‹ Hygiène des gens du mondeChapitre 29 sur 51 · LA CAMARGUE ET LES SALINES DE PEGCAIS · texte numérisé non relu

LA CAMARGUE ET LES SALINES DE PEGCAIS

des grandes machines à épuisement du Gornouailles, sont sans cesse occupées à puiser Teau dans un bassin pour la \ider dans un autre où elle doit se concentrer davantage ; et quand enfin la cristallisation est opérée, on enlève l'eau mère, et le sel se montre au fond des bassins, en couche d'une blancheur éclatante. Ce sel n'a besoin ni d'autre préparation ni de purification ; il se dépose du premier coup dans un état de pureté presque parfaite et propre à être immédiatement livré à la consommation ; on le relève, on l'accumule en monceaux que Ton couvre à peine de quelques roseaux, et il passe ainsi l'hiver, à peu près comme nos meules de blé, en attendant que le commerce s'en empare.

C'est ainsi que, grâce à une heureuse réunion de circonstances, telles que l'existence de vastes plaines situées au voisinage de la mer et assez basses pour que l'eau salée de ce grand réservoir puisse y être amenée, et l'ardeur d'un soleil méridional, on obtient sans beaucoup de frais cette précieuse substance qui doit être livrée à vil prix tout en rapportant de grosses sommes au fisc ; grande et belle industrie qui enrichit à la fois le propriétaire et l'État sans obérer personne ; excellent impôt dont les frais de perception sont à peu près nuls.

La récolte du sel est une importante opération qui

se fait, comme vous pensez bien, après les chaleurs de Télé, lorsque l'ardeur du soleil a épuisé l'excès d'eau des bassins. Cette récolte n'exige ni moins de monde ni un temps moins propice que la récolte des blés, et ne préoccupe pas moins le directeur des salines que la moisson ne préoccupe le cultivateur. Pendant un mois, en effet, une population d'ouvriers, semblable à celle des moissonneurs qui viennent offrir leurs bras dans les fermes^ campe au milieu des salines, vit sous la tente aux frais des propriétaires, et reçoit un salaire pour prix de son travail. Or il n'importe pas moins de bien choisir son temps pour relever le sel que pour couper les blés ; car, si la saison est pluvieuse, s'il survient des orages, outre les pertes qui en résultent dans le produit, la nourriture de ces nombreuses familles, que l'on entretient à ne rien faire pendant le mauvais temps, occasionne de grands frais. Ce sont tous les jours des milliers de livres de pain, de viande, de pommes de terre, sans compter le vin qui n'est pas cher dans ce pays, qu'il en coûte à l'administration des salines.

Que deviennent les eaux mères des bassins après le dépôt du sel ? Il y a peu de temps, elles étaient perdues ; mais ces eaux ont porté bonheur à un savant d'un esprit ingénieux et ont été

pour lui la source de brillantes découvertes^ Après avoir extrait de ces eaux un nouveau corps simple aujourd'hui fameux, le brome, M. Balard a trouve moyen de les utiliser. En les soumettant à l'action du froid pendant l'hiver, M. Balard retire de ces eaux épuisées du sel marin, une autre matière saline précieuse dans les arts; de telle sorte qu'en combinant Taction de la chaleur en été et d'un froid, même léger, en hiver, on obtient, à l'aide de ces deux forces économiques, tout ce que les eaux de la mer renferment d'utile à nos besoins. Puisse le procédé de M. Balard se perfectionner assez pour donner tous les résultats avantageux qu'il promet 1

J'ai quitté les salines, monté sur un petit cheval Camargue plein d'ardeur, d'un pied sûr, quoique vierge des atteintes du maréchal ferrant, en compagnie d'un guide indispensable au milieu de ces plaines salées, sujettes au mirage et dépourvues de routes tracées.

C'était au printemps de 1857, je venais d'assister pendant deux mois à un concours devant la faculté de

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médecine de Montpellier, concours plein d'intérêt pour moi^ car je voyais pour la première fois le spectacle d'une école dans laquelle maîtres et élèves marchent sous le même drapeau, sousTautorité incontestée du père de la médecine, se ralliant au même mot d'ordre, le vitalisme, et professant les mêmes doctrines. Spectacle rare de nos jours, curieux et touchant à la fois, que ce culte rendu à Hippocrate dans ce sanctuaire du spiritualisme ! On peut ne pas partager les doctrines de la faculté de Montpellier, on ne peut lui contester le titre d'école, qu'elle seule peut-être mérite encore aujourd'hui.

Après ces longues et nombreuses séances assidûment suivies, je sentais le besoin d'aller prendre un violent exercice au grand air; c'est un besoin d'ac> cord avec les vrais principes de l'hygiène.

A un certain âge, les organes et les tissus tendent à se gorger de graisse, le corps s'emplit, si on peut dire ainsi, il s'alourdit, et cette tendance est d'autant plus grande, qu'elle se manifeste précisément à répoque où le bien-être acquis par le travail, les occupations ou les fonctions portent à une vie plus sédentaire. Si on n'y prend garde, on perd peu h peu la force et la souplesse, l'équilibre se détruit, les organes prédisposés se congestionnent jusqu'à un degré d'activité qui amène les infirmités ; or, il ne

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s'agit pas seulement de vivre le plus longtemps possible, il faut surtout conserver de son mieux les facultés sans lesquelles la vie ne vaut guère la peine d'être prolongée.

Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de bien combattre cette tendance à l'épaississement des tissus et de s'entretenir dans un juste milieu. Prenez de l'exercice, vous dit-on, levez-vous matin et ne mangez pas trop. Le conseil est bon, mais peu de personnes ont le courage de le suivre avec persévérance ; et puis, prendre de l'exercice, etc., c'est très-bien, c'est en effet l'important, mais on a beau dire, il faut un but à cet exercice, et on ne peut pas tous les jours arpenter du terrain devant soi, faire un certain nombre de kilomètres sans autre intérêt que celui d'agiter ses membres^ tout le monde ne peut pas se réduire à n'être ainsi qu'un hommemachine.

La chasse est une grande ressource cour les hommes, et je suis persuadé, malgré toute mon estime pour les produits de l'intelligence, que l'homme est plus fait pour chasser et pour courir les champs et les bois, que pour gratter du papier, assis sur une chaise. Heureux donc ceux qui peuvent se livrer au plaisir de la chasse ; mais on ne peut pas toujours chasser, ni partout. Quelquefois, la chasse est rare

Donna, Hyg. G. M. * ®

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et difficile ; un homme occupé ne peut pas, après ses affaires faites, emmener son chien et prendre son fusil pour faire un tour en plaine. Il faut avoir son temps à soi pour aller au loin chercher les chasses réservées oii il y ait autre chose que les moineaux dont se contentent les nuées de chasseurs qui parcourent les campagnes du Midi. Et si ces moineaux encore ne servaient qu'aux plaisirs de ces naïfs chasseurs I Mais on vous les sert bel et bien en guise de rôti dans cette heureuse partie de la France. Or, nous autres gens du Nord, nous faisons une triste figure en présence d'un si mince gibier.

On n'a donc d'autres ressources que d'entreprendre de temps en temps quelque excursion un peu lointaine pour humer l'air à pleins poumons et délasser son corps d'un trop long repos par une bonne fatigue prise au grand air. C'est ce qui m'a déterminé à partir pour la Camargue.

J'ai choisi la Camargue, parce que ce pays est curieux par son aspect étrange, parce qu'il est à notre portée, et parce qu'on y jouit du voisinage de la mer.

La Camargue est cette grande île comprise entre les deux bras du Rhône qui se séparentau-dessus d'Arles; c'est un triangle ayant sa base à la mer, et dont chaque côté n'a pas moins d'une dizaine de lieues; il com-

prend de vastes étangs, des marais, de yéritables steppes dignes de la charmante description de M. Philarète Chasles (i), des salines, et aussi d'excellentes terres qui ne le cèdent en rien à celles de la grasse Normandie. Rien ne borne la vue dans ce pays, si ce n'est, comme sur mer, la courbure de la terre, et l'on parcourt des solitudes infinies sans rencontrer une âme, sauf quelques rares douaniers préposés à la garde des salines et des côtes; on ne trouve inême pas à pousser machinalement du pied un caillou sur sa route, car, à la lettre, il n'y a d'au très pierres dans toute la contrée que celles que l'on y porte.

J'avais déjà visité une partie de la Camargue, j'avais fait un petit voyage à Aigues-Mortes et aux salines de Peccais situées en dehors de l'île, mais ayant toute la physionomie de la Camargue, et au château d'Avignon qui en fait essentiellement partie (2). Je voulais connaître le reste, autant du moins que le permet la rareté des gîtes^ car, à moins de camper sous la tente, il n'y a pas moyen de s'enfoncer du côté des bouches du Rhône.

Je partis donc le i" avril, pour Aigues-Mortes, non par Lunel qui est la vraie route, mais en sui-

(1) Voir le Journal des Débats du 8 mars 1857.

