VOYAOE DE FANTAISIE DE TARASCON A SUZE
Je suis las des voyages en chemin de fer, de ces excursions à toute vapeur dans lesquelles on n'a plus la possession de soi-même, où Ton ne peut s'arrêter à volonté ni voir ce qu'on désire, où le tableau qu'on voudrait fixer est déjà loin quand il a frappé vos yeux. Bon pour arriver ; pour se transporter d'un lieu à un autre, de Paris à Marseille, par exemple, le chemin de fer vaut mieux, je l'avoue, que les meilleures diligences d'autrefois ; et pourtant, un coin dans un bon coupé des Messageries Laffitte et Gaillard, et surtout dans la malle-poste, avec cinq bons chevaux devant soi et les petits incidents de la route, avait bien son charme. Qu'était-ce donc quand le courrier de la malle, comme je l'ai vu, moins pressé que dans les derniers temps, se livrait à son petit commerce le long du chemin et faisait arrêter le postillon pour aller tirer des perdreaux qu'il apercevait à peu de dbtanee I L'amour de la vitesse a emporté toutes ces
i^l) Montpellier, juin 186G.
VOYAGE DE FANTAISIE. Hi
jouissances, et de perfectionnement en perfectionnement, nous sommes venus à ce prodige que nous admirons aujourd'hui : à être lancés comme un boulet de canon. Je ne me plains pas, et plus que bien d'autres j'apprécie le progrès, j'en proQte, el, la distance étant supprimée, je ne sens plus les tristesses de l'exil, à deux cents lieues de ma famille et de mes amis.
Je voudrais pourtant varier un peu mes plaisirs, car c'est monotone de rouler toujours en chemin de fer, au . milieu du bruit, sans liberté et sans pouvoir se livrer à la moindre flânerie. Ne serait-il pas temps de revenir aux usages de nos pères, de sortir quelquefois de la ligne inflexible des rails, de reprendre les voies lentes et de retourner, pour ainsi dire, à l'autre extrémité de la ligne que nous avons parcourue ? N'y aurait-il pas quelque chose de piquant à se remettre, sinon pour les grands voyages, au moins pour les excursions, au mode de transport que pratiquaient les grands-pères et même les grand'mères des enfants de ce pays-ci, môme pour aller à Paris ? car j'ai connu de très-honorables dames qui avaient exécuté ce voyage sur leur haquenéc. Mais il ne s'agit pas d'aller à Paris.
La pensée de ce retour à l'ancienne coutume m'est venue en voyant dernièrement un de mes amis.
un peu original, il est vrai, entreprendre sur son cheval un trajet de plusieurs jours pour se rendre dans un lieu où le chemin de fer l'eût conduit en quelques heures. Mais le pays est accidenté, pittoresque ; mon ami avait besoin d'exercice, de grand air, non de coups d*air comme on en reçoit en wagon, ce qu'il a en horreur, et ce voyage à la don Quichotte lui a plu et lui a fait grand bien. — Pourtant le cheval ne réalise pas mon idéal ; ce noble serviteur a des allures un peu vives; il est délicat; il demande des soins, de la surveillance; on ne peut pas l'abandonner à lui-même dans les sentiers rocailleux et difficiles ; il faut le surveiller, le conduire, et on ne se laisse pas aller impunément sur son dos aux distractions et à la rêverie ; on n'y installe pas facilement son petit bagage, et dans les auberges il lui faut une bonne écurie et une nourriture choisie ; en outre, la position du cavalier exige une certaine contention.
Les travailleurs de ce pays-ci ont une manière de monter à âne que j'admire et que j'envie toutes les fois que je les vois cheminer ; ils sont assis de face, comme dans un fauteuil, les jambes pendantes des deux côtés du cou de l'animal. De cette façon, les jambes ne sont pas écartées, elles ne sont séparées l'une de l'autre que par le cou du baudet ; le corps
repose commodémenl sur un bon coussin, et il est flanqué à droite et à gauche de paniers qui se font équilibre, qui soutiennent le cavalier et dans lesquels il a ses provisions, ses outils de travail, sa gourde surtout, et du foin pour sa monture. Ce sont particulièrement les faucheurs qui se rendent ainsi à leur ouvrage ; ils forment une espèce de corporation habitant les faubourgs de la ville, et on les rencontre souvent par troupes de quinze ou vingt dans la saison des foins, se dirigeant le matin vers les jolies prairies du village de Lattes, ou regagnant leur domicile le soir après leur journée faite. C'est plaisir de les voir se prélasser sur leur alerte petite bête au pied sûr, trottinant sans fatigue et se reposant même de leur rude besogne sur ce siège aussi confortable qu'un bon fauteuil ; ils devisent entre eux, fument leur pipe, boivent un coup de leur gourde, et ils pourraient lire le journal si la fantaisie leur en prenait. Combien de fois, en les considérant, ai-je fait en imagination, par le même moyen, des excursions pittoresques au sein des montagnes que j'aperçois de notre promenade du Peyrou, à l'est dans la chaîne des Alpes, au couchant dans celle des Pyrénées !
Eh bien ! c'est un de ces rêves que j'ai voulu réaliser I Pour cinquante écus, j'ai acheté un de ces
bons petits ânes qui se contentent des herbes les plus grossières qu'ils broutent en plein soleil, et je crois même qu'à défaut d'herbes ils mangent quelquefois la poussière et ne s'en trouvent pas plus mal. J'ai fait faire à mon humble coursier une de ces selles ou plutôt un bât dont je ne sais pas le nom méridional, mais qu'en Picardie on appelle une Matière ; deux paniers en bel osier blanc, avec un couvercle à charnières pour préserver mes effets et mes provisions de la poussière ou d'un grain de pluie, ont été accrochés à droite et à gauche de cette blatière ; la tète de mon âne a été ornée d'une bride fort propre et d'un licol pour l'attacher le soir. Dans les paniers j'ai mis du linge, quelques vêtements avec une chaussure de rechange, des provisions de bouche, une vaste gourde d'olette aux flancs rebondis, des cigares, du tabac et ma pipe. J'ai ajouté papier, crayons, plumes et livres, le tout accompagné d'une ombrelle pour le cas de grand soleil ou d'une averse ; enfin une couverture de voyage et un léger manteau complétaient mon équipement.
Parmi les livres, j'avais pris quelques volumes des charmantes Causeries du lundi, de M. Sainte-Beuve, agréable compagnon de route et de très bonne société pour le soir. Quel excellent cours de littérature en effet que ces Causeries, dans lesquelles l'élude de
rhomme et Thistoire se mêlent si agréablement à la critique littéraire 1 M. Sainte-Beuve a essentiellement l'amour et le sentiment du vrai et du beau; on le voit bien dans ses critiques les plus vives, et on peut dire les plus passionnées : dans celles, par exemple, sur M. de Gbateaubriand. Dès qu'une page éloquente lui apparaît, son enthousiasme éclate sans restriction ; il n'hésite pas même à mettre le grand peintre de nos jours au-dessus de J.-J. Rousseau qu'il admire profondément comme colorisle et comme arliste en style. Personne n'a mieux loué l'auteur du Génie du christianisme, et, malgré les attaques contre des procédés qu'il poursuit avec acharnement, tout homme de grand talent et de génie voudrait être loué ainsi, car on sent que l'expression part de l'âme et non de l'esprit seulement. Je ne connais rien de plus sain, au point de vue des doctrines littéraires, du beau et du bien, que ces articles de M. Sainte-Beuve, et en même temps de plus agréable et de plus instructif. Jamais l'auteur ne sacriOe le vrai goût au plaisir de faire de l'effet, et il s'arrête toujours, même en parlant de certains héros de scandales dont les aventures semblent une bonne fortune pour un écrivain qui veut intéresser ses lecteurs et piquer leur curiosité, il s'arrête toujours devant les actes qui compromettent ou l'honneur ou la dignité
il6 EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.
