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LES EAUX MINÉRALES DE LA SUISSE

Après les régionscalmeset tranquilles des Vosges, j'ai voulu suivre la foule des baigneurs nomades à travers les montagnes de la Suisse.

lioèehe. — Les sources de Loèche nous intéressent à un baut degré, par leur situation, par leurs pro priétés et par leur singulier mode d'administration.

Abondantes et d'une température élevée, ces eaux sont de celles dont l'analyse chimique n'explique pas les propriétés énergiques.

C'est à peine, en effet, si on sait dans quelle catégorie on doit les classer. Est-ce au fer qu'elles contiennent, ou bien au sulfate de chaux ou de magnésie, aux chlorures, ou aux gaz sulfureux qu'elles laissent dégager en s'altérant, qu'il faut attribuer l^r

vertu ? Doit-on les ranger parmi les eaux gypseuses ou parmi les eaux sulfureuses ?

Généralement on les considère comme étant ferrugineuses ; mais, outre que lespropriétés médicales de ce principe ne suffisent pas pour expliquer les effets de ces eaux, c'est véritablement le sulfate de chaux, ou le gypse qui y prédomine ; et quel rapprochement peut on faire entre l'existence du plâtre et le phénomène de la poussée , dont nous parlerons tout à l'heure ?

A quelques nuances près, toutes les sources de Loèche se ressemblent et proviennent probablement d'un même réservoir. Cette eau est inodore et d'une saveur si peu prononcée, que les uns la trouvent métallique, d'autres amère ou tant soit peu saline, d'autres enfin n'y trouvent pas de différence, quant au goût, avec l'eau chaude ordinaire.

La propriété qu'elles possèdent de colorer en jaune doré les pièces d'argent neuves, qu'on y laisse séjourner, tient à l'oxyde de fer qu'elles laissent déposer.

A ne les juger que par leur composition chimique, les eaux de Loèche devraient donc être considérées comme assez indifférentes sous le point de vue médical ; mais l'expérience a montré au contraire qu'elles sont douées d'une grande activité; c'est

donc une eau d'autant plus curieuse à observer, que sa composition, telle que la chimie nous la révèle, ne rend nullement compte de ses propriétés physiologiques; aucune source thermale n'est plus propre que celle de Loèche à démontrer que la science est loin d'avoir dit son dernier mot sur les eaux minérales. Le principe actif de ces eaux, préparées dans le mystérieux laboratoire de la nature, semblable au principe vital des êtres organisés qu'elles sont destinées à soulager, nous échappe.

JjdL poussée se manifeste au bout d'un certain temps de l'usage des eaux par une éruption à la peau de forme variée, tantôt simulant la rougeole, tantôt un érysipèle, quelquefois amenant à sa suite un gonflement général ou partiel du corps, ou bien donnant lieu à des excoriations et à un suintement tellement abondant de la peau, que le linge en est imbibé ; on on a vu ce suintement porté a& point de transpercer les matelas du lit, et les malades être gravement affectés de cette crise, qui pourtant se termine toujours favorablement.

Au premier abord, on est tenté d'attribuer le phénomène de la poussée à l'espèce de macération que subit la peau par le contact prolongé de l'eau. Mais la poussée ne se montre pas seulement chez les • personnes qui se baignent et qui passent des heures

DONNÉ, Hyg. G. U. 21

entières dans les piscines, elle survient également à la suite de quelques bains de peu de durée, et même, chose plus remarquable encore, quelques yerres d'eau bus à la source suffisent quelquefois pour la produire. C'est ainsi qu'un des médecins les plus distingués et les plus honorables de Genève, tout à fait désintéressé dans la question des eaux, m'a dit avoir vu la femme de chambre d'une dame qu'il avait envoyée à Loèche être envahie psLV une poussée intense après avoir pris pendant quelques jours de Teau en boisson par désœuvrement.

Quel rapport peut-on voir, encore une fois, entre les sels de chaux, de soude, de magnésie ou les traces de fer que contiennent les eaux de Loèche et une pareille manifestation à la peau ?

