EXCURSION DANS LES MONTAGNES DE LA CATALOGNE ET DE L'ARAOON
Bagnères de Luchon est merveilleusement situe pour entreprendre des excursions pittoresques dans les Pyrénées. Placé au milieu de la chaîne, au pied du pic le plus élevé de ces montagnes qui de la Maladetta vont en s'abaissant, d'un côté vers la Méditerranée, de l'autre vers l'Océan, on n'a qu'à choisir autour de soi, et l'on peut faire de ce lieu le point central de ses courses. C'est ce que savent très-bien certains Anglais amateurs du pittoresque et de la chasse à l'ours et à l'isard; ils affectionnent ce pays dont ils forment avec les habitants
de là Gironde et de la Haute-Garonne, avec les ma- • lades de Bordeaux et de Toulouse, la principaleclientèle. C'est aussi par ce point que j'ai commencéma tournée.
Avant de pénétrer en Espagne, 'ai prisconnaissance des environs de Luchon, qui sont véritable-^ ment admirables. On peut parler des montagne» sans trop craindre de répéter ce qui a déjà été dit,, tant leur aspect est variable suivant les circonstances atmosphériques, suivant le degré de transparence de Tair, le point de vue où l'on se place, et aussi suivant la disposition de l'esprit et la tournure de l'imagination. Les montagnes partagent avec la mer le privilège de s'offrir sous des aspects tonjours nouveaux, la moindre vapeur suffit pour changer le tableau. L'œil habitué à l'horizon des plaines est sans cesse trompé par la perspective mobile des montagnes ; tantôt les objets se rapprochent, et la vue franchit les distances qui la séparent des points les plus éloignés ; les intervalles disparaissent, les pics neigeux éclatants de blancheur se placent au premier plan, et l'instant d'après ils fuient dans un lointain infini, l'œil plonge dans des espaces sans bornes, et l'imagination le suit et s'égare dans des régions inconnues. Les mêmes lieux visités d'un jour à l'autre; la même promenade, faite à des heures différentes
EXCURSION EN CATALOGNE, ETC. n
de la même journée, sonl quelquefois tellemen t chan- ^és qu'on ne les reconnaît plus ; aussi peut-on se procurer des sensations nouvelles, des émotions profondes, sans aller chercher bien loin des sites nouveaux et sauvages. Le point de vue le plus gracieux devient facilement terrible par un simple changement dans Tatmosphère: il suffit pour cela d'un peu de vapeur apportée par les vents ou condensée par un refroidissement subit de l'air.
Je me suis donné le plaisir d'une émotion de ce genre en partant seul et par un temps douteux, pour refaire une excursion que j'avais exécutée la veille, accompagné d'un guide et par un ciel pur. Il s'agissait tout simplement de gravir le mont qui domine Luchon, au pied duquel la ville est située, de faire la promenade du Superbagnères, l'une des plus jolies et des plus faciles de ce pays. Au lieu de prendre le chemin que j'avais suivi la veille, je pris un sentier plus direct à travers la forêt de sapins dont la montagne est couverte, mais bientôt le sentier disparaît au milieu des rochers et des ravins, et il faut se diriger instinctivement vers le but qu'on se propose d'atteindre. Ce n'est pas sans difficulté que Ton sort du dédale de la forêt et que l'on parvient au sommet du mont ; j'y arrivai enfin ; mais à peine prenais-je possession du dernier mamelon et m'apprôtais-je
DoiniB, Hyg. G. M. ^
à jouir de la vue que j'avais admirée la veille, portant mes regards, d'un côté sur la chaîne des monts couverts de neige que domine la Maladetta, plongeant de l'autre dans la vallée profonde où repose Luchoii, et qui serpente au loin parcourue par le torrent de la Pique, je me trouvai enveloppé par les brouillards ; or, ces vapeurs qui du pied de la montagne ne paraissent qu'une gaze légère agitée comme une éeharpe au caprice des vents» interceptent tellement la lumière, que les objets placés à quelques pas se dérobent complètement à la vue ; de telle sorte que bientôt on se trouve exactement comme au milieu d'une mer sans limites, dans laquelle on ne sait plus comment se diriger, n'osant plus quitter l'espèce d'écueil sur lequel on se trouve perché.