(2) Voyez page 160.

Tant les bords de la mer, je voulais, je le répète, marcher, me fatiguer du repos par un exercice un peu forcé, et respirer l'air vif et piquant de la mer; je ne pouvais mieux faire que de prendre par la plage, qui est en même temps le chemin le plus long et le plus solitaire.

Accompagné de mes deux chiens, mon fusil sur répaule pour m'amuser à tirer des oiseaux de mer, la botte constamment frappée par la vague, j'atteignis en cinq heures cette singulière ville d'Aigues-Morles, on ne peut pas dire la ruine, puisqu'elle est intacte, comme sortant des mains de saint Louis, mais l'antiquité la plus curieuse que je connaisse en France, avec Garcassonne la vieille, le château de Glisson et la tour de Goucy.

Le lendemain je partis avec un guide pour atteindre le fond de la Gamargue.

La route serpente tantôt sur les digues à travers des étangs qui mériteraient le nom de lacs par leur étendue, tantôt dans des déserts dont la solitude n'est troublée que par les oiseaux de proie, des volées de macreuses, de canards sauvages de toutes les variétés, des flamands et bien d'autres oiseaux encore, car l'île de la Gamargue, avec ses marécages, est un lieu de passage et de repos pour lous les oiseaux voyageurs. On rencontre aussi des

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troupeaux de bœufs sauTages et de ces petits chevaux camargues dont l'allure est si rive^ le fûed si sûr, et qui serrent de monture et de maehimef à battre le blé, et enfin des troupeaux de moaUms. Des bouquets et même des bois considérables de pins d'Italie, élevant avec grâce leurs tètes arrondies, forment des oasis, et sont à ces déserts ce que sont les palmiers à l'Afrique.

Des milliers de lapins, et ce qui vaut mieux en-' core pour les amateurs de la grande chasse, de nombreux renards habitent ces retraites; plusieurs ont traversé la plaine devant moi, et c'est là en eCfet que l'élite des chasseurs de Montpellier va se livrer à des chasses qui feraient envie aux Anglais : chasse de terre et d'eau, à courre et au fusil, au chien courant et même au lévrier, ce qui ne se voit plus guère en France, tout est réuni en Garmague, avec la pêche, et des pêches miraculeuses quelquefois, quand la mer a apporté dans les étangs des masses de poissons qui n'en peuvent plus sortir; il ne manque que la chasse au faucon, qui pourrait s'y pratiquer aussi, comme elle se pratique quelquefois en Afrique.

A trois ou quatre lieues d'Aigues-Mortes, on atteint le bras du petit Rhône qu'il faut traverser pour entrer dans l'île ou la Garmague proprement dite.

En deux petites heures, on arrive ensuite à la petite ville des Saintes-Mariés ou de Notre-Dame de la Mer, située sur les bords de la mer.

Celte petite ville, qui n'a plus que 700 habitants, mais qui en a eu, dit-on, 3,000, s'éteint peu à peu et finira par disparaître, mais elle en a pour longtemps encore, car les villes les plus mal partagées ont la vie dure, tant l'homme a de peine à quitter •son berceau, même quand ce berceau est à peine un nid d'aigle perché sur un aride rocher !

Il n'y a pas même de rocher ici, ni un abri quelconque, et on se demande comment on a eu l'idée, non de planter une tente, de bâtir quelques cabanes pour une circonstance passagère, mais de fonder dans un pareil lieu une vraie ville, en belles pierres de taille, avec une grande église et des maisons bourgeoises qui ont été autrefois bien habitées.

La ville des Saintes-Mariés est au bord de la mer; ce n'est pourtant pas la mer qui a pu attirer là les premiers fondateurs, car la plage n'offre pas la plus petite anse pour mettre une barque de pêcheur en sûreté, et la côte n'est pas propice, témoin les nombreux débris de mâts et de navires dont la plage est recouverte. Du côté de la terre, il n'y a que des marais ; de la pierre, il n'en existe pas, et il faut l'aller chercher à vingt lieues de là, à Beaucaire. Enfin il

n'y a pas même d'eau douce, et les pauvres habitants des Saintes en sont réduits à la faire venir du château d'Avignon, qui est à quatre lieues. * Quelle est donc l'origine de cette Notre-Dame de la Mer? Elle est miraculeuse. C'est aux reliques de sainte Jacobé et de sainte Salomé, échouées sur le rivage, qu'il faut l'attribuer. Au lieu où ces saintes ont, dit-on, abordé, et d'où elles sont parties après leurtraversée miraculeuse de la Palestine aux côtes de la Provence, pour aller prêcher l'Évangile et convertir les peuplades païennes du Midi, a jailli une source d'eau douce autour de laquelle se sont groupées quelques familles et où l'on a bâti une chapelle. La chapelle est devenue par la suite une église monumentale qui subsiste encore, dans laquelle sont déposées les reliques des saintes, objet de la vénération du pays, et auxquelles les habitants des contrées voisines viennent en pèlerinage au 25 mai demander la guérison de leurs maux. Il y a foule à cette époque : des milliers de pèlerins remplissent la ville et trouvent à peine à se loger.

Malheureusement, la source d'eau douce ne s'est pas conservée, elle a tari, et cette privation d'eau est maintenant la plus grande plaie du pays.

Ce n'était pas l'époque du pèlerinage quand je suis arrivé aux Saintes, et cependant la ville était

pleine et toutes les chambres de la seule auberge qui existe étaient occupées. L'activité était grande dans ce pays perdu au fond de la Camargue, au milieu d'un désert de sable. Ce n'était qu'ingénieurs, entrepreneurs de travaux et multitude d'ouvriers campés sous la lente. Le gouvernement, en effet, n'a pas oublié ce point reculé et inconnu de la France, et il accomplit un grand travail qui doit changer la face de la Camargue, assainir ses marais et rendre à la culture une partie de ses terres submergées.

La pente est à peu près insensible dans ce vaste delta du Rhône, et c'est sous l'influence des vents bien plus que de la déclivité xlu terrain que les eaux s'écoulent vers la mer ov. refluent dans l'intérieur des terres. Quand ils soufflent du nord, c'est-à-dire de la terre vers la mer, les étangs se vident en précipitant leurs eaux dans la Méditerranée. Pendant mon séjour, une seule embouchure en versait ainsi quatorze cent mille mètres cubes par minute. Si cette direction du vent se prolongeait, en quelques mois la Camargue tout entière serait à sec, mais bientôt la direction change, le vent souffle de la mer, et alors les eaux salées envahissent de nouveau les vastes étangs jusqu'à une étendue de dix lieues dans les terres; c'est une sorte de flux et de reflux perpétuel qui, s'il a l'avantage d'apporter un riche tribut

de poisson de mer, a rinconyénient d'inonder le pays, de le rendre insalubre par le mélange des eaux saumâtres avec Teau douce, et de frapper la terre de stérilité par le dépôt du sel qui forme croûte à sa surface. On comprend que, si Ton pouvait s'opposer à ce retour des eaux de la mer, tout en laissant une issue libre à celle des étangs, on serait mal-

tre du sol de la Camargue; ce serait une véritable conquête qui fournirait un nouveau grenier d'abondance à la France. On verrait là croître d'aussi beaux blés que Ton commence à en voir dans la magnifique plaine de la Mitidja de notre province d'Alger.

Tel est le résultat que Ton entreprenait d'obtenir par l'établissement d'une digue allant du grand Rhône au petit Rhône et défendant la Camargue contre l'envahissement de la mer. Cette digue n'a pas moins de 32 kilomètres de développement, et elle est presque achevée. Il ne restait plus à faire que les travaux d'art destinés à permettre l'écoulement des eaux dans un sens et à l'arrêter dans l'autre. Quand le vent soufflera de terre et poussera l'eau des étangs vers la mer, on laissera les issues largement ouvertes ; quand il soufflera en sens contraire et poussera les flots de la mer vers la terre, on fermera les embouchures. De cette façon, on espère arriver à dessécher

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la Camargue, ou du moins à concentrer ces eaux dans quelques points limités et surtout à les préserver de tout mélange avec les eaux salées. Avant.un an l'expérience sera probablement faite, et Ton saura si le résultat répond à la théorie.

Mais il y avait un autre fait que je désirais voir se réaliser et après lequel soupirait depuis longtemps mon estomac, c'était mon dîner.