Les eaux s'administrent à Loèche suivant les modes variés en usage dans tous les établissements thermaux ; ainsi les Bains généraux ou locaux, les douches, les boissons, les injections, les bains de vapeur, les lotions, sont appliqués suivant les cas ; mais ce qui distingue essentiellement les thermes de Loèche, ce qui donne au régime de ces eaux une physionomie toute particulière, c'est la manière dont on se baigne.

Figurez-vous un salon, ou plutôt plusieurs salons coniigus dans lesquels la société se réunit, où les

hommes et les femmes causent, où des groupes font leur partie de dames ou d'échecs, ou d'autres font de la musique ou s'amusent à arranger des fleurs : voyez dans quelques coins ces vieillards silencieux qui observent tout ce monde en savourant leur prise de tabac, puis de nouveaux arrivants faisant leur entrée en saluant la compagnie, abordant leurs connaissances particulières, s'informant de la santé de chacun, parlant du temps qu'il fait, des promenades du matin, de l'aspect de la montagne, des nouvelles de Paris; puis, tout autour de ces différentes pièces, des galeries où circulent les marchands, les chanteurs tyroliens et les curieux. Ceux-ci, appuyés sur la balustrade, et, plongeant dans les salons, lorgnentlesuns,appellentles autres, etajontent, par ces communications de haut en bas, à l'espèce de confusion qu'offrent au premier aspect ces salons animés. Maintenant, représentez -vous ce pêle-mêle d'hommes et de femmes de tout âge, de toute condition, circulant, non plus dans l'air comme des créatures humaines, mais dans l'eau qui leur monte jusqu'au cou, et vous aurez une idée du singulier spectacle que l'on a aux bains de Loèche.

Ces bains sont en effet de véritables salons d'eau, où Ton passe chaque jour plusieurs heures en compagnie comme dans un salon ordinaire ; aucune

piscine, dans aucun autre établissement thermal, n'offre rien de semblable; nulle part le pêle-mêle ne règne avec autant d'aisance ; on sent que c'est le résultat d'habitudes anciennes et invétérées.

Le fait suivant, dont j'ai été témoin, montrera combien cet usage est enraciné dans les mœurs du pays.

Une dame de Paris, qui porte un nom célèbre dans la finance, était aux eaux de Loèche ; elle demanda la faveur, en payant bien entendu, non de se baigner seule, mais d'êlre autorisée à n'admettre que des femmes dans son bassin. Cette demande souleva de grandes difficultés ; elle fut. néanmoins accordée; nciais bientôt il y eut une sorte d'insurrection contre un tel privilège, et, lorsque j'arrivai à Loèche, le pays était encore ému de celte infraction aux anciens usages que l'on se promettait de maintenir rigoureusement à l'avenir.

La première fois qu'attiré par le bruit de la conversation, des chants et de la musique, je me présentai à la porte de l'établissement, je me retirai aussitôt, craignant d'avoir commis quelque méprise et de m'être rendu coupable d'une grande inconvenance, en essayant de pénétrer dans le bain des femmes ; mais, les allants et venants m'ayant rassure, je suivis la file et je fus témoin, non sans quelque étonnement, du spectacle que je viens de décrire.

Ce spectacle est vraiment très-diverlissant, et je m'amusai surtout beaucoup à voir Tarrivée de chaque nouveau baigneur^ faisant son entrée dans ces salons d'un nouveau genre, et saluant cette société d'amphibies avec une aisance mêlée de la gaucherie qu'imprime à la démarche la résistance de l'eau.

L'entrée des bassins est d'ailleurs ingénieusement disposée; des cabfnets particuliers servent à la toilette des baigneurs ; quand ils sont revêtus du costume de rigueur, de la robe de laine brune, ils descendent dans l'eau, qui pénètre jusque dans leur cabinet, et se présentent au salon en ouvrant une porte qui donne sur le bassin ; de cette manière, ils arrivent plongés dans l'eau jusqu'au cou, et ils se retirent de môme. La décence est donc entièrement respectée.

Les cas où les eaux de Loèche peuvent être appliquées avec succès sont nombreux ; mais elles conviennent surtout dans les affections rhumatismales, dans les douleurs anciennes, dans les maladies de la peau, contre les plaies et les vieux ulcères, contre certains engorgements et dans les cas d'appauvrissement du sang, dans la chlorose.

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