La situation pourrait devenir embarrassante et môme dangereuse, si le brouillard acquérait une grande intensité, et l'imprudent voyageur, étranger à ces contrées, qui ne connaît pas les moindres replis du terrain d'après lesquels le montagnard dirige ses pas au milieu de l'obscurité, risquerait d'errer sur ces hauteurs inhospitalières et d'y passer la nuit sans pouvoir regagner son gîte, et Dieu sait ce que serait une pareille nuit ! non pas seulement à cause du froid et des intempéries qu'on aurait à subir ; mais ces tapis de verdure du sommet des montagnes, si déli-
cieux à parcourir pendant le jour aux reflets du soleil, deviennent pendant la nuit le séjour des loups et des purs, qui vieiment rôder autour des troupeaux. Et en effet à peitu^ «flr^-*je fait quelques pas sur ces crêtes pour reprendre mon cheôiin, que je me trouvai en face, non ipas d'un ours ou d'un loup, mais de leur ennemi, d'un défenseur de troupeaux; d'un énorme chien de montagne à tête noire sur un corps blanc, qui se dirigea vers moi d'un air menaçant, comme pour me punir de venir troubler sa solitude.
Je n'insistai pas auprès de cet hôte redoutable, je lui cédai modestement le terrain et je rebroussai chemin, heureux de le voir se rasseoir paisiblement en attendant sans doute un ennemi plus sérieux.
J'en fus quitte de toute manière pour cette émotion ; à peine avais-je fait quelques pas en descendant, que je sortis de la nue et me retrouvai en pleine lumière, la forêt de sapins en face de moi et au milieu d'un immense troupeau de bœufs et de vaches dont la physionomie n'avait rien d'inquiétant. Je me di* rigeai de nouveau, tant bien que mal, à travers la forêt, et je fus assez heureux pour tomber dans le bon chemin. Mais je compris dès lors combien les pays de montagnes ressemblent peu aux pays de plaine ; la nature y est sévère, et les montagnes sont un élément auquel on ne doit pas se confier sans
expérience ou sans guide. Au reste, il ne manque pas de témoins pour tous donner des avertissements à ce sujet : c'est ainsi qu'à quelques pas de Luchon, dans une gorge qui sert de' route pourâller. en Espagne, une inscription placée sur une croix noire, plantée au pied d'un rocher, vous apprend i'histoire d'un jeune touriste imprudent qui, voulant au mois d'août dernier marcher sans guide dans ces lieux inconnus pour lui, s'égara, fut surpris par la nuit, et se précipita du haut du rocher sur la route, oîi i vint se briser le crâne. .
Mais sans parler des dangers que l'on court en allant seul, ne faut-il pas d'ailleurs faire vi vire les guides et favoriser une industrie que ces braves gens n'exercent que pendant trois mois et qui leur sert à nourrir eux et leur famille pendant le reste de l'année ? La compagnie de ces guides, au reste, ne manque pas d'intérêt; ils connaissent tous ces lieux dont ils vous indiquent les moindres détails ; ils savent par cœur toutes les légendes du pays, qu'ils vous racontent avec naïveté ; ils vous montrent la pierre où fut décapité saint Aventin, le point où son corps fut
miraculeusement découvert par des bœufs, et la chapelle bâtie sur l'emplacement où le saint se transporta comme un autre saint Denis, portant sa tête entre ses mains. Et puis, comment saurez-vous choi-
sir le temps convenable pour les différentes excursions, prévoir l'orage qui s'annonce par un petit nuage insignifiant attaché aux flancs d'un pic, et qui bientôt va envelopper la montagne et verser des torrents d'eau et d'électricité? Gomment jugerez-vous des effets capricieux des vapeurs et des brouillards qui plongent dans l'obscurité le sommet des montagnes, tandis que le soleil rayonne dans la vallée ? Et pourtant telle excursion n'a d'intérêt que par un ciel parfaitement pur, telle autre est plus agréable par une atmosphère légèrement voilée. Élevez-vous, par exemple, au sommet du Monné par un temps couvert; que le moindre brouillard se forme sur ce point autour duquel la chaîne des Pyrénées se développe en immense amphithéâtre, d'où vous plongez d'un côté dans la plaine de Toulouse et de Tarbes, tandis que de l'autre vous comptez tous les pics neigeux de la chaîne d'une mer à l'autre, et vous aurez perdu votre peine, et ce magnifique spectacle disparaîtra pour vous, il n'en restera rien, il sera comme non avenu. Une pareille journée , au contraire, eût été très-favorable pour faire une petite tournée en Espagne, pour aller visiter Bosort, en revenant par la délicieuse vallée de Saint-Béat.
