LUZ. — SAINT-SAUVEUR. — CAUTERETS. — GAVARNIE
Il y a autour de Barèges de belles et importantes excursions à faire, qui compensent pour les malades ingambes ou capables de monter à cheval, la tris* tesse et l'ennui de ce séjour. Le Tourmalet, le pic du Midi, la vallée de Luz, Saint-Laurent, le pic de Bergons, la grotte de Gèdres, le cirque de Gavarnie, Cautère ts, le lac de Gaube, le pont d'Espagne, le Vignemale, etc., offrent aux amateurs tout ce qu'ils peuvent désirer en fait de pittoresque, de grandiose, de difficultés à vaincre et de sites magnifiques.
Mettons-nous en route avec Tro-ye, le guide par
excellence, hardi cavalier qui connaît les règles de la prudence , qui apprécie les devoirs et la responsabilité de sa profession et qui met son honneur à exécuter les entreprises les plus audacieuses, sans jamais compromettre la sûreté des voyageurs. C'est merveille de voir avec quel soin il prépare une expédition aventureuse, comme il sait consulter le temps, préparer tous les objets nécessaires, choisir les hommes qui doivent l'aider dans les passages difficiles, prévoir les accidents qui peuvent résulter de l'influence de l'air vif et raréfié des montagnes, sur les organisations habituées à respirer l'air des plaines. Partout où nous irons avec Tro-ye, nous rencontrerons les lieux où il a guidé les pas du jeune duc de Montpensier, le plus entreprenant gravisseur de montagnes, qui n'a laissé aucun passage difficile de ces contrées sans le franchir, aucun pic inabordable sans tenter de le surmonter ; aussi M. le duc de Montpensier est-il connu de tous les pasteurs de ces cantons qui l'aiment, le chérissent et l'admirent, comme on devait ainïer, chérir et admirer Henri IV, lorsqu'il faisait assaut de courses et d'agilité avec les jeunes Béarnais, ses compagnons d'enfance.
Après avoir fait l'ascension du pic du Midi de Barèges, qui présente un panorama analogue àcelui que
j'avais admiré du mont de Bagnères de Luchon (i), nous prîmes la route de Cauterets, en passant par Luz et Saint-Sauveur. ''
Luz est un joli village qui ne possède pas de sources thermales, mais qui, par le voisinage de Saint-Sauveur et par sa position centrale entre Baréges , Gavarnie et Cauterets, sert de point de réunion aux voyageurs qui vont visiter ces lieux.
Saint-Sauveur se compose d'une trentaine de maisons gracieusement suspendues au flanc de la montagne, à l'entrée de la gorge qui conduit à Gavarnie, dont le torrent coule à ses pieds. L'établissement thermal est une miniature proportionnée au volume d'eau dont on dispose et à la quantité de malades que l'étroite et unique rue taillée dans le rocher peut admettre et loger. Ses eaux sont sulfureuses, riches en barégine, et si onctueuses qu'il semble, disent les malades, qu'on entre dans un bain de lait lorsqu'on s'y plonge. Aussi sont- elles recherchées par les femmes affectées de névroses, de douleurs abdominales ou fatiguées par des couches répétées. Toutefois, Saint- Sauveur est déchu de son ancienne splendeur ; il n'y a pas d'autre raison que
(I; Voyez plus haut^ p. 74.
DoRRB, l'« édition. <»
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le caprice et la mode pour expliquer cette sorte de défaveur.
Deux chemins conduisent de Saint-Sauveur à Cauterets : Tun est la grande route qui traverse la vallée de Luz et s'engage à Pierrefite dans la gorge étroite au fond de laquelle est situé Cauterets ; l'autre passe par la montagne et ne peut être suivi qu'à pied ou à cheval. Nous prîmes ce dernier, et, après une rude montée, nous descendîmes dans la vallée de Cauterets, en passant près de la grange d'où la reine Hortense venait admirer le point de vue et qui porte son nom.