de rhomme, ou la morale ou rhumanité ; et il le fait sans pédantisme, car il est indulgent aux humaines faiblesses, et ce n'est pas lui qui jetterait la pierre à la femme repentante. Quelles meilleures paroles que celles-ci, par exemple, à propos de ce comte de Bonneval, si élégant, si spirituel, si brave et si brillant à la guerre, et qui a fini par trahir son pays et par se faire mahométan : « L'exemple de Bonneval nous prouve, ce semble, qu'il faut quelque point d'arrêt, quelque principe, je dirai même quelque préjugé dans la vie : discipline, subordination, religion, patrie, rien n'est de trop, et il faut de tout cela garder au moins quelque chose, une garantie contre nous-mêmes »
Mais je reviens à mon expédition. Ainsi nanti pour le corps et pour l'esprit, ayant une bonne carte pour me diriger, je prends le chemin de fer jusqu'à Tarascon, qui est mon point de départ.
De Tarascon, je me dirige sur Saint-Remy, situé au débouché d'une petite vallée des Alpines et d'où l'on a une vue splendide sur Avignon,* le cours du Rhône et la chaîne du Lébron. Il faut s'arrêter à Saint-Remy, non seulement pour contempler cette vue qui unit le cachet méridional à la splendeur végétale et à la fécondité des plus riches vallées, mais pour admirer deux monuments antiques d'une
conservation parfaite : ua mausolée, carré par le bas, avec quatre bas-reliefs représentant des chasses et des combats, circulaire par le haut et surmonté de la statue du Mort ; ce mausolée, datant probablement du premier siècle de notre ère, porte l'inscription suivante : a Sextus, Lucius, Marcus, de la race des Jules, ont fait élever ce monument à leurs parents. » Son aspect est très-élégant. Le second monument, moins vieux d'un siècle, est un arc de triomphe dont il ne reste que la partie inférieure ; les sculptures représentent des captifs enchaînés ; à l'archivolte se dessine une guirlande de fleurs et de fruits d'une belle exécution ; la voûte est ornée de caissons. Que font-là ces deux monuments? Évidemment ils dépendaient d'une grande cité, l'antique Glanum, sur les ruines de laquelle s'élève aujourd'hui le bel établissement de Saint-Paul, fondé par le docteur Mercurin, et consacré au traitement des aliénés. Faisons trêve un moment à nos idées riantes pour pénétrer dans cet intéressant asile, qui n'offre d'ailleurs rien d'attristant aux yeux. Si on ne savait pas que ces chambres si bien tenues sont habitées par de pauvres êtres privés de leur raison, si on ne rencontrait pas dans les bosquets du parc des physionomies égarées, on se croirait dans un lieu de plaisance, situé dans la contrée la plus saine,
souvenirs historiques ; n'est-ce pas celle que l'exilé de l'ile d'Elbe a prise quand, après avoir remis le pied sur le sol de son empire au golfe Juan, il se laissa guider par son aigle, qui vola de clocher en clocher jusqu'aux Tuileries ! Mais nous avons tant de lieux et de choses à voir qu'il faut nous hâter.
Près de Yisille, nous jetterons un coup d'œil, en passant, sur le château de Lesdiguières^ appartenant à la famille Perrier.
Gavet mérite que nous nous arrêtions un instant, ne fût-ce que pour rappeler une catastrophe géologique qui a changé tout à coup l'aspect et même les conditions d'existence de cette contrée. Au douzième siècle, la montagne de Voudine, qui barre la Romanche, glissa sur sa base ; toute la vallée du Bourg-d'Oisans fut convertie en un lac ayant jusqu'à dix mètres de profondeur, c'est le lac Saint- Laurent; de laboureurs, les habitans de la campagne devinrent pêcheurs. Mais en 1219, la digue fui emportée et toute la vallée ravagée jusqu'à Grenoble; les villages disparurent. Autour de Visille, on voit encore les blocs de rochers transportés par cette irruption des eaux du lac ; Bourg-d'Oisans est une petite ville située dans une vallée unie, fertile et bien cultivée ; on remarque le défilé qui coule à une grande profondeur au-dessous de la Romanche. La route,
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au-dessus de Freney, à droite, est rescarpement du glacier de Mont-de-Lans, le plus considérable du Dauphiné. La Romanche se précipite dans une fente profonde, oii elle forme des cascades dont la principale est connue sous le nom de Saut de la Pucelle; plus loin une belle cascade encore sur la gauche de la route. — Villard-d' Arène est une localité célèbre parmi les géologues pour la superposition des rochers sédimentaires sur le granit; sur quelques points, il y a un renversement; ce qui, dans l'ordre des couches du globe, devrait être dessous, est au-dessus ; ainsi le granit est superposé au calcaire liasique sur une étendue de deux kilomètres, du glacier de la Grave au Vîllard -d'Arène, et les deux roches ont subi des modifications curieuses à leur point de contact. C'est M. Ëlie de Beaumont qui, le premier, a signalé cette localité à l'attention des géologues.
En continuant, j'arrive aux prairies du Lautaret, les plus riches que l'on connaisse en plantes alpines ; elles y acquièrent des dimensions extraordinaires, le terrain, composé de schistes ou ardoises décomposées, leur étant très-favorable ; ce lieu est le véritable jardin de la flore alpine. De l'hospice du Lautaret, situé au sommet du col de la montagne, à 2,240 mètres au-dessus de la mer, on a une
Irès-belle vue sur le groupe de Pebrona et l'Aiguille (lu Midi.
On sait que les moraines sont des roches transportées loin de leur lieu d'origine par les anciens glaciers qui avaient des dimensions gigantesques et s'étendaient à de grandes distances ; il y a des moraines vraiment colossales, et nous en avons ici un remarquable échantillon; le village de Lauzet est bâti tout entier sur une ancienne moraine parfaitement caractérisée.
En suivant toujours les bords de la Guisane, on arrive au Monestier de Briançon, situé à 1,430 mètres au-dessus de la mer, ce qui ne l'empêche pas d'être entouré de champs d*orge et d'arbres fruitiers; enûn on aperçoit Briançon surmonté de ses nombreux forts, dont l'un est à 2,600 mètres audessus de la mer, sur le mont Infernet.
Nous ne ferons pas un long séjour à Briançon, qui n'est pour nous qu'une étape, et nous reprendrons notre route parle mont Genèvre pour arriver à Suze. La nouvelle route forme de nombreux lacets, mais comme je suis pour ainsi dire à pied, le pied d'un âne tient moins de place que celui d'un homme et passe partout où celui-ci peut passer, je préfère l'ancien chemin, montant directement à travers de beaux bois de pins. Le botaniste voit avec surprise, au
sortir de la ville, la lavande (Lavandula spica) qui s'élève jusqu'à celle hauteur en suivant les bords de la Durance. On parvient bientôt au sommet du col, moins élevé que le Lautaret, car il n'est qu à 2,000 mètres au-dessus de la mer. C'est un plateau ondulé, couvert de prairies quelquefois marécageuses, parsemé de granges. Tout en haut s*élève un obélisque indiquant que la route a été terminée en 1807. Là se voit en place la roche caractéristique de la J)urance, la variolùe, qui se retrouve jusqu'à son embouchure dans le Rhône et dans la Grau, cette singulière contrée traversée par le chemin de fer d'Arles à Marseille, et si bien décrite par M. Ch. Martins(l).