L'appétit était aiguisé par une longue marche et un air vif; mais la maîtresse de l'auberge était absente, rien ne bougeait encore et le feu ne s'allumait guère à l'âtre. Et puis les provisions n'abondent pas aux Saintes-Mariés ; peu de poisson, grâce à l'inclémence de la côte, pas de gibier ni de volaille, peu de légumes, du mauvais bœuf sauvage, du mouton peu succulent, les herbes marines étant dures et de mauvaise qualité; tout cela ne promet pas un repas de Lucullus. Mais ces privations forcées ne me déplaisent pas : c'est encore un raffinement dans la vie que ces petites misères qui se bornent à un mauvais dîner, à un détestable lit, à une chambre sans feu et à des insectes incommodes et qui font apprécier les douceurs d'une bonne chambre à coucher. A mon avis donc, il n'est pas moins bon, au point de vue moral ainsi qu'au point de vue physique, d'abandonner de temps en temps les mollesses du

chez soi pour se lancer le sac sur le dos dans les montagnes ou dans les régions écartées, loin des grandes routes et des bonnes auberges, au hasard des maigres soupers et des mauvais gHes. Avec quelles délices nouvelles on retrouve le coin de son feu, son lit et ses repas bien servis I L'esprit n'est pas moins dégagé que le corps, après ces excursions aventureuses àTair libre, il reprend sa vivacité d'impression, comme les membres reprennent leur souplesse, il trouve de nouvelles jouissances, il acquiert de l'activité et de l'entrain.

Armé de ces principes, et trouvant mon compte à la privation même, j'attendais donc philosophiquement qu'il se fit dans la cuisine un mouvement précurseur de bon augure. Je dois rendre justice au maître de l'hôtel, il s'agitait et* envoyait partout des émissaires, voulant traiter aussi bien que possible un voyageur qui venait aux Saintes sans nécessité et tout exprès pour voir le pays. Ayant reconnu mon goût pour le poisson, il mit tout en œuvre pour s'en procurer, et fut enfin assez heureux pour trouver un de ces 'petits turbots communs dans la Méditerranée et assez délicats, quoique ne valant pas ceux de l'Océan. C'était un mets de roi pour un voyageur affamé et aventuré dans ces lointains parages ; un râle que j'avais tué en route me faisait

un rôti délicieux; avec cela une bonne soupe et une omelette ; on voit que mon but était manqué et que ce n'était pas aux Saintes que je devais rencontrer ces petites misères que je regarde comme un heureux correctif aux mollesses de la vie.

Je pris un grand plaisir à voir préparer mon dîner par un chef de cuisine dont j'admirais le savoir-faire. Cétail un vieux marin, un vrai type digne du crayon d'un artiste; il s'empara du poisson tout vivant, le vida, le coupa en morceaux, le mit dans une petite marmite avec du vin, de l'huile, du vinaigre, du poivre et du sel, plaça le tout sur un feu flambant, surveilla son opération d'un œil attentif comme s'il eût tenu en main le gouvernail de son navire, et en moins d'un quart d'heure il me servit bouillante la meilleure bouille-baisse que j'eusse encore mangée; je lui en fis beaucoup de compliments, et il y parut fort sensible.

La salle de l'auberge, servant aussi de café, fut fort animée le soir; il y avait nombreuse compagnie, composée d'entrepreneurs, de directeurs de travaux, de quelques patrons de navires récemment échoués sur la plage, et des ouvriers employés à la digue. La maîtresse de l'auberge, espèce de dame Grégoire au type arlésien, spirituelle et avenante, ayant réplique à tous et à tout, eut bientôt, par son activité.

remis toute la maison à son train ordinaire. Le café, Teau-de-vie, la bière, étaient versés partout à la fois avec un propos agréable à chaque consommateur ; voilà une femme qui n'a pas à craindre les vapeurs et les maux de nerfs qui consument tant de petites-maîtresses, et beaucoup de femmes de province languissant dans l'isolement envieraient la société qui l'environne chaque soir ; les travaux de la digue font à la fois sa fortune et ses délices, mais quelle chute et quelle solitude quand ils seront terminés I

11 fallait quitter les Saintes et se rendre en un jour à Arles, car en Camargue il n'y a pas moyen, faute de gite, de couper les étapes en deux. Une dizaine de lieues à faire, c'est peu de chose ; mais ce qui nuisait aux agréments de la route, c'est qu'il fallait aller droit au nord, avec un vent glacé dans le nez, vent comme il n'en fait que dans la vallée du Rhône et qu'on ne connaît pas au centre de la France. Le froid était vif, il avait gelé à plusieurs degrés pendant la nuit, tous les fossés étaient pris, et mes chiens ne pouvaient y boire sans casser la glace. Ce n'est rien que 4 ou 5 degrés au-dessous de zéro par un temps calme-; 10, 15 même se supportent facilement quand l'air n'est pas agité ; mais par un vent de bise violent quelques

Iknmi, Hyg. G, M. * ^

1*82 EXER'CICE ET VOYAGES DE SAUtÉ.

degrés seulement peuvent devenir insupportables et nous donner une idée de la Sibérie. II faut venir dans le Midi pour avoir le froid que j'ai eu pendant ce trajet ; nous n'avons jamais froid à ce point dans le Nord, ou du moins de la même manière et avec de pareils contrastes : un soleil chaud qui pénètï'e et fait éprouver toutes les sensations de l'été quand on est à l'abri du vent, et un froid à être transi quand on reçoit ce vent au visage et que l'on marche en sens contraire ; j'ai pu me reposer et dorttlir ali soleil avec un bien-être parfait, derrière une nleule de paille, et j'étais obligé de m'envelopper de mon manteau et de battre la semelle pour me dégourdir quand j'étais exposé au vent.

A Arles, mon excursion était terminée. De là, le chemin de fer m'a rameïié promptement à Montpellier, et, une fois sorti de la vallée du Rhône, je ne sentais plus que la tiède haleine du printemps.

Dans un pays où l'homme est si près de la nature, et où la nature elle-même est encore à peu près telle qu'elle*est sortie dfes mains du Créateur, les observa-

lions abondent, et j'espère qu'on me pardonnera de retracer quelques-uns des traits de ces physionomies humaines et ces sites pittoresques que les progrès de la* chilisation et des arts éloignent de nous de plus en plus chaque jour.

Avant de quitter Ajaccio pour me rendre à Guagno, j'ai visité quelques-uns de ces bergers qui descendent de la montagne et viennent avec leurs troupeaux et leurs familles passer l'hiver aux envi* rons de la ville.

Les bergers de la Corse ne peuvent pas se comparer à nos bergers du continent; ces pasteurs propriétaires mènent une vie libre, indépendante et nullement misérable. Ils sont nourris et vêtus par le lait, la chair et la laine de leurs moutons, de leurs chèvres et de leurs porcs, et ces bestiaux ne leur coûtent presque rien, grâce au droit de parcours sur les vastes territoires des communes. On estime à 3 ou 4 francs par jour le produit moyen d'un troupeau de vingt chèvres ; aussi, quand on reproche à ces bergers les ravages qu'elles font et l'obstacle qu'elles apportent à la culture des arbres, ils vous répondent qu'il n'y a pas de plantations d'un aussi bon rapport que ces animaux. Quelques^ portions de terre leur fournissent le blé, l'orge, l'huile et le vin ; les châtaignes, que lesfbrôts leur donnent

en abondance ajoutent à leurs ressources ; enfin, au mois d'août, chacun à peu près a dans sa maison les provisions nécessaires à la subsistance de Tannée. Aussi ne rencontre-t-on pour ainsi dire en Corse ni mercenaires ni pauvres proprement dits ; on ne trouve pas à donner un sou sur les routes ni dans les villages deTaspect le plus misérable.

Le paysan corse a matériellement de quoi vivre ; mais il faut venir en ce pays, et surtout parcourir rintérieur de Tile, pour apprendre de combien peu rhoinme a besoin pour vivre, et combien son industrie a accumulé sur sa tête de désirs factices. Je me suis bien souvent demandé, en voyant ces familles de paysans, oh les besoins de la vie, réduits au strict nécessaire, sont satisfaits sans grand labeur ni grand souci, où la privation d'un superflu et de jouissances inconnues ne se fait pas sentir, si, en un mot, la vie de ces pays pauvres, mais où chacun vit sur son coin de terre, en ne travaillant que pour soi, n'était pas en somme préférable à celle des pays riches, où l'industrie fait circuler l'argent et l'aisance, mais en développant des goûts et des besoins qui sont rarement satisfaits. Si l'on met dans un plateau les jouissances et les soucis, les raffinements et les privations, et les labeurs infmis de la civilisation avancée, et dans Tautre la simplicité de celte vie frugale, aus-

tère, mais libre, pleine de loisirs et de sécurité, aussi éloignée des angoisses et de la misère que du luxe et de la richesse, je ne sais de quel côté penchera la balance. Ce qui me frappe, c'est que jamais en Corse, dans ces nombreuses familles où les enfants pullulent et ne se comptent pas, on n'entend les pères se plaindre ou s'inquiéter du nombre de leurs enfants; au contraire, « nos enfants sont notre fortune : plus nous en avons, plus nous sommes contents. » Voilà comment ils parlent.

