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CHAPITRE III

Je passerai successivement en revue, dans ce chapitre, la formule de chaque élément constituant des climats torrides et l’influence pathogénique qui en dérive Les grandes divisions de cette étude devront donc se conformer à la définition générale des climats et comprendre les influences qu’exercent l’atmosphere, le sol, la faune, la flore et les hommes eux-memes, dans toute l’étendue de la zone intertropicale.

ARTICLE PREMIER atmosphère.

J’envisagerai cet élément climatique au point de vue multiple de la température, des saisons, de la pression

atmosphérique, des vents, de l’humidité, des pluies, de la lumière, de lelectricité, de la composition.

§ 1. — Température.

1. Les moyennes thermiques annuelles dans les pays torrides sont toujours élevées. Pour quelquesuns des climats partiels, on peut se faire une idée générale de leur torridité par les chiffres suivants qui ne valent toutefois que ce que valent les moyennes.

Sénégal

Réunion

Taïti

Mayotte

Antilles . .

Guyane

Pondichéry

Cochinchine

Manille

2. Les moyennes mensuelles ne présentent pas un écart très considérable, et à ce point de vue on peut avancer que tous les climats torrides sont constants : toutefois, cet écart subit des variations suivant les localités. Ainsi, au Sénégal, la température moyenne de décembre, c’est-à-dire du mois le plus froid, est de 19°, 2 et celle de septembre, le mois le plus chaud, est de 27°, S, soit 8°,3 d’écart. Nous verrons ultérieurement, à propos de l’acclimatement dans les climats partiels, que c’est là une des plus fortes différences mensuelles que l’on constate sous la zone torride. A la Guyane, en effet, la température de mars, 26°, 3, minimum de l’année, ne diffère de celle du mois le plus chaud de l’année, celui d’octobre, que par un écart de 2°, 3. Aux Antilles, la moyenne de janvier est de 25°, 70, et celle du mois d’août de 27°, 36, soit 1°,66

seulementd’écart entre les deux mois extrêmes. Ce sont bien là les caractères des climats constants. Déjà, toutefois, dans la comparaison des températures moyennes des douze mois de l’année, on se rend compte de l’existence, sous la zone torride, de deux saisons principales qui absorbent presque tout l’intérêt, l’une chaude, l’hivernage, l'autre fraîche : nous y reviendrons.

3. Les moyennes comparées du jour et de la nuit présentent, de même, un assez faible écart dans les conditions météorologiques ordinaires, et malgré le rayonnement nocturne qui n’acquiert une grande intensité que dans des circonstances spéciales. Borius (1) a démontré, pour Gorée, que les moyennes des oscillations nyctémérales, pendant l’année 1859, n’ont été que de 6 degrés, pendant qu’à Brest, en pleine zone tempérée, elles atteignaient le chiffre de 10 degrés. Il y a donc là encore un caractère de constance thermique, pour les climats de la zone torride.

4. Deux éléments importants de la climatologie tendent, sous les latitudes brûlantes, à mobiliser la colonne thermométrique : je veux parler de l’altitude et des vents. L’altitude joue, à ce point de vue et sous beaucoup d’autres rapports que je signalerai, un rôle hygiénique tel, que presque toujours elle assure à elle seule l’acclimatement de la race blanche et aussi celle des autres races. Les vents, de leur côté, influencent aussi d’une manière très sensible, par leur nature, leur intensité et leur direction, la température saisonnière, aussi bien que celle d’un moment plus ou moins précis du nycthémère. Les uns, comme le norte du Mexique, desPhilippines, etc., comme Yharmattan, vent

(I) Recherches sur le climat du Sénégal , ouvrage couronné. — Article Sénégambie du Dict. encycl. des sciences médicales.

de nord-est de la saison fraîche sur la côte occidentale d’Afrique, comme la tornade à son déclin, sur cette même côte, rafraîchissent l’atmosphère et impressionnent parfois l’organisme jusqu’au grelottement : les autres, tels que le simoun , vent du nord-est du printemps de laSénégambie, lèvent du sud des Antilles, etc., élèvent au contraire la colonne thermométrique et confinent souvent dans leurs demeures les Européens comme les indigènes.

Les températures élevées agissent, par un mécanisme différent, danslagenèse d’un grand nombre de maladies tropicales.

1 . Les rayons solaires directs déterminent les diverses variétés du coup de soleil et exaspèrent les dermatoses chroniques existantes. Sous le nom générique de coup de soleil, d’ailleurs, on observe des érythèmes simples ou fébriles, avec ou sans desquamation, des éruptions vésiculeuses de la classe des eczémas, déterminées par l’irritation spéciale des glandes sudorales, des érysi pèles souvent fébriles, des éruptions de miliaire rouge, des bulles de pemphigus aigu, de larges phlyctènes absolument semblables à celles que produit l’application des sparadraps vésicants. Dans toutes ces circonstances, les régions de la peau non couvertes habituellement ou accidentellement d’un tissu protecteur, sont soumises à l’action d’un agent irritant, le rayon solaire calorifique, qui appelle, à la surface des téguments, les liquides sanguin et lymphatique des réseaux superficiels, produit la congestion de ces deux ordres de vaisseaux, provoque au moins la rougeur congestive de l’érythème simple, et parfois, quand il y a érysipèle et pblyctène, l’issue des globules blancs dans les mailles du derme et les espaces intercellulaires de l’épiderme, ainsi que la prolifération de ces globules .

Mais les rayons solaires directs ne bornent pas toujours leurs effets au revêtement cutané. Dans quelques cas, lorsque l’action a été intense, ou lorsque quelque circonstance adjuvante, comme l’alcoolisme aigu ou chronique, est venue la renforcer, on voit survenir la congestion profonde du système vasculaire de la tête, laquelle se révèle par des céphalées locales ou généralisées, par des migraines, des vertiges, des illusions, des hallucinations, des coryzas, des épistaxis, par la congestion cérébrale classique, par l’apoplexie méningienne ou cérébrale et la méningite aiguë ellemême.