On descend par des zigzags à Césanne, premier village piémontais; on atteint Oulx et Salabertrand, puis le fort d'Exilés, qui, s'élevant au milieu de la vallée, commandait et barrait complètement la route de France en Italie ; mais ce fort est devenu inutile depuis que la frontière française est sur le col du mont Genis; avant d'entrer à Suze, nous nous arrêtons, et nous nous reposons à la fraîcheur, dans un admirable bois de châtaigniers et de noyers.
Puisque nous voici en présence de l'œuvre formidable du percement du mont Genis , le quitte-
(I) Mi^ninSfDuSpttzberg au Sahara, Paris, 18C6, p. 4?7.
134 EXERCrCR ET TOTASUI
roDs pas sans faire une nsjle travaux qui altaqueot des denx sur le versanl français et sur If tendent à se rejoindre par-dessoi ftbre qui sépare les deux pajs. G il pas de géant dans i par pouces que l'on avance ctu ces roches d'une extrême dureté faire sauter à la mine. Et ce ne s le travail se faisait à ciel ouvert, quand il faut agir au fond d'un ftcultés augmentent à mesure qi ce n'est plus seulement contre pierre que l'on, a à lutter, c'est privation d'air; car il n'y a pas i des courants, comme on le fait d moyenne étendue et franchissant médiocre liauteur, à l'aide de p tance on distance; ici, les puits,.
valion de la chaîne, seraient di longs que le percement du tunni calculé que chacun d'eux n'exij d'une dizaine d'années pour montagne jusqu'au souterrain; 1] pas penser.
CommeuL donc faire respirer les
rons pas sans faire une visite à ces admirables travaux qui attaquent des deux côtés la montagne, sur le versant français et sur le versant italien^ et tendent à se rejoindre par-dessous cette énorme barrière qui sépare les deux pays. On ne marcbe point à pas de géant dans une semblable entreprise; c'est par pouces que Ton avance chaque jour à travers ces roches d'une extrême dureté qu'il faut percer et faire sauter à la mine. Et ce ne serait rien encore si le travail se faisait à ciel ouvert, à Tair libre. Mais, quand il faut agir au fond d'un souterrain, les difficultés augmentent à mesure que l'on avance, et ce n'est plus seulement contre la dureté de la pierre que l'on, a à lutter, c'est surtout contre la privation d'air; car il n'y a pas moyen d'aérer par des courants, comme on le fait dans les tunnels de moyenne étendue et franchissant des montagnes de médiocre hauteur, à l'aide de puits percés de distance en distance; ici, les puits,. en raison de l'élévation de la chaîne, seraient des ouvrages aussi longs que le percement du tunnel lui-môme; on a calculé que chacun d'eux n'exigerait pas moins d'une dizaine d'années pour arriver du sommet de la montagne jusqu'au souterrain; il n'y fallait donc pas penser.
Gomment donc faire respirer les ouvriers au fond
de cet immense tunnel qu'ils creusent lentement (il n'aura pas moins d'une quinzaine de kilomètres), surtout après l'explosion des coups de mine qui remplissent la galerie de fumée et consomment l'air respirable ? 11 faut leur en envoyer du dehors. Mais comment pousser cet air à de pareilles distances et par quelle puissance le forcer à circuler dans cette longue galerie? La solution de ce problème nous paraît une merveille de l'esprit humain et prépare peut-être la solution d'autres questions d'une bien plus grande importance.
On ne pouvait emprunter la force nécessaire à des machines à vapeur, d'un établissement et d'un entretien trop coûteux dans de pareils lieux, pour une œuvre d'une aussi longue durée et déjà si coûteuse par elle-même ; il fallait avoir recours à des moyens naturels et économiques. Les ingénieurs ont trouvé dans les chutes d'eau, si abondantes sur ces hautes montagnes, l'agent dont ils avaient besoin pour comprimer fortement de l'air, et pour l'envoyer de points très-éloignés jusqu'au fond du tunnel, à travers des tuyaux si bien ajustés^ qu'ils n'en laissent pas perdre une bulle en route, malgré la grande pression à laquelle cet air est soumis ; c'est le chef-d'œuvre de l'art.
Yoilà donc les ouvriers bien pourvus d'air respi-
rable aussi bien que s'ils travaillaient à l'air libre, et d'une ventilation capable de purger la galerie après chaque explosion. — Cette môme force, c'est-à-dire cet air comprimé, est employée comme agent mécanique dans les travaux du percement, et de là on s'est demandé s'il n'y aurait pas avantage à généraliser l'usage de cette puissance en l'appliquant aux ateliers et aux industries diverses. Il suffirait d'avoir auprès d'un centre industriel un cours d'eau d'une certaine force pour s'en servir à comprimer de l'air qu'il serait aussi facile de distribuer partout que l'eau qu'on envoie dans les fontaines et à domicile ou que le gaz d'éclairage ; on a calculé qu'un ouvrier pourrait avoir dan§ son atelier un robinet lui donnant en air comprimé la force d'un cheval de vapeur pour la somme de 15 fr. par mois. N^est-ce pas là en partie la solution du grand problème qui se posera à l'époque assez prochaine, puisqu'il ne s'agit pour certains pays que de deux ou trois siècles, de l'épuisement des provisions de charbon de -terre que renferme la terre? Il paraît moins facile de pourvoir à l'approvisionnement des locomotives et des bateaux à vapeur qui entrent aujourd'hui pour une si grande part dans les conditions et dans les besoins de la civilisation ; le génie hunaain y pourvoira.
A laide du merveilleux outillage employé au percement du mont Genis, cette grande entreprise, à laquelle on ne croyait pas au début pouvoir consacrer moins de vingt-cinq ans, paraît devoir se réduire à moins de dix ans ; la machine à percer les trous de mine dans la roche fait autant de mètres que la seule main de l'homme faisait de pouces, de telle sorte qu'à moins de graves accidents qui ne sont pas à prévoir, ou de mystères que renfermerait la haute chaîne de montagnes dont on viole les entrailles, on espère passer d'un côté à l'autre dans sept ou huit ans, et ce délai peut encore se raccourcir, grâce aux perfectionnements qu'on ne cesse d'apporter aux méthodes et aux outils ; on a déjà réduit le temps des deux tiers ; l'expérience acquise peut le diminuer encore.
La machine à forer les trous de mine est des plus ingénieuses; elle porte un grand nombre de fleurets qui tous agissent à la fois ; elle avance et recule à volonté avec la plus grande docilité ; elle attaque la roche dans tous les points et dans toutes les directions voulues; et, quand elle a accompli son ' œuvre, on l'éloigné, on charge les trous de mine, on dispose les mèches, on y met le feu, les ouvriers se retirent, de grosses portes en chêne, placées de distance en distance, sont fermées, et, malgré toutes
ces précautions, on n'a jamais vu, au moment de Texplosioa, un seul chapeau rester sur la tête des hommes placés au delà des obstacles ni une seule lumière résister au choc de l'air qui se produit en cet instant.
Si l'on trouve que ce récit manque de couleur locale et de précision, s'il est dépourvu du cachet que donne l'observation directe des objets, s'il n'est pas égayé par les petits incidents qui ne peuvent manquer dans une excursion aussi pittoresque, c'est que ce voyage n'a pas encore été réalisé; je ne l'ai exécuté qu'en projet, en imagination, mais je compte bien l'accomplir, et j'espère môme entraîner avec moi quelques amateurs du mode de locomotion que je propose; je me fais une idée charmante d'une tournée faite ainsi en compagnie, dans des lieux dignes d'être visités, tout^ en causant et en s'entretenant de mille objets et mettant ses jouissances en commun.
