LES EAUX MINÉRALES DE LA CORSE
La Corse est riche en eaux minérales d'espèces variées ; eaux sulfureuses chaudes et froides à tous les degrés de sulfuration, source alcaline, eau ferrugincuseetgazeuse: voilà de puissants éléments de thérapeutique. Joignez à cela les bains de mer, la magnifiqueplage d'Ajaccio et son été perpétuel, et vous aurez une idée des ressources médicales de ce pays. Est-il nécessaire, je le répète, d'aller chercher à l'étranger les bienfaits d'un climat méridional, de la mer et des eaux minérales, quand on les possède réunis dans un département français ? Certes, Ajaccio vaut mieux
que Pise, et la Corse est un pays plus curieux pour les esprits blasés que le Piémont et la Toscane.
Je commencerai l'étude des eaux minérales de la Corse par celles qui existent de ce côté-ci des monts ; je terminerai en faisant connaître celles de là côte orientale.
CSnaipiio. — Les caux de Gtiagno sont à' quinze lieues d'Ajaccio et à deux lieues de Vico, un des anciens évôchés de la Corse ; Vico est fort joliment situé, et Guagno a un établissement militaire et un établissement civil ; l'un et l'autre sont fréquentés pendant la saison, le gouvernement y envoyant les soldats malades de notre armée d'Afrique, et les habitants de la Corse venant des différentes parties de l'île y chercher un remède à leurs maux.
Les eaux de Guagno, étant sulfureuses, conviennent surtout aux affections de la peau, aux vieilles douleurs, aux rhumatismes, au traitement des raideurs articulaires résultant de blessures ou de vice scrofuleux. Leur température est très-élevée : 51 degrés centigrades, et la source est assez abondante ; on peut donner environ trois cents bains par jour.
Je ne puis pas dire que l'établissement offre tout le confortable que l'on pourrait désirer, que les malades y trouvent les agréments nécessaires à la vie des eaux, et qu'il ne manque rien à Toutillage et au
mode d'administration des bains et des douches ; tel qu'il est néanmoins, il rend de grands services aux malades militaires et civils; ces eaux sont efficaces; beaucoup de perclus y ont retrouvé l'usage de leurs membres et y ont retrempé leur constitution délabrée ; il s'améliore chaque année ; le propriétaire est zélé et plein de bonne volonté; avec un peu d'aide, il le portera au degré de perfection que l'on est en droit de réclamer aujourd'hui dans les établissements thermaux.
Le site de Guagno est isévère, entouré de hautes montagnes dont quelques-unes sont couvertes de maquis et de forêts de châtaigniers, où l'on peut chasser le sanglier en tout temps.
CSuitera« — Une autre source sulfureuse existe aux environs d'Ajaccio, c'est celle de Guitera.
Moins chaude (36 degrés centigrades], moins forte en principes sulfureux, plus douce à la peau que celle de Guagno, elle est beaucoup plus abondante et laisse dégager une grande quantité de gaz.
Mais ici l'art n'a encore rien fait pour ajouter à la nature; l'eau sort de terre, s'accumule dans un réservoir en plein air, et de là coule dans un bassin ou plutôt dans un trou où les malades se plongent pêle-mêle. Rien n'est moins ragoûtant que celte manière de se baigner; l'eau, limpide à sa source, deuoifHK, Hyg. G. M. i s
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vient bientôt noire et fétide, et les malheureux qui ont le courage de descendre dans ce cloaque n'ont pas même un abri pour se garantir des ardeurs du soleil; les plus favorisés étendent un parapluie audessus de leur tête.
J'ai éprouvé un grand désappointement en approchant de cette source; j'avais entrepris le voyage à pied, en passant par le beau village de Bastelica, situé dans la montagne, au milieu de bois de châtaigniers; j'avais traversé la Querceta^ véritable forêt vierge de chênes blancs et de hêtres, oîi les arbres tombent de vétusté, faute de route pour les exploiter; et, malgré un repas frugal, pris au bord du torrent qui traverse cette forêt, près d'une source excellente nommée Fontaine de l'Évéque, qui sort d'un rocher comme celle que Moïse fit jaillir dans le désert d'un coup de sa verge sacrée, j'arrivai à Guitera, épuisé de fatigue, de chaleur et de faim. Depuis une heure je jouissais en imagination du plaisir que j'ai souvent goûté de me plonger dans un de ces bains délicieux préparés par la nature, qui réconfortent si bien le cœur et les membres endoloris par la marche et couverts de poussière; mais, hélas ! au moment oi!i, tout haletant, j'approche de cette source, je ne trouve que cet affreux trou noir, boueux, infect, dans lequel, pour comble d'horreur,
s'agilait un être humain couvert de lèpre, une vieille et hideuse femme dont j'apercevais les membres ilétris à travers la transparence douteuse de l'eau. La vue d'un animal immonde m'eût frappé de moins de stupeur que celle de cette femme ; je reculai et ne me sentis pas le courage d'affronter un pareil contact.