J'ai visité Cauterets sans aller au lac de Gaube ; c'est à peu près comme si l'on disait, que l'on a été à Paris sans voir le Pont-Neuf ; voici par quelle circonstance j'ai été privé de cette excursion.
Après avoir visité la Raillière, je poursuivais mon chemin pour me rendre à l'établissement du Petit Saint' Sauveur, situé à une demi-lieue de Cauterets, j'étais loin, je vous assure, de chercher des émotions, et je suivais paisiblement le torrent qui roule avec fracas à travers les rochers qui lui font obstacle. Près du Petit Saint-Sauveur, les eaux de ce torrent, tombant d'une certaine hauteur, coulent sur une pente rapide, d'où elles se précipitent de nouveau dans une sorte de bassin, pour reprendre ensuite leur
course tumultueuse. J'herborisais le long de ma route, et apercevant sur le bord de l'eau, précisé* ment à l'endroit de la première chute, de ces pro* ductions gélatineuses, analogues à la barégine, qui se déposent sur les pierres des eaux courantes, comme un enduit savonneux, je m'approchai pour en recueillir ; en me penchant pour les saisir, je sentis un de mes pieds glisser, puis l'autre, et perdant l'équilibre sans pouvoir me retenir, je tombai sous la cascade qui m'emporta comme une paille, me roula sur l'espèce de glacis formé par le rocher, et bientôt me précipita avec elle dans le bassin, où, par bonheur, je me trouvai en pleine eau sans avoir donné de la tête contre quelque rocher où je me serais brisé ; grâce à l'instinct de conservation, qui dans un pareil moment sert mieux que la présence d'esprit et que la réflexion, je revins à la surface de l'eau, et une fois remis de mon premier étourdisse-» ment, je regagnai le bord en nageant dans cette eau glacée, sans éprouver même la sensation du froid ; et, chose remarquable, j'arrivai à terre la canne à la main, comme j'étais tombé 1 J'étais sauvé, mais j'avais les jambes trop meurtries pour pouvoir marcher;. on vint à mon secours, et après quelque temps de repos au Petit Saint-Sauveur, je pus reprendre en chaise la route de Cauterels. Après un
pareil saut périlleux, que les truites seules ont le privilège d'exécuter sans danger, il me fallut renoncer à mes projets et regagner mon gîte.
J'étais venu à Gauterets avec l'intention de visiter toutes les sources de Gauterets, je devais franchir le Yignemale pour aller à Gavamie en passant par le lac de Gaube et par le pont d'Espagne ; toutes mes dispositions étaient faites pour cette entreprise, qui ne laisse pas de passer pour liasardeuse depuis que deux jeunes gens ont péri, surpris au milieu du Vignemale par un de ces ouragans plus terribles sur la montagne que sur la mer elle-même; Tro-ye avait fait choix de ses hommes, il était muni de bâtons ferrés, de crampons et de sandales pour marcher avec sûreté sur les glaciers et sur les neiges ; il était prêt, lorsqu'il nous fallut modestement retourner à Baréges ; voilà comment, étant allé à Gauterets, je n'ai pas vu le lac de Gaube.
