LES BAINS DE MER DE LA MÉDITERRANÉE
Un Tœ« à réaliser. — Montpellier est une ville très-intéressante par son histoire, par ses établissements scientifiques et littéraires, par son climat et par sa société riche et distinguée ; mais pour l'amateur de la nature et de la belle campagne, pour le promeneur qui aime à exercer son corps en laissant divaguer son esprit, c'est un pays de Tantale ; il est plein de séductions si lointaines qu'on ne peut y atteindre sans entreprendre de véritables voyages incompatibles avec les occupations ordinaires de la vie.
Je ne connais pas de plus magnifique tableau que celui qui se déploie sous mes yeux quand, de la promenade du Peyrou, je contemple d'un côté la chaîne des Cévennes dont les sommets sont couverts d'une neige éclatante sur laquelle se détache le sombre profil du pic Saint- Loup ; de l'autre côté la mér, qui exerce sur nous une sorte d'attraction magnétique, en plongeant notre âme dans les profondeurs de l'infini ; à Test le mont Ventoux, dernier
re-fort des Alpes, et à l'ouest le Ganigou, celte Unellc avancée des Pyréoées, qui dessine quelfois si nettement ses mamelons, aux rayons émis du soleil couchant. Les Cévennes, la mer, Alpes et les Pyrénées, il 7 a bien là certes de satisfaire l'imagination la plus ambitieuse et la v^abOnde ; au centre d'un pâraH tableiu), id'nn liflqne panorama, il semble qu'il n'y ait qu'à r et qa'h s'élancer vers un des poiols de l'hopour jouir de touti» les splendeurs de la nature, fraîcheur des vallées dans les montagnes, de pur et vivifiant Mr le sommet de cce rochers formes pittoresques, ou pour se jouer avec la vague de celte mer qui brille là-bas sous un si beau soleil, et dont l'écume vient tracer sur le sable une bande sinueuse et argentée.
Malheureusement tout cela n'est qu'un bel horizon, c'est une toile, c'est un tableau dont les couleurs et le sujet vous tentent et vous invitent ; mais, si vous voulez aller le considérer de près, il semble qu'il recule toujours et que vous ne pourrez jamais y atteindre. C'est qu'en effet tout cela est bien loin, et, qui pis est, le chemin pour y aller n'a rien de séduisant. Cette riche campagne, éclatante de lumière, ne vous offre ni ombrage sous ses pâles oliviers, ni fraîcheur au bord de quelque clair ruis-
seau, coulant dans une verte prairie ; ce n'est que poussière ou roches nues d'un côté, et de l'autre que marécages sans fin, qu'il faut traverser par une route poudreuse avant d'arriver à la mer. C'est un pays de Tantale, je le répète ; on y éprouve toutes les tentations sans pouvoir les satisfaire : la tête se monte à un pareil spectacle, les jambes vous démangent, qu'on me passe l'expression, et il faut calmer cette agitation, éteindre tout ce feu auquel vous ne pouvez donner un véritable aliment.
Ah I si la mer seulement était à notre portée, si on pouvait y aller tous les jours après les affaires faites, la saluer avant le dîner, contempler sa physionomie monotone et pourtant si variée I Qu'on me donne la mer au port Juvénal, et je ne trouverai plus rien à reprocher à Montpellier. Comment n'y a-t-il pas seulement un chemin de fer pour relier Montpellier à la mer ? Conçoit-on que sur cette belle plage de la Méditerranée, sur cette côte qui s'étend de Port- Vendras à Toulon, où le soleil darde ses feux, pendant quatre mois de Tannée, il n'y ait pas un seul établissement de bains de mer un peu confortable!
Montpellier est une localité médicale, où affluent les étrangers pendant l'hiver, attirés par la beauté de son climat et par son illustre Faculté de mé-
decine. Russes, Suédois, Norwégiens, Hollandais, iuyant les rigueurs de leurs régions, y viennent en foule chaque année réclamer les bénéfices de son soleil et les conseils de ses célébrités médicales. Ses grands et beaux hôtels ne suffisent plus au nombre toujours croissant des voyageurs ; mais, quand vient Tété, tout s'enfuit, et la ville est déserte ; et cependant il y a tout près le plus beau bassin du monde pour les bains de mer, une eau toujours pure et chaude, toujours à portée ; que le flux et le reflux n'assujettit pas à ses caprices, dans laquelle on peut se plonger à toute heure, et que la marée n'emporte pas au loin ; un sable doux et brûlant que le pied peut fouler sans crainte, qui s'incline dans la mer par une pente insensible, et qui réchauffe le corps au sortir de Tonde; quel précieux remède pour les douleurs, que ces bains de sable chaud qui pénètrent et rendent la souplesse et la vigueur aux membres fatigués et rhumatisés I
Mais où aller se fixer sur celte plage déserte? On n'y rencontre que de pauvres cabanes de pêcheurs dans lesquelles il faut porter toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu'aux matelas, aux objets de cuisine et même aux provisions. Certes, s'il y avait sur un des points de cette plage, et surtout près de Montpellier, un bon établissement de bains de mer,
Montpellier aurait sa saison d'été comme il a sa saison d'hiver.
Nous, avons confiance dans la fortune de l'antique école qui a longtemps tenu le sceptre de la médecine : nous pensons qu'elle est encore capable de lutter avec l'ambitieuse rivale qui lui a ravi ce sceptre; nous espérons qu'elle saura se maintenir entre les deux écueils qui la menacent : l'attachement exciusii' à ses doctrines ou leur entier abandon; nous nous flattons que les administrateurs de la cité comprendront enfin que son plus beau joyau est sa faculté de médecine, que sa gloire est liée à celle des illustres familles dont les portraits décorent les salles de son École, et que la ruine de ses hôpitaux, de son enseignement clinique et des études anatomiques, est la ruine de son honneur et de son crédit scientifique en Europe.
On ne comprend pas que les médecins de ce pays, dont la véritable clientèle est parmi les étrangers, que les maîtres d'hôtels qui chôment pendant l'été, que la ville de Montpellier enfin dont ces étrangers font la fortune, ne se réunissent pas pour fonder un établissement où Ton accourrait d'une moitié de la France, de Paris môme, grâce aux chemins de fer, et des provinces du Nord. On en parle beaucoup, on fait de beaux projets, Dieu veuille qu'on exécute
382 BAIiNS DE MER.
enfin quelque chose I C'est le complémenl nécessaire à la ville médicale de Montpellier ; c'est, si je puis dire ainsi, sa véritable industrie, car elle n'est pas faite pour le commerce proprement dit, et, sous ce rapport, Nîmes et Cette, ses voisines et ses rivales, l'emporteront toujours sur elle ; que l'on y songe sérieusement : il y va de l'avenir de ce pays ; si Ton n'entreprend rien pour l'agrément des étrangers, pour les attirer et les fixer pendant l'été, le courant se portera ailleurs, et déjà les Anglais se dirigent vers Nice et les environs, où ils bâtissent de splendides villas.
Mais, dira-t-on, les bains de la Méditerranée ne sont-ils pas à peu près les mêmes que ceux de l'Océan ? Que l'eau de la Méditerranée soit un peu plus salée que celle de la grande mer, ce n'est pas là une différence importante, et l'eau des deux- mers agit probablement de la môme manière.
La différence essentielle est dans le climat et dans l'absence des marées.
L'Océan, malgré son grandiose aspect et ses émouvantes scènes, Dieppe, Boulogne et Trouville avec leur été si court et leurs jours si rares de chaleur et de beau temps, Biarritz lui-même avec sa côte pittoresque et accidentée, ne pourraient rivaliser avec cette mer si bien chauffée, avec son sable où pas un
galet ne risque d'ofifenser le pied, et dans laquelle on peut descendre enrobe de chambre à cloute heure du jour pendant quatre mois de Tannée, juin, juillet, août, septembre; avec un soleil constant et des jours sans pluie, voilà un laps de temps qui permet d'entreprendre un traitement prolongé, sans interruption forcée, et par conséquent efficace ! Quel excellent bain j'ai pris le 1" octobre dans celte mer privilégiée I Combien de fois, au contraire, la courte saison des bords de l'Océan ne se trouvet-elle pas réduite à quelques semaines, à quelques jours propices !
Bains de mer à Marseille. — Ce que noUS avons
dit de Montpellier s'applique à Marseille, quant aux bains de mer.
Le climat permet de commencer plutôt l'usage des bains dans la Méditerranée, de les continuer pendant plus longtemps, sous le soleil méridional que sur la plupart des points de nos va«ties côtes de l'Ouest; et le soleil lui-même est un agent puissant, propre à modifier les constitutions molles et lymphatiques du Nord. La peau, sous les chaudes ardeurs de ce soleil d'Italie, se colore, prend du ton et de la vigueur ; elle fonctionne énergiquement ; le système lymphatique et les glandes imprégnées de liquides blancs se resserrent et se dégor-
:n^è BAINS DE MER.
fat mo profit du sang, qui deneni plus riche et plus ^mcrtux. L'effet des bains de mer est secondé par i*actioD tonique des bains d*air et de soleil; cet air chareé de particules salines, humé à pleins pousur les bords de la mer, ces émanations d'un axaient qui imprime un si grand degré d'acti- \ilt à tonte la nature raniment les constitutions déujes et etk4ëe!S. Ne suffit*i] pas d'un peu d*eau et de <«iè^ii. dans ces riches contrées^ pour donner à la Inre uie feooodité intarissable !
Llieunniàe Marseille est destinée à jouer sous ce
nçQCci le h>Ie quVUe joue sous celui des expéditions
jxor.ù^aes ! le jour n'est pas éloigné où d'une bonne
iji.L^.: i-i -1 France, si ce n'e:it de l'autre, on
':.^c.-L -- li-Li-'-ier !e secours de son climat, de
>, .. > :! ; >rs cJjJL. Li Méditerranée csl, CD
..>N. .: ^t- >a >w:-ù.:.. - zirniioaale, appelée à avoir de ^ : :.*^ ,. L..->^:i:i:i:s ae baias de mer. El où se- . ..-, :- -^ J- - '^ :--i,rS j^i Marseille, sur ce littoral ■ ^ .' . -r-is i l\:;-Vcadres ? N'est-ce pas à V ..X.--, ; ^-^ ♦ --* x>:-ul: ces voies de communica- .„.: :a.J.^^v' : *. -vi :t.:e::: ù-i centre de la France ? t^^^.. .-.u.-j.-: > .u':..: v-r>: celte cité déjà si ûorisxjlu.c. ::i-i-> qu. ae \o:c pas de limites à sa fortune! t; ^e;>a:s que la m.KÙe de la France est à quels beurx.^ lie cette beiie mer, depuis qu'on peut
MÉDlTERHÂiNÉE. 385
s'y rendre en un jour des points les plus éloignés, je ne vois pas comment la mer du Nord, avec ses intempéries, peut garder le monopole des bains de mer.
L'Océan, je n'en doute pas, cette mer des grands phénomènes, la vraie mer, en un mot, conservera ses baigneurs. On ne renoncera pas à ses belles plages, à la jouissance et aux bienfaits de sa lame écumeuse, mais ceux qui auront besoin de soleil et de chaleur en même temps que de bains de mer se dirigeront vers Marseille. Quel attrait d'ailleurs que cette ville, ce monde en miniature où affluent les types les plus variés et les plus accentués de l'espèce humaine ! Prévoyant de grandes destinées, Marseille s'est étendue sur terre et sur mer ; elle a envahi ses rochers ou plutôt elle les a fait sauter à la mer, pour construire de leurs débris et h leurs places d'élégantes maisons ; elle a opposé de nouvelles barrières aux flots dans son port de la Joliette ; elle a transporté son lazaret à Ratonneau ; mais tout cela n'est rien encore : elle a transformé ses champs de poussière en champs verdoyants et féconds.
Marseille n'est plus cette plage desséchée, qui, pour nos regards habitués aux fraîches campagnes du Nord, a quelque chose de brûlant et de triste ; cette campagne, jadis sans eau, est arrosée, et des fontainesjaiUis-
DonifK, Hyg. G. M. **
santés rafraîchissent toutes les rues de Marseille ; Teau coule de tous côtés, elle s'échappe et fait irruption à chaque pas, emprisonnée et distribuée avec art dans des milliers de tubes. Marseille est la ville la mieux arrosée de France. Qu'est devenu le temps où elle était obligée de placer des factionnaires auprès du seul filet d'eau qu'elle possédait en été !
Mais comment s'est opérée cette merveille? Quel Moïse a frappé le rocher pour arroser celte terre aride et pour désaltérer tout ce peuple? Car, je le répète, ce n'est pas dans la ville seulement, c'est dans la campagne, à plusieurs lieues à la ronde, que l'eau circule par mille canaux.
Un ingénieur, résolu et confiant dans son art, a proposé d'aller à dix lieues de là emprunter à la Durance, non pas un filet d'eau, mais un fleuve tout entier, et de l'amener par mille détours à travers ces escarpements et cette immense ceinture de montagnes et de rochers qui entoure Marseille, jusqu'au sein de cette ville, jusque dans le moindre jardin de ses innombrables villas. C'est par centaines que se comptent les travaux d'art dans ce long trajet qui part de la Durance et aboutit à Marseille. Il est curieux de suivre cette rivière artificielle, étonnée de serpenter sur ces sommets accidentés où elle disparaît tantôt dans un aqueduc, tantôt sous un tunnel;
elle semble gravir les pentes et franchir les vallées. De tous ces travaux d'art, le plus important est le fameux aqueduc de Roquefavour, d'un tiers plus élevé et plus étendu que le célèbre pont du Gard, mais auprès duquel celui-ci n'en conserve pas moins son air de grandeur et de majesté. Roquefavour est le produit de la science moderne, le pont du Gard est l'œuvre de l'art antique.
Je reviens aux bains de mer, dont je ne me suis pas écarté autant que j'en ai l'air. Un médecin ne pourrait en effet envoyer les malades dans un pays privé d'eau douce et salubre, et pour moi Marseille n'est une contrée vraiment médicale que depuis qu'elle est abreuvée et rafraîchie. Rien ne lui manque aujourd'hui *: pendant trois ou quatre mois, la mer, échauffée par un soleil invariable, offre son sein aux baigneurs ; au i" juin de cette année je m'y plongeais avec délices, alors qu'on frissonnait encore sur les bords de l'Océan.
L'absence de marée donne à la Méditerranée une physionomie très-différente de celle de l'Océan ; les bains eux-mêmes et la manière de les prendre ne se ressemblent pas. Ici les heures de bains ne sont pas soumises au retour de la marée ; la mer est toujours là, on peut choisir son moment et se baigner pendant tou(« la journée. Au lieu d'attendre la lame
388 BAINS DE xMER.
qui vous arrive de loin comme une montagne liquide,, qui vous passe sur le dos et vous roule sur le sable, on se baigne dans la Méditerranée comme dans un lac, lorsque la mer est calme, ou bien on est incessamment ballotté par les flots lorsque la mer est légèrement agitée. L'un vaut-il mieux que l'autre? Je ne sais. Pour moi j'aime mieux le grand mouvement de la marée, qui me paraît donner la vie à la mer ; quand on est habitué à la marée, la mer sans elle paraît inanimée ; toutefois il faut convenir qu'il est bien commode de l'avoir toujours à sa disposition et de n'être pas obligé, tantôt de l'aller chercher au loin sur la plage, tantôt de l'attendre à une heure indue.