Si les avantages de cette vie simple n'étaient que le prix de l'ignorance et de la barbarie, je n'hésiterais pas à les condamner ; mais j'ai déjà dit que ces bergers sont moins grossiers que beaucoup de nos paysans ; la plupart d'entre eux savent lire et s'intéressent aux nouvelles du monde ; ils raisonnent trèsbien les avantages et les inconvénients des diverses conditions. « Nous n'avons ni industrie ni argent, me disent-ils souvent, mais nous ne manquons de rien ; nos femmes filent la laine de nos moutons, tissent nos habits grossiers de drap corse, font la toile de nos chemises, et nous vivons du produit de nos troupeaux et des morceaux de terre que nous cultivons sans beaucoup d'art, mais sans beaucoup de peine. L'industrie nous apporterait de l'argent et augmenterait le prix des denrées, mais les capitalisles

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achèteraient nos terres, et nous serions obligés de travailler pour eux. Nous aimons mieux récolter le peu qu'il nous faut, en ne travaillant que pour nous, que de gagner de bonnes journées en travaillant pour les autres : les mercenaires du continent sont moins heureux que nous. »

Ces mœurs rudes laissent une empreinte profonde en ceux mêmes que la fortune ou le succès d'une carrière brillante a entraînés loin de leur patrie et mêlés au mouvement de notre civilisation. Les Corses sont généralement sobres, économes, graves dans leurs plaisirs et savent vivre de peu, même après avoir connu le luxe et le comfort. Combien n'ai-je pas rencontré déjà d'anciens officiers, qui, ayant vécu en France, à Paris, sont retirés dans leurs pauvres villages, et ont repris la vie corse, non-seulement sans regretter les douceurs de leur vie passée, mais avec la conviction qu'il n'y a pas de meilleure existence que celle de leurs montagnes, ni de meilleurs mets que ceux qu'ils préparent de leurs mains ! Je pourrais citer un illustre général qui paraît plus heureux ici avec sa vie de soldat laboureur, qu'au milieu des grandeurs oh nous l'avons connu autrefois.; à la vérité, nulle part l'amour du pays n'est poussé plus loin ; c'est une véritable passion que rattachement des Corses pour leur île.

Il y a ^e belles et curieuses excursions. à faire en

Corse. Je viens d'en exécuter une dans la partie la

plus tourmentée et la plus «sauvage ; elle est digne

des amateurs. Ce n'est ni ce qu'on admire en Suisse,

ni'Ce qui charme dans les Pyrénées; quoique je dise

souvent que la Corse est la Suisse avec le soleil et le

climat d'Italie^ il y a de notables différences. Ce

souvenir et ce rapprochement ne me sont inspirés

que par la vue ^es montagnes couvertes de neige,

«ous un beau ciel bleu ; mais quand on gravit ces

montagnes, quand on parcourt ces forêts de sapins et

de châtaigniers, quand on s'élève sur les sommets et

que Ton descend dans les ravins, on ne retrouve ni la

Suisse ni les Pyrénées. Ces montagnes-ci ne sont pas

taillées sur les gigantesques proportions des Alpes,

on n'y voit pas ces grands phénomènes de la nature

qui donnent lieu aux glaciers, aux beaux lacs et aux

cascades ; c'est quelque chose de bien plus rude et de

plus sauvage : ce sont des rochers d'une forme etd'une teinte comme on n'en voit pas ailleurs. Des espèces

de stalactites prodigieuses s'élançant vers le ciel en pointes, en aiguilles, en clochetons, en immenses cônesou retombant pour ainsi dire en cascades, offrent tous les aspects que l'imagination la plus bizarre peut se représenter : des ruines de châteaux, moyen âge, 4';églises gothiques, et mille autres objets plus

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fantastiques, impossibles à décrire. Et ces monuments des convulsions de la nature sont d'une couleur qui animerait la palette d'un artiste ; des masses de rochers livides tranchent à côté d'autres masses d'un rouge ferrugineux qui feraient pâlir la cathédrale de Strasbourg ; certains rochers de granit rouge, donnant naissance à un lichen verdâtre, ressemblent à des montagnes de cuivre ou de bronze tachées de vert-de-gris. La route d*Evvisa à Otta et d'Otta à Piana est on ne peut plus curieuse sous ce rapport. Si la Corse était un pays civilisé, fréquenté par les coureurs d'eau et par les touristes, les bains de Guagno, situés près de là, ne manqueraient pas de clientèle, et la route dont je parle serait bientôt sillonnée par des caravanes et par les amateurs des belles horreurs de la nature.

Non loin de Vico est la magnifique forêt d'Aïtone, forêt de sapins séculaires dans laquelle on peut s'enfoncer pendant plusieurs lieues, et qui offre des sources d'eau fraîche et limpide auprès desquelles on fait halte pour déjeuner. Les sources sont très- Tccherchées en Corse ; hommes et animaux sont connaisseurs en fait de bonne eau, et ne manquent pas de s'arrêter le long des routes aux fontaines renommées par leur fraîcheur et par leur qualité. Je voyageais sur un cheval qui passait avec indifférence

EXCURSION EN CORSE. i%9

auprès d'une foule d'eaux courantes^ mais qui se précipitait dès qu'il approchait d'une certaine fontaine d'une eau réellement excellente. Dès que les chaleurs arrivent, on apporte à Ajaccio de l'eau des meilleures sources environnantes, et il s'en fait un véritable commerce ; sans être sous la garde des nymphes, comme dans l'antiquité, les sources ont quelque chose de sacré dans l'opinion des gens du pays ; il ne s'y commet jamais de dégât, et là môme où les travaux des ingénieurs ont été quelquefois saccagés par esprit de vengeance, les conduites d'eau ont été respectées.

De la forêt d'Aïtone je me suis rendu à Otta par Ëvvisa, en descendant la fameuse rampe de Speianca. Otta en effet se trouve presque au fond d'un effroyable ravin, où il faut descendre des hauteurs de la forêt par une espèce d'interminable escalier pratiqué à travers des monceaux de rochers jetés pêle-mêle, où le pied de la mule peut seul se poser avec assurance. J'ai vu dans les Alpes des chemins plus abrupts, bordés de précipices plus profonds, mais je n'en ai pas vu d'aussi affreux, d'un aspect aussi sauvage et aussi extraordinaire. C'est là que commencent ces roches si étrangement découpées, ces espèces de stalactites dont j'ai parlé, d'une teinte si

chaude et d'un effet si pittoresque.

Si on ne retrouve pas en Corse les fraîches ^aUées de la Suisse, on est encore bien plus loin de {Rencontrer les charmants chalets et les bons gîtes qui s'offrent comme par enchantement dans les lieux les plus solitaires de la Suisse. Si, en descendant IsiSpeloncay j'avais été pris d une douleur subite dans le genou qui m'eût cloué à terre, comme cela m'est arrivé à la descente du Reichenbach, ou enveloppé par un orage formidable comme dans la grande Scheideck, j'aurais en vain appelé une cbaise à porteur ou espéré un bon souper et un bon lit.

Olta est un pays perdu, sans autre communication avecie monde habité que les affreux chemins dont je parle et qu'il faut suivre pendant quatre heures pour y arriver et pendant quatre heures pour en sortir. D'auberge, il n'y en a d'aucun genre, il faut avoir recours à l'hospitalité corse, si on ne veut pas camper en plein air; mais cette hospitalité ne vous manque pas. Mon compagnon de voyage, que le sort des révolutions a jeté des plaines de la Pologne sur cette terre volcanique, avait dans ce village un parent de sa femme, au trente-troisième degré, qui s'empi?essa de nous accueillir, de nous héberger et de nous coucher, iious et nos chevaux ; et, quand nous voulûmes le lendemain matin remercier ce digne homme et lui ^moigner notre reconnaissance de sa bonne réception.

EXCjURSItQX^f .£N CORSE. lOi

il AQ\^ répondu simplement : « E ilmio dovere, c'est i^on devjoir, n'êtes-vous pas le parent de ma femme, et m.on^ieur n'est-il pas votre compagnon de voyage?^

Je croyais avoir vu tout ce qu'il y avait de plus affreux en chemin en descendant la Speloncay et j'en faisais compliment à mon guide, mais il me répondit : .(( Vojus n'y êtes pas, Monsieur ; vous verrez quand nous sfirons au rocher. » Malgré ma confiance et mon désir de voir les plus belles horreurs, j'ai cru qu'il y avait d^la fanfaronnade dans cette réponse, mais ce n'était que la vérité.

Pendant plusieurs lieues, le sentier rampe sur 1^ flanc de rochers baignés par la mer, s'élève sur des CA&tes, s'enfonce dans des fourrés inextricables où l'on ne voit pas d'issue ; tout à coup le rocher se dresse tellem^ent à pic et si haut, qu'il n'y aurait pas moyen de le franchir s'il n'existait une crevasse dans laquelle le chemin s'insinue comme un serpent, mais par des i:^pli3 si courts qu'un cheval un peu plus grand que 1^ chevaux corses ne pourrait tourner.