On pourrait vraiment appeler ascension ce que j'intitule ici promenade, car le Ventoux offre une des
(i) Juin 1868.
plus rudes montées qu'on puisse faire, quoiqu'il ait à peine 2,000 mètres de hauteur; depuis le point où Ton arrive à mulet, c'est-à-dire depuis la prairie, il reste un cône qu'il faut gravir à pic ; plus de sentier sur un terrain qui s'éboule sous les pieds. Il y en a pour une bonne heure de cette ascension pénible, et on se demande d'où viennent ces pierres éboulées, puisqu'au sommet on ne trouve pas même de rochers auxquels on puisse attribuer ces débris ; il semble qu'elles soient tombées du ciel ou bien qu'elles aient été vomies par la bouche d'un volcan dont il ne reste pourtant pas de trace.
On sait que le mont Yentoux est une dépendance des Alpes^qui s'avance dans la plaine comme un promontoire, dans la direction de l'est à l'ouest, entre Avignon et Orange. Ces pics isolés ont un intérêt particulier pour le géologue et pour le botaniste ; la constitution en est en effet singulière et la flore très variée, leur isolement les livrant à leur température propre, et la végétation variant en raison de la hauteur ; de sorte que les plantes des contrées les plus diverses apparaissent successivement, à mesure que Ton s'élève, par couches régulièrement superposées. «Nulle part, ditM. le professeur Ch. Martins(l ),
(0 Ch. Martins^ Du Smtzberg au Sahara, Paris, 1866.
idO EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.
on ne rencontre une montagne géographiquement mieu:K placée, plus détachée du groupe principal, et mieux orientée pour que l'influence de l'exposition se traduise par la végétation. » Le Yentoux est donc cher aux naturalistes, et c'est à ce titre que depuis longtemps je voulais entreprendre cette excursion. Tous les voyageurs qui descendent de Lyon vers Marseille ont remarqué sur la gauche, entre Orange et Avignon, cette haute montagne au dos arrondi, s'avançant perpendiculairement à la direction du chemin de fer, et dont le sommet est blanc en tout temps : en hiver à cause de la neige qui le recouvre, et, en été, par suite de sa nature calcaire qui, sous l'éclat du soleil méridional, rayonne comme une surface blanche ;c'est le mont Ventoux ( mons Ventosus) le plus élevé des pics de cette région tourmentée qui s'étend jusqu'aux Alpes. Cet aspect est d'autant plus frappant, que le Ventoux est dépourvu de végétation dans la plus grande partie de son étendue, et qu'il tranche ainsi sur le ton vigoureux de la plaine. La moitié supérieure de ce mont est formée, comme je viens de le dire, par un terrain pierreux, et ressemble à un immense remblai dont les matériaux auraient été apportés de loin, et c'est entre ces pierres que le botaniste découvre les jolies plantes qui ne se retrouvent que loin de là, sous d'autres climats. La
PROMENADE AU MOfiT VElfTOUX- Ul
moitié inférieure ou la basedu Yaatoux offre, sortoot du côté du nord, de grands espaces tapissés d'un fin gazon, des bouquets de bois, et entre autres une petite et frsdche fopèt de bètres que l'on traverse avec bonheur après avoir gravi pendant trois heures les flancs nus de la montagne, sous un soleil qui devient ardent peu de temps après s'être élevé audessus de l'horizon. L'un de ces tapis de verdure se nomme la prairie ; des troupeaux de moutons viennent y paître pendant l'été et s'abreuvent à une petite source auprès de laquelle nous allons aussi nous arrêter dans un moment.
Nous étions bien renseignés pour nous diriger vers le Ventoux, et la chose n'est pas indifférente, car des deux versants de ce mont, l'un, regardant le midi, est aride et monotone par cette raison qu'il n'offre qu'un long plan incliné, sans mouvements de terrains prononcés : le versant nord, au contraire, est plus abrupt, très-accidenté, et donne naissance, dans ses étroites vallées, aux arbrisseaux et aux plantes variées. Un peintre bien connu des amateurs, un véritable artiste, M. Laurens, nous avait indiqué ce côté comme celui par lequel nous devions aborder le Yentoux.
Entre Avignon et Orange, à la station dé Sorgue, on prend doncrembranchement de Garpentras. Nous reviendrons sur cette vieille ville, mais il nous faut
avant tout accomplir notre ascension, de peur de nous égarer trop longtemps dans ce splendide pays de l'ancien comtat veuaissin.
De Garpentras, une voiture nous a conduits, en deux heures, à Malaucène, située dans un riche et gracieux vallon, au pied nord du mont Yentoux.
Je dis nous, car en effet je n'étais pas seul, j'avais un compagnon de voyage, un jeune Parisien qui débutait dans la carrière des ascensions. Nous formions un contraste qui mérite d'être décrit.
Moi, vieux voyageur, je ne m'occupe que de la chaussure, en fait de costume de voyage ; une bonne paire de brodequins à larges et épaisses semelles, des jambières : voilà pour moi les parties essentielles de mon accoutrement ; une chemise de flanelle, une blouse et un chapeau n'importe comment, le reste est indifférent.
Il" n'en était pas de même de mon jeune néophyte ; sa tenue était irréprochable, élégante et bien conçue d'ailleurs : brodequins et jambières en cuir verni, pantalon collant, veston d'été d'une jolie coupe, ceinture rouge, cravate de satin vert, chapeau en melon avec un voile, rien n'y manquait ; sa satisfaction eût été complète si je n'avais pas dérangé l'harmonie et choqué toutes ses idées avec mon chapeau gris en tuyau de poêle ; il ne pouvait pren-
(Ire son parti d'une pareille erreur. Faire une ascension avec un chapeau haut de forme, tel qu'on en rencontre encore sur les boulevards I Sa contrariété était comique ; mais la jeunesse est si agréable et si intéressante, quand elle est intelligente et point blasée, et qu'elle est naturelle dans l'expression de ses sentiments ! C'était le cas de mon jeune ami ; aussi ses raisonnements et sa critique tournaient- ils au profit et à l'agrément de notre voyage. Le jarret était vigoureux, l'entrain parfait ; rien du petit-crevé soi^ ce costume un peu recherché.
Nos préparatifs furent bientôt faits : deux guides et deux mules devaient être à notre porte le lendemain à trois heures et demie du matin. Après un bon souper, une bonne nuit de cinq heures, nous étions en selle et en marche à quatre heures, précédés de nos guides, qui portaient les provisions; nous-mêmes, nous avions, en guise de porte- manteaux, deux bottes de foin pour nos montures. Après avoir avalé un bol de café noir, le meilleur viatique pour ces sortes d'entreprises, nous prîmes le chemin de la montagne. Nous montâmes pendant trois heures et demie, et cette première étape nous conduisit à la prairie, au bord de la petite fontaine. Là, nous abandonnâmes nos mules.
DORWK, llyg. G. M. 8
Nous commençâmes à gravir à pied le cône énorme composé de pierres éboulées qui forment le sommet du Ventoux.