Mais à propos de l'Espagne, il est temps d'y entrer, si vous voulez bien m'y accompagner.
79 ElCftCICE ET TOTALES frE SAKTÊ.
Je partis ea compagnie cf on des plus anciens guides de LachoQ, funeox par ses exenrsioDs dans les Pj renées dont E connaît toos ks passages et tontes les gorges, à traTcrs lesquels 3 a maintes fois poorsniri l'onrs, llsard et le bouquetin, ou dirigé les pas des Toyageors cnrienx; pas un pic dont il ne sache le nom, pas un jnort (on a^elle de ce nom dans les Pjrénées les points par lesqu^ on peut franchir les chaînes et passer d'une Tallée dans une autre] que Jean Sors Argarot n'ait graTi par tous les temps : en été pour goider les Toyageurs, en hiver pour suppléer à cette industrie en portant des ballots de marchandises en Espagne ou en y conduisant des mules. II fut un des guides de ràscension de làMaiadettùy exécutée pour la première fois heureusement, en 1842, par MM. de FranqueyiHe et TchihatchefT. Depuis la malheureuse tentative faite en 1824, et dans laquelle périt François Barran, Tun des guides les plus estimés de Luchon, personne n'avait osé renouveler cet essai.
Oa est guide de père en fils dans la famille Argarot, et la généalogie de cette famille remonte à une haute antiquité ; on dit même qu'elle descend d'un baron riche et puissant au temps des Sarrasins. Nous ne chercherons pas à éclaircir ce point historique, et nous nous bornerons à dire que le père
et le fils actuels sont deux excelleDts guides ; run, hardi montagnard, traqueur intrépide dans la chasse à Tours, plein de ressources pour dresser la tente le soir et préparer le dîner dans Ces excursions aventureuses, toujours prêt à égayer le repas par quelque chanson grivoise en espagnol ou en patois ; l'autre, jovial garçon auquel il ne prend d'accès de mélancolie que lorsque les provisions manquent et qu'il craint de ne pouvoir satisfaire son robuste appétit.
C'est avec le père que j'entrepris mon voyage dans les montagnes de l'Aragon et de la Catalogne. La route que l'on suit pour pénétrer en Aragon monte par le port de Vénasque, étroit passage situé au sommet de la montagne, que l'on n'atteint qu'après avoir franchi plusieurs glaciers et gravi bien des sentiers rocailleux. Ce n'est pas sans hésitation que l'on met pour la première fois le pied sur les ponts de neige suspendus au-dessus du torrent, et que l'on se confie à son cheval sur ces pentes glissantes d'oili le moindre faux pas vous précipiterait dans l'abîme. Mais bientôt on se familiarise avec ces sentiers à pie, tantôt dans le roc et tantôt sur la glace, que cheval et guide parcourent avec tant d'aisance, et Ton est bien dédommagé de ses fatigués et de ses craintes, lorsque, parvenu au col étroit qui forme la
limite entre la France et l'Espagne, on débouehedans la première vallée d'Aragon avec un- beau soleil, ayant en face de soi l'immense tapk bleu de la Maladetta, montagne maudite, sans doute parce qu'elle est inabordable â l'homme ; quelques pas de plus ou de moins dans ces hautes régions, et l'on est dans une atmosphère brumeuse ou dans un ciel éclatant de lumière ; bien souvent il arrive qu'en deçà du col et sur le sol de France, on est enveloppé de brouillard, tandis que quelques pas plus loin, au delà du col, l'air est transparent sans la moindre vapeur ; il fait beau en Espagne, quand le temps etft sombre ou même quand il pleut en France, et cela à la distance de quelques mètres.