On sort de ce labyrinthe et on descend de ces hauteurs par un escalier taillé dans le granit, et l'on arrive sur un beau plateau où est situé le village de Piana, qui domine la mer. N'estrce pas à cette rude QSitw^ qu'il faut attribuer le caractère et les mœurs d^lwl)ifcants?

i92 EXERCICE ET VOYAGES DE SANTÉ.

De Piana à Cargèse, la roule n'offre plus aucune difficulté ; cette ancienne colonie grecque conserve sans doute encore des traces de son origine, mais il y a eu tant de mélange que rien à Textérieur ne distingue les habitants de Cargèse du reste de la Corse, si ce n'est que leur territoire est beaucoup mieux cultivé. Là, plus de maquis, plus de terres incultes ; ce ne sont que champs de blé, que champs d'orge et de seigle, que vignes et jardins.

Après un très-maigre repas, j'avais encore cinq heures de chemin à faire pour gagner la grand'roùte, et pour trouver une auberge moins dépourvue que les tristes cabanes de Guiterra. J'étais brisé, rompu, et peu en train de me livrer à la contemplation des beautés de la nature ; la verve manquait, car le flambeau intérieur pâlit quand l'estomac est vide ; tant le principe immortel de notre être est soumis aux Vulgaires besoins de notre corps I Néanmoins la campagne est si belle de Guiterra à Grosseta, la vallée du Taro est si riche, si splendide de végétation, les arbres sont si vigoureux, si variés dé nuances, et tout ce pays est si bien accidenté, que je n'ai pu m'empêcher d'être ravi et de trouver la route trop courte.

Je ne me lasse pas d'admirer les beaux arbres, et c'est là que j'ai vu les plus magniflques et les plus

EXCURSION EN CORSE. i93

)rodigieux^ de superbes chênes verts et des châtaigniers qui couvrent des espaces immenses de leur )mbrage. Il y a en Corse des châtaigniers vraiment monstrueux ; j'en ai vu dont le tronc n'a pas moins de 15 mètres de circonférence, et il y en a, dit-on, de plus gros encore. Ces vieux colosses sont curieux par leurs formes bizarres et contournées; leur tronc ressemble plutôt à un bloc de rocher qu'à une tige végétale. Souvent il est creusé en forme de caverne dans laquelle une dizaine d'hommes trouveraient un abri. La pourriture ou le feu des bergers a envahi et détruit le vaste cœur de ces végétaux gigantesques ; leurs principales branches, bribes et rongées à l'intérieur, s'ouvrent comme de larges gueules ou comme d'énormes tuyaux de poêle, et de ces corps, en apparence morts, de ces squelettes dépouillés et blanchis, partent des jets vigoureux aussi frais et aussi féconds que s'ils sortaient de la terre même. Tous les châtaigniers placés sur le bord des chemins portent des cicatrices^ des tubérosttés difformes ou sont criblés de trous fraîchement pratiqués à Taide d'une hachette. Ce sont les vieilles blessures et les plaies récentes des baHes corses, ces arbres servant particulièrement de ppints' de mire ou de cibles dans les exercices au fusil, jeux habituels des iiabitants.

lApn guide n'était pas moins fatigué q^ie moi ^Ol?$que nous arrivâmes à Grosseta ; c'était un ancien soldat qui avait été sur le continent, et nous avJLoi^ causé de Paris. Il m'avait touché jusqu'au fon4 .d^ r^me en me parlant de son fils unique, actuellement au service, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, et qu'il aime tendrement. « Ah ! je suis un pauvre hoqiHie, me disait-ily dans un jargon moitié français, moitié Corse, et avec une expression pénétrante, mais je donnerais mon petit cheval blanc pour revoir mon garçon. »

J'ai assez parlé des montagnes, des rochers et des ibrêts de la Corse, mais je dois dire un mot d'une délicieuse grotte qui mériterait à elle seule le voyage ; elle n'est connue que depuis peu de temps, aussi Valéry (i) n'en fait-il pas mention.

La grotte de Brando est située à deux lieues de fiastia, sur les bords de la mer, auprès du village id'Erbalunga; elle appartient à un vieil officier qui l'a découverte il y a une dizaine d'années dans des jochers où il s'est créé une retraite enchanl.ee. En disant quelques fouilles pour gagner un peu de t^f9m sur ces rochers, qu'il a transformés ^en jardit^^ «est en terrasses, M. Ferdinandi a tout à coup péni&tr^é

(l) Valéry, Voyages en Corse. Paris, 1837-38.

dens une excavation profonde qui s'enfonçait au sein de la montagne; il a dû se croire dans l'habitation mystérieuse de quelque fée ou dans un palais des Mille et une NuitSy quand il a porté la lumière sur toutes ces colonnettes, ces aiguilles, ces draperies d'albâtre étincelantes de pierreries ; il était, en effet, Jans une de ces grottes élégantes, ornées de stalactites et de stalagmites qui semblent taillées et découpées par la main capricieuse d'un artiste. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut se rappeler le procédé qu'emploie la nature pour donner naissance à ces sculptures fantastiques.

De la voûte de certaines grottes suinte une eau chargée de sels calcaires qu'elle tient en dissolution ; cette eau s'écoule goutte à goutte et va s'évaporer. A mesure que l'évaporation s'opère, le sel calcaire cristallise, comme le sel de la mer se dépose en se séparant de Teau que l'air et la chaleur enlèvent. Tantôt la goutte d'eau s'évapore avant de tomber du rocher et la cristallisation se fait à la voûte même de la grotte ; une nouvelle quantité d'eau venant à suinter, et«'évaporant, une nouvelle quantité de sel calcaine s'i^ joute à la première et produit les stalactites, «oinme nous voyons l'eau qui s'écoule de nos \oi\s former en hiver ces belles aiguilles de gh^ee qui grandissent à mesure que l'eau se gèle. i)^s aiguilles,

que les enfants appellent des chandelles^ sont des espèces de stalactites produites par la congélation de Teau ; les véritables sont dues à son évaporation et à la cristallisation des sels. Le résultat est absolument le môme, et Ton peut se faire une idée de l'aspect merveilleux de ces milliers d'aiguilles, isolées, réunies, agglomérées ou symétriquement rangées lès unes à côté des autres comme les fils d'une trame, et formant des voiles transparents, des rideaux et des draperies; le tout étincelant de mille feux reflétés par les facettes cristallines.

D'autres fois l'eau, filtrant en plus grande abondance, tombe sur le sol, et c'est là que l'évaporation et la cristallisation s'opèrent ; une colonne s'élève donc peu à peu, c'est la stalagmite qui marche à la rencontre de la stalactite qui descend de la voûte : leurs extrémités se rapprochent, se soudent, se confondent et donnent ainsi naissance à des colonnes qui semblent soutenir la voûte d'un temple, et dont les difi'érentes assises ont mis des siècles à se former. Les unes sont complètes, les autres sont en voie de construction; de là mille formes bizarres impossibles à décrire; d'un côté sont des espèces de chapelles gothiques de l'architecture la plus délicate et la plus tourmentée; de l'autre des débris de statues ou des statuettes ébauchées ; des lampes sépulcrales, des

EXCURSION EN CORSE. i97

lustres d'albâtre descendent de la voûte, des êtres fantasliques^ pétrifiés élèvent vers le sommet leurs membres mutilés ou reposent enveloppés dans un linceul.

Les accidents du terrain, les irrégularités du rocher ajoutent encore à Teffet de ces lieux souterrains ; ici la voûte s'élève comme celle d'une église, là elle s'abaisse vers le sol ; tantôt on marche la tête haute, tantôt il faut ramper, franchir d'étroits défilés, monter des degrés faciles ou s'enfoncer jusqu'à ce qu'un réseau de stalactites et de stalagmites vous barre le passage. Le travail de filtration et de cristallisation continuant toujours, il arriverait un moment où la grotte serait obstruée si on ne détruisait des parties de ce beau travail. De nouvelles chambres de la grotte restent peut-être encore à découvrir, mais il faudrait ouvrir des voies, et pour cela porter le marteau sur ces mille colonnettes, comme on porte la hache dans une forêt vierge ; ce serait grand dommage, et on ne peut mettre trop de précaution dans cette entreprise.

Maintenant, représentez- vous cette élégante grotte de Brando éclairée par des lampes artistement distribuées dans les anfractuosités , suspendues dans ces lustres naturels posés sur des candélabres sculptés par ce mystérieux architecte, et vous imaginerez facilement l'admirable spectacle que ppé-

senle un pareil phénomène. Or, c'est ainsi .qu^ M. Ferdinandi nous fait les honneurs de sa grotte.; il met de la recherche, de la coquetterie et presque de Tamour à nous la montrer dans toute sa parure ; c'est son plaisir, son bonheur et sa gloire. Avant de nous introduire dans la grotte , on nous fait attendre et reposer dans de petits salons creusés dans le roc, décorés et meublés de fragments de stalactites; les tables, les sièges, les cheminées, tout est de môme matière. Ce cabinet d'histoire naturelle sert de vestibule à la grotte elle-même. Le visiteur sait gré au propriétaire de tant de soins et des jouissances qu'il procure ; il voudrait pouvoir lui en adresser des remercîments; mais, à l'inverse de ses pareils, M. Ferdinandi ne se montre pas pour les recevoir.

