dans le Haoussa, tué par la dysenterie. Caillio, Lânder, Mollien, Gordon Laing, Barth, Schweinfurt, Stanley, Cameron plus heureux, survivent aux maladies, aux dangers, à leurs fatigues , mais Richardson, Owerweg, Grespel, Moës, et le plus grand de tous, Livingstone, grossissent la liste des martyrs !

Ce n’est pas, il s’en faut, que l’Afrique intérieure soit partout malsaine, et qu’il faille renoncer à y trouver des régions où l’Européen pourra, dans l’avenir, jouir d’un climat compatible avec sa santé. Tous les explorateurs ont rencontré de ces régions heureuses. Le pays d’Aïr, au centre du Sahara, celui de Touat, à mi-chemin d’Alger à Tombouctou, le Darfour, sont salubres. Stanley a vanté l’heureux climat de M’pouapoua (1), sur le versant oriental des monts Bambourou : des brises fraîches, des altitudes couvertes de bois, des eaux vives et pures, voilà ce qu’il y a trouvé. A ses yeux le pays merveilleux des Oukahouendi (2)

(1) Stanley, Voyage à la recherche de Livingstone, Hachette.

(2) Même voyage. « Bel Oukahouendi, pays enchanteur!' A quoi pourrai-je comparer le charme sauvage de ta nature libre et féconde? L’Europe n’a rien qui puisse en approcher. Ce n’est que dans la Mingrélic, dans lTméréthie ou dans l’Inde que se retrouvent ces rivières écumantes, ces vallées pittoresques, ces hères collines, ces montagnes ambitieuses, ces vastes forêts aux rangées solennelles de grands arbres dont les colonnes droites et nues forment ces longues perspectives que l’on voit ici..,.. On se passionne pour

n’attend que le bras de l’Européen pour donner la santé et la richesse au lieu de la fièvre et de la misère. Pour le même explorateur, plusieurs districts du pays de Gogo, Kigoma sur la rive orientale du lac Tanganyika, la région que traverse le Malagarazi, Kiti, Roubouga (1) et d’autres points, sont sains, fertiles et propres, pour quelques-uns d’entre eux, à des établissements durables. A Demmo, Barth (2) a traversé des plaines d’une fécondité excessive, arrosées d’un grand nombre de cours d’eau. Le district de Toula, sur la route de Zanzibar à Cazeh suivie par le capitaine Burton(3), abonde en légumes, en céréales et apparaît à l’explorateur comme une terre promise. Le Dr Schweinfurth (4) ne cesse de s’extasier sur le magnifique pays, les terres susceptibles d’être cultivées, les forêts ombreuses qu’il a rencontrées au cœur de l’Afrique, dans le pays des Mombouttous et en d’autres lieux. Gameron (5) parle dans les mêmes termes de la

cette région dont un peuple civilisé chasserait la malaria et ferait un pays à la fois salubre et producteur. »

(1) Même voyage. — V. aussi, A travers le Continent mystérieux , par Stanley, Tour du monde.

(2) Voyage de Barth , 1849-55, Tour du Monde , Hachette.

(3) Voyage aux grands lacs de l Afrique Orientale, par le capitaine Burton, Tour du Monde.

(4) Au cœur de l’Afrique, par le Dr G. Schweinfurt. « Le territoire des Mombouttous n’a pas une aire de plus de quatre mille mètres carrés ; mais, d’après ce que j’ai vu dans les districts que nous avons traversés et où les cultures se succèdent d’une manière

ininterrompue, sa population doit être d’un million d’âmes Le

pays des Mombouttous produit sur le voyageur l’effet d’un paradis terrestre. D’innombrables bosquets de bananiers y couvrent les ondulations du sol; des élaïs d'une beauté sans pareille, et d’autres monarques des forêts étendent leurs cimes majestueuses sur cette végétation favorisée. Au bord des cours d’eau s'épanouit une verdure pleine de grâce et de fraîcheur, tandis qu’une épaisse ramée enveloppe de son ombre les coupoles des habitations rustiques. » Tour du Monde. Paris, Hachette.

(5) A travers l’Afrique, par le lieutenant V.-H. Cameron.

plaine du N’gommbé méridional, de celles qu’il a traversées en quittant le pays montagneux de Bambarré, des merveilles du pays de Lounghi, de la beauté des rives du lac Victoria Nyanza. Mage nous a laissé un tableau charmant de la plaine de Natiaga dans le

Soudan occidental (1) Il y a donc, dans toute

l’Afrique centrale, à côté des zones funestes qu’il faudra fuir ou assainir, des régions salubres qui seront, dans un avenir plus ou moins éloigné, suivant nos efforts, des centres d’acclimatement pour les Européens. Recueillons simplement ces faits aujourd’hui et n’oublions pas, en les inscrivant, que c’est la mort des Mungo-Park et des Livingstone, que ce sont les fatigues et l’intrépidité des Cameron, des Schweinfurt, des Stanley, des Serpa-Pinto, des Mage, des Quintin, des de Brazza, des Ballay, qui nous ont fait savoir, après tant d’années d’ignorance, que l’Afrique n’est plus ce désert immense et torride, dévorant sans pitié les hommes de notre race, auquel nous croyions autrefois.

(1) La plaine magnifique du Natiaga, divisée par ses massifs montagneux et de nombreux ruisseaux, se déroulait au loin, et allait se

perdre dans des gorges étroites, surmontées de pics nombreux

Je ne pouvais me lasser d’admirer ce pays, où la Providence a semé ses biens avec une prodigalité peu commune. La terre y est d’une richesse incroyable ; l’eau y abonde et y fournit des poissons succulents. L’or est à quelques pas au bout du défilé que je vois à ma gauche; le fer partout, sous nos pieds, dans la vallée et sur les pentes, et au-dessus de nous, dans les escarpements des hautes cimes ; le fleuve abonde en chutes dont la puissance motrice serait incalculable ; mais la main des hommes n’a rien fait de ce monde de richesses ; les indigènes n’ont pas su seulement tirer de quoi se vêtir proprement. — Mage, Voyage au Soudan Occidental.. Tour du Monde.

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