Ce phénomène s'explique parfaitement par la disposition des montagnes et par la direction des vents ; je l'ai vu se produire sous mes yeux pendant que je descendais le versant méridional des monts que je venais de franchir. Le vent du nord apportait de France des vapeurs humides qui, surmontant le sommet de la chaîne, se déversaient de l'autre côté comme des torrents de fumée. Mais à mesure que ces vapeurs arrivaient dans la vallée d'Aragon, qu'elles glissaient sur le flanc des montagnes frappées par les rayons d'un soleil ardent, qu'elles pénétraientdans une atmosphère plus chaude, elles se dissipaient en
saturant l'air d'autant plus d'eau qu'il est plus échauffé, et passaient ainsi à l'état de vapeur transparente et invisible. Survienne un changement dans la direction du vent, que le vent du midi souffle et apporte dans des vallées moins chaudes cet air saturé d'humidité, l'eau se déposera aussitôt sous forme de brouillard, ou se résoudra même en pluie. C'est ainsi que les hautes montagnes deviennent les réservoirs des fleuves qui alimentent nos plaines, que par le froid qui règne sur leurs sommets elles condensent en pluie ou en neige les vapeurs apportées par l'air qui s'en est chargé dans les parties chaudes et basses, et que, par cet échange continuel, ils'établit un immense courant de la plaine et des mers vers les lieux élevés, et des lieux élevés vers la plaine et les mers. Mais par une admirable prévoyance, c'est en neige que se condense sur les montagnes une grande partie des vapeurs aqueuses de l'atmosphère, afin que ces masses glacées, accumulées pendant l'hiver et ne fondant que lentement sous l'action du soleil d'été, entretiennent pendant toute Tannée léS torrents et les fleuves qui fécondent les champs.
Et puisque nous en sommes à contempler ces harmonies de la nature, ces magnifiques lois qui gouvernent le monde, n'est-ce pas merveille de voir avec quel soin ces eaux qui descendent des monta-
gnes sont préparées pour nos besoins, et comment elles acquièrent peu à peu les qualités propres à notre organisation ? L'eau qui provient de la fonte des neiges est lourde et désagréable ; elle a une saveur particulière qui la caractérise. Privée d'air et ne contenant aucune matière étrangère en dissolution, elle est presque à l'état d'eau distillée ; dans cet état elle n'est pas potable et serait malfaisante si l'on en faisait usage ; mais bientôt, comme elle est battue et mêlée à l'air pour devenir légère et vivifiante ! Ces cascades qui font Tornement des montagnes et où l'eau tombe en se brisant de rocher en rocher, ces
torrents où elle roule en écumant sur des blocs de granit qui la divisent et retardent sa course, ne sont pas faits seulement pour le plaisir de nos yeux. C'est là que l'eau acquiert les qualités que nous lui trouvons dans nos rivières et dans nos sources, qu'elle se combine à l'air, qu'elle dissout les matières minérales et organiques nécessaires à sa composition, de telle sorte que, parvenue dans la plaine, elle n'a plus rien de la crudité qu'elle présente sur les montagnes et dans les torrents.
N'est-ce pas à cette propriété de l'eau des montagnes qu'il faut attribuer le peu de qualité de certains produits, tels que le lait, que l'on s'attendrait à trouver savoureux dans ces beaux pâturages où
paissent les troupeaux des Pyrénées, et qui est au contraire si souvent pauvre en principes et si peu agréable au goût ? Il y a là évidemment une cause générale qui agit sur les bestiaux si bien nourris en apparence; car des vaches de la plus belle espèce, tirées de la Normandie et donnant 12 à 45 litres de lait par jour et d'un lait gras et riche, n'ont pas tardé à dégénérer, sous ce rapport, dans les pâturages de ces montagnes; bientôt elles n'ont plus fourni que 4 à 5 lilres d'un lait pauvre et maigre. Je dois pourtant faire exception pour le lait de brebis que j'ai trouvé excellent dans certaines contrées, j'y reviendrai en parlant des faiseurs de fromages.