L’influence irritante des rayons du soleil sur les lésions existantes de diverses dermatoses n’est pas moins évidente. Nombre de poussées érysipélateuses, dans l’éléphantiasis des régions découvertes, particulièrement des membres inférieurs et de la face, sont dues à un oubli ou à l’ignorance de cette irritation topique, d’où souvent, dans l’espèce, aggravation consécutive de la tumeur éléphantiasique.

2. La chaleur tropicale proprement dite, ou en d’autres termes, la température atmosphérique considérée à un autre point de vue que la radiation solaire, a un grand nombre d’effets pathogéniques qu’il convient de grouper sous plusieurs chefs.

Elle exaspère les fonctions sécrétoires de la peau et détermine, nous l’avons déjà vu, la papulo-vésicule des bourbouilles, et l’éruption furonculeuse localisée ou générale. Dans le premier cas, c’est à l’appareil sudoripare excité dans ses fonctions, et laissant ruisseler la sueur par tous ses orifices cutanés, qu’est due l’incommodité prurigineuse plutôt que la maladie des bourbouilles; dans le second, il s’agit de l’appareil sébacé, le furoncle n’étant autre chose, sous toutes

les latitudes, que l’inflammation d’une ou de plusieurs glandes à sébum.

Elle s’oppose aux pertes physiologiques du calorique organique, rayonnement normal du corps dont la température extérieure règle les proportions. Si cette radiation corporelle ne s’exécute pas, et le fait n’est que trop fréquent dans la mer Rouge, le Sahara, la Sénégambie, dans les plaines du Soudan et de l’Hindoustan, la chaleur organique accumulée blesse ou tue par des mécanismes divers : inertie cardiaque, congestion pulmonaire, congestion cérébrale ; la sueur alors n’est plus sécrétée, aucune évaporation salutaire ne vient abaisser la température du patient, et si l’affusion fraîche, la ventilation énergique sur toute la surface du corps ou l’ingestion des boissons froides, aidées des moyens médicaux appropriés à la forme de l’accident, ne viennent en aide à l’organisme, c’en est fait de lui.

Les chaleurs élevées ont un puissant effet sur les fonctions digestives : elles en affaiblissent l’énergie en diminuant le besoin de la réparation organique et si, dans ces circonstances, une conduite hygiénique de la digestion n’apporte un remède efficace aux effets de la chaleur, on voit survenir les diverses formes de la dyspepsie, la constipation, la diarrhée passant facilement à l’état chronique, la dysenterie et l’hépatite ab ingestis. « Il est d’usage dans l’Amérique espagnole, dit Celle (1), de faire quatre repas par jour, que

j’appellerai fondamentaux Mais ce n’est pas tout :

dans les courts intervalles de ces repas l’on se

bourre toute la journée de fruits, de sucreries et de grandes quantités de boissons rafraîchissantes, de

(l) Hygiène pratique des pays chauds , p. 252. Nielly.

telle sorte que l’estomac n’a point un instant de repos Il en résulte, à la longue, que le pylore perd

sa contractilité et laisse passer, sans chymification préalable, les aliments, de même que dans les diarrhées continues, le sphincter du rectum devient inerte et n’oppose plus aucun obstacle à la sortie des matières excrémentitielles. Les aliments, dis-je, passent non complètement élaborés, et alors il se produit une affection particulière que l’on pourrait appeler

diarrhée pylorique Rien n’accuse la maladie

qu’une légère fatigue empreinte sur les traits et que

l’on ressent dans les membres inférieurs Peu à

peu les évacuations augmentent, se liquéfient davantage, sont précédées de coliques plus fortes; enfin, au bout d’un temps plus ou moins long, deux ou trois mois par exemple, une diarrhée persistante s établit, muqueuse et bilieuse d’abord, puis mélangée de stries

de sang, accompagnée de ténesmes douloureux

Les intestins de personnes mortes de cette affection m’ont offert des signes évidents d’inflammation chronique, et le côlon particulièrement m a toujours présenté sa muqueuse épaisse et couverte çà et là de petites ulcérations... Cette maladie est extrêmement insidieuse par cela même que les premiers temps de son existence ne sont signalés par aucun symptôme

fâcheux. Plus tard elle devient incurable Je, dis

donc que cette maladie est très insidieuse parce quelle est généralement méconnue et qu’on attribue à une indisposition passagère les phénomènes qui signalent les premiers temps de son début (1). »

(1) Ce tableau de Celle, do l’une des formes cliniques de la diarrhée dysentérique des pays chauds, qu’elle soit de Coclunchine, du Sénégal, des Antilles ou de l’Inde, qui de nous ne l’a vu et n a du lui assigner souvent le même point de départ que Celle, 1 igno-

La diarrhée, comme la dyssenterie et l’hépatite, n’a pas sa cause exclusive dans les infractions, — erreurs ou écarts, — à l’hygiène de la digestion; mais ces erreurs et ces écarts sont pour beaucoup dans la fréquence de ces maladies, je ne saurais trop [le répéter pour l’avoir constaté souvent. A cet égard, du reste, le témoignage des médecins de la marine et de nos collègues de l’armée tend à devenir unanime. On croit moins aujourd’hui à la nature toujours infectieuse de la dysenterie, bien qu’il ne soit pas douteux que, sous tous les climats, cette affection ne puisse être le résultat de l’absorption d’un miasme de putréfaction animale analogue à l’infectieux d’amphithéâtre qui en est quelquefois la cause en France ; mais on attribue plus volontiers son éclosion, dans les pays torrides, en s’appuyant sur des faits précis, aux repas trop copieux confiés à des organes dont la chaleur tropicale a tari les sécrétions et paralysé les mouvements, à l’abus des boissons aqueuses, des fruits aqueux et acidulés, des eaux saumâtres, des vins et des liqueurs alcooliques introduits dans des cavités frappées relativement d’inertie fonctionnelle par les hautes températures.