A mon âge^ ce ne sont pas encore les jambes qui manquent, mais c'pst le souffle, et c'est une véritable soufirance que de grimper à pic, pendant plus d'une heure, sur un terrain qui ne tient pas sous les pieds. Dans les plus hautes montagnes que j'ai parcourues, dans les Alpes et dans les Pyrénées, excepté quand on traverse la neige ou les glaciers, il y a toujours un sentier, si étroit et si indécis qu'il soit, et où le pied se pose avec assurance. Au Canigou, par exemple, que je gravissais en juin 1867 (1), et qui est beaucoup plus élevé que le Ventoux (2,800 mètres contre 1,9H), on trouve un chemin jusqu'au pied de ce que Ton nomme la Cheminée^ véritable muraille haute comme une maison, qu'il faut escalader pour atteindre le sommet. Ici, rien de semblable ; c'est un talus pierreux que l'on gravit tout droit pendant une heure ; c'est très-pénible, mais enfin on arrive, on est rafraîchi par la brise qui vous frappe le visage et dont il est bon de se préserver dans Tétat de transpiration où l'on est.
De cette hauteur qui domine tout à cinquante
(i) Voyez plus haut, p. 45.
lieues à la ronde, on aperçoit à l'est la chaîne de montagnes de la Savoie couvertes de neige, le mont Blanc même quand Thorizon est pur, et, au couchant j la magnifique vallée du Rhône, avec son beau fleuve se déroulant du nord au midi, comme un immense serpent, à travers les prairies et les riches cultures. A ses pieds on a Vénasque et Saint-Didier, que nous visiterons dans quelques heures, Carpentras et Avignon dans un lointain vaporeux.
La descente n'est pas moins fatigante pour les jambes que la montée ; mais, pour la poitrine, c'est bien différent.
Avec quel plaisir on retrouve la précieuse source avec le vin rafraîchi, et de quel appétit on dévore le déjeuner préparé sur l'herbe par le guide, demeuré à la garde des provisions et des mules !
Quant à la récolte des plantes, la nôtre ne fut pas grande, la saison n'était pas assez avancée ; ce n'est qu'au mois de juillet que la flore du Ventoux est dans sa splendeur. Grâce à l'élévation, à l'isolement de la montagne et à la direction des versants, dont l'un est en plein midi et dont l'autre regarde le nord, on passe des régions tropicales aux régions tempérées, et l'on atteint la zone alpestre oii le froid est très-vif. « La moyenne annuelle de la température au sommet du Ventoux, dit M. le professeur Ch. Martins,
ne dépasse pas deux degrés ; c'est, comme on le voit, une moyenne fort basse. En latitude, il faut s'approcher du cercle polaire pour trouver la même moyenne.... Nous avons donc en France une montagne isolée qui s'élève brusquement d'une plaine dont la température moyenne est celle des villes de Sienne, Brescia ou Venise, et dont le sommet offre le climat de la Suède septentrionale, limitrophe de la Laponie. Ainsi, monter au Ventoux, c'est, climatologiquement, comme si l'on se déplaçait de id degrés en latitude, savoir du 44® au 63® degré. » En d'autres termes, c'est comme si on faisait 500 lieues vers le Nord.
Que l'on juge d'après cela de la variété de la végétation dans cet espace limité ! « Tous les climats de l'Europe, poursuit M. Martins, depuis celui de la Provencejusqu'à celui de la Laponie, sont échelonnés sur les flancs du Ventoux; à chacun de ces climats correspond nécessairement une flore différente, mais comparable à celle du climat analogue dans les plaines de l'Europe. On peut donc y étudier l'influence de l'altitude sur la végétation.
« Le mont Ventoux offre ainsi une succession
de régions végétales bien déûnies et caractérisées par l'existence de certaines plantes qui manquent dans les autres. Ces régions sont au nombre de six
sur le versant méridional, de cinq sur le versanl septentrional. A défaut de baromètre, la flore nous enseigne donc à quelle région nous touchons.... Au midi,' toutes les plantes de la plaine appartiennent à la région la plus basse ; elle se caractérise très-bien par deux arbres, le pin d'Aley et l'olivier ; le premier ne dépasse pas 430 mètres au-dessus du niveau de la mer ; Tolivier monte plus haut, mais il n'est plus cultivé au-dessus de 300 mètres. Sous ces arbres, on rencontre toutes les espèces méridionales qui caractérisent la végétation de la Provence : le chêne kermès, le romarin, le genêt d'Espagne. Une zone étroite succède à celle-ci : elle est caractérisée par le chêne-vert, qui est si favorable à la production de la truffe. Au milieu des taillis on trouve la dentelaire d'Europe, le genévrier cade, la grande euphorbe, etc. Une région dépourvue de végétaux arborescents vient immédiatement après les deux premières : le buis, le thym et la lavande, le domptevenin y dominent. » A la hauteur de i2 à i,600 mètres se montrent les hêtres, avec le nerprun, le groseillier, la giroflée, la cacalée et l'oseille des Alpes ; plus haut, où le froid est très-vif, est le pin des montagnes, puis apparaissent la germandrée et la saxifrage gazonnante qui s'élève jusque sur les plus
hautes cimes des Alpes. A 1,900 mètres, tout arbre a
disparu, mais une foule de petites plantes viennent épanouir leurs corolles au mois de juillet, à la surface des pierres et des rochers : ce sont le pavot à fleurs orangées, la violette du mont Cenis, l'astragale à fleurs bleues, et, tout à fait au sommet, le pâturin des Alpes, l'euphorbe de Gérard et la vulgaire ortie ; M. Martins a observé qu'elle vient partout où l'homme construit un édifice. Aussi la voit-on s'abriter à l'ombre des murs de la chapelle élevée au sommetdu Ventoux, depuis l'ascension de Pétrarque.
Du côté nord, M. Ch. Martins a revu comme une amie la saxifrage à feuilles opposées, qu'il avait cueillie au sommetdu Reculet, la cime la plus élevée du Jura, et sur tous les sommets des Alpes qui atteignent ou dépassent la limite des neiges perpétuelles ; et quand il mit le pied pour la première fois sur les rivages glacés du Spilzberg, la saxifrage à feuilles opposées fut encore la première plante qu'il aperçut. Sur le Ventoux on trouve aussi les clochettes bleues de la campanule d'Allioni et d'autres politcs plantes rabougries.
Le sapin, qui ne se voit pas sur le versant sud, s'élève dans les escarpements du nord; la région des hêtres oxislc au nord comme au midi du Ventoux, niai» plus bas; on retrouve, en descendant, le buis, lo Uiyiu cl le^ lavandes, La zone végétale, placée
immédiatement au-dessous de celle-ci, est caractérisée par un arbre qu'on chercherait vainement, d'après M. Gh. Martins, sur le versant méridional, c*est le noyer; la région des oliviers, au contraire, manque au nord. On voit combien est intéressant ce mont en apparence pelé, que le voyageur regarde avec indifférence en courant en chemin de fer, sans se douter qu'il représente en miniature la succession des végétaux, depuis les plaines de la Provence jusqu'aux extrémités de la péninsule Scandinave.
A deux heures, après une descente de trois heures depuis la fontaine, nous rentrions à Malaucène, où nous retrouvions notre voiture, qui devait nous ramener d'abord à Garpentras, puis à Saint-Didier, où nous nous soumettions à une excellente douche d'eau froide, qui dissipait à l'instant toute fatigue, car Saint-Didier est un établissement hydrothérapique, fondé dans un vieux château par M. le docteur Masson.
Cet établissement est un admirable point central pour les touristes qui viennent explorer cette belle et intéressante région du Midi; installés dans ce beau domaine, sous de magnifiques ombrages, ils peuvent rayonner d'un côté vers la fontaine de Vaucluse, qui, bien qu'un peu passée de mode, n'en est pas moins un des plus beaux lieux et des plus intéressants que l'on puisse visiter, et à laquelle un très-bon livre de
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PROMENADE AU MONT VENTOUX. i4l
Sur la recommandation de M. Laurens, nous n'avons pas négligé la petite ville de Vénasque, avec son antique baptistère si bien conservé ; cette petite ville, perchée sur son rocher, avait son importance au temps des Papes, avec son évêché et son château fort; la route qui y mène est charmante, et on regrette de ne pas pousser plus loin à travers cette riche et chaude nature, colorée de si beaux tons par ce ciel si plein de lumière.