11 se fait encore sur les pics des montagnes, entre la terre et l'atmosphère, bien d'autres échanges que celui de la vapeur d'eau contenue dans l'air. Tous ces pics, toutes ces pointes de rochers dressés vers le ciel, soutirent comme autant de paratonnerres l'électricité des nuages ou servent à décharger la terre de l'excès de fluide qui s'accumule à sa surface, en le combi* nant au fluide contraire de l'atmosphère ; c'est au sommet des montagnes, entre les pics et les nuages que se font, comme entre les pôles d'une pile galvanique, les plus fréquentes décharges de fluide électrique ; c'est dans ces solitudes inaccessibles aux êtres
vivants, que s'accomplissent des phénomènes méléerologiques d'un effet terrible et qui rendraient la terre inhabitable, s'ils se passaient dans la partie réservée aux êtres organisés. Aussi tout, dans ces régions, jusqu'aux végétaux, a-t-il une forme appropriée aux circonstances atmosphériques dont nous venons de parler ; plus de formes variées comme dans la plaine, plus d'arbres étendant leurs rameaux et s'arrondissant en dôçie comme les marronniers ou comme les chênes ; tout y affecte une forme pyramidale, comme les sapins qui couvrent ces montagnes, et qui atteignent les limites supérieures de la grande végétation ; leurs extrémités élancées vers le cirf concourent sans doute avec les pointes des rochers à l'accomplissement des phénomènes électriques.
Après avoir contemplé, du port de Vénasque, l'imposant panorama de la Maladetta^de la vallée sauvage qui se déploie à sa base et du torrent qui mugit à ses pieds, nous commençons à descendre le versant méridional des montagnes limites de la France, et à pénétrer dans la première vallée de l'Aragon. Au fond de cette vallée e%\, l'hospice de Vénasque, destiné, comme celui qui se trouve du côté de la France, à donner asile aux voyageurs qui vont entreprendre l'ascension de la montagne et le passage du port; ces hospices sont des établissements pré-
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deux, entretenus par les autorités communales, et affermés à un hospitalier chargé d'héberger les voyageurs. Il ne faut s'attendre à trouver ni le luxe ni aucune des commodités et des jouissances de la vie dans ces auberges destinées à être englouties sous la neige pendant une partie de l'année. Une grande pièce à petites ouvertures pratiquées dans de solides murailles, avec un grand féu constamment entretenu dan» son centre, et dont la fumée s'échappe par un trou percé dans la voûte, comme dans une hutte de sauvage, permet aux voyageurs placés tout autour de réchauffer leurs membres engourdis ; un grand chaudron suspendu au-dessus du foyer, prépare la soupe à l'huile qui doit réconforter leurs corps.