N'est-ce pas là un joli échantillon des curiosités naturelles que possède la Corse? n'avions-nous pas raison de dire que cette île est une espèce de musée dans lequel on trouve de tout, car elle a aussi ses grottes d'azur à Bonifacio, ses carrières de marbres variés aux environs de Corte, ses rochers de granit dans lequel on taille des monolithes grands comme l'obélisque de Louksor, son fameux granit orbiculaire, d'une structure si originale, si singoliàM^,e, qu'elle possède seule, et dont nous sommes

étonné qu'elle ne se fasse pas une industrie particu« lière.

Le JMolo^ vallée située au centre des montagnes de la Gorse^ n'est intéressante que par son histoire et les mœurs de ses habitants; le pays n'est curieux ni par le pittoresque ni par la beauté de la végétation ; c'est une plaine aride, entourée d'une ceinture de hautes montagnes, dans lesquelles on ne pénètre qu'en franchissant des cols élevés, ou une gorge étroite au fond de laquelle coule le torrent du Golo.

Mais c'est là que se sont réfugiées les vieilles mœurs de la Corse, c'est là qu'est conservé l'antique costume des femmes, composé d'une toque de velours noir, d'une chemise boutonnée jusqu'au menton et d'une robe de drap bleu chamarrée de velours ouverte à la gorge et se rapprochant de l'amazone C'est encore là le théâtre des fameuses scènes aux quelles a donné lieu, il y a moins d'un an, la des truction des Massoni, les • plus redoutables bandits de la Corse; on montre de loin la caverne inaccessible où ils étaient réfugiés, d'où ils ont donné la mort à tant de voltigeurs et où ils n'auraient pu être atteints, s'ils n'en avaient été chassés par la faim.

Mais le Niolo est surtout la patrie de cette population de bergers nomades comme on n'en trouve

plus dans aucune partie du continent. Cette vallée étant fort élevée dans les montagnes, le froid y est vif, la neige y abonde , et pendant six mois de l'année elle n'offre aucun herbage aux bestiaux; son sol étant aride, les récoltes y sont maigres et ne fournissent pas la subsistance nécessaire aux habitants et aux troupeaux. Toute la richesse du pays est dans ces troupeaux ; ils sont innombrables. Chaque famille possède au moins cent cinquante moutons ou chèvres (plusieurs en ont jusqu'à trois cents), une cinquantaine de porcs, des bœufs et des chevaiîx. On compte près de huit cents familles dans les cinq communes du Niolo ; c'est donc environ cinq cent mille têtes de bétail de toute espèce à nourrir. Comment faire, en hiver, quand les montagnes sont couvertes de neige et la vallée sans ressource? C'est alors que les bergers du Niolo quittent femmes et enfants pendant six mois de Tannée, partent avec leurs troupeaux pour se répandre dans toute la Corse, • et paître leurs chèvres à travers l'île sans autre contrainte que celle des éléments, dans des solitudes où nos lois civiles n'ont pas encore posé les limites de la propriété. Dès la fin de septembre cette émigration commence; tout ce qu'il y a. de valide en hommes, en enfants mâles, quitte la vallée, et il ne reste dans les villages que

EXGURSIOiN EN CORSE. 201

les femmes , les vieillards et les petits enfants.

C'est une rude vie que celle de ces bergers nor mades : pendant les six mois qu'ils passent dans la plaine et qu'ils parcourent les pâturages, ils couchent en plein air, sur la terre nue, et sans autre abri que leur grossier manteau de poil de chèvre, leur pelone, la casa del pastore; ils ne se construisent même pas de cabanes. Le pain de bois et le vin du rocher^ les châtaignes et la polenta, font toute leur nourriture avec un peu de lait de leurs chèvres. Eh bien I tous ces bergers du Niolo sont forts et robustes.

Leur vie n'est guère plus douce pendant le reste de l'année; rentrés chez eux, c'est encore pour vivre à la montagne, et coucher à la belle étoile ; seulement ils descendent de temps en temps au village et ils y jouissent des douceurs de la famille.

Le produit de ces troupeaux sert exclusivement pendant Thiver à payer la location des pâturages; tout le lait des brebis et des chèvres, et les fromages qu'on en tire, sont livrés aux propriétaires des terrains ou vendus pour acquitter le fermage. Les bergers du Niolo ne rapportent pas un sou à la maison au bout de leurs six mois d'émigration; leurs troupeaux ont vécu, et voilà tout. Mais alors ils ont la laine, les chevreaux et les fromages qu'ils

exportent dans toute la Corse. Pendant la belle saison, les pâturages communaux de la montagne les nourrissent à peu de frais.

Le préjugé qui maintient en Corse l'usage de se faire justice soi-même subsiste au plus haut degré dans le Niolo. Là on ne demande guère aux lois la réparation des torts et des injures qu'on a reçus ^ les Niolais font leurs affsdres entre eux, et si les querelles s'étendent , s'enveniment, ils se donnent rendez-vous dans quelque lieu écarté et les vident à coups de fusil dans un combat où il n'y a pas moins quelquefois de huit ou dix personnes de chaque côté ; et si la force armée intervenait, les deux partis se réuniraient contre elle.

Lorsqu'un médecin voyage en Corse, il est bientôt entouré, commç Jésus-Christ, des malades et des infirmes de la contrée ; c'est ce qui m'arrive dans la plupart de mes excursions; malheureusement je n'ai pas le don des miracles. Mais jamais plus grand concours ne s'était présenté à moi que dans la vallée du Niolo. Dès que l'on sut qu'un docteur de Paris était arrivé, ce fut une procession de tous les malades du pays ; il y fallut mettre de l'ordre comme à la consultation de THÔlel-Dieu.

Chose remarquable I ces populations aux mœurs simples et rudes ne sont affranchies d'aucun de ces

EXCURSION EN CORSE. tKt3

maux qui affligent les populations civilisées; outre les maladies caractérisées et les affections organiques, on y retrouve les maux de nerfs et les vapeurs^ absolument comme chez les belles dames de Paris ; c'est qu'au fond l'organisation et les conditions de la vie humaine sont les mêmes partout, et que les maux vagues et indéterminés, qui sont d'un côté le produit d'excès, sont amenés d'un autre par défaut; l'équilibre n'est pas moins détruit par un certain manquement, par l'absence du bien-être que par l'excès et la mollesse. Combien n'ai-je pas vu dans le Niolo déjeunes filles aux pâles couleurs, se plaignant de palpitations, de langueurs auxquelles une bonne nourriture, un peu de bon vin et les préparations ferrugineuses seraient nécessaires I A ces causes physiques il faut joindre les effets de l'imagination qui est la même partout , quoiqu'elle s'exerce sur des sujets différents ; il n'y a qu'à voir les terreurs auxquelles ces malades sont en proie, et dont l'objef ne ferait aucune impression sur nos enfants.

tM EXERCICE ET TOTAGES DE SANTÉ.

PWNKNAOES D'iaVER AUX MONTAGIIES DE LA LOZÈRE, ET DE LA HAUTE-LOIRE (i).

A M. LE DOCTEUR RETHAUD, ■riiecm «■ fmy (Haate-Loire}.

Mon bon et saTant confrère.

Je Tiens de renouer aTec tous des relations inierrompaes pendant trente ans; ces relations, commencées sur les bancs de l'école, dans les salles des malades de la Pitié, autour delà table de marbre où nous demandions à la mort, sous la direction de M. Louis, notre maître à tous deux, les secrets de la vie et de la maladie, nous allons les reprendre sur nos vieux jours, en nous communiquant les résultats de notre expérience, de nos déceptions, et en faisant le compte de ce qui nous reste des convictions de notre jeunesse. C'est un examen intéressant et qui n'est pas sans cbarme, malgré le voile de tristesse qui le couvre et qui peut fournir des notions profitables aux jeunes gens venant après nous.

Je ne connais pas d'existence médicale plus ins-

(I) Montpellier, mars 18C4.

Iructive que la vôtre, et si vous me permettez d'en révéler quelques traits, j'espère qu'ils pourront servir d'exemple à la jeunesse de nos écoles, qui dissipe étourdiment des années précieuses d'où dépendent souvent son avenir et sa fortune.