De la dysenterie à l’hépatite, il n'y a qu’un pas à franchir; et ces deux affections, fréquemment concomitantes, ayant d’ailleurs pour théâtre deux muqueuses du même appareil, ont souvent le même point de départ étiologique. Je crois avoir prouvé dans un autre chapitre que le foie, dans les climats torrides,

rance ou l’insouciance des effets dépressifs de la chaleur sur l’énergie digestive ? Que de décès, que d’infirmités à mettre au compte de l’infraction à cette règle de l’hygiène alimentaire qui consiste dans la nécessité de réduire son régime sous les tropiques, quand les effets de la chaleur torride ne sont pas combattus par des moyens appropriés !

était, contrairement à la tradition, dans un état de fonctionnalité moindre que dans les autres zones climatiques : c’est encore la chaleur tropicale qui en est la cause, pour les raisons que j’ai longuement énumérées et que confirment les faits d’observation. Il convient donc de respecter cette inertie relative et de ne pas demander à l’appareil hépatique plus qu’il ne lui est possible de faire. Or, d’après Annesley, il faut accuser, dans la genèse de l’hépatite, « en première ligne les excès de nourriture, les aliments épicés qui surchargent l’estomac et entraînent des troubles digestifs » ; d’après Sachs, « cette grave affection naît sous l’influence du climat, par l’excès d’une nourriture substantielle, stimulante et non seulement par l’abus, mais même par l’usage habituel des spiritueux. Tous les observateurs des temps anciens et modernes sont d’accord sur ce point. Déjà Bontius, au dix-septième siècle, attribuait la fréquence de l’hépatite et des abcès du foie (particulièrement aux Indes néerlandaises) à l’abus de l’arak. Potus ille maledictus arak ! La même cause déplorable détermine fréquemment l’hépatite interstitielle, la cirrhose et la dégénérescence graisseuse du foie, si connue des médecins dans les pays intertropicaux. » (Sachs, commenté par Van- Leent.)

En résumé, les hautes températures exagèrent la sensation de la soif, tempèrent celle de la faim, diminuent la nécessité de la réparation organique, et dès lors, si un aliment indigeste, irritant ou trop copieux, si une boisson impure ou trop abondante viennent demander à l’appareil digestif ou à ses annexes un travail d’élaboration et d’absorption qu’ils ne sont plus en état de fournir, la voie est ouverte pour l’éclosion des maladies de la digestion dont je viens de parler.

Ce n’est pas, je le dis de nouveau, qu’elles ne puissent pas pénétrer dans l’organisme par une autre porte d’accès, et qu’à l’exemple de la pneumonie vulgaire, elles ne relèvent de causes multiples. Il nous suffit de savoir que celle que nous invoquons est fréquente et qu’il y a lieu d’en éviter les effets.

L’action de la chaleur tropicale sur la nutrition n’est pas moins évidente et moins dangereuse. L'anémie physiologique est la caractéristique de la constitution du créole blanc. L’anémie morbide essentielle, c’est-àdire celle qui, n’étant pas liée à une maladie définie antérieure à elle, relève uniquement de l’influence déglobulisante de la température, n’est que trop fréquente chez l’Européen. Cette anémie se développe sous la zone torride parce que les conditions thermiques diminuent l’activité digestive, exagèrent les pertes sudorales, affaiblissent l’énergie respiratoire et réduisent la tonicité cardiaque et vasculaire. Saint- Yel, ai-je dit ailleurs (1), estime qu’aux Antilles l’anémie primitive qui frappe la race noire comme la blanche, et le sexe féminin de préférence, relève de causes qui ne sont pas toujours les mêmes, suivant les races : chez le nègre, l’anémie tient à son alimentation insuffisante, à l’usage des eaux de mares, à l’abus des alcooliques; chez le blanc, il convient plutôt d’incriminer les influences climatériques qui tendent à diminuer le champ de la respiration, à affaiblir l’hématose, à rendre languissantes les fonctions digestives. Aux Antilles, la seconde enfance des petits créoles blancs lui a paru plus prédisposée à l’anémie que la première, les influences climatériques agissant avec plus d’intensité sur l’enfant à mesure qu’il grandit.

(1) Eléments de pathologie exotique, p. 600.

De même, la chlorose est beaucoup plus fréquente sous la zone torride que partout ailleurs, dans la race blanche.

C’est encore à cette anémie, aussi bien d’ailleurs qu’à toutes celles qui peuvent dériver d’une maladie déterminée, que l’on doit la fréquence et le rapide développement de la tuberculose, chez toutes les races, dans les climats brûlants. La tuberculose pulmonaire a deux facteurs : la misère organique héréditaire ou acquise, et l’action des vicissitudes atmosphériques : la première joue un rôle immense dans la zone torride, relativement à la seconde. Si les groupes humains des climats de cette zone, Indiens, Indo-Chinois, Polynésiens, nègres de l’Afrique et de l’Amérique intertropicales sont, sur beaucoup de points, décimés par la tuberculose, c’est lorsqu’ils sont misérables, c’est-à-dire dégradés par l’esclavage, la syphilis, l’alcoolisme, le libertinage, la faim et toutes les autres causes de déchéance organique. Le refroidissement, qui n’est pas rare, dans le cours des deux saisons principales, joue sans doute, sous la zone torride, son rôle agressif ordinaire ; mais c’est là le dernier acte d’un drame dans lequel la débilité organique ouvre la scène. J’en ai fourni ailleurs bien des témoignages autorisés (1). De même la tuberculose qui « galope dans les pays chauds » (J. Rocbard), chez les soldats et les marins de France, d’Angleterre, de Hollande, etc., qui en ont apporté le germe d’Europe, évolue, surtout, sous l’influence de l’affaiblissement organique que cause le séjour sous les tropiques, et qu’ont déterminé les sueurs abondantes, l’inappétence, l’habitation dans des localités sans altitude, pont des navires, littoral des pays torrides,

(i) Voy. Eléments de pathologie exotique , Phthisie pulmonaire.

c’est-à-dire, en un seul mot, la chaleur tropicale, en y ajoutant les ennuis des longues campagnes, les fatigues du service, le regret de la patrie, les influences débilitantes de l’alcool et des excès génésiques.