J'ai toujours pensé qu'il n'était pas nécessaire d'aller au fond de l'Amérique, ou dans les pays appelés proprement barbares, pour trouver des sauvages, et qu'il suffisait de se transporter à deux cents lieues de Paris, dans quelque pauvre village de montagne, pour étudier des êtres et des mœurs aussi étrangers à la civilisation que ceux que l'on rencontre sur les bords du Missouri, chez les peuplades des gros- ventres ou des pieds-noirs. J'ai été confirmé dans mon opinion par la vue d'une tribu de ces contrées récemment amenée à Paris, et dont les individus ne sont certainement pas plus éloignés de nos
idées de civilisatioa, ne sont pas plus sauvages, en un mot, que certains habitants des vallées reculées de nos montagnes. Certains Indiens présentés en 1845 à l'Académie des sciences, et qui ont eu l'honneur d'exécuter leurs danses burlesques en présence de la famille royale, me paraissent même plus élevés dans l'échelle de la civilisation que certains bergers passant leur vie à garder les troupeaux sur les plateaux des Pyrénées, et à confectionner pour le compte des villages les fromages delaitde chèvre ou de brebis. Ceuxci, à la vérité, ne sont peints ni en rouge ni en bleu ; ils ne sont point bariolés d'oripeaux de toute couleur, et ne portent ni anneaux aux narines, ni colliers de coquilles autour du cou. Leur accoutrement ne se compose que d'une peau de mouton sur le dos, d'une mauvaise paire de culottes et de sandales aux pieds. Mais en sont-ils moins sauvages pour cela ? Oue dire, par exemple, de cies tribus de faiseurs de fromages, telles que celle que j'ai rencontrée au lac d'Oo, vivant dans une hutte creusée sous terre, au pied d'un rocher, passant des mois entiers dans ces contrées désertes, loin de tout commerce et couchant tous pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, de tout âge et quel que soit le degré de parenté, sur une litière de fougère, à peine recouverts de haillons ? Quelles sont les idées et que doivent être les mœurs
d'une pareille réunion d'êtres humains ? Dira-l-on, pour les rapprocher de nous, qu'ils adorent le môme Dieu et qu'ils servent le même souverain que nous ? Mais je ne suis pas bien sûr que leur religion s'élève au-dessus du saint de bois grossièrement taillé qui orne la niche de leur église ; quant aux idées de gouvernement, la conscription seule, lorsqu'elle vient les prendre et les enrégimenter, les leur révèle, et nos officiers savent si ce n'est pas une éducation tout entière, une civilisation à opérer.
L'hospice de Vénasque et ses habitants n'offraient guère un aspect moins sauvage, et je suis tenlé de croire que les repas des tribus de l'Amérique du Nord n'auraient rien de plus repoussant que celui qui nous fut servi.
Je ne veux pourtant pas médire de ces hospices si heureusement institués dans ces vallées désertes. Que de pauvres voyageurs leur doivent la vie l car le pauvre, celui qui n'a rien, est reçu, chauffé, nourri, hébergé comme celui qui peut payer; et même, s'il tombe malade, l'hospitalier lui doit gratuitement tous ses soins jusqu'à ce qu'il soit en état de se remettre en route. C'est d'ailleurs un rude métier que celui d'hospitalier; il faut un ferme courage pour demeurer dans ces lieux menacés par les ours et les loups et si rudement éprouvés par les éléments :•
0 H y a peu d'années, dit M. Alb. de Franqueville ^l), une affreuse avalanche ton^baduhautdela montagne sur ce même hospice de Yénasque, et l'enseyelit sousses ruines. Tous ceux qui s*y trouvèrent périrent dans cette catastrophe. L'hospitalier, qui était allé chercher des provisions à Vénasque, ne trouva plus à son retour qu'un immense amas de neige, triste sépulture de sa nombreuse famille. Ce ne fut qu'au printemps que les restes des victimes purent être retrouvés. »
La vallée de Yénasque se distingue des vallées situées du côté de la France autant par l'aspect de ses habitants que par sa végétation; à peine met-on le pied en Espagne, de ce côté du moins, que Ton reconnaît une race d'hommes plus vigoureux et que surtout on ne rencontre plus de goitreux. A quelle cause faut-il attribuer ce changement subit ? Est-ce à l'origine particulière de cette race ,au sang qui coule dans ses veines, ou bien au climat et aux mêmes conditions atmosphériques qui font végéter abondamment les buis de l'autre côté des Pyrénées, qui en couvrent le flanc des montagnes, tandis que l'on en trouve à peine dans la plupart de nos vallées ? Cette dernière opinion me paraît la plus probable, attendu que dans un misérable village que j'ai traversé le
. (1) Franqueville, Voyage à la Maiadetta, Paris, 1845, in-lg.
lendemain, situé dans une étroite vallée, les plus horribles goitreux, crétins, cagots, etc., se sont offerls à mes regards.
Le torrent, que Ton suit pour arriver à la ville de Vénasque, offre de belles chutes ; de nombreuses cascades y versent leurs eaux, et les bords en sont garnis d'une riche végétation; la gentiane bleue et la gentiane jaune^ un iris bleu aussi beau que celui des jardins, y croissent en grand nombre et plus haut dans la montagne, plusieurs variétés de lis y étalent leur éclatante blancheur.