Je comptais au moins me dédommager sur le déjeuner; mais autre déception non moins cruelle en pareille circonstance : il n'existe ni auberge ni cabaret autour des sources de Guitera,et, dans les deux ou trois pauvres maisons que l'on a bâties pour recueillir les malades, il n'y avait absolument rien à manger ; il fallut nous contenter d'un morceau de pain et d'un reste de saucisson corse que mon guide retrouva au fond de son sac.
Et pourtant les eaux de Guitera sont recherchées, car elles sont salutaires et efficaces ; lorsque les malades y affluent^ ils se logent comme ils peuvent dans les baraques, sous des tentes^ en apportant tout ce qiii est nécessaire pour se coucher et pour se nourrir. J'ai rencontré une caravane qui se dirigeait déjà vers cetle source avec des mulets chargés comme pour traverser le désert. Le département ne tardera sans doute pas à faire quelques frais pour les eaux de Guitera, ne fût-ce qu'un hangar pour
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les couvrir ; il y a de Tinhumanité à laisser les malades dans un tel dénûment.
Caidaniccia. — Les eaux de Guagno et de Guitera ne sont pas les seules que possède l'arrondissement d'Ajaccio; à la porte de celte ville est une autre source d'une tout autre nature, car on trouve en Corse presque toutes les variétés d'eaux minérales; l'autre côté des monts nous offrira de nouvelles espèces qui ne se rencontrent ordinairement qu'à de grandes distances les unes des autres, et que la nature a réunies dans ce pays privilégié.
Les eaux de la Galdaniccia rappellent celles de Vichy par le bicarbonate de soude qu'elles contiennent; leur alcalinité toutefois est moins prononcée, mais elles laissent dégager une grande quantité de gaz que Ton dit être du gaz azote. Leur température est précisément celle qui convient aux bains, î29 degrés centigrades. Ces eaux sont douces, onctueuses, très-agréables, et on va les prendre en été par pur agrément.
L'établissement est modeste.
A côté des eaux alcalines de la Galdaniccia, coule une petite source sulfureuse très-douce et capable de rendre autant de services dans les affections de poitrine que celle de Bonnes des Pyrénées.
Orexza. — La source minérale la plus remarquable de la Corse est celle d'Orezza.
Celle eau est d'une nature plus rare que les eaux sulfureuses; je ne puis comparer Teau d'Orezza qu'à celle de Spa, et, entre ces deux points si éloignés l'un de l'autre, je ne connais aucune source du même genre. On sait que les eaux de Spa sont acidulés et ferrugineuses, c'est à-dire qu'elles contiennent de l'acide carbonique et du fer auquel elles doivent surtout leurs propriétés. Ce sont les mômes principes qui dominent dans les eaux d'Orezza, mais dans des proportions différentes et diversement associés. L'eau minérale de la Corse est beaucoup plus riche en gaz acide carbonique que celle de Spa ; elle pétille comme du vin de Champagne, tant le gaz s'en dégage avec abondance; c'est une sorte d'eau de Seltz ferrugineuse, trèsagréable à boire, et jouissant des propriétés toniques et stimulantes de ces deux principes. L'eau d'Orezza contient en outre du sel marin, de l'alumine, de la silice, etc.
Celle belle source est merveilleusement située, au milieu d'une forêt de châtaigniers, parsemée de nombreux villages ; elle s'échappe du rocher et vient jaillir dans une cuvette de granit où les malades la puisent pour la boire; on y a recours dans les ma*
ladies chroniques des organes abdominaux, dans les affections nerveuses, dans les engorgements du foie, de la rate et des reins, et dans les cas nombreux de l'appauvrissement du sang qui donnent lieu à une si grande variété de phénomènes morbides.
II n'existe pas d'établissement spécial à Orezza ; les malades se logent comme ils peuvent dans les villages aux environs de la source.