Après les fortes sensations d'une journée ardente, quelle douceur de circuler par une belle nuit, avec le clair de lune, dans ces campagnes où Ton ne sent pas la moindre atteinte d'humidité ! Quel bien-être pour le corps et en même temps que de jouissances pour l'âme ! On ne sait pas assez combien une pareille vie de quelques semaines, dans de si excellentes conditions hygiéniques, peut calmer de souffrances en rompant les habitudes maladives contractées dans les villes et dans la vie du monde; pour moi, je né connais pas de meilleure médecine et de régime plus rajeunissant.
L'établissement hydrothérapique de Saint-Didier n'est pas assez ancien pour avoir pris tout son développement ; les douches seules et les bains de vapeur térébenthines sont bien installés, et encore faudrait-il qu'ils fussent doublés pour servir une
clientèle qui va croissant. Les piscines si précieuses et d'un si grand eûet cfans certains cas ne sont pas assez vastes ni alimentées par un courant d'eau assez fort. Ce qui manque surtout à Saint-Didier, ce n'est pas l'eau ; la source en est, je crois, assez abondante, c'est la vue de l'eau ; on n'en voit pas assez, et les malades qui viennent pour subir un traitement par l'eau aiment à voir partout l'agent de leur guérison. Il est vrai qu'à Saint-Didier l'eau arrivant des montagnes voisines avec une pression suffisante pour l'élever sans moteur au niveau du premier étage, on ne la laisse pas se répandre dans des bassins pour la faire monter ensuite à la hauteur d'où elle doit retomber pour les douches ; c'est un grand avantage que cette pente naturelle qui dispense des pompes et des machines, mais il faudrait au moins que les réservoirs fussent en évidence, qu'ils fussent de plus grande dimension et surtout mieux préservés de l'action du soleil afin de conserver à l'eau la plus basse température possible. Tel qu'il est et sous la direction d'un médecin habile, l'établissement de Saint -Didier rend déjà de grands services, et de nombreux malades y ont retrouvé la santé. Mais le docteur Masson, qui est intelligent et désireux de bien faire, se propose de visiter l'établissement modèle de Divonne, près Genève; nous l'enga-
geons fort à exécuter ce projet ; il ne peut s'adresser mieux pour voir tout ce que Teau froide adminislrée sous mille formes, avec l'outillage le plus complet, par les mains les plus exercées et avec une expérience consommée de la part des médecins^ peut produire de merveilleux résultats.
On quitte avec regçet les ombrages de Saint-Didier; en repassant à Carpentras, j'ai voulu revoir cette ville et entendre encore une fois la parole et le ton doux de ses habitants qui contrastent si fort avec la rudesse provençale ; est-ce là une influence du sang italien? Carpentras, de même que quelques autres villes de cette contrée méridionale, se souvient toujours qu'elle a été le domaine etlarésidence des Papes ; elle conserve dans ses mœurs une empreinte du caractère et comme une transfusion du sang italien, en même temps que le goût des monuments et des objets d'art; on entend encore dire au fond des campagnes : « Quand nous étions Italiens. »
J'ai visité l'ancien archevêché, aujourd'hui palais de justice, avec ses fresques de Mignard, son magni- (}ue hôpital, sa bibliothèque et son musée qui contient une collection de portraits de cardinaux de fière mine, et aussi celui d'un homme quia eu du génie et qui est devenu fameux : M. Raspail est un enfant de Carpentras.
iU EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.
Enfin j'ai terminé ma tournée par Avignon, dont on ne peut apercevoir le vieux palais ou plutôt la citadelle papale et sa jolie enceinte de murailles cré" nelées sans avoir envie de s'y arrêter; une visite à l'antique cathédrale, au musée qui renferme des objets précieux et à la promenade du Rocher, où l'on salue avec reconnaissance la statue de l'introducteur de la garance dont la culture fait en partie la richesse du pays : il y a là de quoi employer une bonne journée.
A mesure que nous nous familiarisons avec TOrient, que nous connaissons mieux la physionomie, la constitution et les produits de notre terre d'Afrique, nous nous intéressons davantage à notre littoral de la Méditeranée ; c'est déjà TOrient, en effet, par le ciel, par le climat, par les aspects, les horizons, la nature du sol et par ses productions.
Constitution géologique , animaux, plantes et môme aussi un peu l'homme, tout se ressemble, si bien que, pour les naturalistes aujourd'hui, le bassin méditerranéen dans tout son pourtour forme un ensemble où Ton ne trouve que des variétés et des nuances. Cette bande de terre qui s'étend des
U.NE TOURNÉE EN PROVENCE. i45
Cévennes et des Alpes à la mer, qui remonte jusqu'à Valence en coupant la vallée du Rhône par laquelle elle communique au centre de la France, a donc pour nous un intérêt particulier, puisqu'elle nous offre déjà les traits de contrées lointaines, profondément distinctes du reste de notre pays.
Pour le simple touriste, il n'est pas possible de n'être pas frappé du caractère de cette région, de l'atmosphère lumineuse qui s'ouvre tout à coup aux environs de Valence en sortant à peine des brumes de Lyon, du cachet méridional des horizons qui se détachent si vigoureusement sur le fond bleu du ciel ; c'est ce grand caractère, c'est ce ton général, transparent et coloré de la nature qu'admirent sans doute les poètes et les artistes, les chantres et les peintres des sites de Provence ; car pour l'humble promeneur, amateur des ombrages et de la fraîcheur, qui se plaît à méditer dans des sentiers faciles et dovfx aux pieds, à se sentir bercé par le murmure d'un ruisseau, ou réjoui par l'aspect riant d'une maisonnette entourée de verdure, la campagne méridionale n'a rien de séduisant ; on ne sait pas ici ce que c'est qu'une chaumière avec le charme qui s'attache à ce mot en Normandie, et les villages n'ont rien de champêtre; leurs maisons, serrées les unes contre les autres, sans espace autour d'elles, sans
q DoNiri, Hyg. 6. M.
jardinage et n'ayant pas môme le plus souvent l'ombrage d'un seul arbre, n'offrent aux regards que leurs murs de pierre bronzée par le soleil et leurs teintes chaudes si chères à la palette des artistes. Il y a de belles, de poétiques excursions à faire en Provence, il n'y a pas de promenades comme nous l'entendons aux environs de Paris.
C'est une de ces excursions que je viens d'entreprendre.
Depuis longtemps je désirais visiter les ruines de Grignan. J'étais curieux de connaître le château habité par la fille de l'illustre marquise, de voir ce qui en reste, de parcourir cette terre si bien décrite dans des lettres qui sont devenues un des monuments de notre histoire et de notre langue. S'il y a un charme particulier à suivre nos amis dans les lieux qu'ils habitent, témoins de leurs joies et de leurs douleurs, ce même sentiment mêlé de respect s'élève en nous, quand il s'agit des êtres dont la patrie s'honore et qui nous ont fait partager leurs jouissances et leurs peines dans un style enchanteur. Madame de Sévigné n'est-elle pas au premier rang sous ce rapport, et n'est-elle pas une charmante amie avec laquelle nous passons de douces heures, dans des entretiens remplis du plus vif intérêt ?