Ici les bains de mer se prennent autrement que dans l'Océan ; la natation en fait presque nécessairement partie, car, pour bien en profiter, il faut se lancer à la mer.
Un pareil exercice sous ce beau ciel, à ce bon soleil qui vous pénètre, et ne vous laisse pas même ressentir le frisson au sortir de l'onde, n'est-il pas la meilleure gymnastique? Et ce sel dont on reste imprégné n'est il pas un excellent stimulant de l'organisme ? Combien d'enfants étiolés, de jeunes filles et de jeunes gens débiles qui se ranimeraientà celte vie I
Les bains de mer se prennent à Marseille sur deux points principaux, au Prado et aux Catalans. La
vue est bien belle à Biarritz; du haut des rochers minés par la vagues ^^ vue plonge à l'infini dans les profondes solitudes de TOcéan, et l'esprit n'est que rarement distrait dans sa contemplation par un navire qui passe à l'horizon, ou par quelques barques de pêcheurs parlant du Port -Vieux. Ce spectacle un peu mélancolique n'est pas celui que vous présente la mer de la magniûque promenade du Prado, ou des falaises de Notre-Dame de la Garde ; les solitudes de la mer sont animées par un mouvement continuel; les navires de toute espèce, à vapeur et à voiles, arrivent à chaque instant des divers points de l'horizon ; c'est une circulation aussi active que celle d'une grande ville; les allants et les venants se croisent dans tous les sens, et l'atmosphère est sillonnée' par les longues traînées de fumée que laissent après eux les bateaux à vapeur partant pour l'Italie, le Levant, la Grèce ou l'Afrique, ou qui arrivent de ces contrées. C'est ainsi, du moins, quand l'état du* pays donne quelque confiance au navigateur. Le port de Marseille flotte pour ainsi dire au gré du télégraphe; suivant les nouvelles qu'il apporte de Paris, le mouvement reprend, se ralentit ou s'arrête.
Sur la Méditerranée l'établissement des bains peut être fixe et immobile ; l'inconstance de la mer n'o-
si/wl^i !•£ «EB.
^^ ^. ^..«td «.'f^ruru! cS^qpe jour jiprès elle et de
...« «^s^'iài«ni» ^«3 ]es.ieiiles plus oa moins loin .. .L- :»;ùile, :^i(3iit U hjiateurdes marées. Aussi iiix CaUUsuiS'. comme à Naples, les bains sont ioiiU^. de cases établies solidement dans la mer; c'iuiqud baigneur a son cabinet où il peut s'installer comme dans une baignoire et recevoir le flot sans se déranger, ou bien il se lance à la mer et nage suivant ses forces.
A quelques lieues de Marseille on toucbe à Vltalie, et par une conformation particulière du terrain, par les abris qu'il ménage, on a presque le climat de l'Afrique ; c'est déjà du moins la région des orangers et des palmiers. De Toulon à Hyères, dans ces anses baignées par la mer, ou sur quelqu'un de ces promontoires abrités, on peut en tout temps vivre d'air et de soleil, ménager ses poumons sans se tenir enfermé dans un appartement obscur, auprès d'un foyer desséchant. Demandez à notre illustre confrère Jules Cloquet s'il ne fait pas bon vivre Qomme un lézard sur son rocher de la rade de Toulon, à l'ombre de son palmier?
A côté de Marseille, non loin des îles d'Or et des jardins d'orangers d'Hyères, on trouve, au besoin, des eaux minérales précieuses (i).
( 1 ) Voyeï plus haut les Eaux minérales de la Provence, p. 200.
A M. BOUILLAUD, Professeur à la Faculté de médecine de Paris (1).
Très-honoré et illustre maître,
C'est un bonheur pour moi, au déclin de ma carrière, de revenir par la pensée au temps de ma jeunesse, à cette époque d'ardeur et de foi où nous croyions qu'aucun problème de la science n'était insoluble, et qu'à force de persévérance et de travail nous pourrions faire pénétrer la lumière partout.
Vous étiez un des plus fermes dans cette foi, un des plus ardents à cette tâche, et il semblait que vous eussiez pris au sérieux cette devise, sinon que le mot impossible n'est pas français, du moins qu'il n'est pas scientifique. Avec quelle ténacité vous poursuiviez ces questions obscures sur lesquelles
( I) Montpellier, 1865.
VOUS avez en effet jeté tant d'éclat, les bruils morbides du cœur et des artères, les rapports qui lient les afTections rhumatismales aux maladies du cœur(l), et tant d'autres qui ont établi voire juste renommée ! Avec quel soin et quelle précision vous scrutiez et vous nous appreniez à scruter les dérangements de la machine organique, ceux du système nerveux, de la circulation et^e la respiration !
Comme nous étions attentifs pendant que, l'oreille appliquée sur la poitrine de vos malades, vous écoutiez tous les bruits anormaux des poumons et des gros vaisseaux, et comme nous attendions le résultat de votre observation pour le constater nousmêmes ! Comme votre main savait nous guider pour palper les viscères profondément cachés dans les cavités du corps et nous faire découvrir le point lésé ! Quelles matinées laborieuses nous passions dans les salles de votre clinique, et avec quel empressement nous allions vérifier à l'amphithéâtre les diagnostics que nous avions portés, ou entendre dans vos savantes leçons l'exposé systématique des faits, des théories un peu absolues du temps et les merveilles des méthodes de traitement que Ton croyait souveraines I Les disputes étaient quelquefois bien vives
(I) Bouillaud, Traité des maladies du cœur. Paris, 1841. — Traité clinique du rhumatisme articulaire, Paris, 1840.
autour de la table de marbre, et elles se ressentaient de rintolérance des époques de foi. Vous nous admettiez à la discussion, mais il ne fallait pas trop vous contredire sur la nature des fièvres typhoïdes et sur l'importance des lésions intestinales dans cette redoutable maladie qui ravageait alors nos hôpitaux.
Surtout vous étiez inflexible pour l'exactitude dans le service et iians l'exécution des prescriptions, comme vous étiez infatigable dans vos investigations à l'amphithéâtre. On n'était bien venu à vous parler ni de difficultés ni de temps ; tout notre temps devait être aux malades et à l'étude, et vous-même vous ne comptiez pas les heures. Vous ne vous souvenez peut-être pas de m'avoir fait faire à la Pitié, pendant l'épidémie de choléra, jusqu'à sept autopsies avant le déjeuner; nous étions là dès six heures du matin, et nous n'en sortions pas avant midi. Trois heures dans, les salles de malades, trois heures le scalpel à la main dans l'amphithéâtre.
Si je devais caractériser d'une manière particulière votre nature médicale, je dirais que vous étiez surtout doué d'une ténacité insurmontable ; quand vous vouliez quelque chose, il fallait que cela fût, et vous auriez volontiers dit comme Napoléon à un offificier auquel il avait donné l'ordre de prendre en un quart d'heure une batterie ennemie située sur un
mouticuie, et qui, deux fois culbuté, revenait en déclarant que la position était imprenable : a Monsieur, vous avez encore trois minutes ! » La batterie fut enlevée. C'est à peu près ce que vous in*avez répondu un jour où je prétendais qu'il m'était impossible de saigner de la lancette une femme d'un embonpoint extraordinaire, que vainement j'avais cherché la veine au milieu du tissu graisseux où elle était enfoncée et perdue : « Monsieur, il faut que cette malade soit saignée ; » et elle le fut.
Mais je me laisse aller à mes souvenirs de jeunesse, et il est temps que j'arrive au sujet de celle lettre que je vous demande la permission de vous adresser.
J'ai pensé, Monsieur et très- cher maître, que vous prendriez quelque intérêt aux observations que j'ai eu l'occasion de faire sur l'emploi de l'eau froide comme moyen de traitement ou sur ce qu'on nomme l'hydrothérapie ; il y a là en (effet un agent énergique dont on n'a peut-être pas encore suffisamment analysé le mode d'action, ou du moins dont un médecin désintéressé n'a pas rendu compte au public ; comme vous êtes avant tout l'homme des faits et du progrès, vous écouterez volontiers les faits que j'ai recueillis, les chiffres que j'ai constatés.
Et d'abord quelles sont les conditions d'un bon traitement hydrolhérapique, et trouve-t-on partout
ces conditions? En d'autres termes, la première eau venue est-elle propre à ce genre de médication, et suffit-il de soumettre les malades à des aspersions ou à des immersions dans une eau ayant la température de Tair extérieur? Faut-il, en un mot, de l'eau très-froide, plus froide que celle des sources et des puits que Ton rencontre généralement et dont la température ne descend pas au-dessous de la température moyenne du lieu ? Ainsi l'eau de la Seine à Paris, dont la température varie de zéro à plus de 20 degrés, suivant les saisons, celle des puits ou des sources qui ne peut être au-dessous de 10 degrés, ce chiffre étant à peu près celui de la température moyenne de Paris, ces eaux sont-elles propres à l'application de l'hydrothérapie? Eh bien I non; l'eau de la Seine ou de tout autre cours d'eau, par cela que la température en est variable, qu'elle peut geler en hiver et devenir presque tiède en été, est impropre aux usages de l'hydrothérapie et aux effets que l'on veut produire. La première condition de ce Iraitenaent estd'avoir de l'eau à une température à peu près constante, sinon on ne sait plus ce que l'on fait, et les msilades peuvent subir des réactions inatten-
dues. Il faut aussi que l'eau soit au moins fraîche, et pour cela elle doit provenir de source ou de puits; tnais encore le degré de fraîcheur dépendra de la tem-
396 nYDROTHÉRAPIE.
péralure moyenne du lieu, car c'est celte moyenne, qui règle le degré de froid, que Ton peut rencontrer en s'enfonçant dans le sol. Si celte moyenne est de 10 degrés à Paris, elle est au moins de i4 à Montpellier, et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir dans le Midi ni une très- bonne cave ni un puits très frais. Or de l'eau à 14 degrés n'est plus assez froide pour produire la vive action dont nous parlerons plus loin et sur laquelle est fondée la méthode hydrolhérapique. Que sera-ce donc quand on voudra faire de l'hydrothérapie, comme nous Tavons vu quelquefois, avec des eaux à 18 ou 20 degrés ?
On ne se doute pas généralement dans le monde que la première question, la première difficullé même soit d'avoir de l'eau froide ; on croit que l'eau froide existe partout, que rien n'est plus commun, et qu'il suffit de l'aller chercher à une certaine profondeur dans le sol pour en avoir des sources inépuisables. Sans doute l'eau des puits et des sources est relativement fraîche, surtout quand il ffiit chaud à l'extérieur ; mais cette fraîcheur ne suffît pas pour exciter fortement la peau, comme cela nous paraît nécessaire dans le traitement hydrothérapique.
Mais enfin les sources fraîches, froides môme, sont-elles donc rares, et n'en trouve- t-on pas fréquemment dont l'eau est au-dessous du degré de ce
que nous appelons la température moyenne ? C'est le préjugé général, mais c'est une erreur ; cette fraîcheur n'est que relative ; que Ton prenne un thermomètre exact, qu'on l'y plonge avec soin, et on ^ erra que la plupart de ces sources, de ces eaux de puits, que l'on croit glaciales, marquent plus de 10 degrés au-dessus de zéro. Non-seulement les sources froides , plus froides que la température moyenne du lieu, sontn*ares, elles ne se rencontrent que dans des conditions spéciales; mais leur origine est obscure, difficile à comprendre, et la science n'a pas encore dit son dernier mot à leur sujet. Autant les sources chaudes sont communes dai)s certaines régions, autant leur origine est claire et leur degré en rapport avec la profondeur d'où elles viennent, autant les sources très-froides sont rares, loin des glaciers ou des neiges éternelles, el autant leur interprétation est sujette à objection. Cela tient à ce qu'il n'y a qu'un point au-dessous du sol où la température soit à son degré le plus bas et fixe, et ce degré, encore une fois, est celui de la température moyenne du lieu ; au delà de ce point, la température s'élève et va en croissant par suite de Taction delà chaleur centrale; au dessus et plus près de la surface, la température est changeante comme celle de l'extérieur. Et ce qu'il y a de
Do:iiiÉ, Hyg. G. M. ^^
pis pour les applications, c'est que, si Ton peut facilement échauffer l'eau, nous n'avons pas denaoyen pour la refroidir, si ce n'est l'emploi de la glace, naturelle ou artificielle, procédé coûteux et inapplicable en grand dans l'usage ordinaire.
Vous voyez donc, Monsieur et très-cher maître, que, voulant étudier à fond l'hydrothérapie, j'ai dû chercher un lieu où se trouvassent réunies les trois conditions suivantes : soureé très-froide, très -abondante et à température fixe ; c'est ce que j'ai rencontré, avec d'autres avantages encore à l'établissement de Divonne, département de l'Ain, entre le versant oriental du Jura et le lac de Genève. Plusieurs sources, dont la réunion forme un torrent qui s'ajojjte à celui de la montagne, alimentent les piscines et les appareils, que je décrirai ; cette eau sort de terre en pétillant comme une eau de Seltz, et sa température, à peu près invariable, est de 8 degrés centigrades (l;.
(1) Voici les degrés constatés à des époques différentes et par des températures extérieures très-diverses.
Le 10 juin. Première source 8<» »
— Seconde source ^. . . S» I
— Source du Cygne 8® 1
— Piscine des hommes 8® 2
— Piscine des dames 8*> 3
— Eau des douches 904
— Eau du torrent des enfants de la montagne. 9® I
nYDROTHÉRAPIE. 399
L'eau la plus froide de celte contrée est celle de la fontaine Napoléon, située à mi-chemin de la route qui franchit la chaîne du Jura par le passage nommé la Faucille; cette eau est à 7° 8.
Comment expliquer cette basse température des sources de Divonne? Je ne connais pas exactement la température moyenne de la localité ; mais, celle de Genève étant 9° 16, je ne crois pas qu'à 100 mètres plus haut, c'est l'altitude de Divonne, elle soit beaucoup au-dessous de ce chiffre, sauf l'influence des circonstances locales, comme le voisinage des montagnes couvertes de neige pendant une partie de l'année. 8 degrés centigrades, température habi- • tuelle et constante des sources de Divonne, sont donc probablement une température inférieure à. la moyenne du pays. D'où vient cet excès de froid ? On ne peut l'attribuer, selon toute apparence, qu'à une lente infiltration des eaux de neige, quoique la neige ne subsiste pas pendant toute l'année sur les sommets du Jura. Cette année, où la neige a été abondante, il n'en restait plus de traces à la fin de juin ;
Le 23 juin. Source 8" 5
— Piscine 8» 5
— Eau du torrent lO» »
Le 16 juillet. Source 8° l
— Piscine S^ 3
— Eau du torent « * 10°»
iOO RYDROTHÉRAPIE.
mais il y a peut être des crevasses dans lesquelles elle s'accumule, et la fonte de ces dépôts, dont le terrain est au loin pénétré, suffit probablement à maintenir les eaux souterraines à une basse temperature.
Il faut pourtant convenir que cette explication n'est qu'une hypothèse raisonnable, non une démonstration ; et même celte théorie n'est que difficilement applicable à d'autres faits du même genre encore plus prononcés.