Et puis ce sera une occasion pour moi de parler de votre pays, si curieux au point de vue de l'histoire du globe et des sciences naturelles ; et, quoique Le Puy ne soit ni une contrée perdue ni une ville ignorée, il n'est peut-être pas commun qu'on lui rende visite en hiver, avec un mètre de neige; c'est un tort, car il a encore plus de caractère sous cette couche blanche qui fait mieux ressortir ses cônes de roches basaltiques, ses poussées volcaniques, et sa physionomie si originale. Les générations qui s'élèvent ne connaîtront bientôt plus de la France que les grandes lignes sillonnées par les chemins de fer et les points les plus importants auxquels ces lignes aboutissent; l'intérieur de ces cases qui forment le grand damier de la France, on n'y pénétrera pas souvent, ou du moins on n'y séjournera pas, et les lieux les plus fameux de notre histoire, les points les plus intéressants de nos contrées géologiques ne seront plus visités que par les savants naturalistes. Je crois donc pouvoir parler des montagnes de la Lozère et de la Haute-Loire, revô-

DoWRB, Hyg. G. M. **

lues de leur parure d'hiver, sans crainte d'aborder un sujet trop connu et trop vulgaire; peut-être aurai-je à signaler quelques particularités dignes d'intéresser les gens du monde qui nous lisent.

Mais je commence par vous, mon cher confrère, qui êtes ici mon point de départ, comme vous avez été autrefois mon premier guide dans la carrière médicale ; car c'est vous qui m'avez ouvert les portes de ce temple qui offre encore bien des parties obscures, bien des passages inexplorés, bien des lueurs trompeuses, malgré la foule des initiés qui le parcourent et qui cherchent à l'éclairer depuis Hippocrate.

Je me perdais dans ce labyrinthe où je prétendais me conduire avec le fil des sciences exactes, et appliquer à l'étude des maladies la rigueur des méthodes qui conduisent si sûrement en botanique, en physique, en chimie. Je ne pouvais me faire au vague des théories nuageuses de l'école, en face de problèmes morbides qu'il s'agissait de résoudre, et je commençais à me décourager, lorsque vous m'emmenâtes avec vous dans les salles de M. Louis, à l'hôpital de la Pitié. La lumière se fit pour moi dès que je vis employer cette analyse qui consiste à examiner l'une après l'autre toutes les fonctions et l'état des organes qui en sont le siège, de manière

PROMENADES D'aiVER. 80?

à arriver au point malade, au mécanisme dérangé, par voie d'élimination.

Je ne me rappelle pas sans reconnaisance et sans admiration ces leçons de diagnostic faites au lit du malade par ce docte clinicien à la figure austère et grave qui voulait résoudre un problème morbide comme on résout un problème de physique. Il ne se payait ni de théories ni de mots ; mais, appliquant les procédés d'observation exacte à la machine humaine, comptant les pulsations et les inspirations, palpant les parties, mesurant les volumes et les espaces occupés par le mal, écoutant les bruits de la respiration et du cœur, analysant les produits morbides, il voulait constater le dérangement du mécanisme, découvrir l'afTection cachée au sein des organes, la circonscrire, et mettre le doigt sur le point lésé.

Ce n'est pas tout sans doute que de reconnaître la lésion matérielle, il faut s'élever plus haut, et remonter jusqu'aux lois vitales qui président aux fonctions et qui sont probablement elles-mêmes susceptibles d'éprouver des perturbations indépendantes de modifications appréciables de la matière. C'est là le grand principe philosophique qui domine dans la célèbre école à laquelle j'ai l'honneur d'être attaché par mes fonctions administratives. J'honore cette doctrine, j'en reconnais les mérites et je la crois juste,

mais j'aime à la voir assise sur une base solide, c'est-à-dire sur les notions et sur les faits que nos sens et l'observation directe peuvent nous fournir.

L'examen des malades, selon les méthodes empruntées aux sciences exactes, donneà Tenseigement clinique une précision et une vie que la science abstraite seule ne peut lui procurer.

Aussi quelle ardeur, quelle activité dans ces salles d'hôpital où nous passions nos matinées, mon cher confrère ! quels soins pour arriver à un diagnostic exact et pour recueillir de bonnes observations ! et comme de là on courait avec empressement à l'amphithéâtre pour vérifier l'exactitude de nosjugemeiits, pour apprécier les systèmes en vogue et Tefficacité des traitements I

Nous pouvons dire qu'on faisait à cette époque de fortes études sur la partie la plus positive de notre art.

Vous étiez à notre tète, mon cher ami, et votre réputation était déjà si bien établie parmi vos camarades et parmi vos maîtres, que personne ne doutait que vous ne fussiez destiné à rester à Paris et à prendre place au premier rang. Mais il s'est trouvé un préfet bien inspiré qui, sachant qu'un enfant du Puy se distinguait à l'École de Paris, voulut le rappeler à son berceau, et, vous disputant à la capitale, il parvint, par les olfres les plus brillantes, à vous

fixer au milieu de vos compatriotes; c'est ainsi qu'au début de votre carrière vous avez été mis à la tête de Thôpital du Puy et de tous les services médicaux dont le préfet pouvait disposer. Votre fortune était faite, et vous la deviez à votre bonne renommée d'élève. Avis aux étudiants si peu soucieux de leur temps et de leur réputation tant qu'ils sont sur les bancs I

Après trente ans de séparation et ayant chacun suivi notre voie dans une direction différente, mais non divergente quant aux principes et aux idées, nous nous sommes revus, et notre première pensée, . après les effusions du cœur, a été de nous interroger sur l'état de nos sentiments et de nos convictions

médicales.

Nous nous sommes avoué que, restant toujours attachés aux grands faits acquis et formant la base inébranlable de la médecine, un grain de scepticisme se mêlait à nos opinions d'autrefois, ébranlées par bien des déceptions et des mécomptes ; que nous en étions à peu près arrivés à ne croire que ce que nous pouvions voir et constater nous-mêmes, et que, dans la pratique, notre confiance dans les remèdes n^était plus ce qu'elle avait été jadis ; nous avons même confessé tout bas que nous nous étions plus souvent repentis de ce que nous avions fait que de ce que nous n'avions pas fait.

%M EXERCICE ET VO-YAGES i>E SANTÉ.

Après ces aveux, vous m'avez fait fiaceourir vor tre curieuse cité, vous me l'avez fait voir sous tous ses aspects ; nous avons visité votre magnifique ^t intéressante cathédrale, et enfin nous avons ^avi le rocher qui semble avoir éventré la ville, qui la domine et qui sert de gigantesque piédestal à la staiue colossale récemment érigée en Fhonneur de la Vierge et de l'enfant Jésus.

C'est donc de votre pays que je dois maintenant parler ; mais je veux y arriver par la route que j'ai suivie pour y parvenir.

Parti une première fois le 9 février pour les Ccvennes et pour la Lozère, j'ai été surpris par la neige à Lodève ; elle est tombée subitement en si grande abondance que le vaste plateau de montagnes qu'on appelle le Larzac est devenu infranchissable ; ce plateau, qui/ s'élève entre la vallée de l'Hérault et eeUe 4u Tarn, n'a pas moins, de dix lieues en tous sens-; il est aride, presque désert, avec quelques oam<seulement etquelques châteaux ; il s'incline au midi vers Lodève, au nord vers Milhau, à l'est vers le Wigaîu, la patrie du chevalier d'Assas, et s'étend à l'ottest jusque vers les célèbres caves de Roquefort.

O'est une industrie curieuse que celle des fromages de iloquefort, ce roi des fromages qui règne en maître sur les tables les plus recherchées, ne iaîssaDt

PROMENADES D'IIIYER. 214

que la seconde place au fromage de Oruyère, plus modeste et moins aristocratique ; arrêtons-nous donc un instant sur ce point fameux où affluent à certaines époques les voyageurs de commerce qui viennent s'approvisionner de cette denrée pour l'exporter j usqu'aux extrémités du monde civilisé.

On sait que le caractère particulier du roquefoK résulte à la fois de certains procédés de fabrication et de rinfluence spéciale du lieu dans lequel on Texpose pendant un certain temps. Aussi le vrai roquefort ne peut-il se faire qu'à Roquefort même, et sa production est-elle fort limitée, ce qui, indépendamment de sa qualité réelle, fait son prix et sa rareté ; car le fromage de Roquefort est cher et relativement rare, et il est assez difficile de«e procurer les premières qualités, retenues d'avance par les grandes maisons de comestibles de France et de l'étranger. Yoici, en abrégé, l'histoire de cette fabrication : A dix lieues à la ronde, les brebis de toutes les métairies fournissent le lait qui compose le fromage. C'est une opération désagréable à voir, que la traite des brebis : les pauvres bêtes ne donnent leur lait que sous l'action d'une espèce de violence. On les saisit donc, on leur donne de vigoureux coups de poing dans les mamelles et on recueille ainsi une trèspetite quantité de lait pour chacune.

Ce lait est réuni dans de grands chaudrons, mis à cailler, chauffé, puis moulé en fromages.

Mais pour devenir roquefort, c'est-à-dire pour acquérir le persillé et le goût particulier de ce fromage, il faut qu'ils soient exposés et soignés pendant plusieurs semaines dans des caves jouissant d'une propriété spéciale. Les métairies sont impuissantes à opérer cette transformation, et dans aucune autre cave que celles de Roquefort même, le fromage de lait de brebis n'acquiert la qualité du fromage de Roquefort.