Aussi avec quelle religieuse curiosité n*avais-je
UNE TOURNÉE EN PROTENCK. ffl
pas visité jadis sa chère retraite des Rochers, rera les lieux et les bois que j'avais si scavent parcoams avec elle, et avec quelle émotion n*étais-je pas entré dans sa chambre si bien conservée, où sont encore ses meubles, son fauteuil et la table snr laquelle elle écrivait 1 Le souvenir de madame de Sévigné s'empare de vous dès qu'on arrive à Vitré, et son entourage revit à mesure que Ton approche de sa demeure par le même chemin qui n'était pas alors beaucoup meilleur que de son temps.
Grignan n'est pas fait pour produire la même impression que le pèlerinage des Rochers. Ce n'est plus la même douceur de pensées, on sent quelque chose de l'âpreté du pays et de ce climat fougueux, extrême, qui inspirait tant de craintes à la mère pour une santé bien chère.
J'allais à Grignan avec l'idée que je ne retrouverais plus grand'chose de l'antique demeure où se déployait la splendeur 'ruineuse de M. le lieutenant général de Provence ; je me figurais la fameuse terrasse comme faisant partie de beaux jardins à la Louis XIV, une sorte de petit Versailles; on m'avait parlé de restaurations maladroites, prétentieuses, qui me désenchantaient d'avance, mais enfin il y a quelque chose que ni les révolutions ni le mauvais goût des hommes ne déshonorent : c'est la
nature, et l'aspect des lieux me promettait un suffisant dédommagement à mon entreprise.
Car c'est une sorte d'entreprise que d'aller à Grignan; on ne le rencontre pas sur sa route, il faut s'arrêter en plein chemin de fer, se détourner et s'enfoncer dans la direction de ces premiers contre-forts des Alpes que Ton appelle les Alpines. Or, par le temps qui court, on ne suspend guère une course rapide et directe pour aller visiter une ruine, un souvenir; on a hâte d'arriver au but de son voyage aux extrémités de la ligne, et on ne se dérange que pour les grandes choses et les merveilles. « Si vous n'avez ni le mont Blanc ni la mer à me montrer, me disait un de mes amis, un Parisien rempli d'ailleurs d'esprit et de mérite, je ne me dérangerai pas. » Aussi les ruines de Grignan sont-elles peu visitées, si ce n'est par des étrangers et par quelques amateurs qui font, comme moi, le voyage exprès.
C'est à la station de Pierrelatte, à mi-chemin de Lyon à Marseille, qu'il faut s'arrêter; là on trouve une voiture qui part, à sept heures du matin pour Grignan ; mais, voulant voir le pays à mon aise, je ne profitai pas de ce moyen de transport, et je m'acheminai à pied pour franchir les 20 kilomètres qui restent à faire.
Les environs de Pierrelate participent encore de
la richesse plantureuse des bords du Rhône ; mais, à mesure qu'on s'éloigne du grand fleuve, le pays devient sec et aride, les coteaux se dénudent et ne laissent plus voir que la roche calcaire, avec quelques veines argileuses d'un rouge de sang.
La vallée de Berre, que l'on sait pendant presque toute la route, n'est remarquable ni par le pittoresque ni par le charme du paysage; les horizons môme n'ont ni vigueur ni poésie; ils ne présentent que des lignes monotones et sans accident notable ; ce n'est pas là enûn une belle partie de la Provence.
Ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les vieux châteaux démantelés qui occupent presque toutes les positions stratégiques du pays; on en trouve avec leur grande tour carrée sur la plupart des sommets qui défendent rentrée des vallées ; les villages se groupent et se serrent autour des donjons chargés de les protéger ; les murs crevassés de ces forteresses sont d'un beau ton et d'un bon efTet ; ce devait être une singulière existence que celle des seigneurs et barons qui occupaient au moyen âge tous ces châteaux si rapprochés les uns des autres et probablement en guerre la plupart du temps entre eux.
C'est d'abord à droite et sur la hauteur le château de Lagarde-Adhémar, qui paraît fort important, avec une enceinte flanquée de tourelles et que
j'aurais bien voulu visiter, mais le temps me manquait, puis une succession d'autres manoirs du même genre, plus ou moins éloignés de la route que Ton suit jusqu'à Grignan; j'en ai bien compté une demi-douzaine, mais je n'en sais pas les noms.
Les oliviers disparaissent promptement, la vigne devient de plus en plus maigre^ les blés ne me vont pas au genou, les mûriers seuls ont un àir de vigueur, avec leur feuillage d'un vert foncé et luisant ; la campagne était animée par toutes les Mireilles qui, suspendues aux branches des arbres, faisaient la cueille pour les vers à soie ; je dois dire qu'aucun de ces tableaux n'avait le charme de ceux du poëte Mistral. De magnifiques genêts en fleur bordaient la route de distance en distance et parfumaient l'air de leur odeur de miel ; je ne sais s'ils existaient du temps de madame de Grignan, et si madame de Sévigné a pu les admirer en venant voir sa fille ; on montre encore de vieux figuiers qui, dit-on, l'ont abritée ; mais à coup sûr le chemin n'était pas aussi facile qu'aujourd'hui ; on rencontre çà et là des fragments de l'ancienne route, habilement rectifiée par nos ingénieurs : elle ne devait pas être commode pour les carrosses de M. le lieutenant-général, et la belle marquise a dû la parcourir plus d'une fois en litière.
Enfin, après avoir gravi une dernière rampe fort
UNE TOURxNÉE EN PROVENCE. 451
douce, les ruines du château de Grignan vous apparaissent tout à coup. Je dois dire qu'elles sont d'un bel effet et d'une fière mine. Elles s'élèvent sur le plateau d'un monticule isolé, au milieu d'une vaste plaine ondulée, terminée de trois côtés par des coteaux arides et à Test par les Alpines. Quelques maigres bouquets de bois çà et là sont toute la verdure et l'ombre du pays ; mais il paraît qu'il y a des prairies dans certains plis des vallées.
J'ai bien vu tout de suite qu'il me fallait renoncer à un château situé au milieu d'une miniature de jardin Louis XIV. Comme ses voisins, le château de Grignan est une forteresse avec toutes ses sévères dépendances et sans terrain pour de belle plantations. Une enceinte continue de haute murailles flanquées de tours limite de toute part cette demeure seigneuriale, dans laquelle on entrait par une porte fortifiée, armée de ses ponts-levis, de ses herses et de ses créneaux. Au centre d'un espace grand comme le principal bassin des Tuileries, s'élevait le château, dont les ruines actuelles permettent encore de juger les différents styles et l'importance. On voit bien qu'il se composait de parties hétérogènes construites à diverses époques, depuis le moyen âge et les croisades jusqu'au temps de Louis XIll et de Louis XIV. L'intérieur avait dévastes proportions, des appartements
nombreux, et on mesure exacteni^iit les dimensions d'un grand salon avec une immense cheminée aux armes des Grignan dans laquelle on entre debout. Les façades très-irrégulières avaient plusieurs entrées avec d'assez beaux escaliers, mais sans autres cours que de petits jardinets plantés de buis et d'arbres verts.
La belle terrasse située au-dessus de l'église et lui servant de voûte existe encore dans toute son intégrité, et, ce qui n'a pas changé non plus, c'est le vent impétueux qui la rendait souvent impraticable et qui enlevait quelquefois un pan de murailles ou de balustrades.