On sait, par exemple, que les caves où se confectionnent les fromages de Roquefort, cette singulière localité que j'ai décrite précédemment(4), sont d'une fraîcheur glaciale, et que précisément la qualité de ce fromage particulier, qui ne peut se fabriquer que là, est due à un courant continuel d'air froid et sec, soufflant des entrailles de la terre ; la température de ces caves, qui ne sont point souterraines, mais qui résultent de l'application de constructions contre la paroi verticale d'un rocher sillonné de fissures par lesquelles arrive l'air, se maintient à 4 degrés centigrades au-dessus de 0°; une source, qui jaillit aussi du rocher, présente cette même température ; cette température est invariable, ainsi que l'a vérifié plu-
(l) Voyez p. 212.
sieurs fois, aux différentes époques de rannée, J. E. Bérard, doyen de la Faculté de Médecine de Montpellier. Qui peut entretenir ce froid dans un pays dont la température moyenne est au moins de i2 degrés, et éloigné d'une centaine de lieues des glaciers et des neiges étemelles des hautes montagnes? Arago ne se l'expliquait qu'en supposant dans l'intérieur du plateau de Larzac, qui domine toute la contrée, l'existence d'un vaste et profond lac dont le fond serait à 4 degrés, comme l'est celui de tous les grands lacs. Ceci demande quelques détails.
Le maximum de densité de l'eau, c'est-à-dire le point où elle offre le plus de poids sous le même volume, est précisément 4 degrés au-dessus de zéro. Quand l'eau se refroidit davantage, elle devient plus légère et remonte à la surface ; pn sait que la glace est heureusement (je devrais dire providentiellement) moins lourde que l'eau, ce qui fait qu'elle flotte sur nos fleuves, au lieu de s'accumuler indéfiniment dans le fond où elle se forme. Donc, si à un moment quelconque la température de l'eau d*un grand et profond lac s'abaisse à 4 degrés audessus de zéro, les couches d'eau, par l'effet de la pesanteur, gagnent le fond à mesure qu'elles arrivent à ce degré, et, une fois là, elles ne bougent plus, et leur température devient invariable; car, le
nTDR0rfl£RAP1E.
it trts-profond, ta lempér.iltirc extéiieure
. plus à travers la grande épaisseur des eaux.
lilleurs, par une cause quelcoaque, la tempéra-
du foud venail à varier, à s'abaisser au-dessous
degrés ou à s'élever au dessus, les couches
emonle raient à la surface, puisque, au-dessus
lessous de \ degrés, elles sont plus légères qu'à
autre température, el elles seraient remplacées
e nouvelles couches à 4 degrés. C'est ce qui
ue de Saussure trouvait toujours 4 degrés au
lu lac de Genève, cl ce qui causa son étonne-
, jusqu'à ce que la théorie si simple de ce phé-
L'ne que nous venons d'exposer fût parfaitement
établie.
Revenant donc maintenant à la fontaine des caves de Roquefort, si nous admettons avec Arago l'existence d'un grand lac dans l'inlérieur du Larzac, il sera tout simple cfu'un Blet d'eau provenant du fond de ce lac ne fasse pas monter le thermomètre au delà de 4 degrés. Mais il y a la circonstance de l'air froid et^ecqui souille dans les caves ; cet air est si sec, qu'il n'humecte même pas le sel marin, si facilement déliquescent. Arago disait alors qu'un courant d'air introduit par quelque ouverture dans le sein de la montagne se refroidissait au contact des parois de ces immenses cavités, sans se chai'ger d'hu-
IIYDROTnÉRAPIE. 403
midité, et " ressortait par les 'fissures des caves à la température que Ton connaît.
Mais voilà bien des suppositions, et rien ne démontre l'existence de ce grand lac souterrain.
El puis que dire de cette autre source signalée par M. le professearCh. Martins(l)à moins de 200 mètres <lu sommet du mont.Ventoux, et qui ne marque que 5 degrés et demi ? Il n'y a pas moyen de supposer un grand amas d'eau au sein du mont Venloux dont la construction géologique ne lui permettrait pas de la contenir. Il* est vrai qu'à cette hauteur de 1 ,800 mètres environ, la température moyenne ne s'élève guère au-dessus de 2 à 3 degrés. Toutefois n'est- il pas plus probable que c'est à des amas de neige dans des cavités, dans des espèces d'entonnoirs, comme qn en trouve sur beaucoup de montagnes, à la fonte lente et graduée de ces neiges, à l'infiltration qui en résulte, que l'on doit attribuer la basse température des sources dont nous parlons? Le mont Ventoux ne reste pas couvert de neige pendant tout l'été, mais il peut en conserver des amas dans son intérieur, et sa masse peutôtrepour ainsi dire pénétrée de neige fondue. Le plateau duLarzac, qui a une grande étendue, dix lieues au moins en tout sens, reçoi l une assez grande
(l)Ch. Martins, da Spitzberg au Sahara. Paris, Î86G, p. 390.
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dire bouchonner comme un cheval en écume. La chaleur revient promptement et vivement à la surface ; on y aide par de Texercice, si on est assez fort, ou par des couvertures et par dés frictions au lit, si on n'est pas en état de njarcher, ce qui çirrive souvent dans les maladies pour lesquelles on a recours à rhydrolhérapie.
Je ne vous décrirai pas, Monsieur et illustre confrère, tous les modes d'administration de l'eau froide, en piscine, en douches de toutes les formes, de tous les calibres et de toutes les forces, tous les modes de réaction, en maillot sec et en maillot humide, quoique ce soient là les points sur lesquels on excelle à Divonne, grâce à lïn parfait outillage et à l'habileté des doucheurs et des doucheuses, qui composent un personnel de plus de trente personnes. J'y reviendrai à propos de quelques malades et de quelques résultats que je veux vous citer ; mais, pour le moment, j'aime mieux étudier les phénomènes physiologiques de cette méthode.
Le premier effet de quelques bons plongeons dans la piscine et des vigoureuses frictions qui les suivent, c'est un sentiment de chaleur et de bien-être, d'expansion dans tout le corps, qui semble ranimer l'action du principe vital. Aussi, après huit jours de ce régime, j'écrivais en plaisantant à mes amis
406 HYDROTHËKAPiE.
que j'étais en train de me régénérer, que j'en étais revenu à 1848, et que j'espérais en arriver à la Restauration. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ne s'enrhume même pas à ces refroidissements subits, h ces plongeons dans Teau glacée, tout humide encore de la moiteur du lit. Mais c'est qu'il n'y a pas là de refroidissement dans le sens délétère du mot ; on ne laisse pas au corps le temps de perdre sa chaleur, on l'impressionne vivement, on lui donne une violente secousse, on fouette la peau avec de leau froide, comme on le ferat avec des épingles, mais le refroidissement ne dépasse pas l'épiderme, et le sang afflue bien vite à la surface sous la main du doucheur. ' .
Non-seulement on ne s'enrhume pas, mais on guérit même un rhume qui commence. C'est ce qui m'est arrivé pour une légère bronchite que j'avais rapportée de Paris, et voici ce que m'écrivait une malade fort délicate sur le même sujet; je ne doute pas que vous ne trouviez ce simple récit d'une personne du monde, sans système et sans idées préconçues, tout à fait digne de l'attention d'un observateur:
0 Avant-hier, j'avais eu froid, et je suis rentrée enrhumée et remplie d'une foule de petites douleurs. J*ai eu de la peine à me réchauffer, et j'éternuais bon
jeu, bon argent. La nuit, j'ai eu très-chaud, presque de la moiteur le matin, toujours éternuant. Que faire? Je délibère un instant avec moi-môme, je me demande même si je dois envoyer chercher un avis* puis, pensant qu'un avis général sufQt pour un cas individuel, j'ai décidé de mon chef, et je suis allée à la piscine rondement d'intention, mais avec la chair de poule physiquement. A peine plongée, j'étais contente, et à peine sortie, débarrassée et allègre; et je ne suis plus enrhumée. Ce résultat instantané m'a émerveillée. »
Non-seulement on s'habitue facilement, les femmes les plus délicates comme les hommes, à ce régime de l'eau glaciale, qui paraît un peu rude et dont l'imagination s'effraie ; mais on se passionne pour ces bains froids, pour ces douches froides que l'on vous administre tantôtencolonne,tanlôtenjet plus mince, et tantôt en pluie fine qui enveloppe tout le corps ; celle-ci est la douche en cercle que les malades appellent douche en crinoline pour lui donner un nom en rapport avec son élégance.
Les femmes surtout, et les plus délicates, sont avi- • des de se plonger dans la piscine, comme par instinct et aussi par le sentiment réel du bien-être qu'elles en éprouvent, du ton et du calme que ces immersions rendent à leurs nerfs ébranlés. Je ne puis
mieux faire, mon très-cher maître, que de vous citer encore ici les passages mêmes de quelques lettres de malades; cela vaut mieux que,: tout ce., qu^. nous pourrions dire, nous autres Jti^deçi'ns. Voici comment ' s'exprime une dame^ qui n'a: pas beaucoup de goût pour la grosse douche, mais qui adore la crinoline :
«.,... et la surprise que me réservait. le docteur? C'était la douche en cercle » un amour de douche, l'invention la plus élégante, une volupté! Ce n*est pas froid du tout, mais du tout; une eau; douce, une rosée qui vous caresse comme uni plumeau de plumes, ou une tête de loup faite de blaireau. Je supporterais une demi-heure de douche en cercle avec plaisir en hiver ; en été ce serait trop doux. Cette comparaison m'a fait encore mieux sentir les horreurs de là douche en colonne sur un pauvre monde sans force comme moi. Ainsi donc, en partant, je mets dans mes bagages la piscine, la douche en cercle, Joseph et Mariette, c'est décidé »
Ah ! c'est que les gens de service soht vraiment admirables à Divonne ; voici, en effet, comme on m'en parle, à propos du maillot, qui mérite bien aussi une description :
(( Joseph (c'est le doucheur en chef), le bras droit du docteur, est admirable de zèle, de douceur et de soin, de soin de femme, moins l'empressement ner-
veux ettumultueu]j[. Hier, j'ai essayé du maillot pour lâcher de dormir; je n'ai pas dormi, mais j'étais calme avec une sorte de bien-être dans Tinsomnie
(( Je suis allée au maillot avec empressement et confiance spontanée comme à la piscine; ce n'est pas trop dur d'ailleurs. Mais quel emballage bien fait! c'est à voir et à peindre; Mariette excelle. Joséphine, ravie de la nouveauté et de l'effet, a voulu absolument queje me voie dans une glace. En moins de rien, on est empaqueté dans le drap mouillé, deux couvertures de laine, une de coton, un édredon et une autre couverture encore, tout cela serré, ajusté à la forme du corps ; il n'y a pas à bouger pied ni patte. On a chaud bien vite, et alors on s'empresse de vous jeter dans la piscine: l'effet est bienfaisant, calmant. »
Voilà donc un moyen puissant, énergique, varié, dont les effets physiologiques peuvent nous faire entrevoir l'inlluence thérapeutique.
Quel parti pouvons -nous tirer de ce moyen, de cette application de l'eau froide sous toutes ces formes, à divers degrés d'intensité, et eu combinant son action avec les transitions de température les plus brusques, suivies de réactions qui en définitive portent la chaleur à l'extérieur, raniment les fonctions
de la peau, détendent les nerfs et tonifient les muscles?
Je ne vous rapporterai pas, Monsieur et très-cher maître, tout ce que j'ai entendu raconter des cures merveilleuses opérées par Thydrothérapie; je ne veux vous parler que de ce que j'ai vu, de ce que j'ai pu suivre, de manière à constater les résultats du traitement ; ce ne sera qu'un petit nombre de faits, mais assez concluants.
J'ai vu à Divonne des paralytiques, des états nerveux de toute sorte : mélancolies, chorées, épuisements du système nerveux par suite de travaux excessifs ou des fatigues de la vie du monde, désordre dans les fonctions locomotrices, spasmes et défaillances causés par une commotion, par un ébranlement du cerveau ou de la moelle épinière, etc. Voici ce qui m'a paru le plus saillant :
Une victime d'un accident de chemin de fer, après la guérison de ses blessures et le rétablissement apparent de sa santé, était restée d'une grande faiblesse, sans aucun symptôme de paralysie, faiblesse accompagnée de temps en temps de défaillances allant presque jusqu'à l'évanouissement; il y avait eu commotion des centres nerveux dans la chute, puisqu'il y avait eu perte de connaissance, et, en même temps que la faiblesse musculaire, la force d'attention et la
capacité pour un travail soutenu étaient diminuées, il y avait môme un peu d'hésitation dans la mémoire. La malade rend ainsi compte elle-même de son état :
« ... Je n'ai plus de défaillances; îes orages me fatiguent comme toujours, mais je ne songe plus un moment à m'évanouir; c'est un joli progrès, car les orages ne manquaient pas de me causer de fortes défaillances. »
Quanta l'exercice de la tête,;\ l'attention soutenue, TefTet du traitement n'est pas moins marqué:
« C'est une grande jouissance pour moi de pouvoir lire sans effort, avec goût et facile intelligence, avec une attention naturelle et en suivant le fil des idées sans m'appliquer. Depuis longtemps, ce plaisir m'était enlevé soit par la maladie, soit par la vie dissipée du monde; je le retrouve avec une jouissance infinie, et je constate avec non moins de plaisir que je suis capable encore de lire vraiment et de comprendre toute sorte de choses. Depuis quelque temps j'ai bien, débêti; le temps perdu pour les jambes ne l'est pas pour la meilleure partie de notre être J'ai donc passé ces jours de pluie et de captivité avec une grande facilité ; les heures m'ont paru courtes, et j'ai joui à ma manière des plaisirs de la maison, de la liberté de ne pas m'y associer. Quand je suis bien fourrée dans mon fauteuil auprès de la fenêtre, ma table et
mes chaises encombrées de livres, de lettres, de plumes, de papier, je jouis du plaisir que je ne prends pas, comme de la pluie et du vent dont on est à l'abri au coin du feu. Ma lecture favorite est en ce moment le Chateaubriand de M. Sainte-Beuve. Plus j'avance dans cette lecture, plus elle m'attache et m'émerveille. Je ne connais personne capable de posséder son sujet comme M. Sainte-Beuve; rien n'échappe à ce regard pénétrant , semblable au microscope pour lequel une goutte d'eau, un grain de poussière renferme un monde et n*a point de secrets. On ne peut pas quitter le livre ; il entraîne, il distrait, il nourrit, il remplit l'esprit, et le lire tout de suite, après ou en même temps que le Gh jteaubriand, c'est un intérêt de plus. J'en ai lu près de trois heures de suite hier dans le jardin ; et ce soir j'y suis revenue encore, malgré la promesse que je m'étais faite de lire autre chose.»
Ce passage vaut bien, il me semble, ce que nous appelons une observation médicale, et n'est pas moins instructif.