La prédominance du système lymphatique sur les deux autres systèmes circulatoires constitue au moins une prédisposition aux maladies que j ai désignées, dans un autre livre, sous le titre provisoire de lymvphoses, éléphantiasis des Arabes, érysipèles graves, tumeurs lymphatiques, hématurie chyleuse, et dont l’étiologie soulève des problèmes non encore résolus. A-t-on décidément affaire, dans la genèse des maladies de ce groupe, à des affections parasitaires que caractériserait la présence du distome de Bilharz, de la filaire de Wucherer à l’état d’embryon, et de la même filaire découverte à l’état adulte par Bancroft, ou à des maladies d’origine purement lymphatique qui compteraient parmi leurs causes principales les influences dénutritives des hautes températures? Le parasitisme est possible, mais il n’est pas démontré, et les idées du Dr Mazaé Azéma, de la Réunion, pays de lymphatisme indigène et d’éléphantiasis, conservent toute leur valeur jusqu’à plus ample informé.

Pour ce médecin, anémie et lymphatisme sont les attributs manifestes des éléphantiasiques, et ce lymphatisme créole a pour facteurs les influences anémiantes du soleil torride, de l’intoxication palustre, de l’alimentation insuffisante ou mal dirigée, de la syphilis, etc. Si à toutes ces causes prédisposantes on ajoute l’action irritante topique des rayons solaires, la présence d’une plaie, d’une piqûre, d’une maladie, de la peau, un érysipèle superficiel ou, en d’autres termes, une dermite à tendance lymphangitique se développera et constituera, par lymphites successives, la maladie

des éléphantiasiques. Quant aux tumeurs lymphatiques, aux lymphangiectasies, elles seraient aussi une conséquence de l’état d’engorgement du système lymphatique, au moins à la Réunion. Les pays chauds, dit le Dr Mazaé Azéma, prédisposent aux maladies de ce système, d’où l’éléphantiasis et les varices lymphatiques : le premier est fébrile, les secondes apyrétiques ; l’éléphantiasis est inflammatoire, les varices ne le sont pas. La chaleur tropicale fait languir la nutrition et engorge les voies lymphatiques, la pesanteur entrave la circulation de ce système et dilate les réseaux et les troncs vasculaires, et cette dilatation estfavorisée, d'une part, par la faiblesse tonique des parois vasculaires dans les pays chauds, de l’autre, par l’augmentation de la quantité de lymphe sous l’influence d’une nutrition languissante. Les ganglions superficiels sont surtout atteints parce qu’ils sont libres de se dilater, et parce que l’évacuation de leur contenu n’est pas favorisée par les contractions musculaires qui agissent plutôt sur les ganglions profonds. Ajoutons que les tumeurs disparaissent souvent par les progrès de l’âge, ce qui est un argument peu favorable à la doctrine parasitaire soutenue par les adversaires du Dr Mazaé Azéma.

Quant à l’hématurie chyleuse, j’ai montré dans un autre livre que sa coïncidence avec les pays torrides ne pouvait faire l’objet d’un doute : reste l’interprétation de cette coïncidence. Est-ce la haute température qui, agissant par elle-même, produit l’anémie, ralentit les fonctions de dénutrition, entraîne l’embarras et la surcharge des voies lymphatiques et détermine finalement l’excrétion de la lymphe par les voies urinaires ? Le fait est que l’influence des températures élevées est réelle, car non seulement la maladie se déclare très souvent pendant les mois les plus chauds de l’année,

mais il est en outre d’observation, que les hématoehyluriques voient fréquemment leur maladie disparaître pendant le cours d’un voyage en Europe, surtout s’il a lieu en hiver. Il est vrai que pour les partisans de la doctrine parasitaire les hautes températures sont une condition favorable à la pullulation des microorganismes parasites, soit, dans l’espèce, du distome de Bilharz et de la filaire de Wucherer (1).

Les érysipèles dits infectieux des pays chauds ne relèvent-ils pas aussi des causes invoquées par le Dr Mazaé Azéma?

Les recherches précises d’histologie pathologique dans l’érysipèle vulgaire, inaugurées en 1868 par Vulpian (2), ont fait d’abord entrevoir que cette maladie ne consistait pas seulement en une congestion sanguine du derme avec exsudation séreuse, mais encore en la présence d’une quantité considérable de globules de lymphe siégeant irrégulièrement, çà et là, dans le tissu malade. Wolkmann et Stender ont constaté les mêmes faits à la même époque, et appliquant au processus de l’érysipèle la théorie de Gonheim, ils ont cru pouvoir avancer que les globules blancs extravasés provenaient exclusivement des capillaires sanguins qu’ils abandonnaient en passant au travers de leurs parois. J. Renaut a creusé plus profondément la question. S’appuyant sur l’examen anatomique d’un grand nombre de pièces recueillies sur des sujets morts d’é-

(1) Faisons remarquer, à ce propos, que l'on a incrimine deux parasites, bien que la maladie soit une. Il est vrai que, d’après certains faits cliniques, le distome paraît lié à l’hématurie et la filaire à la chylurie. Mais n’a-t-on pas signalé la filaire seule dans des cas d’hémato-chylurie, c’est-à-dire de maladie complète : nous avons, pour notre part, été témoins du fait à Brest. La doctrine du parasitisme devra donner des explications nettes de ces faits avant de constater son triomphe.