Je ne parlerais pas de Gavamie, lieu trop fameux pour n'avoir pas été mille fois décrit, si je n'avais à vous signaler un projet qui complétera l'ensemble de la scène imposante qu'offre ce chaos de rochers dressés vers le ciel. Avant d'arriver au cirque proprement dit, on traverse une grande surface aride, qui n'est autre chose que le lit desséché d'un lac que formait jadis en cet endroit le torrent alimenté par
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des cascades et par la fonte des neiges ; ce torrent a rompu ses digues, et les eaux trouvant une issue entre deux rochers, le lac a disparu : ce devait être jadis un beau spectacle, lorsque le cirque, ses cascades et sçs gradins couverts déneige, se réfléchissaient dans les eaux du lac comme dans un miroir. Or il sufOrait de quelques blocs jetés dans Tétroite fissure par où les eaux s'échappent, pour retenir ce torrent, pour couvrir de nouveau le lit desséché du lac, féconder ses rives dépourvues de verdure, animer ce paysage morne et triste en lui rendant cette immense surface miroitante dans laquelle se refléteraient la cime des pins toujours verts et les fleurs bleues de Tiris qui tapissent les rochers d'alentour. Cette idée si simple de restituer le lac de Gavarnie n'était venue à personne, lorsqu'un homme de goût en fut frappé en visitant ces lieux comme curieux et comme administrateur du pays; M. Duchatel, depuis préfet de Toulouse, ayant communiqué celte idée à son collègue M. Barre, préfet de Tarbes, une exploration des lieux fut organisée en compagnie de deux jeunes ingénieurs pour mesurer les pentes, calculer les niveaux, et de cet examen auquel j'ai assisté, il résulte que le projet de rendre à Gavarnie son ancien lac, ce lac qui manque à sa splendeur, est non-seulement d'une exécution facile, mais sera
iOt EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.
d'une grande utilité pour la vallée ; c'est un coup de fortune pour le pays, par le concours d'étrangers que ce beau lac attirera^ et la manière dont sera désormais réglé le cours du torrent. Un pareil embellissement ne peut qu'être approuvé par le goût le plus sévère; il ne fait que rendre à la nature ce qu'un accident lui a fait perdre.
Je n'ai rien à dire^ au point de vue pittoresque, des Elaux-Bonnes qui sont connues detoutle monde, et particulièrement du monde parisien qui les fréquente avec assiduité, ni des Eaux-Ghaudes, voisines
et rivales des Eaux-Bonnes, sinon que ces deux statipns sont reliées l'une à l'autre par une route pittoresquCy taillée avec bardiesse et suspendue dans le rpç, serpentant avec lui selon les sinuosités du torrent.
Le3 grands phénomènes dont on est à chaque pas témoin dans les montagnes portent à la méditation, à l'étude de la nature, de ses produits, des révolutions du globe et de leurs causes. Aussi n'est-il pas rare de trouver des naturalistes jusque dans les pauvres villages des Pyrénées, et des espèces de savants sous l'humble habit des pasteurs mon- 'tagnards. La renommée de quelques-uns de ces paysans observateurs, qui se sont instruits en contemplant les œuvres de Dieu, a pénétré jusqu'au
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sein des Académies, s'est étendue jusqu'auprès des savants de profession.
Il n'est pas un botaniste ou un géologue qui ne connaisse le nom de Gaston Sacaze de Beost, de ce pâtre, qui, jeune encore, connaissait toutes les plantes des Pyrénées, et qui plus tard se mit à apprendre à lire, puis à étudier le latin, pouf comparer les descriptions des auteurs avec ses propres observations, et quelquefois pour les réformer.
Sacaze, sans quitter ses montagnes, sans venir s'asseoir sur le fauteuil académique, est devenu un vrai savant qui fait autorité. D'autres moins célèbres que Sacaze, tels que Philippe, à Bagnères, Martre à Luchon, ont cultivé avec fruit la minéralogie, la botanique, tout en gardant leurs troupeaux.
Au sein des villes, loin du mouvement scientifique, des grands centres, les sciences ont aussi leurs adeptes qui leur vouent un culte d'autant plus pur qu'il est désintéressé, sans éclat et sans proilt. Honorons donc ces hommes en passant, lorsque nous les rencontrons, et ne quittons pas fiayonne sans visiter les belles collections d'histoire naturelle de M. Darracq, pharmacien au faubourg de Saint- Esprit. Ce ne sera pas sans intérêt et sans plaisir que nous le suivrons dans ces cabinets, où il a réuni à ses frais, avec une persévérance que peut seul
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parviennent de toutes les parties du globe ; lui qui n'a pas dédaigné d'apprendre la botanique à tous les enfants de Saint-Sever !