Voyons maintenant ce qui concerne le rétablissement des forces. Au début, il fallait plonger la malade dans la piscine au moyen d'un fauteuil et d'un treuil : au bout de deux mois, elle écrit:
(( Je descends seule dans ma chère piscine, et je
fais trois ou quatre fois sa longueur, en opérant force plongeons de toute la tête. Ce n'est bon, à mon avis, qu'à cette condi lion ; la tôle n'a pas môme une sensation pénible à braver, c'est tout plaisir tout de suite. Mardi, j'aifait un extra considérable. J'ai diné à table, et au salon, après, j'ai assisté à une lecture de M. Vidart (le médecin de Tétablissemenl). Il a un vrai talent; à lui seul il vaut une troupe, et tout cela si naturellement, si facilement, qu'on ne songe pas qu'il y mette de la complaisance ni qu'il lui en coûte de la fatigue. On soigne ici le moral autant que la bote, et il faut convenir que M. et M"® Vidart s'y emploient, bravement et de tout entrain. Ils sont ingénieux, aimables et naturels dans cette partie, à mon gré, la plus lourde de leurs devoirs. » Aussi y a-t-il encombrement à Divonne : « On se bat ici tous les jours pour obtenir un coin dans un grenier. Avant-bier, une dame a été tout heureuse d'obtenir une cellule à côté de ma femme de chambre et pas plus confortable ; le mari et la fille de cette dame sont au village et une nourrice dvec un petit enfant qu'elle a, au grenier, je ne sais où. Hier, six personnes et vingt-cinq malles ont dû se contenter de quatre petites chambres au second ; encore avaient-elles retenu ce trésor à l'avance. Les vingt-cinq malles m'ont fait plaisir..., etc. )>
4i« HYDROTHÉRAPIE.
assons à d'aulres cas.
i^uand je suis arrivé à Divonne^ au commencement
ivril, le pays était encore sous la neige; les mon-
les de la Suisse et la chaîne du Jura avaient leur
teau blanc ; c'est le bon moment, dit-t>n, pour
) de rhydrothérapie : le printemps et l'automne
Il les meilleures saisons.
i'y trouvai, un jeune garçon d'une douzaine d'an-
), d'une physionomie vive et spirituelle; il était
cté d'une maladie fort pénible et pour lui et pour
lutres ; il aboyait sans cesse comme un chien et
iC des efforts convulsifs. Le régime de la douche
de la piscine fit merveille ; en deux mois, j'ai vu
celte toux s'affaiblir, devenir un jappement doux
comme celui d'un jeune roquet; ce n'était bientôt
plus qu'une sorte d'agrément, une petite inspiration
qui rompait la monotonie de la parole; enfin toute
trace de cette singulière maladie disparut, et en
même temps on vit cet enfant se fortifier, reprendre
les couleurs de la santé, se développer et grandir.
C'est la plus belle guérison dont il m'ait été donné
de suivre les progrès et de constater le résultat.
Des constitutions délabrées se rétablir, des mélancoliques reprendre goût aux choses de la vie, de jeunes filles pâles et décolorées refaire du sang et se raffermir sur leurs jambes, des douleurs névralgi-
IIYDROTBÉRAPIE. 415
ques se calmer, c'est ce que l'on voit généralement à Divonne. J'ai laissé en traitement et en voie d'amélioration des paralysies des membres inférieurs par suite de trouble dans les fonctions de la moelle épinière.
Mais en voilà assez, mon cher maître, car je ne peux pas faire ici un traité de médecine hydrolliérapique; je n'ai voulu qu'indiquer les conditions essentielles de cette méthode, ses effets les plus marqués, et montrer, après bien d'autres, qu'il y a là un moyen efficace dont la médecine peut tirer un grand parti.
Ai-je besoin d'ajouter que ce traitement doit être
dirigé par un médecin expérimenté, sage, pas entêté
de système, sachant écouter les instincts des malades,
et que ce traitement doit être aidé par un bon régime
alimentaire, de l'exercice autant qu'on en peut
prendre, la vie en plein air, et la gymnastique même
en certains cas ? C'est ce que Ton trouve à Divonne,
oîi tout est bien ordonné, largement organisé, sans
mesquinerie ni lésinerie et avec une grande intelligence.
Le village de Divonne n'est pas beau, il n'a rien
du charme et de la coquetterie des villages suisses,
pas de villas élégantes, pas de jolis chalets : mais il
est on ne peut mieux situé pour les promenades et
pour les excursions pittoresques.
ilO HYDROTHÉRAPIE.
Est-il rien de plus enchanteur que les bords du lac de Genève, que ce- grand parc de quinze lieues de long sur une dizaine de large, avec ses habitations à Tair si paisible et si bien fourrées dans leurs massifs de verdure, où il semble que doivent régner la paix et le bonheur? Ses jolies villes de Nyôn, de Lausanne, de Vevey, et le lac pour pièce d*eau : voilà pour les promenades de tous les jours< à pied, h chevaJ, en voiture, par les plus jolis chemins ombragés des plus beaux noyers, de châtaigniers et de peupliers, entrecoupés des petits vallons les plus frais, et pour horizon les pics neigeux des Alpes prosternés aux pieds de leur roi, le mont Blanc.
Et, si vous voulez faire des excursions plus loiataines, les chemins de fer suisses, dont la station esta 6 kilomètres, au château deCoppet, vous jetteront en quelques heures sur tous les points, aux lieux les plus fameux, les plus pittoresques, au cœur même de cette région qui fera éternellement l'admiratioa des amants de la nature et des poètes.
A M. LE DOCTEUR COMBAL, Professaur à la fa6ulté de Médecine de Montpellier.
Nous nous sommes bien souvent entretenus de la fièvre, mon cher professeur, pendant les cinq mois de soins assidus que vous avez consacrés à un membre de ma famille. Je ne fais que vous rendre ce que vous m'avez donné dans ces instructives conversations, en entreprenant de reproduire ici Tbistoire d'une maladie que vous avez menée à bonne fin, histoire qui pourra être utile aux personnes affectées du même mal.
La fièvre joue un grand rôle dans la région que nous habitons ; elle fait partie de la constitution médicale du pays, et vous êtes obligé de vous tenir en garde contre cet élément qui vient si souvent compliquer les diverses maladies que vous avez à traiter. Je veux parler de la fièvre périodique, bien entendu, à accès réguliers, de la fièvre intermittente, en un mot, laquelle peut prendre tout à coup un caractère malin, pernicieux et fatal. Ce mode de la fièvre, autrefois à peu près inconnu à Paris, dont on ne voyait guère d'exemples dans les hôpitaux au temps de mes
nu tk riSvRE.
en Iraversaol les maniU qui m^ilbeiireusemenf défentltnl les abords de voire belle Méditerranée aux QDTÎroDS de Hotitpellier, et <[ae jamaifi-aocun membre de ma famille, vieux ou jeune, n'aroit subi l'iofluence de celle région réputée malsaÎB& j ît Mtntt que DOUB A'; séjountoDS pas, ijae Dons sy tXAtcbom jamaiSi et -qu'après avoir pris notre baiiX' nous pentroM à la ville. Gfllfrii'empècbe [tks qu'il SM^it fort à désirer que llontpctHer; fût mis en cowanmioatioD avec la mer-paFHDe;bcJle route passant loi» des marais, à travora les champs de vigne qeis'éleadent d'un certain c6téjusqu'& la plage. Il e^'JtfCMiceVable qu'une ville comme la vôtre, qui n'est qu'à dix kilomèlres de la mer, n'ait pas une seule roule de voiture pour s'y rendre, sans Iraverser, d'un côté, des marais inTecls, el sans être soumis h un péage de trente sous, et, de l'aulre, sans êlre obligé, faute d'un poQl sur le canal, d'embarquer les impotents qui vonl prendre leur bain (1).
Pour en revenir à notre malade, vous vous rappelez donc qu ayant été prendre des bains de mer sans inconvénient pendant tout l'élé dernier, je l'emmenai à Bayonne et de là à Paris, après un séjour d'une quinzaine près de Biarritz ; puis nous allâmes nous établir comme à l'ordinaire pour les vacances (0 Voyei plus haut page 31T.
aux environs de Paris, là où Ton n*enlend jamais parler de fièvre.
Au mois de novembre, la veillé de notre retour à Paris, pour reprendre ensuite la route du Midi, un accès de fièvre smrvint î cette fièvre fut immédiatement périodique ; elle fut tierce, c'est-à-dire qu'elle revint réguliôrementtous les deux jours. Comptantsur la bonne influence d'un changement de lieu, le départ ne fut qu'ajourné d'une semaine, et nous revînmes à ■ Montpellier à notre aise, en profitant des bons jours.
Le traitement ordinaire a été immédialement commencé, le sulfate de quinine administré à la dose et selon la méthode que vous a suggérée votre grande expérience. Sous l'influence du précieux anlipériodique, les accès, rapidement affaiblis, disparurent bientôt, mais pour reparaître, comme vous le savez, mon cher professeur, dès qu'on cessait l'emploi de la quinine. El voilà où ont commencé les difficultés qui nous ont retenus pendant cinq mois. Après quelques bonnes doses de sulfate de quinine, on était obligé de laisser réposer l'estomac fatigué ; on allait en afiaiblissant les quantités du remède, et à peine avait-on atteint une certaine limite, que les accès s'annonçaient de nouveau par deâ faiblesses et des malaises, et reprenaient bien vite toute leur intensité.
DoxTfK, Hyg. G. M. 2 4
Vous avez varié avec un art infini, selon les méthodes de la meilleure pratique, la forme et les préparations du remède, le donnant tantôt en vin ou en sirop, tantôt associé à un peu d'opium, à la valériane, ou aux ferrugineux, etc. Tout cela réussissait à merveille ; mais, si on essayait de suspendre le traitement, le mal reprenait son cours, et voilà comment s'est passé tout Thiver.
Au printemps, néanmoins, le principe périodique paraissait affaibli, comme usé par le temps ; et c'est alors que nous songeâmes à avoir recours au déplacement, si efficace dans beaucoup de maladies nerveuses. C'est de ce déplacement, de la manière dont je Tai exécuté et du résultat qu'il a produit, que je veux maintenant vous rendre compte ; d'autres malades trouveront, je l'espère, dans ce récit, quelques renseignements utiles.
Au lieu de monter en chemin de fer pour nous transporter rapidement au loin, j'ai préféré revenir à l'ancienne manière et voyager à petites journées ; j'ai pris une bonne voiture, attelée de trois bons chevaux, un voiturin, en un mot, et je me suis dirigé d'abord vers le déparlement du Gard pour faire une première station à Uzès, cette jolie ville située en si bon air et dans une position si agréable.
De là j'ai suivi, par Alais, la route des Cévennes et
de la Lozère ; c'était à la fin de mars, les montagnes étaient encore couvertes de neige, mais je comptais précisément sur de brusques transitions pour dérouter la maladie. Nous avons eu quelques mauvais gîtes dans les pauvres villages des hauts plateaux de la Lozère ; mais le temps était beau, et, après un déjeuner complété par nos provisions de voyage, l'air vif et frais du matin avait bien vite dissipé les fatigues de la nuit. Quelques étapes ont été pénibles, le mauvais jour, le jour de fièvre se faisant encore !:entir par des malaises et des défaillances ; peu à peu néanmoins l'influence diminuait, et nous arrivâmes en assez bon état en Auvergne, par Saint-Flour. liien éventés sur ce rocher où la ville est si pittoresquement perchée, nous en ressentîmes un bien-être marqué ; les effets du dépaysement et surtout de l'air des montagnes se manifestaient, le calme renaissait, les forces se rétablissaient à vue d'œil.
C'est ainsi que nous atteignîmes le chef-lieu du département du Cantal. Il y avait, du reste, de quoi ranimer la santé la plus languissante dans cet air parfumé des montagnes qui nous envoyaient des bouffées de senteurs résineuses de leurs forêts de sapins, au milieu desquelles se jouait un soleil prinlanier réfléchi par une neige éclatante. Je n'ai pas vu en Suisse déplus beau passage que celui de Murât au
424 LA FIËYRE.
Lioran, la plus haute montagne du Cantal. Dans cette roule montant entre des forêts de sapins, la lutte du soleil et de la neige, le contraste de la chaleur déjà forte avec le manteau d'hiver que perçait la somhre verdure iles arbres étaient d'un merveilleux effet; et, si la satisfaction de l'âme à la vue d'une belle nature peut mettre le corps en bonne ilisposilion, un pareil spectacle était bien propre à contribuer au rétablissement de la sanlé. Le Lioran est traversé par deux tunnels de 2 kilomètres, l'un pour la roule de terre, l'autre pour le chemin de fer, et qui débouchent, l'un au-dessus de l'autre, dans la belle vallée de Vie.
Après un séjour de trois semaines à Aurillac, dont les environs sont si champêtres et si heureusement accidentés, nous sommes rentrés à Montpellier, si bien débarrassés de la périodicité, que nous ne savions plus nous-mêmes nous retrouver dans les bons et dans les mauvais jours. Toutefois, ayant, au bout d'un certain temps, remarqué de l'agitation, (le l'agacement nerveux sans cause, ce que vous appelez dans votre patois méridional, du RatigaSy nous avons, par le calcul, en nous rappelant certaines dates, constaté que celte disposition coïncidait précisément avec les anciens jours de fièvre ; tant est grande la ténacité de ce rhythme mor-
bide, quand une fois il s'est emparé de Téconomie 1
Afin de perfectionner notre œuvre, nous avons fait une nouvelle pérégrination sur les flancs du . mont Ventoux, en parcourant la riche plaine si féconde et si admirablement éclairée qui, d'Avignon, sjétend d'un côté à Carpentras et au mont Ventoux, el^ de Tautre, à la fontaine de Yaucluse. Ce déplacement, ce nouveau bain d'air dans la pure atmosphère des montagnes a été le coup de grâce de la maladie; l'usage de la bière nous a aussi rendu service; tout symptôme de fièvre a disparu ; les malaises et les défaillances, les agitations et les agacements ne se sont plus montrés, l'équilibre s'est rétabli, le sommeil et l'appétit ont promptement réparé ce que six mois de souffrances avaient fait perdre ; et, chose remarquable, il n'est rien resté de ce long état morbide ; pas un organe affecté^ pas une fonction iroublée.
Maintenant demandons- nous où celle maladie avait été contractée, où le germe en avait été puisé, où l'empoisonnement enfin avait eu lieu : est-ce au bord de la mer et dans nos rapides passages à travers les marais qui la précèdent? Mais ce n'est que trois mois après que les accidents se sont manifestés. Je sais bien que cette, objection n'arrête pas les méde-
cins convaincus de l'influence exclusive des exhalaisons paludéennes ; ils répondent que le germe de la maladie, déposé dans le sang, peut mettre tout ce temps à se développer, et que Ton a vu des personnes quitter le Sénégal, sans avoir été en apparence atteintes des fièvres régnantes, être prises, au milieu de la traversée, d'accès intermittents et quelquefois pernicieux, dont le principe avait été certainement puisé sur le sol infecté de noire colonie.
Mais voici qui me parait plus embarrassant. La fièvre dont je viens de faire l'histoire n'atteignait pas pour la première fois notre malade.
Vous vous souvenez, mon cher professeur, qu'il y a quelques années déjà, elle survint au milieu de l'hiver, bien loin de toute influence insalubre ; cette fièvre, combattue par le spécifique ordinaire, s'est comportée cooime celle-ci et a fini de même, usée par le temps plus que par les remèdes.