(2) Archives de Physiologie , 1868.

rysipèle, soit spontané, soit traumatique, il a démontré que la maladie était histologiquement caractérisée : 1° par l’infiltration des globules blancs issus des capillaires sanguins et déterminant en partie l’œdème et la phlyctène ; 2° par la prolifération des cellules fixes du tissu malade, d’où l’induration concomitante ou consécutive des érysipèles intenses. Les globules blancs extravasés étant repris ultérieurement par les vaisseaux lymphatiques peuvent les enflammer, si ce travail est très actif, et déterminer des endo et des périlympbangites (1).

Ces faits anatomiques étant donnés, si on remarque que, dans les pays torrides le sang contient, relativement au nombre des globules rouges, plus de globules blancs que dans les pays tempérés ; si on admet en outre, avec le Dr Mazaé Azéma, que le système lymphatique est naturellement engorgé par le fait du climat, quoi de plus explicable que la gravité fréquente des érysipèles sous ces latitudes, les uns tendant à constituer l’éléphantiasis, les autres évoluant comme les lympbites superficielles ou profondes et prenant parfois, comme à Rio-Janeiro, le caractère infectieux ? La doctrine parasitaire résout encore cette question par la présence de la filaire du sang humain, mais les arguments quelle invoque ne sont pas, jusqu’à ce jour, démonstratifs, et l’on peut toujours considérer la présence de la filaire comme une coïncidence et non comme un caractère causal certain.

Les températures torrides agissent directement sur l’innervation générale en brisant les forces, en provoquant le goût de la sieste et de l’inaction diurne, habitudes plus nuisibles sous la zone tropicale que

(I) Recherches anatomiques sur L'érysipèle et les œdèmes de la peau. J. Renaut, Arch. de Physiologie normale et pathologique.

partout ailleurs, car elles conduisent directement à l’inappétence et à l’insomnie, c’est-à-dire à l’ancmie tropicale. Provoquant d’ailleurs cette anémie par les effets divers que nous avons indiqués déjà, les chaleurs élevées conduisent l’organisme à ia névrose, d’où ces migraines, ces gastralgies, ces bronchites à forme nerveuse, assez communes dans les pays chauds et particulièrement tenaces (1).

Les vicissitudes accidentelles de la température atmosphérique et les refroidissements qui sont consécutifs à leur influence ou à tout autre mode de réfrigération organique étranger à l’état de l’atmosphère, ont, dans les climats brûlants, des effets au moins aussi désastreux que l’élévation thermique absolue. Toutefois, il est d’observation qu’elles ne causent que très rarement les maladies rhumatismales, rénales, cardio-pulmonaires dites à frigore dans notre étiologie européenne. Mais, en revanche, que de méfaits dus à ces vicissitudes sous les tropiques et combien de diarrhées, de dysenteries, d’hépatites et de cas de tétanos spontané à mettre sur le compte de leur action.

Le refroidissement du corps, sous la zone torride, s’opère de bien des façons différentes. Il peut résulter de l’impression du froid nocturne sur la peau, de l’action du courant d’air dans une habitation mal aérée, de l’immersion du corps en sueur dans le bain frais, de l’action de la pluie reçue sur la surface de la peau dans un but de rafraîchissement organique ou subie malgré soi, de l’ingestion rapide d’une boisson froide. Dans les pays torrides, plus que dans les autres cli-

(1) Fonssagrives a fait ressortir, le premier, l’importance de l'élément nerveux dans les bronchites et les dyspepsies des pays chauds. Voy. Hygiène navale , lrc édition, 1856, p. 388.

mats, toutes ces causes de répercussions fonctionnelles sont plus efficaces, parce que l’organisme est plus surpris que partout ailleurs. Les cas de paralysie faciale ne sont pas rares aux Antilles, et naissent sous l’influence d’une brise fraîche reçue sur le visage pendant le sommeil. Des coliques sans évacuations, des diarrhées, des catarrhes, gastriques et intestinaux à forme bilieuse, y sont souvent le résultat d’un refroidissement. La dysenterie et l’hépatite comptent l’action du froid parmi leurs causes les plus fréquentes — tous les médecins coloniaux s’en portent garants — et le mécanisme de leur éclosion, répercussion sécrétoire ou action réflexe, n’est pas d’un autre ordre que celui qui, en Europe, détermine l’apparition d’une pleurésie ou d’une pneumonie aiguë. Pourquoi, dans la zone torride, l’acte réflexe qui relie les impressions du revêtement cutané à la muqueuse intestinale est-il plus actif que dans les climats tempérés où ces mêmes impressions retentissent si souvent sur les muqueuses broncho-pulmonaires et rénale et sur les séreuses, nous l’ignorons : mais il n’est pas possible de ne pas affirmer le fait.

Ces liens réflexes sont encore plus évidents dans la genèse du tétanos spontané. Ghassaniol, Bérenger- Féraud, Treille, Granger, les médecins mexicains de Vera-Cruz, Saint-Vel à la Martinique, et beaucoup d’autres praticiens des pays torrides, ont fourni des preuves cliniques suffisantes, à l’appui de cette pathogénie du tétanos, pour que la question puisse être considérée comme résolue, aussi bien pour l’Européen que pour les indigènes.

J’ai maintenant à faire ressortir l’influence d’un état thermique élevé sur la genèse et la propagation des infectieux exotiques qui caractérisent les maladies

palustres, la fièvre jaune, le choléra, la peste et la dengue.