De cette terrasse, la vue est assez belle par sa grandeur, mais sans masses imposantes et sans lointains profonds. L'église qu'elle recouvre est adossée au monticule, de manière que son sommet vient effleurer le plateau sur lequel repose le château ; la voûte est donc de plain-pied avec les jardinets, et c'est ce qui a permis d'en faire une vaste terrasse, la plus belle dépendance du château. Comme au temps des Grignan, la collégiale est l'église de la ville ; on y entre par un beau porche entre deux tours carrées servant de clochers ; les proportions en sont nobles, et le chœur renfermait les restes précieux de madame de Sévigné avant la violation barbare de 1793.
Un escalier particulier menait du château à l'entrée de l'église, mais les habitants pouvaient suivre les offices d'une tribune particulière située presque à la hauteur de la voûte et dans laquelle on arrivait directement.
La promenade favorite de madame de Sévigné, la Rochecourbière, se voit à un quart de lieue du monticule ; c'est un rocher formant une courbe qui lui a fait donner son nom, et surplombant de manière à figurer une grotte où l'on trouve quelque fraîcheur, d'autant plus qu'une eau limpide suinte de la voûte, et que la roche est recouverte de bois.
La ville de Grignan s'étend au pied du château ; il y a quelques maisons anciennes fort belles, dans lesquelles on s'imagine que la marquise aimait à aller voisiner, et je n'aurais que des éloges à donner à cette noble cité, si on n'avait pas eu la malheureuse idée d'élever sur sa place principale une statue de madame de Sévigné assi^^e dans un fauteuil de bureau et la plume à la main 1 madame de Sévigné auteur, femme de lettres, sur une place publique, quel contre-sens !
Quant aux restaurations maladroites de ces belles ruines, c'est une calomnie. Le propriétaire, à la vérité, s'est fait construire un corps d'habitation pour s'y loger, aucune des parties de l'ancien château
n'étant habitable ; il a peut-être eu le tort de vouloir restituer l'entrée gothique et féodale de l'ancien manoir ; mais, à part cette petite prétention, on ne peut que le louer de l'esprit de conservation qui le porte à entretenir les respectables et intéressants vestiges d'un temps qui a eu sa grandeur et qui n*est plus. Sans lui, aucun de ces pans de murailles ne serait debout, aucune de ces antiques salles ne serait abordable, ces belles fenêtres à croisées n'existeraient plus, et il ne resterait du château de Grignan, célébré par madame de Sévigné et où elle est morte, qu'un monceau de pierres informes.
Ce n'est pas précisément à Grignan qu'il faut aller pour faire un repas à la mode de Paris ; on nous a servi des mets non pas mauvais, mais étranges, et qui n'étaient peut-être pas connus de madame de Sévigné elle-même : par exemple, du sang de poulet sauté à la poêle, une omelette aux feuilles de vigne, etc. ; mais nous avions si bon appétit 1 et puis nous avions une longue route à faire pour venir reprendre le chemin de fer de Marseille.
Quel admirable moyen de locomotion que ces chemins de fer qui vous transportent en quelques heures d'un bout à l'autre d'une province, et comment s'en plaindre, même quand ils vous cassent un peu la tête ? Tout à l'heure nous étions àMontélimart,
maintenant nous voici à Marseille ; M. de Grignan eût mis quatre jours pour faire ce trajet.
J'adore Marseille, non que je voulusse l'habiter. Cette ville convient surtout aux gens d'afiaires, aux riches marchands de savon, aurgrands spéculateurs; mais pour le curieux, pour le passant, quel pays intéressant, plein de vie et de mouvement ! Y a-t-il une arrivée plus pittoresque, plus grandiose que celle de cette cité, par le chemin de fer, au moment ou elle vous apparaît baignée dans son soleil et dans sa mer bleue, avec sa ceinture de rochers couverts (le ces maisonnettes, les bastides, si chères aux Marseillais ? Aussi je profite de toutes les occasions qui se présentent d*y retourner, et je ne manque jamais de faire le tour de la délicieuse promenade» du Prado, Tune des plus magnifiques du monde ; la Chiaja de Naples n'est pas plus belle, et hier matin la mer pouvait défier par son éclat et par ses teintes d'azur argenté les plus beaux golfes que le soleil éclaire.
C'était la fête de la patronne des marins, ou plutôt on réintégrait dans son sanctuaire la statue de la Vierge enlevée de Notre-Dame de la Garde depuis les travaux de la nouvelle église. Cette cérémonie, annoncée depuis longtemps pour le 5 juin, devait se faire avec une grande pompe ;, de nombreux pré-
lats et des cardinaux y étaienl invités, et leur présence devait ajouter encore à l'éclat d'une de ces immenses processions comme on les aime et comme on sait les faire dans le Midi ; aussi les chemins de fer étaient-ils envahis depuis plusieurs jours par un concours de monde qui arrivait de tous les points de la province et même des provinces environnantes.
Craignant de ne pas avoir de place dans les hôtels, je me suis arrangé pour n'en avoir pas besoin. Arrivé à quatre heures du matin, je me suis fait conduire aux bains des Catalans, un établissement nouveau où l'on trouve toutes les applications possibles de l'eau douce et de l'eau salée, chaude et froide, et suivant les indications les plus variées. Je m'y suis rafraîchi de ma nuit passée en chemin de fer.
Puis je me suis acheminé vers Notre-Dame de la Garde, afin de visiter la nouvelle église, avant la cérémonie. Cette église, élevée à la place de l'ancienne chapelle, sur le rocher qui domine la ville et le port, est construite en pierre blanche et noire à l'extérieur, et en marbre rouge et blanc à l'intérieur; elle n'est pas encore entièrement terminée, la tour n'est qu'à moitié de sa hauteur, mais le sanctuaire de la yierge est rétabli et l'église rendue au culte. Ce pèlerinage en ascension était bon à faire à six
heures du malin, et la foule qui graTissaii la moo* tagne animait singulièrement le paysage.
Les abords de l'édiflce, n'étant pas encore déblayés, manquaient de noblesse ; les ornements en toiles peintes, les échafaudages à louer, les bannières imagées et de toute couleur qui flottaient au vent, les cris des marchands de coco et des vendeurs de médailles donnaient à cette espèce de chemin de la croix que devait suivre la procession un air de guinguette, en attendant le moment solennel où la vue des objets sacrés et des prélats bénissant la foule devait rappeler tout ce peuple au respect.
Pour employer mes moments jusqu'à l'heure de la procession, j'allai visiter le jardin zoologique, l'une des créations les plus intéressantes du nouveau Marseille, lieu de transition des animaux qui nous arrivent des régions chaudes pour être acclimatés en France. Ce jardin, situé sur le point culminant nord de la ville, auprès de l'immense réservoir des eaux amenées à si grands frais de la Durance par un canal de plus de vingt lieues et par le magnifique aqueduc de Roquefavour, est dans la position la plus pittoresque et la plus charmante ; on y élève en ce moment de vastes et élégantes constructions pour un muséum d'histoire naturelle; il est déjà riche en animaux de différents climats, lions, éléphants, girafes
i60 EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.
quoi assourdir l'univers. Le peuple qui assistait à cette imposante cérémonie, véritablement fort belle, n'était pas moins curieux à observer que la cérémonie elle-même ; les yeux ne brillaient pas moins que les langues n'étaient agiles ; on voyait, à la vivacité des regards et à l'air de satisfaction générale, que tout ce monde était bien là dans son élément, et que c'est bien ainsi qu'il lui convient d'exprimer ses sentiments religieux.
Il était bien huit heures quand la Vierge a atteint le nouveau sanctuaire, oh elle va, comme par le passé, rester exposée à la dévotion des marins ; c'est, au reste, leur ancienne Sainte-Vierge en argent, grande comme nature, avec son visage peint, sa vieille couronne de pierreries et l'Enfant Jésus couleur de chair.