Il y a plus : une première invasion de cet état morbide remonte, chez la même personne, à un plus grand nombre d'années et dans des circonstances encore plus singulières : Nous n'avions pas alors quitté Paris, et nous ne nous étions pas approchés de votre région paludéenne; nous allions passer l'automne en Picardie, dans un pays oti il n'est pas question de fièvres. Eh bien I au retour d'un de ces
séjours, pendant l'hiver, à Paris, qu'on n'avait pas encore entrepris de reconstruire à neuf, la fièvre se déclara, petite fièvre lente, indécise et mal réglée, sur laquelle, par conséquent, la quinine avait peu de prise. Cette fièvre inquiétait nos amis ; et mes confrères, qui n'étaient pas trop disposés à admettre des fièvres essentielles, c'est-à-dire existant par ellesmêmes et sans altération d'organe, me disaient : « Prenez garde ; examinez bien la poitrine, il doit y avoir quelque part une lésion qui entretient ce mouvement fébrile. » On y regarda en effet de très-près; les médecins les plus habiles, les plus fins âiognostiqueurs furent appelés : Rayer, le docteur Bell. L'examen le plus attentif ne fit rien découvrir; tous les organes étaient sains, et la fièvre continuait toujours. Le printemps arriva, la malade était réduite à rien et sans force ; on la porta dans sa voiture, et,' fouette postillon! nous voilà partis. Une fois à cinquante lieues de Paris, la fièvre a cessé d'elle-même, et n'a plus reparu depuis, pendant bien des années. Et, chose bonne à noter, mon cher professeur et Irès-savant confrère, pour vous qui êtes aujourd'hui le praticien le plus renommé du Midi, dont la clientèle rayonne autour de Montpellier, de Marseille à Toulouse, ces fièvres, qui durent pendant des mois, qui paraissent si tenaces et qui résistent à la médi-
cation la plus énergique, ne laissent aucune trace à leur suite, et la santé paraît an contraire revenir plus brillante et meilleure l
Est-ce là le résultat d'une intoxication miasmatique, d'un empoisonnement paludéen? Je vous laisse sur ce profond sujet de réflexion.
LE RHUilAE
A M. LE DOCTEUR LOUIS (I), Membre de l'Académie de MiMeclue.
Cher et illustre maître,
En vous écrivant cette lettre, je n'ai pas la prétention de vous apprendre quelque chose, à vous qui observez depuis plus d'un demi-siècle, avec un esprit sévère et vraiment scientifique ; mais je vous demande la permission d'adresser aux gens du monde, sous votre patronage, quelques conseils sur une incommodité très-commune qui a quelquefois de la gravité et peut devenir une maladie sérieuse : je veux parler du rhume, et à ce propos traiter à ma manière, c'est-à-dire en langage vulgaire et à la portée de tout le monde, quelques questions d'hygiène et même de doctrine médicale.
(1) Montpellier, janvier 18G5.
DYGIÈNB DBS fOUMONS.
On peul en effet, en parlant da rhome, aborder les
incipes mêmes de la médecine, les théories de la
ence et de Técole, car, selon que vous considérerez
tte petite maladie comme étant le résultat d'un
. général ou d'im état local, selon l'importance
e vous attacherez à ses causes, selon la manière
dont vous interpréterez son début, sa marche et sa
terminaison, vous pencherez plus ou moins vers les
idées de Técole anatomique et physiologique ou vers
celles des vitalistes; et la théorie n'est pas seule in-
léressée dans l'opinion que vous adopterez, car le
traitement dépendra du point de vue où vous vous
serez placé. Je prétends rendre cette proposition
claire pour tout le monde, même pour les personnes
étrangères à la médecine, et les intéresser un moment
à une discussion d*où elles pourront retirer quelques
notions et quelques conseils utiles.
Le rhume est-il une affection générale s'altaquant à l'ensemhle de l'organisation, débutant par le système nerveux, et dont Tirritation de poitrine et la toux ne sont que les symptômes secondaires, ou bien est ce une maladie toute locale, une inflammation de la membrane qui tapisse le nez et les bronches, sous l'influence de laquelle le corps entier éprouve un malaise qui peut aller jusqu'à la fièvre? En d'autres termes, le froid agit il à la manière d'une
épine qui, ayant irrité la partie qu'elle déchire, produit une réaction sur le reste de Téconomie, ou bien est-ce le principe même de la vie qui est d'abord affecté par l'impression du froid, et dont le trouble retentit sur tous les organes^ en particulier sur
ceux de la poitrine ?
Selon que Ton adoptera Tune ou l'autre manière de voir, on sera, avec les partisans de l'école analomique et physiologique, qui ne veulent, autant que possible, voir dans les maladies que des lésions locales , matériellement appréciables, ou avec les adeptes de l'école vitaliste pour lesquels la lésion locale est souvent peu de chose, et qui font remonter la plu part des altérations organiques et matérielles à un dérangement primitif dans la force qui régit les phénomènes de la vie.
Avec les premiers, on attribuera le rhume à l'impression directe du froid sur la membrane muque usi* du nez et des poumons; on cherchera surtout à préserver ces parties du contact de l'air extérieur, et on dirigera les moyens curatifs vers Tinflamma tion des bronches; on aura recours aux calmants, aux adoucissants, aux fumigations, et, dans les cas violents, aux sangsues et aux saignées.
Avec les vitalistes, au contraire, on se préoccupera davantage de l'effet du froid sur l'ensemble et sur le
43i HYGIÈNE DES POUMONS
système nerveux ; on garantira également le malade contre les atteintes de Tair extérieur, mais on aura la prétention d'agir plus ef0cacement sur la maladie en l'attaquant dans son principe à l'aide de médicaments ou de méthodes auxquels on attribue une action manifeste sur les forces de Téconomie.
Il en sera ici comme pour des maladies plus graves, où la différence des deux méthodes est plus prononcée, en raison des caractères plus tranchés du mal, dans la fluxion de poitrine par exemple. Tandis que les médecins de l'École de Paris s'efforceront avant tout de débarrasser le poumon qui leur parait être le siège essentiel du mal, les médecins de l'École de Montpellier, négligeant jusqu'à un certain point cet embarras de l'organe respiratoire, qu'ils considèrent comme secondaire et comme la conséquence du trouble apporté dans l'exercice du principe vital, abandonneront le poumon à lui-même ou ne hii viendront que faiblement en aide ; ils auront la prétention d'attaquer le mal dans sa source à l'aide de substances et d'un traitement propres à rétablir l'équilibre dans les forces qui gouvernent la machine.
On voit qu'il n'est pas plus indifférent pour la pratique que pour la science d'être dans un eamp ou dans l'autre, et que le traitement des maladies
dépend des principes aussi bien que la théorie*
Les gens du monde s'étonneront qu'une pareille dissidence puisse exister parmi les médecins sur une matière aussi grave, et ils demanderont comment la question n'est pas résolue depuis plus de deux mille ans de travaux et de recherches de la part des hommes les plus éminents et même des génies les plus profonds.
Nous allons tâcher de leur faire comprendre comment il en est ainsi, et nous espérons que, à l'aide du rhume qu'ils connaissent tous, ils verront que la difficulté est grande et que les meilleurs observateurs peuvent pencher d'un côté ou de l'autre.
Que chacun se rappelle comment les choses se passent quand on s'enrhume, qu'il réfléchisse sur les circonstances de cette indisposition, sur son début, sa marche et sa terminaison, et il ne tardera pas à s'apercevoir que ce cas, si simple en apparence, s'interprète aussi bien par les deux méthodes.
En effet, à la suite d'un refroidissement quelquefois insensible, on éprouve du malaise, de la fatigue allant dans certains cas jusqu'à la courbature, une disposition à frissonner et un peu de mal de tôte. Les choses restent ainsi pendant deux ou trois jours, et l'on ne tousse pas encore ; mais le nez se prend, il commence à couler, le besoin de se moucher de-
DomcB, Hyg. CM. 2 5
4M ITGliXB BBS POUMONS.
mi fréquent» ks étmmiiiients se soocèdent, les
«z pleoieni el saj^porteDl mal la lumière et l'on
Bt comme hâiélé.
Plus tard le rhume, comme ou dit dans le monde,
wend du oerreau sur la poitrkie, et Ton est alors
«iécîdteieut eiurliumé.
Bh bien I pendant ces ûeaz ou trois jours de malaise durant lesqueb on ne toussait pas, où le rliume >prement dit n'existait pas encore, teUement, que malaise aYant-coureur pouvait bien 0tre l'indice ne autre maladie, est-ce la membrane du nez et \ bronches qui a été affectée la première, dans la* ^elle s'est fait an travail inflammatoire qui réagissait sur l'économie en général^ ou bien est-ce le principe régulateur de nos fonctions qui a été troublé, et ce trouble a-t-il été retentir sur les organes de la respiration ? Le rhume n'est-il pour ainsi dire que la plainte, que le cri du principe vital malade, que l'expression de sa souffrance, comme les larmes ne sont que l'expression matérielle de la douleur de l'âme ? Pesez bien toutes les données du problème, et vous verrez qu'il y en a de favorables à Tune et à l'autre théorie.
Si l'action du froid sur les conduits respiratoires est la véritable cause du rhume, si l'air agit dans ce, cas comme une épine qui déchire, pourquoi,
d'une part, ne s'enrhumerait-on pas toutes les fois que Ton s'expose à un air très-vif, et, de l'autre, comment s'enrhumerait-on si facilement quelquefois pour un refroidissement à peine sensible, par suite d'un froid limité aux pieds, et enfin même au coin de son feu, comme on ne le sait que trop dans le monde ?
Il faut donc qu'il y ait au moins une prédisposition générale de l'économie ; que le principe vital soit apte à subir ou à repousser Faction délétère du froid. Puis, voyez comment marchent •les rhumes et comment ils finissent : beaucoup de petits remèdes soulagent et adoucissent les crises de toux, mais rien n'arrête le cours de cette maladie ; elle a sa croissance, sa période çtationnaire et sa période de décroissance ; et, quoi que vous fassiez, vous ne parvenez pas à l'abréger d'un jour. D'un bon rhume (je ne parle que des rhumes simples, sans complication et sans prédisposition fàcheuse), on en a toujours à peu près pour ses trois semaines, plutôt plus que moins; les traitements les plus énergiques n'y font rien, et je les ai vus résister aux saignées répétées comme aux sirops, aux pâtes et aux lochs. Tout cela n'a-t-il pas la physionomie d'un état général ?
D'un autre côté, il est évident que c'est le plus
-.jrilÉ&ni^k<H{BaMKrt<fe»teitr, el je suis «Mhil itmit ■■ tanaft (bcé A» ^icaêes sans ga-
■^■r *■ dna*^ taatti ^|m |c ■'ewhnoie <:uaiai« tout bi DUM&f far «m RfroMfeBcmeal iasensible et m^tnt! lu OH3. <iii taoa èta, U s'en est pa^ moins
irai ^^IK■ c'e^t le iruùltfai e^ La pnooipaie cause des ciliirtit;^ i^ue TtHi i^eartLuUfe r-iremeot en été et que lei- voLe;^ rv^ïpir^tiHi-tes piirâI&s«Dt Ees preniièrvs frappées tjl les pius ^eiLïihlifS jiu Tariations brusques de ttfuipiiratiii.'); : Ofcûs H d'est pa^ oéce^saire qu'elles soieut liirev'bmeut atteiates : ie refroiJûsement d'une partie d\i eorpci , des pieds surtout, réagit pconiptemeot sur Li p^iriae.
Lt* plus probable est dooc que le rhume simple, ordixuiire, est une lésion locale, une irritation des nieDibntnes muqueuses du nex et des bronches, et
que le malaise général dépend du travail inflammatoire qui s'opère sur ces parties ; mais il faut à cette maladie, comme au plus grand nombre des autres, une prédisposition, c*est-à dire un élat particulier, inconnu dans sa nature, qui prépare l'économie à subir l'influence de la cause occasionnelle. Voilà la théorie qui me paraît la mieux fondée dans Tétat actuel de nos connaissances.
Si, en effet, je m'observe moi-même, voici ce que je remarque : habitué au climat du Midi depuis une dizaine d'années, je suis plus sensible que je ne Tétais jadis au froid et surtout au froid humide de l'air de Paris. Or, le 8 novembre dernier, la température s'étant tout à coup abaissée à plusieurs degrés audessous de zéro, je quitte la campagne dans un état de santé parfait, mais assez impressionnable et moins bien disposé à la réaction que de coutume, ayant pris sur mon sommeil pour me lever de trèsbonne heure. Je sors du café d'Orçay après déjeuner, et je suis frappé par une bise glaciale qui soufflait sur ce quai du nord. N'ayant qu'un trajet très-court à faire, de quelques minutes (j'allais à l'Institut), devant trouver bon feu en arrivant, je ne m'inquiétai pas du saisissement que j'éprouvais ; mais je fus en un instant pénétré de froid jusqu'à la moelle, et il me semblait que je respirais des aiguilles. Je n'é-
prouvai pas de facilité ni de satisfaction complète à me réchauffer.
Je n'en allai pas. moins à mes affaires^ je fis un grand nombre de courses à pied, et le soir je me rendis au spectacle. Impossible de me réchauffer pendant la nuit suivante. De là, malaise, sentiment de fatigue et de brisement ; le second jour, je pouvais à peine me traîner, et je commençais à tousser. Pas moyen de me soigner (et d'ailleurs les soins auraient-ils fait quelque cliose ? c'est ce que j'examinerai plus loin).
J'étais obligé de partir le soir môme pour Montpellier. Le reste ne vaut pas la peine d'être retracé en détail ; c'est l'histoire d'un rhume violent, mais sans complication, et qui n'empêche pas absolument de se livrer aux occupations ordinaires de la vie.
Retour à Paris au bout de trois semaines, trèsfatigué du rhume et de la toux, ne dormant plus et avec un agacement nerveux insupportable. Je puis enfin me reposer à la campagne et me soigner. Le moment était favorable pour recueillir le bénéflce des soins, car l'efficacité des remèdes est surtout prononcée quand le rhume tire à sa fin ; tel sirop, telle pâte, tel calmant qui sont sans action dans la période d'acuïté font merveille vers le déclin ; aussi quelques cuillerées de sirop de codéine suffirent-elles
pour me rendre le calme et le sommeil, pour apaiser la toux ; je dormis pendant trois jours et trois nuits, et je fus guéri.
Dans cette observation^ comme on dirait s'il s'agissait d'une maladie sérieuse, l'action de l'air froid sur les organes de la respiration paraît évidente, et tous les symptômes qui s'ensuivent semblent bien être le résultat de l'irritation et du travail inflammatoire des membranes du nez et des bronches.
Dans une autre circonstance, ayant contracté un rhume semblable par un refroidissement brusque survenu à la suite d'un orage, pendant que je dormais dans un wagon, n'ayant du reste ni fièvre ni douleur de côté, après trois semaines d'une toux qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit, je m'en délivrai subitement par un violent exercice un jour d'ouverture de chasse. La même théorie est applicable à ce cas.
Voyons maintenant les moyens préservatifs et les remèdes.
Y a-t-il moyen de se préserver des rhumes?
Je ne parlerai pas de ce qui est connu de tout le monde, du soin qu'on doit avoir de se garantir du froid et surtout du passage subit du chaud au froid, du froid humide, de se bien vêtir en sortant pendant l'hiver, de se tenir les pieds chauds, etc. Une
précaution plus importante à signaler pour les personnes qui s'enrhument facilement ou qui ont la poitrine délicate est de porter de la flanelle sur la peau; et enfin, pour les 'heureux qui peuvent fuir l'hiver, le séjour dans un climat doux tel que Nice et encore mieux Ajaccio et le; Caire, en serappelant toutefois que dans les pays méridionaux il faut éviter de sortir au coucher du soleil, l'air se refroidissant subitement à ce moment de la journée.
Mais enfin y a-t-il, dans les conditions ordinaires de la vie, et pour tout le monde, des précautions réellement efficaces à prendre contre les rhumes, moins banales que celle d'éviter les refroidissements? Nous avons vu que Ton s'enrhume au coin de son feu, comme en s'exposant à l'air ; cela ne donne pas une grande confiance dans les moyens préservatifs recommandés par tout le monde.