Il est facile de démontrer quelle part immense prennent les hautes températures pour préparer et engendrer la malaria et l’infectieux de la fièvre jaune. Relativement à la malaria, qui a sans aucun doute, nous le verrons à propos du sol, une origine tellurique, on observe dans les pays torrides les mêmes faits qu’en France dans les départements palustres, qu’à Rome, qu’à Alger, qu’en Égypte, c’est-à-dire la fréquence des maladies paludéennes après les chaleurs et les pluies de l’été, quand a lieu l’évaporation des surfaces telluriques préalablement inondées et échauffées. A Rochefort, les fièvres palustres primitives ou récidivées coïncident avec les mois qui terminent l’été et avec ceux qui commencent l’automne. A Rome, la malaria règne de juillet à novembre ; en Algérie, les accès de fièvre paludéenne coïncident, quant à leur fréquence, avec la saison chaude, et ceux qui prennent un caractère grave sont surtout fréquents en août et en septembre ; en Égypte on les observe particulièrement en automne. Ce sont là des faits banals enregistrés depuis longtemps. La même corrélation entre l’élévation thermique de l’atmosphère et la fréquence des maladies palustres s’observe en Sénégambie, sur la côte de Guinée, à Fernando-Po, sur la côte orientale d’Afrique, à Nossi-Ré, à Mayotte, dans l’Hindoustan et l’Indo-Chine, dans les grandes îles Néerlandaises de la Malaisie, à la Guyane, aux Antilles, etc., c’est-à-dire partout où sévit la malaria intertropicale.

Quant à la fièvre jaune, la chaleur la favorise beaucoup dans son éclosion, car l’hivernage et son arrièresaison sont les époques ordinaires de ses épidémies

dans les foyers endémiques. L’épidémie de Gorée de 1878, celle qui sévissait récemment à Gorée et à Saint- Louis du Sénégal, sont des preuves évidentes de faits qui ne trouvent pas d’ailleurs de contradicteurs. Elles sont en outre corroborées par cette autre circonstance, que plus la température d’un pays où la fièvre jaune est transmise est élevée, plus est facile le développement épidémique. Il sera toujours beaucoup moins aisé d’éteindre une épidémie de fièvre jaune à Cadix qu’à Saint-Nazaire ou à Southampton. De même l’influence heureuse des basses températures est manifeste dans les épidémies des navires qui remontent des Antilles vers les latitudes de Terre-Neuve.

Les hautes températures ne sont pas indifférentes à la genèse et à la propagation du choléra et de la peste, mais elles ne constituent qu’une condition étiologique secondaire, qui peut d’ailleurs faire défaut. On a vu le premier de ces fléaux sévir en toute saison : il a fait de nombreuses victimes à Moscou, en 1830, alors que le thermomètre marquait 30 degrés sous zéro, et à Paris pendant le mois de mars 1832, de funèbre mémoire. En Gochinchine, il apparaît au printemps, au mois de mars ; dans l’Inde, en toute saison. N’est-ce pas déjà une preuve à l’appui de la doctrine qui éloigne le choléra des maladies palustres et de la fièvre jaune, c’est-à-dire des endémies telluriques vraies, et que nous soutiendrons à propos de l’influence du sol et des milieux humains ? Quant à la peste qui, à notre avis, se rapproche du choléra au point de vue de son origine humaine, elle sévit de même en toute saison et l’observation des températures enregistrées pendant ses épidémies n’a donné jusqu’à ce jour que des résultats contradictoires. On a subi des épidémies dans des altitudes froides, en

Arménie, dans l’Inde ; au contraire, des températures de 50 degrés au-dessus de zéro ont paru à Bagdad, favorables à la disparition de l’infectieux de la peste, comme si elles lui enlevaient toute vitalité à la façon de l’étuve sèche sur les acarus de la gale. « La peste de 1876 s’éteignait au moment des grandes chaleurs pour reparaître l’année suivante (1). » (A. Proust.)

La dengue compte la haute température dans le nombre de ses facteurs. Dauvin a remarqué la coïncidence de cette maladie avec l’hivernage, à la Réunion, en 1851 ; Prat a fait la même remarque, en 1853, à Tahiti. Dans toute la zone intertropicale, une forte chaleur est favorable à l’éclosion d’une épidémie de dengue, et la maladie respecte les altitudes tempérées. Pendant l’épidémie de Saint-Denis de la Réunion, en 1873, observée par Gotholendy, l’habitation sur les hauteurs de Salazie, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer, a préservé presque tous les arrivants du chef-lieu. La dengue respecte, de même, les altitudes habitées de l’Himalaya. Le déplacement en latitude, lorsqu’il entraîne l’abaissement thermique, a les mêmes effets, et c’est ainsi que la dengue est restée cantonnée à Cadix et dans ses environs, en 1867, pendant les mois de juin et de septembre pour décliner au mois d’octobre sans se propager dans les provinces intérieures de l’Espagne moins chaudes que l’Andalousie. Il ne faut pas omettre de dire, cependant, que la dengue peut apparaître dans le sein d’une population, sous la zone torride, pendant la saison fraîche, soit qu’elle s’y développe spontanément, soit qu’elle ait été importée. Bérenger-Féraud en a observé une petite épidémie en novembre et en décembre 1871, à Corée,

(1) Traité d'hygiène , 2° édition, 1881.

et des faits analogues ont été constatés dans l’Asie et dans l’Amérique intertropicales. Le faible écart thermique qui existe entre les deux saisons principales de ces régions rend suffisamment compte de la possibilité de ces faits.

§ 2. — Saisons.