La petite ville de Vénasque ne présente rien de remarquable ; elle possède un petit château fort, un gouverneur et une garnison d'une cinquantaine d'hommes : son air pauvre et misérable n'empêche pas qu'elle ne soit riche par son commerce de mules. Elle fut sans doute jadis le séjour de familles nobles, car la plupart des maisons sont armoriées et portent au-dessus de l'entrée principale un écusson. D'apparence de boutique, il n'y en a pas ; et cependant, sr vous entrez dans l'échoppe d'un petit mercier, où vous ne vous attendiez à trouver que pour deux
liards de fil, on vous étalera de belles étoffes de soie, brodées de chenille de toute couleur, d'or, d'argent et d'acier, tant est grand le goût de la toilette chez les femmes de ce pays.
Le lendemain de bon matin, nous gravissions la montagne à cheval, pour continuer notre voyage et pénétrer dans une autre vallée d'Aragon qui devait nous conduire à Yidaillé en Catalogne, ou nous nous proposions de coucher. Le déjeuner eut lieu dans une fraîche prairie, sur le bord d'un torrent, pendant que nos chevaux en liberté paissaient l'herbe autour de' nous. Aucune flore n'est plus riche que celle de cette vallée; les lis, les jacinthes, le rhododendron, y étaient en pleine fleur, ainsi qu'une bruyère délicieuse, répandant un parfum de jasmin qui ferait envie aux élégantes de Paris.
Là, j'eus l'occasion de mettre à l'épreuve les ressources et les connaissances de mon guide. Il me prit fantaisie de changer de route et de me diriger à travers les montagnes pour aller coucher à l'hospice de Vielle, situé au pied du port du môme nom, par où nous devions franchir de nouveau la chaîne et rentrer en France après avoir visité la ville de Vielle en Catalogne. Jean n'avait jamais suivi ce chemin, si ce n'est il y a trente-cinq ans, à l'époque où il faisait la guerre en Espagne comme chasseur de montagne. Mais Jean a merveilleusement l'instinct de ces lieux, et de plus il connaît tout le monde: pas un village où il ne rencontre un ami ou une femme qu'il a connue fille et jeune, pas une ferme isolée, pas
une bergerie où il ne soit sûr de trouver quelque compagnon d'aventure prêt à le renseigner et à le mettre sur la voie. Et si par hasard l'argent venait à vous manquer dans un pareil voyage, n'ayez aucune inquiétude : Argarot vous fera faire crédit.
Le voilà donc qui jette un coup d'œil sur le pays, et qui se met en quête du chemin auprès d'un montagnard éleveur de mules, dont nous venions de découvrir la cabane. Nous prenons notre nouvelle direction, Jean toujours chantant en espagnol ou en patois, mais observant la nature si remarquable en ce pays par ses contrastes de vigueur et d'âpreté, par ses prairies verdoyantes et ses ravins profondément creusés.
Après avoir monlé pendant plusieurs heures, en suivant toutes les sinuosités d'un terrain déchiré, nous arrivons sur un plateau élevé, où nous faisons halle à côté d'un berger gardeur de troupeaux de vaches, de bœufs et de mules. Quelle vie, que celle de ces pâtres qui passent tout l'été dans ces solitudes, bien au-dessus des neiges, sans descendre au village d'où on leur apporte le pain grossier et l'huile pour la soupe qui composent toute leur nourriture 1 Ils n'ont d'autre abri que quelques pierres et pour toute compagnie que leur troupeau, sans parier de$ loup3 qui viennent rôder et
hurler toute la nuit autour d'eux. Celui que nous rencontrions en ce moment était seul^ sans chien et sans autre arme qu'un bâton. La nuit précédente, les loups lui avaient enlevé une jeune mule dont bientôt nous retrouvâmes les traces sur les pierres teintes de sang jusqu'à l'endroit oîi gisait^ non son cadavre, mais son squelette, frais encore, aussi bien dénudé, aussi bien préparé que par un habile anatomiste ; il avait dû se livrer là dans les ténèbres, un furieux combat entre les loups et les aigles, car le terrain était jonché de plumes de ces derniers.