Pour m'éclairer sur ce point, j'ai pensé que je devais m'adresser aux personnes les plus intéressées à ne pas s'enrhumer, aux chanteurs de théâtre, dont la fortune repose sur l'intégrité de leur voix. Voulant n'avoir aff*aire qu'à un homme à la fois intelligent et expérimenté, je ne pouvais mieux rencontrer que notre grand chanteur, M. Dupré. Il a eu la complaisance de me donner tous les renseignements que sa longue pratique lui a permis de recueillir à ce sujet. Eh
bien 1 en fait de précautions, le mieux est de ne pas trop les multiplier ni les exagérer. Sans doute il faut se garantir du froid par de bons vêtements et se préserver autant que possible des transitions subites du chaud au froid, et réciproquement ; mais le plus sûr est encore de s'aguerrir contre les changements de température par l'exercice en plein air et par tous les temps. Et, en effet, il est impossible, malgré les précautions, d'éviter toutes les occasions de refroidissement ; pour les artistes dramatiques en particulier, ils sont forcés de paraître fort légèrement vêtus sur la scène où ils sont soumis à des courants d'air froid ; cela nous arrive à tous par d'autres causes, dans l'habitude ordinaire de la vie.
Si donc on n'est pas un peu endurci contre le froid, on devient plus susceptible et on s'enrhume pour la moindre chose ; les calottes et les cache-nez produisent peut-être "plus de rhumes qu'ils n'en font éviter, par la manière intempestive et imprévue dont on est quelquefois obligé de les quitter ; tandis que les ablutions froides le matin sur la tête ont guéri bien des personnes de leur disposition à s'enrhumer du cerveau.
On s'étonne de voir les chanteuses de théâtre, des femmes souvent assez frêles, exposées à des refroi-. dissements dont rien à peu près ne les garantit, s'en-
rbumer si rarement ! Gela lient d'abord à ce qu'elles sont soutenues par l'état moral et par la surexcitation nerveuse ; il leur arrive ce qui se produit chez les femmes du monde qui vont au bal : elles n'ont pas froid, quoique à moitié nues, quelle que soit la rigueur de la saison ; et puis les actrices et les chanteuses usent de moins de précautions minutieuses qu'on ne pense, et elles sont, plus que bien d'autres femmes, aguerries contre les intempéries.
Mais s'il n'y a pas de préservatif bien assuré contre le rhume, y a-t-il au moins une manière efficace de le traiter à son début et des moyens de le faire avorter?
Je l'ai cru pendant longtemps, et je me •battais qu'en prescrivant le lit à la première atteinte, on réduirait beaucoup les proportions du mal ; il n'en est rien, ou du moins l'effet est peu marqué ; la maladie suit son cours ordinaire; elle ne dure pas moins longtemps et son intensité n'est pas moindre. M. Dupré m'a confirmé dans cette opinion. Cet éminent artiste, si intéressé à ne pas être arrêté par un rhume dans sa carrière théâtrale d'hiver, m'a assuré que le lit n'y faisait rien ; que, quand lui ou ses camarades étaient pris, ils subissaient la loi commune, et qu'après avoir essayé de tout, ils se bornaient à garder la chambre pendant les premiers jours, à se tenir
chaudement et à tâcher de transpirer en prenant quelques boissons chaudes et aromatiques.
Les pâtes et les sirops calment momentanément la toux ; ils soulagent et sont utiles sous ce rapport,
mais ils ne guérissent pas, si ce n'est vers le déclin du rhume. C'est alors qu'une de ces préparations, dont une petite quantité d'opium est toujours l'agent actif, a souvent une vertu merveilleuse ; sous l'influence d'un léger narcotique, les nerfs fatigués se calment et la toux disparaît. Si, malgré tout, le "^^ume traîne et se prolonge, quelques verres d'Eaux- Bonnes coupées de lait en triompheront facilement.
En fait de traitement, on n'a peut-être pas assez souvent recours au punch et au vin chaud. Laënnec, l'inventeur de l'auscultation, le grand médecin auquel nous devons la connaissance exacte des maladies de la poitrine, ne traitait pas autrement les rhumes simples chez les individus bien constitués.
Voilà, cher et illustre confrère, ce que j'avais à dire sur une incommodité fort commune, et les conseils que je voulais donner à ceux qui y sont assujettis.
Je vous demande de nouveau pardon d'avoir emprunté votre nom pour le mettre en tête d'une œuvre si légère ; mais ne voyez dans cette adresse de ma lettre qu'un souvenir bien affectueux pour vous et
44i HYGIÈNE DES POUMONS.
que Texpression de ma reconnaissance pour le maître vénéré dont les leçons m'ont ouvert la carrière.
On a tant parlé de remèdes contre la phthisie depuis quelque temps, que le moment nous paraît convenable pour dire où en est la médecine à cet égard et ce qu'on doit penser des divers traitements proposés pour guérir cette cruelle maladie. Si nous détruisons quelques illusions, nous pourrons rendre service en indiquant des ressources, que les malades négligent trop souvent, si ce n'est pour guérir, au moins pour vivre et pour prolonger leur existence.
Y a-t-il de véritables remèdes contre la phthisie et peut-on avoir confiance dans les annonces et dans les promesses qui sont faites au nom de personnes très-honorablement placées quelquefois dans la science ? Avant de répondre à cette question et de dire aux phthisiques ce qu'ils ont à attendre et à espérer de la médecine, il est nécessaire de rappeler en quoi consiste le mal dont il est question.
La phthisie proprement dite est une maladie des organes de la respiration, des poumons surtout, dé-
terminée par la production d'une matière particulière au milieu du tissu spongieux de ces organes; cette- matière est d'abord plus ou moins disséminée sous la forme de petits grains ; ces petits grains, en se multipliant, se réunissent, deviennent des masses plus ou moins grosses qui se développent par l'adjonction de nouvelle matière de même nature ; comparables, à Torigine, à des grains de millet, elles peuvent acquérir le volume d'une noisette, d'une noix, et même aller au delà. D'abord dures et compactes, elles se ramollissent, donnent lieu à une suppuration particulière qui se fait jour dans les canaux aériens du poumon, et est rejelée au dehors avec les crachats. Eln se détruisant, elles laissent un vide dans le tissu pulmonaire, qu'elles ont d'ailleurs ulcéré; de là des cavités auxquelles on a donné le nom de cavernes; la matière morbide elle-même, que nous venons de décrire depuis sa naissance à l'état de granule jusqu'à son plus grand développement, est ce qu'on appelle tubercules ou matière tuberculeuse.
On voit par ce simple exposé que la phthisie pulmonaire a plusieurs degrés : elle est au premier degré quand les tubercules sont encore d'un trèspetit volume, disséminés, durs ou à l'état cru, comme on dit; le second degré commence avec la
réunion des tubercules en masses plus considérables et avec leur ramollissement; le troisième est caractérisé par leur fonte et la formation des cavernes, qui est une véritable destruction des poumons.
Mais il y a encore un autre degré de la phthisie, plus intéressant à connaître, plus important à quelques égards, qui précède les trois que nous venons de décrire, et qui consiste dans la disposition innée ou acquise à la maladie. Les médecins reconnaissent en effet une prédisposition à la phthisie, le plus souvent héréditaire, un tempérament, ou, plus exactement, une diathèse tuberculeuse. C'est à cette période de la maladie que peuvent surtout être appliquées avec succès les précautions propres à la prévenir ou à en empêcher le développement.
On comprendra maintenant que le traitement de la phthisie doit être différent, suivant qu'il s'adresse à l'une ou à l'autre de ces périodes; il y a une médecine préventive pour les jeunes sujets qui n*ont encore à craindre qu'une disposition générale plus ou moins prononcée, une médecine conservatrice, lorsqu'il s'agit de maintenir le malade au premier degré de l'affection, d'empêcher ou d'arrêter, si c'est possible, le développement et l'évolution du mal, et une médecine militante, luttant contre les accidents lorsqu'ils sont manifestes, et parant de son
mieux au danger, suivant le point où il se montre.
Eh bien I quelles sont les véritables ressources de la médecine, aux prises avec les différents degrés de cette redoutable maladie? Nul ne les a mieux exposées, mieux définies que M. le professeur Fonssa- ^ives, de la Faculté de Médecine de Montpellier. Je vais copier le titre un peu long de son livre, parce qu'il contient toute la pensée de l'auteur, et qu'il montrera bien le but qu'il se propose. Ce livre est intitulé : Thérapeutique de la Phthisie pulmonaire^ basée sur les indications^ ou l'Art de prolonger la vie des phthisiques par les ressources combinées de l'hygiène et de la matière médicale (i).
On le voit, c'est moins de guérir les phthisiques qu'il s'agit que de les faire vivre; mais, après tout, l'essentiel n'est-il pas de vivre, et qu'importe d'avoir son ennemi dans le poumon, ou dans l'estomac, ou dans les nerfs, si on parvient à le maîtriser? Il y a tant de gens qui vivent, et pas trop mal, avec un pauvre estomac ou avec des nerfs irritables, et pis encore ! Les poitrinaires ne seraient pas plus à plaindre que tant d'autres êtres souffrants, si on les mettait en état d'atteindre cahin-cahà le terme raisonnable de l'existence. Dans tous les cas, ne demandez pas
(1) Paris, 1866. 1 vol. in-8.
autre chose à M. Fonssagrives; il est trop honnête homme et trop au courant de son art pour vous promettre plus qu'il ne peut tenir. Mais dans cette mesure, c'est-à-dire dans la manière de conduire un malade, de le diriger suivant le degré de son mal, d'user à son profit de toutes les ressources de l'hygiène, de toute la puissance des médicaments, il est impossible de montrer plus de soin, plus d'habiJeté, plus de savoir et d'expérience. Tout ce que la science et la pratique sont en état de donner, on peut le lui demander; mais, encore une fois, n'exigez pas de lui . une méthode certaine de guérir la phthisie, un remède contre la phthisie, comme on ditdans le monde, il ne vous le promettra pas, il est trop consciencieux et trop éclairé pour cela; il vous répondra modestement et avec franchise : « Nous ne guérissons pas la phthisie, nous la pansons, b
Yoyons donc avec lui quelques-uns des moyens de panser la phthisie; nous ne ferons pour ainsi dire qu'enregistrer des têles de chapitre, car nous ne voulons pas rédiger un traité de médecine, mais ces titres suffiront pour faire entrevoir les ressources dont dispose un médecin habile.
M. Fonssagrives s'occupe avec soin de l'amaigrissement, car la maigreur des poitrinaires, qui est d'abord un effet de la maladie, devient à son tour cause
du développement des tubercules. On voit là le médecin d'expérience et Thygiéniste consommé.
La manière dont il surveille Tafflux du sang vers la poitrine chez les personnes soupçonnées de disposition tuberculeuse, l'emploi qu'il fait d'un exercice modéré et approprié, les conseils qu'il donne pour le choix d'une carrière ou d'un métier, son analyse de l'influence des professions, ses avis discrets sur la convenance du mariage, etc., témoignent d'une observation fine et délicate, et l'expression est souvent heureuse pour rendre la pensée. C'est ainsi qu'en rappelant l'amélioration temporaire produite par la grossesse chez les phthisiques, « il semble, dit il, que la mort, miséricordieuse comme la loi (la peine de mort ne frappe pas les femmes enceintes), suspende l'exécution de ses arrêts jusqu'au terme de l'accouchement. »
M. Fonssagrives ne se borne pas aux précautions et aux soins hygiéniques pour améliorer l'état des phthisiques; il les traite en vrais malades quand la maladie prend un caractère actif, et même, quoique la modération et la prudence soient évidemment dans sa nature et le cachet de son hygiène, il ne recule pas devant les méthodes ni devant les médicaments énergiques quand il y a indication marquée.
11 y a une substance qu'il affectionne et à laquelle il atlribue une grande puissance pour enrayer révoluiion tuberculeuse et calmer Tardeur du sang, c'est l'émétique, en termes scientifiques, le tartre stibié. Administré, non comme Tomitif, mais suivant la méUiode ratoneime (du nom du médecin italien Rasori qui a inventé cette métbode), c'est-à-dire de manière à ce que l'émétique soit supporté, toléré, et qu'il pénètre l'économie sans soulever l'estomac, ce médicament, suivant M. Fonssagrives, a beaucoup d'efficacité dans le premier degré de la phlhisie et rend des services signalés. Il arrête la poussée tuberculeuse prête à se faire, et il maintient le principe morbide dans son étal d'inertie, ce qui doit être le but de tous les efforts du médecin.
On lira avec intérêt les chapitres que M. Fonssagrives a consacrés à l'emploi et aux effets de la digitale, de l'arsenic, des eaux sulfureuses, aux cures de petit-lait et de raisin, etc. ; mais on trouvera surtout des indications précieuses sur le régime, sur l'influence des climats et sur les avantages des différentes localités, des stations médicales continentales ou maritimes, relativement aux poitrinaires. M. Fonssagrives a beaucoup voyagé; avant d'être attaché comme professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier, il occupait un rang distingué dans
la marine (1) ; il a observé et pratiqué sous toutes les latitudes ; personne n'a été plus à même que lui d'apprécier les effets de la température, du calme ou de l'agitation de Tair, de Thumidité, de l'altitude, des plages maritimes, des divers ciels, etc., sur les constitutions impressionnables, nerveuses ou prédisposées aux affections de poitrine; c'est un guide sûr, expérimenté, dont on ne peut recevoir que de bons conseils et une sage direction.
Nous ne ferons qu'une réserve aux observations instructives répandues dans son livre sur le point si important du meilleur séjour dans les différentes catégories de pbthisiques, et c'est moins à titre de critique que pour montrer qu'en pareille matière il ne faut pas s'en rapporter seulement à la carte et à la situation géographique ; il y a des conditions locales qu'il faut connaître pour se prononcer sur tel ou tel lieu ; ainsi, parlant de la Corse, l'auteur dit :
0 Bastia et Ajaccio sont les deux principales stations hivernales de cette île; mais Ajaccio, quoique située plus au sud que Bastia, doit à sa position sur la côte ouest de l'île d'être en butte Thiver aux vents de nord-ouest, et offre moins d'avantages que Bastia, etc. » C'est le contraire qui a lieu ; la ville
(I) Voy. Fonsfagrives, Traité cT Hygiène navale, Paris, 185C.
1 vol. in-8.
4St OYGItNB DES POOBOnS.
Ajiwcio, ea effet, enfoncée dans son profond golfe,
ilour^ d'un cirque de monlagnes qui la garantit
de tous i-Atés, est, comme une serre chaude, à l'abri
le tous les vents ; tandis que Baslin, sur sa cdie nue,
^1 esposée ans vents aigres de l'est, et le lièeccio y
it aussi violent que le tuislral h Tarascon. Ajaceio,
c'est Montpellier avec plus de chalenr, sans vent et
sans poussière; avec quelques points des îles de la
Grèce, c'est un des plus beaux climats du monde.
M. Fonssagrives a parfaitemenl traité tout ce qui concerne la médecine des trois degrés de la phlbisie, et il n'a pas négligé les précautions à prendre et les soins à donner h cette période où le mal n'est encore qu'en puissance, comme on dit, oô il n'existe que par la disposition, mais où il n'a pas encore donné de signes d'activité. Son germe existe dans l'économie, mais il y dort jusqu'à ce qu'une cause naturelle ou accidentelle vienne le réveiller; c'est ce réveil qu'il faut éviler, c'est ce sommeil qu'il faut prolonger; car, si l'on est assez heureux pour le faire durer jusqu'à une certaine époque de la vie, jusqu'au moment où, tous tes phénomènes d'accroissement et de développement étant accomplis, le corps entre pour ainsi dire en repos et n'a plus qu'à continuer de vivre, on est sauvé, ou du moins les chances d'accidents et de mort diminuent dans une propor-
tioD considérable. Après trente-cinq ou trente-six ans on peut sans doute encore mourir de la phthisie, car on en meurt à tout âge, mais cette sorte de danger n'est pas plus imminente que toule autre ; on peut reprendre conGance et, avec des ménagements, pousser sa carrière aussi loin que les gens purs de tout principe tuberculeux.