Quelles sont donc ces caves précieuses, précieuses en vérité, car, étant en petit nombre, elles ont une très-grande valeur ? Quelle est leur disposition et h quoi peut-on attribuer leur vertu?

Ces caves ne s'enfoncent pas sous terre, comme d'autres caves non moins fameuses, situées à l'autre extrémité de la France, comme ces profondes caves de la Champagne, creusées à plusieurs étages dans un massif de craie qui semble destiné à cet usage. Car, chose curieuse et qui ferait presque croire que le Dieu créateur de ce monde n'a pas seulement songé à meubler la future habitation de l'homme de tous les produits nécessaires à son existence et à son développement, mais qu'il s'est aussi occupé de nos jouissances I le vin de Champagne serait impossible si

la vigne et le climat propres à le produire ne se trouvaient réunis avec Tépaisse couche crayeuse dans laquelle on taille, à peu de frais et sans maçonnerie, ces immenses galeries souterraines où le vin se façonne et se conserve au sein d'une atmosphère d'une grande fraîcheur ; de même le fromage de Roquefort est dû à un phénomène naturel, très-singulier, dont nous ne prétendons pas pénétrer le mystère, mais dont nous saisirons quelques particularités.

Je dis que les caves de Roquefort ne s'enfoncent pas dansle sol ; elle se bâtissent contre les parois d'un immense rocher, ce ne sont donc pas de véritables caves, on n'y descend pas; elles sont au niveau du sol, et n'ont des caves proprement dites que l'obscurité et la fraîcheur. Qu'on se figure une muraille de rochers crevassés de fentes par lesquelles soufile un air très-froid ; qu'on élève contre cette muraille des constructions voûtées, closes et n'ayant d'autres ouvertures que la porte et quelques soupiraux, et et l'on aura une cave de Roquefort. Les fromages apportés de toutes les métairies des environs sont comptés, pesés, enregistrés, puis rangés en ordre sur des bâtis en bois régnant dans toute l'étendue de la cave ; des femmes du voisinage venant là dans la saison des fromages, comme les moissonneurs se rendent en Beàuce et dans laBrie quand le b lé est mûr, soignent

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les fromages, les essuient, les retooment, qe les laissent pas, en un mot, envahir par une moisiarare complète, tout en les exposant à Tinflaence qui développe en eux ces productions organiques auxquelles ils devront ensuite leur saveur.

On raconte beaucoup de choses de rinflnence de ces caves, de ce séjour prolongé dans cette atmosphère arrivant des entrailles de la terre sur Je tempérament des jeunes filles qui y sont soumises ; on dit, par exemple, qu'elles sont stériles pendant toute cette période, et Dieu sait ce qui résulte de cette croyance, qui n'est peut-fttre qu'un conte, pour la morale et pour les mœurs ; mais passons et revenons aux fromages.

Quelle est donc la qualité de l'air de ces caves merveilleuses? Yoici quelles sont ses propriétés appréciables : j'ai dit que la muraille de rochers qui sert de paroi aux caves est crevassée de fissures par lesquelles souffle un air sec et froid. Cet air provient sans doute de vastes cavités creusées au sein de la montagne, dans lesquelles il se rafraîchit. Supposons, en effet, de grandes cavernes souterraines, ayant des ouvertures en quelques points, et dans lesquelles vienne s'engouffrer l'air extérieur; cet air se rafraîchit dans les entrailles Ae la terre, et vient souffler par les fissures du rocher; c'est ce qui existe et ce

que Ton peut constater en s'approchant des fissures, quelle que soit d'ailleurs la source de cet air. Les caves sont donc sans cesse parcourues par un courant d'air froid et sec incessamment renouvelé. C'est la condition qui parait nécessaire à la bonne confection des fromages : il faut qu'ils soient exposés à l'action d'un air froid, non humide, et constamment renouvelé ; telles sont efffectivement les propriétés des caves de Roquefort, et c'est tout ce que nous pouvons en dire, voulant rester dans l'observation des faits positifs. Y a-t-il, outre cela, quelque vertu mystérieuse et cachée dans cet air? l'électricité, l'ozone, y jouent-ils un rôle? c'est ce que nous ne savons pas ; aussi en resterons-nous là.

Toujours est-il qu'au bout d'un mois, six semaines, les fromages ont acquis les qualités qui les distinguent, ils sont enlevés par les commissionnaires, expédiés dans tous les pays du monde et, comme pour beaucoup d'autres produits, c'est souvent sur les lieux mêmes et dans les points les plus rapprochés qu'il est le plus difficile de se procurer les qualités de premier choix. Il est plus facile d'avoir du bon roquefort chez Chevet et chez Gorcellet, et probablement même dans les magasins de comestibles de Londres et de Saint-Pétersbourg, qu'à Sainte- Affrique et- à Montpellier.

Du plateau de Larzac, je me dirigeai, par Milhau et par Marvejols, sur Mende, chef-lieu du département de la Lozère, qui possède les meilleures eaux, les fontaines les plus fraîches que l'on trouve en France.

Là, un nouvel encombrement de neige m'attendait, car cette année a été remarquable par la quantité de neige qui est tombée dans le Midi^ quand l'hiver semblait être à sa fin. Le 90 février, toutes les routes de la Lozère, du Gard et de l'Hérault, les chemins de fer eux-mêmes furent envahis par une telle quantité de neige, que toute circulation devint impossible ; à Villefort, patrie de M. Odilon Barrot, elle s'est élevée jusqu'à un mètre et demi. C'est une position assez singulière que celle d'un voyageur qui se trouve emprisonné dans une localité éloignée, au fond de quelque vallée étroite entourée de hautes montagnes qu'il devient impossible de franchir. Heureux encore quand il n'est pas arrêté dans quelque trou, dans une de ces auberges de village comme j'en connais, où il n'y a pas même de chambre à cheminée I A. Mende, avec des livres, un peu de besogne et un bon moral, le séjour n'a rien d'effrayant, et j'y suis resté une' semaine sans trop d'ennui. De ma fenêtre j'ai pu admirer le courage et la vigueur des conducteurs de diligences, qui sont partis à toute heure du jour et de la nuit avec de la neige

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tombant à flots, jusqu'à ce qu'ils fussent arrêtés par des amoncellements, appelés congères dans le pays, tout à fait infranchissables. Alors plus de mouvement dans la ville, plus de nouvelles d'aucun pays pendant plusieurs jours; les journaux de Paris n'ont guère cessé pourtant, étant apportés par des courriers à cheval, et c'était une grande ressource.

Enfln le dégel vint, et je pus, avec quatre chevaux, gravir les plus hauts plateaux des montagnes de la Lozère, jusqu'à Langogne, où j'avais affaire. On s'élève à \ ,280 mètres au-dessus du niveau de la mer, et là on trouve une pyramide avec une inscription indiquant le point de partage des eaux de la Loire et du Lot.

On atteint Pradelles, la ville le plus haut perchée des villes de l'Empire : c'est là ou aux environs qu'est né Olivier de Serres, le père de Tagriculture en France. On rencontre aussi le monument élevé à la mémoire de Duguesclin, mort pendant qu'il assiégeait Ghâteau-Neuf-Randon, dont le gouverneur, qui avait promis de se rendre, vint déposer les clefs sur le tombeau du héros.

On descend enfin des plateaux arides et désolés de ces montagnes dans la délicieuse et fertile vallée au milieu de laquelle s'élève, comme un pain de sucre, le noir rocher auquel est adossée, du côté du midi, la

Ooînfi, Hyg.G. M. *^

ville du Puy surmontée du piédestal qui supporte la colossale statue de la Vierge.

On sait combien est curieux et intéressant pour la science etpourThistoire du globe le pays volcanique du Velay, qui naguère encore offrait un problème insoluble à l'imagination des géologues. Qu'étaientce donc que tous ces noirs rochers qui se dressaient çà et là et ces espèces de cirques ^ ces puits que Ton rencontre à leurs sommets et qui s'étendent jusqu'en Auvergne? Un simple fabricant de dentelles débrouilla ce chaos, tout en s'occupant de son commerce, et Bertrand -Roux de Doue (1) fait autorité dans la science ; il est consulté par les géologues de tous les pays, et c'est depuis lors que l'ancienne province du Velay est si souvent visitée par des savants venant de divers points delà France, de l'Angleterre et de TAIlemagne. Le règne animal primitif a laissé des débris instructifs dans les couches de cette contrée, et il est encore représenté en ce moment par quelques espèces des plus rares ; c'est ainsi du moins qu'on a tué, il y a peu d'années, aux environs du Puy, un lynx, le dernier peut-êlre qui exista* en France (2).

(1) Bertrand-Roux de Doue, Description gêognostique des environs du Putj en Velay. Paris, 1828.

(2) Voy. Ijreiim, La vie des Animaux illustrée, Paris, 1869,

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