1. « Sous l’équateur, dit J. Rochard (1), il n’y a que deux saisons, la saison pluvieuse ou hivernage, et la saison sèche ou belle saison. Cette dernière est moins chaude que l’autre, mais la différence est peu marquée et n’excède pas 5 ou 6 degrés. Elles se succèdent sans transition. En se rapprochant des tropiques, aux Antilles, à la Réunion, par exemple, les deux saisons intermédiaires commencent à se dessiner. On donne à cette sorte de printemps le nom de renouveau , à ce vestige d’automne, celui de petit été de la Saint- Martin. »

R semble donc qu’immédiatement au sud et au nord de l’équateur terrestre, on doive traverser, sans transition appréciable, deux périodes saisonnières absolument distinctes, tandis qu’en se rapprochant de l’un et l’autre tropique, la loi des quatre saisons qui se partagent l’année, dans les climats tempérés, devient de plus en plus et graduellement applicable.

Si on se laisse guider par le contraste météorologique que présentent, à beaucoup de points de vue, les deux saisons principales des latitudes torrides, on est disposé à n’admettre partout que ces deux saisons. Si on y regarde de plus près, quelle que soit la région brûlante sur laquelle se porte l’observation, on cons-

(1) J. Rochard, Article Climat du Dict. de médecine et de chirurgie pratiques .

tate que la loi des quatre saisons est loin d’être annulée dans la zone intertropicale, qu’elle existe incontestablement près de la ligne équatoriale, au Gabon, et sur les Côtes d’Or et d’ivoire, et qu’on peut toujours en trouver des traces plus ou moins constatables quand on s’éloigne de l’équateur terrestre, traces à peine sensibles à Gorée, sensibles au contraire aux Antilles françaises, c’est-à-dire à peu près sous le même parallèle que Gorée. Entrons dans quelques détails.

Au Gabon, dit Bestion (1), notre établissement est situé par 0°,24 de latitude nord. On y traverse deux saisons : l’hivernage ou époque des pluies, qui s’étend du mois de septembre au mois de mai, et la saison sèche, qui ne dure par conséquent que quatre mois, de mai à septembre.

Ce n’est pas là ce qu’a observé Griffon du Bellay {.%), Au Gabon, dit cet observateur, il y a quatre saisons. Du 15 janvier au 15 février environ, règne la petite saison sèche; du 15 février au 15 mai, époque du passage de la bandé nuageuse et du soleil au zénith, s’observe la petite saison des pluies et des orages ; du 15 mai au 15 septembre court la grande saison sèche; et du 15 septembre au 15 janvier, la grande saison des pluies, avec alternatives de beau temps et rareté des orages.

Les observations météorologiques du capitaine Philippe de Kerhallet (3), interprétées par le professeur Féris, rendent parfaitement compte des faits saisonniers observés par notre collègue Griffon du Bellay.

(1) Arch. de Méd. navale , octobre 1881.

(2) Ibid., janvier 1864.

(3) Manuel de la navigation à la côte occidentale d’Afrique. Paris 1851-52, 3 vol. in-8.

« Par sa marche sur l’écliptique, dit Féris (1), le soleil suit un mouvement annuel d’oscillation par lequel il va du tropique du Cancer au tropique du Capricorne, pour revenir ensuite de ce dernier à son point de départ. C’est pour cela que le climat des localités intertropicales est caractérisé par le double passage du soleil au zénith. Cet astre arrive à deux positions symétriques pour un lieu donné, c’est-à-dire qu’un édifice allongé dans la direction est et ouest verra successivement ses deux façades échauffées par les rayons solaires, tandis que, dans les climats tempérés, une seule façade jouira du privilège de la chaleur et de la lumière. Dans sa course, cet astre tend à entraîner l’anneau équatorial des nuages et des calmes, anneau qui sépare les deux zones des alizés, alizés du N.-E., alizés du S.-E.

« C’est cet anneau opaque (cloud ring des Anglais), bague nuageuse (2), qui joue le rôle le plus important pour la succession des saisons dans la région intertropicale. Elle suit le soleil et oscille avec lui dans toutes les positions zénithales qu’il occupe successivement dans la région intertropicale ; elle est produite par l’évaporation des eaux sous l’influence des rayons solaires, et par l’apport considérable d’humidité que lui fournissent les alizés... Ce sont les alizés qui, régnant aussi bien sur la terre que sur l’océan, amènent avec eux les saisons sèches dans tous les lieux qu’ils visitent... Les deux saisons des pluies existent tout le temps que durent les deux passages successifs de l’anneau nuageux au zénith du lieu; les deux saisons sèches commencent après que ce passage s’est effec-

(1) Archives de Médecine navale , novembre 1879.

(2) C’est encore le pot au noir des marins naviguant sur la côte occidentale d’Afrique.

tué, et presque toujours un même lieu est balayé par les alizés du N.-E. pendant la première saison sèche, tandis que la seconde époque de sécheresse est caractérisée par la présence des vents permanents de S.-E.

« Prenons un exemple pour donner plus de clarté à la démonstration, soit le 5e degré de latitude nord. Le soleil monte vers le nord, venant du tropique du Capricorne, arrive vers ce 5e parallèle, entraînant avec lui la bande nuageuse. La saison des pluies est alors établie. Le soleil continue sa marche, la ceinture de nuages abandonne peu à peu la latitude du lieu; enfin le ciel se découvre. L’astre du jour arrive jusqu'au tropique du Cancer, et là il redescend. La masse nuageuse va, de nouveau, obscurcir le ciel de notre 5e parallèle. Bientôt l’écran céleste marche vers le sud et laisse la place à l’alizé du N.-E. qui le suit de près : nous voilà en plein dans la seconde saison sèche. »

Ce sont ces faits saisonniers que l’on observe le long de la côte de la Guinée septentrionale distante de 5 degrés environ de la ligne équatoriale. A la Côte d’ivoire, notamment, d’après les observations prises par Borius, on constate quatre saisons successives : 1° la petite saison sèche, souvent mal accusée, mais toujours observable; elle va du mois d’août à celui de septembre; 2° la petite saison des pluies comprenant ordinairement les mois d’octobre et de novembre ; 3° la grande saison sèche, de décembre à la fin de mars; 4° la grande saison des pluies, l’hivernage réel, qui s’étend de mars à la fin de juillet.