Nous regrettons que M. Fonssagrives n'ait pas traité à fond, avec l'autorité que lui donnent ses vastes connaissances en pareille matière, une question qui nous intéresse à un baut degré, et à laquelle nous attacbons beaucoup d'importance, qui nous paraît, en un mot, primer toutes les autres. C'est
une si misérable vie, il faut en convenir, que celle des valétudinaires obligés à se soigner constamment, à prendre toute espèce de ménagements, à craindre le moindre souffle et le moindre ébranlement, qu'on voudrait faire mieux que prolonger l'existence des pbtbisiques, et qu'on se demande si, en s'y prenant de très-borihe heure, non-seulement avant toute invasion du mal, mais sur la seule menace d'un vice héréditaire, on ne réussirait pas à modifier assez profondément la constitution pour anéantir le principe morbide et régénérer le sang. Ce n'est évidemment que par un changement complet de milieu, de circonstances, d'influences extérieures, de régime
que l'on pourrait arriver à un pareil résultat; il faudrait; au moindre soupçoA, transporter un enfant menacé dans la région, sous le ciel le plus propre à combattre la disposition lymphatique, à communiquer à son sang les qualités généreuses, à ses tissus la fermeté, à ses organes la résistance qui le rendissent capable de neutraliser, d'expulser à jamais l'espèce de virus qui lui a été transmis. Et ce ne serait pas pour une saison, comme on ne le fait que trop souvent, ni même pour une ou deux années, ce serait pour dix ans au moins qu'il faudrait l'expatrier et rélever au milieu des conditions hygiéniques et climalériques les plus fortifiantes. Une pareille résolution exigerait de la part du médecin assez de dévouement pour avertir les familles bien avant qu'elles aient appréhendé le danger, pour éveiller leur inquiétude quand elles sont encore en pleine sécurité, pour poser nettement la question de vie ou de mort d'un enfant jouissant en apparence de la plus belle santé; et, de la part des familles, les moyens et surtout la volonté de tout sacrifier au salut d'un enfant.
Hélas I une pareille médecine est difficile à pratiquer, nous le sentons bien, et elle n'est applicable qu'à un bien petit nombre d'individus privilégiés! Qui sait pourtant? Si l'influence d'une transplanta-
Là Médecine des poitei.xaibes. 455
tioD dans des régions ai»propriées était bien démontrée, si le succès en était établi par l'exemple des malades riches qui en auraient seuls d'abord recueilli les bénéfices, qui sait si les gouYemements, si les sociétés n'en Tiendraient pas à créer des colonies pour ces pauyres enfaats du peuple succombant aujourd'hui par milliers à la phthisie? Il ne faut désespérer de rien en fait d'améliorations sociales; les progrès accomplis et réalisés dès à présent, et qui, sous le rapport de l'hygiène, nous mettent si loin de la barbarie du moyen âge, légitiment toutes les espérances pour l'aYenir.
Mais le résultat que nous laissons entrevoir est il possible? Y a-t-il quelque part un lieu propice, y a-t-il des conditions de température, d'atmosphère, de climat capables de régénérer à ce point la constitution des enfants à diathèse tuberculeuse, qu'un bon nombre, si ce n'est tous, puissent échapper à l'invasion du mal par un séjour prolongé au milieu de ces conditions?
On ne peut encore répondre à cette question par des faits nombreux, par des statistiques bien établies ; maison voit cependant assez d'enfants chétifs, transportés de pays froids et humides, de vallées resserrées, de régions montagneuses, au soleil bienfaisant du Midi, sur les plages sablonneuses et chaudes de
HYClSNE DES POUHONS.
dilcrranée, et dont le gro3 ventre, les jambes es et U face tMaKe font place en quelques ias à des chairs femes, à un leint rose et k des
(libres proportionnés et vigoureux. On connait 'z d'exemples déjeunes gens iiieDacés de phthii, ayant séjourna pendant des années à Madère OÏalagn, y ont vécu h l'abri d'accidents, et qui lient achevé leur carrière si l'amour du pays ne 'ùl rappelés trop tât au sein d'une atmosphère .rlrière. Les médecins, dis je, ont enregistré z de faits heureux de ce genre, potir concevoir loir de guérisons radicales, pur un sacrifice pro- ^é jusqu'à épuisement complet du principe morbide, sous l'influence de conditions régénératrices.
Les dents doivent être entretenues dans le plus grand état de propreté, c'est là un précepte vulgaire auquel tout homme soigneux se conforme.
Mars il ne sera peut-être pas inutile de dire qu'il est bon de se servir de brosses rudes (û* 2) et de ne pas craindre de faire saigner les gencives; au con<traire, cette circonstance les raffermit et consolide les dents.
Quant aux dentifrices, on peut employer Teau de Botot, ou mieux encore, la poudre de charbon associée au quinquina et aromatisée avec Teau de menthe ; c'est moins cher et plus efficace.
Je ne crois pas devoir entrer dans aucune considération à l'égard des dents gâtées, des soins et des opérations qu'elles réclament, c'est de la médecine de la bouche, c'est affaire de dentiste.
DOîfifB, llyg. G. M. ^ 26
458 ittsièhr des dents.
Je préviens seulement les vîeillkrds» que la perte des dents n'est pas indifférente au point de Tue de la bonne alimentation. Quand les dents viennent à manquer et que l'on ne peut plus broyer convenablement les aliments, il s'ensuit de mauvaises digestions qui compromettent la santé. Je pourrais citer un illustre vieillard, aussi remarquable par la conservation de son corps que par la vigueur de son esprit, que l'on vit sensiblement décliner aux environs de quatre-vingts ans ; ses enfants s'inquiétaient, mais, éclairés par leur tendresse et par le désir de conserver une vie si précieuse et si chère^ ils s'aperçurent que leur père ne mâchait plus suffisamment ses aliments, depuis qu'il avait perdu ses dernières dents, que les digestions étaient pénibles et que de hX venaient sans doute l'affaiblissement et la maigreur. Et, en effet, un bon râtelier pourvut à
tout, et la santé redevint florissante.
(( On ne sait jamais si Ton a bien dîné que le lendemain matin. » Cette maxime d'un homme d'esprit, renommé pour son savoir et son expérience dans l'art de bien vivre, repose sur un principe vrai d'hygiène. Bien dîner ne consiste pas seulement à bien manger, ni même à savourer de bons morceaux , il faut que l'estomac soit aussi satisfait que le palais, que la digestion soit facile et qu'il en résulte un bien-être général pour tout le corps, sinon on fait acte de glouton et non d'homme raisonnable. Un dîner mal dir géré ne peut donc pas s'appeler un bon dîner, le malaisé d'une mauvaise digestion est mille fois pire que n'est grande la jouissance d'avoir mangé les mets les plus délicats et les plus recherchés ; or ce n'est qu'au bout d'un certain temps que la digestion est accomplie et que par conséquent on sait si on a
tITGiSNE DE l/ESTOHAC.
!lné. Il y a dans celle réflexion toute la science
physiologiste, en même temps que l'expérience
I yérilable amateur el d'un homme d'esprit, on
s'en ^mien ^, el]« est du docteur Véron.
is pressons an pen cette maxime et faisons-en
r toQt ce qu'elle (ontJent. Elle en vaut la
le ; le plaiùr de la table est celui qui se renoii-
le plus souvent et qui dure le plus lon^mps.
it-il un autréî en effet, auquel on puisse se livrer
fois par jour et pendant plus de soixante ans?
lur rester dam les conditions d'un Être intelli-
, et rxisonnaUe, tout en bien ^iiatil;'il ne suffit
qufr la digestion s'exécute sans trop de -peine et
qu'on ne se ressente pas le lendemain des fatigues
de celle opération ; il faut qu'après le repas, on ne
soit, ni bourré, ni gonQé, ni allourdt.
Pour tracer des règles à cet égard, distinguons la vie ordinaire, le régime de lous les jours, des circonstances exceptionnelles, des repas d'exlfà, en - un mot des grands dîners. Je ne parle que des dîners, parce que les déjeuners n'existent plus, Dieu merci, ce sont des erreurs dont l'usage se perd de plus en plus, et dans lesquelles un homme sensé ne doit pas tomber. Quelle sotie manière de commencer la joiiruée que de se gorger de nourriture et de vin ! cl qui n'a souffert de ces repas mal placés, auxquels
DE l'alimentation ET DES REPAS. 461
on arrive mourant de faim, parce qu'ils ont lieu trèstard et qu'ils se font longtemps attendre, et après lesquels on ne sait que faire des longues heures qui les suivent qu'on ne peut employer ni au plaisir ni au travail? Excepté dans de rares occasions, telles que certaines fêtes de famille, à la campagne où l'on peut s'ébattre au grand air, où Ton doit se séparer de bonne heure, pour donner à chacun le temps de retourner chez soi, les déjeuners si chers à nos pères doivent être proscrits.
Dans la vie affairée que nous menons, que le déjeuner soit un repas léger, incapable de charger l'estomac, d'appesantir la tête et de porter au sommeil. Il faut conserver ses facultés intactes et son corps dispos, pour se livrer aux occupations de la journée, aux travaux d'esprit, ou simplement à la réflexion, à la lecture, ou aux devoirs les plus ordinaires de la famille. Comme il est certain que Ton mange généralement trop, au moins est-il bien de s'astreindre à ne faire qu'un bon repas par jour, de laisser à l'estomac le temps de se reposer et de ne pas mettre une digestion sur une autre à peine faite. A moins d'une vie très-active, à la campagne , dans laquelle on dépense beaucoup et où il y ait beaucoup à réparer, la sobriété doit être la règle d'une bonne hygiène jusqu'au dîner; et encore, si l'on observe les
gens de la campagne, les travailleurs de la terre, les cultivateurs aisés qui mettent eux-mêmes les mains à la besogne et qui pourraient ne se rien refuser pour satisfaire leurs besoins, on voit qu'ils mangent moins que nous, non pas en quantité peut-être, mais en qualité substantielle; ils consomment plus de pain sans doute, plus de légumes que les habitants de la ville, mais la viande entre en faible proportion dans leurs repas , ils se contentent d'un plat ou deux : de la soupe en abondance, un morceau de.bouilli, des pommes de terre ou des haricots, ils n'y ajoutent aucun de ces hors-d'œuvre qui stimulent Tappétit, qui le surexcitent, et leur dessert se borne à un peu de fromage. Quel est même le chasseur qui n'a pas observé que le meilleur moment pour se livrer à son exercice favori, est le matin, avant d'avoir fait un véritable repas, l'estomac n'étant lesté que d'une bonne soupe ou mieux encore d'une tasse de café; on va ainsi légèrement jusqu'à midi, et on sait bien que, si l'on n'a pas fait sa chasse, à cette heure, on ne doit guère compter sur le gibier qu'on tuera, après un copieux repas.
Il y a des gens qui croient qu'ils ont besoin de manger, dès qu'ils ont les yeux ouverts, et qui craindraient de compromettre leur santé, s'ils n'avalaient bien vite un potage ou une tasse de chocolat , en at-
DE l'alimentation ET DES REPAS. 493
tendant le déjeuner proprement dit. Il se peut qu'il y ait des tempéraments ainsi faits, mais ils sont probablement le résultat de l'habitude, plutôt que d'une organisation particulière. Je conçois que, si on mène la vie des champs, si on sort de bonne heure, par tous les temps, froids et humides, on se mette, comme on dit, quelque chose sur la conscience, mais en vérité, dans la vie renfermée des villes, cette précaution est inutile, si elle n'est même nuisible.
Le déjeuner d'une personne du monde, d'une force moyenne et d'une santé régulière, voulant observer les règles d'une sage hygiène, sera donc modéré, léger même et surtout ne se composera pas d'aliments variés : deux œufs, deux côtelettes de mouton ou l'équivalent, avec un fruit , une compote ou un peu de fromage, suivant le goût , la saison et l'appétit : voilà à peu près ce qui convient à un homme d'une constitution ordinaire, qui n'a pas de grandes fatigues à supporter et qui mène la vie des affaires ou la vie du monde. Le thé ou le café peut compléter ce repaS, mais en ayant soin de s'observer à cet égard , ces substances n'étant pas indifférentes à tous les tempéraments, et la persistance dans leur usage, en dépit des dispositions de l'organisation, pouvant entraîner des incommodités et
Ml^^ iuti?i s:\ics rwoas: ;ii Oi; saonit trop iiEÊMef ■^ar ;; iiiliéreactt iu trrjjmti jurriat le wor* de rie {ue m nèm;. 3i arjg sûre remanîotfr qvLoa penl S;; itr-at'irs i a. ctaipagne, i^tEin-i oq p.>iiTOiirt les jàiiinjs- Jii "tisd *ur lepiiaie oa ipi'oa ** Irrre à des iKit~-ji.'~ ijn.-,*;*. âne iSum^in,-.' je aoamtore qui ^tiruti. luisibit! ■ian^ une e:L:^i>ii<.v pluf sêtlentaire rt aiiis rrfuieraieir- On ôîaère Ëiciiemenl an grand jir ie^ $ui}:ïCtai;>£s i(iii [wseriwal à i>>l(>inac el qui eojpiiiirii'iat I-Tï organes. lor^qa'oD oe dép^ise pas s«fs f.:cv:;s tft lîuon jccnmule daie son sang trop de pctacip*;^ aatriti&: c'est aiiH qu'on arrÎTe à un état
DE l'alimentation ET DES REPAS. 405
de pléthore aussi fâcheux pour les facultés physiques que pour les facultés morales.
Le choix des vins n'est pas non plus indifférent; aux uns, le vin rouge convient, aux autres le vin blanc si les nerfs ne sont pas trop excitables. Dans tous les cas, les vins légers, tels que le vin de Bordeaux etle vin de Chablis^ sont préférables, le matin, aux vins de Bourgogne plus alcooliques, et surtout aux vins du Midi qui sont chargés d*esprit-de-vin. Les pesanteurs de léte, les tintements d'oreilles n'ont pas souvent d'autre cause que l'usage d'un vin trop généreux. Et à propos des tintements d'oreilles, dont tant de personnes se plaignent, l'eau et l'exercice en plein air sont le meilleur remède contre cette incommodité {i).