Continuant notre route et avant d'arriver au village de Neto, affreux village rempli des plus horribles goitreux, nous passâmes auprès de la forêt de sapins, refuge des loups dont je viens de parler, et au-dessus d'un torrent qui s'engouffre dans l'un des plus profonds ravins que j'aie vus. Ce lieu est tout à fait comparable aux sites les plus beaux et les plus sauvages des Alpes. Bientôt on débouche dans une autre vallée dont le Gave établit la limite entre l'Aragon et la Catalogne. Cette vallée monte en se rétrécissant, jusqu'à l'hospice de Vielle, et traverse un» pays inhabité, des forêts abandonnées, espèces de forêts vierges où les arbres croissent et meurent sans être atteints par la hache, sans servir aux besoins domestiques ou à ceux de l'industrie. Rien
n'est triste coaime Taspect de ces forêts, où des arbres immenses, dépouillés de leur écorce et blanchis par le temps, gisent à terre, semblables à <l'énormes squelettes que Timagination transforme à peu de frais en squelettes d'animaux bizarres et gigantesques. Ces contrées sont particulièrement d'un côté le domaine des ours, de l'autre celui des isards et des bouquetins. C'est là qu'on vient chasser ces animaux dans leurs retraites presque inaccessibles, et c'est là que périt en 1844 un Anglais grand amateur de chasse. En sautant d'un rocher à l'autre, son fusil partit, et il eut le bras traversé de plusieurs balles ; transporté à l'hospice de Vielle où sa femme l'avait suivi, il mourut de cette blessure avant que M. Ph. J. Roux, qui était alors à Luchon, eût le temps de lui apporter les secours de son art.
Le lendemain à la pointe du jour, par un froid des plus vifs, nous gravîmes la rude montée du port de Yielle, mais par un tel brouillard que je ne saurais rien dire de la physionomie des lieux que j'ai traversés. De l'autre côté du port la descente se fait sur une longue nappe de neige au milieu de laquelle les muletiers espagnols, montés sur leurs belles mules, chamarrées de glands rouges et couvertes de grelots retentissants, faisaient le meilleur effet. A force de descendre nous arrivâmes enfin
dans la vallée et dans la petite ville de Vielle, qui porte encore les empreintes des ravages que les bandes carlistes y ont exercés il y a cinq ans. Vielle est le chef-lieu de la vallée, siège du gouverneur et d'un tribunal de première instance.
Après un maigre déjeuner, nous rentrâmes en France par le passage du Portillon, non sans jeter un dernier regard, du haut de la montagne, sur la belle vallée qui s'étend à droite du côté de Vielle et à gauche du côté de Bosort et de la vallée française de Saint-Béat.
Les pays de montagnes ont sans doute bien des charmes, mais on finit pourtant par se lasser d'avoir toujours la vue bornée par ces masses énormes qui vous dérobent le soleil longtemps avant son coucher. On se prend à regretter le vaste horizon des plaines sur lequel l'œil s'étend sans obstacle, et Ton conçoit aussi bien la mélancolie qui s'emparait des prisonniers de la Belgique et de la Hollande, transportés pendant nos guerres dans les montagnes de la Catalogne, que le regret du montagnard lorsqu'il perd de vue la nature accidentée et les sites pittoresques auxquels il est habitué dès son enfance.
Un autre inconvénient de ces contrées, c'est de présenter sans cesse au regard des montagnes verdoyantes qui invitent à la promenade, comme tous
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les lieux élevés, et que l'on ne peut aborder sans fatigue et sans travail. La moindre promenade est an voyage pour lequel il faut consulter ses forces et le temps, et que l'on ne peut entreprendre au gré de son caprice et de sa fantaisie. Ici, pas de promenade pour le philosophe et pour le rêveur qui aiment à marcher sans préoccupation un livre à la main ou en se laissant paisiblement aller au cours de leurs pensées; les difficultés se présentent à chaque pas.