A Gorée, et sur toute la côte maritime de la Sénégambie, le partage de l’année en quatre saisons n’a en réalité rien de pratique, car les deux saisons intermédiaires n’existent qu’à l’état de vestige : on peut donc, tant au point de vue météorologique que sous

le rapport de la salubrité et de l’influence des saisons sur la santé des Européens, n’en admettre pratiquement que deux, l'hivernage ou saison des pluies et des chaleurs, allant du 1er juin au 30 novembre environ, et la saison sèche ou fraîche, s’étendant du 1»' décembre au 31 mai. Toutefois, en étudiant minutieusement la marche de la température au Sénégal, on peut trouver, même à Corée, des traces de deux petites saisons de transition.

Dans le Haut-Sénégal, notre collègue Thaly, se placant à la fois aux deux points de vue astronomique et médical, a également proposé de partager 1 annee tropicale en quatre saisons : la première, de mars a juin, saison salubre, quoique très chaude, caractérisée par la présence des vents d’est; la seconde, de juin a octobre, c’est l’hivernage avec chaleurs constantes, pluies et tornades ; la troisième, d’octobre à décembre, correspondant au retrait des eaux du fleuve et chaude encore ; la quatrième enfin, de décembre a mars, fraîche et salubre.

Dans les régions sud de l’Afrique, les deux saisons principales coincident avec des époques inverses de celles que nous avons indiquées pour lhemisp er nord, mais il est probable qu’elles sont toujours separees par des périodes plus ou moins courtes de transition. D’après le dire des voyageurs de l’Afrique australe, a l’ouest des monts Roubého etBambourou, sur la route de Zanzibar au lac Tanguényika, suivie par Stanley en 1871, on ne trouve plus, à partir du pays de Gogo, que deux saisons, l’hivernage et la saison seche d environ six mois chacune (1). Mais, si les observations cueillies jusqu’à ce jour dans ces latitudes, sont en-

(1) Voyage de Stanley, annoté par B. de Launay. Pans, Hachette, 1817.

core trop peu nombreuses ou précises pour permettre de poser des conclusions, ce qui se passe sous le même parallèle ou à peu près, à Mayotte, à Nossi-Bé, à la Réunion, où les deux saisons principales sont séparées par deux saisons intermédiaires plus courtes, permet de supposer qu’il en est de même dans les régions parcourues par Livingstone, Stanley et Gameron.

Dans l’Asie torride, les causes astronomiques des saisons se combinent avec la direction des vents saisonniers pour en modifier les caractères. A Pondichéry, par 11°, 55 de latitude nord ; à Geylan, par 6°, 10 ; en Cochinchine, entre les 10e et 12e parallèles, la mousson du S.-O. qui s’étend de mars ou avril à la mi-octobre, apporte avec elle les orages et les pluies, et la mousson du N.-E., qui lui succède, se termine par des mois frais et salubres, après avoir commencé en octobre par des pluies abondantes. Voilà donc encore deux saisons principales : toutefois elles ne sont pas sans être séparées par de petites périodes de transition. Parallèlement aux moussons de N.-E. et de S.-O. , dit Huillet (1), pour Pondichéry, les saisons se partagent également en deux ; la fraîche et la chaude, séparées l’une de l’autre par une petite période qui participe des caractères de chacune d’elles ; ce sont les deux mois intermédiaires ou de transition, mars et octobre.

On peut dire qu’il en est de même en Cochinchine, où l’on doit considérer également comme périodes de transition, l’époque des changements de mousson, premiers jours d’avril, premiers jours de décembre.

Toutes les îles de la Malaisie ont également deux saisons principales, l’une pluvieuse avec des. vents d’ouest, mousson des pluies, l’autre sèche avec des

(1) Huillet. Pondichéry, Arch> de Méd. nav ., 1867, 2e sem., p. 333.

vents d’est, mousson sèche ou salubre, et deux petites saisons intermédiaires. A Tahiti, par 17° de latitude sud, l’hivernage s’étend de novembre à mai, et la saison sèche de juin à octobre, de telle sorte, que, là encore, deux petites saisons intermédiaires, correspondant aux mois de mai et d’octobre, rappellent la quadruple division saisonnière classique des climats chauds et tempérés.

Enfin, dans toute l’Amérique comprise entre les deux tropiques, la division des saisons de l’année en hivernage et en belle saison subsiste bien encore à cause de la durée et de l’importance hygiénique de ces deux longues périodes, mais dans tous les climats partiels de cette zone, à la Martinique, à la Guadeloupe à la Havane, àMazatlan, à Aspinwall, à Panama, etc., les petites saisons intermédiaires aux deux grandes sont assez accentuées pour qu’on en tienne compte. On peut même, à la rigueur, dit Dutroulau, pour la Martinique et la Guadeloupe, considérer les trois mois les plus frais qui sont souvent les plus pluvieux, décembre, janvier et février, comme une sorte d’hiver, ils sont assez distincts des mois d’été, pour qu’on admette, entre ces deux saisons principales, une courte saison d’automne et de printemps. En résumé, ce qui donne, au point de vue saisonnier, une physionomie spéciale aux régions de la zone torride, c’est la longueur de l’hivernage et de la saison sèche. Il n’en est pas moins vrai que la division classique de l’année en quatre saisons peut encore leur être appliquée, en faisant ressortir avec soin la durée très réduite des périodes intermédiaires ou de transition qui participent, en outre, plus ou moins des caractères de la saison principale qui précède chacune d’elles.

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