(1) Pour le dire en passant, je recommande aux personnes dont Fouie s'affaiblit et devient dure, de se garder d'introduire aucun instrument dans i*oreille, soit pour calmer une démangeaison, soit pour désobstruer le canal qui paraît s*eiigorger. Rien n'est plus fatal que cette manœuvre, et la surdiié confirmée en est dans bien des cas le résultat. Toutes les ouvertures naturelles doivent être respectées, et il ne faut avoir recours aux sondes, que par nécessité absolue. Pour l'oreille, le bout du doigt recouvert d'un linge mouiUé est le seul moyen de propreté que Toit doit employer. S'il y a une obstruction complète, par suite de l'accumulation du matière durcie, des injections d'eau de savon, à laide d'unepetite seringue, feront l'affaire, et encore ne faut-il pas en abuser, la membrane interne devenant trop sensible, quand elle est trop bien nettoyée et mise à nu ; or la
Je reviens à l'alimentation et aux repas. D'après ce que j'ai dit des inconvénients d'une nourriture trop abondante, et surtout de la nécessité de laisser du repos à l'estomac, pendant d'assez longs intervalles, il est clair que je condamne les goûters de friandises que l'on va faire chez les pâtissiers, peu de temps avant de dîner. Il ne s'agit pas de les proscrire absolument et de se refuser cette petite jouissance par une rigueur exagérée, mais il ne faut pas en abuser ni s'en faire une habitude. Rien n'est plus mauvais, à toute âge, que de mettre une digestion sur une autre; arrivez donc au dîner avec un estomac bien préparé, c'est-à-dire vide.
Ledînerestunechosesérieuseet qui demandeàêlre traitée avec développement; non au point de vue de la gourmandise et de la satisfaction gastronomique, mais comme un acte aussi important au point de vue moral et de la famille que sous le rapport hygiénique ; à la manière dont se passe le dîner, on
moindre irritation de celte membrane suffit pour rendre sourd. Il est bon aussi de ne pas rester trop longtemps couche', pendant la nuit, sur Tor vaille affectée de tintements; le sang, obéissant aux lois physiques, se porte dans l<-s parties les plus déclives, y stationne et tend à engorger Ifs tissus ; il arrive pour l'oreille ce que l'on voit se produire dans les jambes, quand on fait de longs voyages en voiture, elle sVngorge et se gonfle. On tâchera donc de prendre l'habitude de dormir alternativement sur l'un et sur l'autre côté, ce qui est facile.
DE L'ALIMENTATION ET DES REPAS. 4d7
peut juger des rapports des différents membres de la famille entre eux.
Si raccord règne, si après les occupations de la journée, le mari, le père se trouve heureux d'être réuni à sa femme et à ses enfants, les doux entretiens et la gaieté formeront le meilleur assaisonnement des aliments destinés à réconforter les corps. On ne se pressera pas, on ne mangera pas seulement pour se nourrir et pour savourer les mets; la conversation se mêlera à l'acte gastronomique, et 1-exercice de la parole, l'échange des sentiments, rendront la digestion facile en même temps qu'agréable. Le dîner sera le meilleur moment de repos après les fatigues et les préoccupations du jour; le souvenir de la table de famille, éclairée par la douce lumière de la lampe, égayée par une bouteille de vieux vin que le père tirait de son caveau, pour boire à la santé de son fils absent, faisait pleurer Jacquemont dans les solitudes de l'Himalaya ; les aff'aires terminées, on prolongera ces instants de distraction, on ne s'étouff'era pas en mangeant vite, et l'on sortira de table bien disposé à passer la soirée ensemble, à se livrer au récit des incidents et des nouvelles, à la discussion, à la lecture en commun, ou à quelque jeu.
Quelle différence pour l'hygiène et la santé, entre
un repas pris ainsi, et un dîner dans lequel chacun s'isolant, faute de bon accord, a hâte d'absorber les alifâents et de quitter la table I . U suffit d'avoir été condamné pendant quelque iefiips à dtner seul, sans autre distraction que ses pensées, ou un livre muet dont la lecture est une fatigue en pareil cas, pour savoir combien un repas ' pris en compagnie est bienfaisant, et combien est indigeste un dîner triste et solitaire où les morceaux s'entassent les uns sur les autres et que l'on expédie en un quart d'heure.
J'ai dit ailleurs (1) quel parti on peut tirer des voyages pour le rétablissement de la santé, quand ils sont exécutés dans de bonnes conditions, avec entrain et bonne humeur, et comment ils deviennent une cause de souffrance pour les nerfs, quand on en
fait, ce qui arrive bien souvent, un sujet de contrariétés, de contestations et de tiraillements. Ne suffit-il pas de la préoccupation exagérée des paquets, pour détruire tous les fruits d'un voyage d'agrément?
Eh bien, beaucoup de dérangements d'estomac n'ont pour origine que des repas pris dans un état de malaise moral, de contraction, ou d'agacement nerveux. Donnez-moi une famille unie, gaiement ras-
(0 Voy. Exercice et Voyages de santé, p. 30.
semblée autour de la table des repas, je ne dis pas qu'elle sera à l'abri des infirmités de la nature humaine, mais, à coup sûr, les mauvaises digestions et les maux d'estomac y seront plus rares qu'ailleurs.
Venons-en aux mets eux-mêmes, à leur quantité et à leurs qualités : je suppose que, conformément aux conseils précédents, le dîner soit le principal repas de la journée, qu'il ait lieu toute affaire terminée, et qu'il n'ait été précédé que d'un déjeuner léger, dans la mesure indiquée plus haut, c'est le moment pour un homme bien portant de se livrer à son appétit, toujours avec une certaine réserve, sans doute, mais sans crainte de revenir à un bon morceau et de boire quelques coups de bon vin.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur la composition d'un bon ordinaire, je m'en tiensaux mœurs du pays. A Paris, et on peut dire dans toute la France, le potage, une entrée, un rôti, un plat de légumes, un entremets et quelques assiettes de dessert, constituent
l'ordinaire d'une maison aisée.
L'estomac aime la variété, il a ses dispositions passagères, ses caprices, comme on dit, et ce qui lui convient dans certains moments n'est pas. toujours cequi lui plairale mieux dansd'autres. Les personnes délicates, susceptibles, feront donc bien de ne pas persister systématiquement dans un régime spécial,
Doificic, Hyg. G. M. 27
elles devront faire alterner les viandes noires et les viandes blanches, la volaille et le gibier, le poisson, les légumes et les fruits tantôt crus, tantôt cuits et même quelques sucreries. Certains individus sont cssenliellement carnivores, c'est-à-dire que la chair des animaux convient particulièrement à leur organisation. Ces personnes-là digèrent mieux les choses solides que les choses légères et peu nourrissantes, qui emplissent l'estomac sans grand profit pour la nutrition ; elles s'abstiennent de friandises, de crèmes, et leur repas finit avec les plats de résistance, le rôti etleslégumeset un morceau de fromage; elles ne touchent guèrlB au dessert ; ce n'est pas une mauvaise condition, ces personnes sortent de table bien nourries et sans être gonflées.
L*assaisonnement des mets est un point essentiel. Le système médical de l'irritation a eu une grande influence sur le régime alimentaire, et la préparation des mets en a été profondément modifiée. Par crainte d'irriter les organes, on repousse les mets de haut goût, les ragoûts épicés, le poivre surtout a été proscrit, et on n'en trouve même plus sur un grand nombre de tables. C'est une exagération. Certes l'abus des charcuteries et des sauces trop relevées a de l'inconvénient, mais il ne faut pas croire que la cuisine douce et iade soit ximie de l'estomac. Les organes
digestifs ont besoin de stimulants» ils s'en trouvent bien, et il est bon de leur en donner dansune certaine proportion; on se fait d'ailleurs une fausse idée de l'action des stimulants, sur la membrane de l'estomac. On se figure qu'un grain de poivre par exemple, mis en contact avec cette membrane, l'irrite au point de l'enflammer, c'est une erreur, les choses ne se passent pas ainsi. Sous l'influence d'un excitant, l'estomac sécrète une matière muqueuse, un suc particulier qui enveloppe la substance, la pénètre et la rend inofl*ensive ; il ne reste de son contact qu'un nouveau degré d'énergie favorable à une bonne digestion. Ce que je dis ici s'applique surtout aux substances solides, aux condiments ordinaires qui entrent dans la préparation des mets, au sel et au poivre, aux graines stimulantes et aromatiques. Que les mets soient donc convenablement assaisonnés, relevés même suivant leur nature, qu'on ne craigne pas de poivrer une côtelette de mouton ou une tranche de filet de bœuf, ni la salade, on s'en trouvera bien, surtout si on a soin d'employer le poivre fraîchement moulu, plus aromatique ainsi et moins piquant que l'affreuse poussière éventée servie sur la plupart des tables ; il est si vrai qu'il n'en résultera aucune irritation de l'estomac, que Ton ne ressent ni altération ni soif, après un repas dans lequel
on aura fait convenablement usage du poivre, la digestion n'en sera que plus facile et plus légère; le sel, que l'on craint moins et qui fait en effet partie essentielle d'une bonne alimentation, n'a pourtant pas le même avantage; un mets trop salé provoque la soif pendant toute la soirée.
Il n'en est pas de même des substances liquides, des liqueurs proprement dites et des boissons alcooli* ques au point de vuede leur action et de leurs effets sur l'économie ; celles-ci sont rapidement absorbées, elles se mêlent au sang et pénètrent dans tous les organes. Voilà pourquoi lés excès de boisson ont un si grand danger ; c'est un véritable empoisonnement, et un seul abus de liqueur alcoolique peut être fatal.
Après le régime habituel, viennent les circonstances extraordinaires, les grands dîners, les repas de cérémonie qui demandent un art tout particulier dans la conduite hygiénique. 11 y faut d'autant plus de prudence, d'habileté même, que la bonne cuisine, la cuisine simple et saine se perd, et que la détestable mode des dîners de restaurateur se répand de plus en plus. Les grands dîners ne se font plus à la maison, par la main d'une bonne cuisinière ; on les commande
au restaurateur, à tant par tête, de sorte que les sau-
ces frelatées sont substituées au vrai jus, et que les savoureuses fricassées de poulet d'autrefois sont rem-
DE l'alimentation ET DES REPAS 473
placées par à' horribles mélanges de viandes déguisées, l^es grands dîners ne sont plus des fêtes de famille auxquelles on conviait un certain nombre d'amis que Ton se faisait un plaisir de bien traiter ; ce sont des corvées dont on se débarrasse le plus promptement possible en payant une somme plus ou moins ronde, sans avoir la peine de les composer soi-même, de les commander et d'en surveiller Texéculion. Le
moindre inconvénient de ces repas, c'est d'écœurer
plutôt que de stimuler l'appétit et de satisfaire le goût, de rassasier d'avance par l'uniformité, car on est à peu près sûr de rencontrer partout la même ordonnance et la même composition chimique servant de sauce à tous les ragoûts ; si vous dînez six fois en ville dans le courant de l'hiver, vous mangez six fois le même dîner.
Mais l'hygiène a plus à souffrir encore de ces repas que la gastronomie. Qui ne sait, par expérience, combien ce qu'on appelle un dîner de restaurateur a la propriété de bourrer, d'emplir l'estomac sans le satisfaire, et de préparer une digestion désagréable?
On n'échappe à cette pénible conséquence que par une industrie que les hommes d'expérience savent pratiquer.
On ne se laisse tenter par aucun de ces accessoires qui, sous le nom de bouchées^ de croquettes,
TOUS sont offerts avant les pièces sérieuses, sous le bien faux prétexte de vous mettre en appétit.
Vous laissez passer ces œuvres culinaires mal conçues et vous attendez le poisson.
Après ce premier à-compte, bornez-vous strictement à deux ou trois plats, une entrée^ une aile de volaille, quelque légume, et si vous êtes sage, siVous voulez réellement suivre les lois de Tbygiène et surtout du bien-être, restez d'autant plus sur votre appétit que vous prenez part à un grand dîner.
Méfiez-vous des entremets sucrés, des pâtisseries, et surtout des crèmes légères qui sont tout ce qu'il y a de qioins digestif, après un repas copieux. Si vous terminez votre dîner brusquement, au rôti ou au premier légume, sans vous laisser aller à grignoter des friandises, et n'acceplantdudessertqu'unpeude fromage, je vous promets une digestion facile et légère, un corps et un esprit dispos pour toute la soirée.
Quant aux vins, tout le monde sait que l'usage doit en être modéré, la trop grande variété évitée. Que chacun suive son tempérament et son goût parliculier pour les espèces et les qualités. Je dirai seulement que certains vins froids, comme les vins du Rhin, capables d'arrêter la digestion, seraient mieux placés dans le cours du dîner qu'à la fin ; il en est de
DE L'alimentation et des repas. 475
même du vin de Champagne, aussi j'approuve fort Tusage de le servir avec le rôti plutôt qu'au dessert.
Un mot seulement des glaces. Les glaces n'ont pas d'inconvénients par elles-mêmes, mais elles peuvent incommoder sérieusement quand elles sont prises à contre-temps. Il faut ou les prendre en mangeant, comme les sorbets que l'on offre entre les deux services, ou avant de finir le repas, ou bien attendre que la digestion soit à peu près accomplie. Prises à un certain moment de ce travail, au milieu même de cet acle qui concentre l'activité vitale vers l'estomac, elles peuvent l'arrêter court, le troubler notablement, déterminer une véritable indigestion, enfin donner lieu à des accidents qui dans les grandes chaleurs pourraient être assez graves. Buvez frais, mais méfiez-vous de la glace, elle excite une soif intarissable dans les fortes chaleurs, et absorbe une quantité de liquide indigeste.
Pour montrer combien l'opération de la digestion doit être respectée et combien il y a de dispositions particulières à cet égard, je citerai le fait suivant : on sait que, pour les fumeurs en général, le meilleur moment pour satisfaire ce goût est après le repas; à peine sort-on de table, que le besoin du cigare se fait sentir. Eh bien, il y a des personnes, parfaitement bien portantes, ayant un excellent esto-
mac, el habituées au tabac, qui ne peuvent fumer avant que leur digestion soit terminée, sous peine de la troubler et de se donner des malaises; Pour ces fumeurs, l'heure par excellence est minuit, après un bon dîner et une agréable soirée; il faut donc savoir s'observer soi-môme (i).
Il va sans dire qu'une tasse de bon café, bien chaud^ est le complément indispensable d'un bon repas ; mais, hélas ! combien ces deux conditions sont rares, même dans les bonnes maisons.
Jl arrive assez souvent^ à la suite du bon dlner^ que Ton est réveillé en sursaut, par un battement de cœur accompagné de trouble. C'est le moment où le
(Ij A propos de tabac, on doit en dire ce que Ton dit du vin el des liqueurs fortes. U est clair que l'on peut en abuser, et qu'il y a une ivrognerie du tabac, comme il y a une ivrognerie du vin, et que l'un peut être aussi fatal que Tautre.
Mais que dire aux ivrognes qu'ils ne sachent aussi bien que nous?
Les malheureux qui s'enivrent savent bien qu'ils détruisent leurs facullés et qu'ils se tuent ; mais leur passion n*écoute rien, et c'est précisément l'état d'abrutissement dans lequel ils se mettent qui fait leur jouissance. C'est l'histoire de? fumeurs d'opium.
Il est vrai que le tabac n'a pas l'énergie de l'opium, mais qui n'a connu néanmoins des gens d'esprit, des intelligences supérieures, qui se sont anéantis moralement et physiquement dans la tumée du tabac?
Je pourrais en citer de tristes et remarquables exemples. Mais l'abus excessif ne prouve rien contre un usage raisonnable, pas plus pour le vin que pour le tabac.
nouveau chyk, produit à*alimenls généreux, est versé dans ta circulalion et pénètre avec le sang jusqu'au cœur. Il n'y a pas à s'en inquiéter, c'est l'effet naturel d'une bonne digestion, et ce trouble n'est que momentané.
Tous les membres d'une famille nombreuse de ma connaissance n'accomplissent leur digestion que vers le matin. Si on réveille ces personnes, et qu'elles soient obligées de se lever de bonne heure, on trouble infailliblement leur digestion.