Ces eaux sont très-fréquentées et sont même une espèce de rendez -vous de campagne pour les habitants de Bastia, d'Ajaccio et des autres villes du littoral, qui vont pendant Tété chercher la fraîcheur dans les montagnes. Nul lieu n'est plus propice et plus agréable sous ce rapport : une belle nature, de magnifiques ombrages, des promenades variées et inûnies sous un dôme de verdure, et, à quatre heures de là, la route de Bastia, sur laquelle roulent incessamment les omnibus qui conduisent les baigneurs aux eaux du Fiumorbo ou les ramènent à la ville; tout contribue à faire d'Orezza un véritable séjour d'eau minérale. Mais il y faudrait un établissèment pour la commodité et pour l'agrément des malades. Cet établissement ne tardera sans doute pas à s'élever , car il est pour ainsi dire tout fait et ne demande qu'une appropriation ; l'ancien couvent de Piedicroce est on ne peut mieux situé pour
devenir le centre de réunion de la clientèle déjà nombreuse d'Orezza.
L'eau d'Orezza est réellement précieuse pour cette infinie variété de maux résultant d'un appauvrissement du sang chez les femmes, chez les jeunes filles, chez les enfants et chez les convalescents; j'ai eu plusieurs occasions de la recommander dans mes excursions à de pauvres malades à qui elle aurait certainement fait grand bien; mais croirait-on que cette eau, qui appartient au département, ne se vend pas moins de vingt sous la bouteille en Corse même, c'est-à-dire aussi cher que l'eau de Spa qu'on ferait venir de trois cents Ueues ! N'esl-il pas déplorable que les habitants ne puissent pas jouir à meilleur marché d'une eau qui jaillit du sol de leur île ? Ce n'est pas, bien entendu, que le département spécule sur l'eau d'Orezza; il ne vend pas le droit de puiser à la source, mais les transports en Corse sont si chers et si mal organisés, que, rendues à Ajaccio, les bouteilles coûtent un franc; or proposez donc à un pauvre ouvrier, ou à une famille (Je bergers, de dépenser vingt sous par jour pour recouvrer la santé ; ils ne le pourraient pas quand il s'agirait de la vie I ce serait donc une question d'humanité pour le département que d'établir dans chaque arrondissement de la Corse un dépôt d'eau minérale d'O-
rezza, à la portée de toutes les bourses et de toutes les misères. Avec une légère somme il pourvoirait aux besoins de la population, et rendrait de grands services à de nombreux malades ; jamais argent ne serait mieux dépensé.
Pazzichelio. — Cette sourcc est située sur la côte orientale, à deux lieues des ruines de l'antique ville d'Aléria.
C'est une eau sulfureuse froide, riche en gaz acide sulfhydrique, et qui contient de la silice, des carbonates de chaux et de magnésie, du sel marin et une matière organique. Elle me paraît avoir de l'analogie avec celle d'Enghien.
Il y a quelques années, aucun établissement n'existait à Puzzichello, les malades y campaient dans des baraques et sous des tentes. Aujourd'hui, un vaste bâtiment s'élève à côté de la source; on y trouve des cabinets de bain et des piscines; une maison d'habitation pour les étrangers a été construite dans une position agréable; plus de six cents malades fréquentent actuellement ces eaux, qui sont efficaces dans les affectionsauxquelles conviennent leseauxsulfureuses.
Pietrapoia. — Voilà la sourcc minérale la plus riche, la plus abondante, la plus chaude de la Corse ; aussi les Romains y avaient-ils construit des thermes dont on retrouve les ruines.
Elle est située dans le Fiumorbo, et Ton s'y rend de toutes les parties de la Corse ; on y vient môme de quelques points du continent, particulièrement d'Italie.
11 n'y a pas moins de sept sources à Pietrapola, et l'on peut y donner jusqu'à deux mille bains par jour : leur température varie de 40 à 60 degrés centigrades.
L'établissement s'agrandit et se perfectionne chaque année, il est destiaé à prendre un grand développement.
M. le docteur Garlotti a étudié leur action avec grand soin et dans une multitude de cas les plus variés. A l'inverse de beaucoup d'eaux sulfureuses, elles ne paraissent ni excitantes ni stimulantes : elles calment le pouls et réussissent dans les affections des organes digestifs, dans les affections nerveuses, la chlorose, etc.