‹ Hygiène des gens du mondeChapitre 44 sur 51 · DE LA GOUTTE. — HYGIÈNE DES GOUTTEUX · texte numérisé non relu

DE LA GOUTTE. — HYGIÈNE DES GOUTTEUX

Dans une visite faite il y a plus de trente ans à l'Hôtel-Dieu, le fameux chirurgien anglais Astley- Gooper demandait à Dupuytren : a Avez-vous beaucoup de goutteux à Paris? » Dupuytren répondait : « Nous avons des gourmands. »

C'est en effet une opinion fort répandue, même parmi les médecins, que la goutte est le fruit de la bonne chère et l'on ne manque pas de faits à l'appui de cette doctrine, ne fût-ce que celui-ci, que la goutte se montre à peine chez les gens sobres de la campagne^ tandis qu'elle hante volontiers les habi-

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tanlsdcs villes, riches et vivant bien. Aussi n*ôlerat-on pas de l'esprit de certaines gens, que les goutteux sont peu à plaindre, qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent, fructus belli.

Il faut distinguer pourtant entre la goutte héréditaire, conslitutionnelle, et la goutte accidentelle : la première, hélas ! frappe les hommes les moins amateurs de la table et menant la vie la plus régulière; le régime le plus sévère n'y peut rien, je me trompe, il y peut quelque chose en diminuant la force et la fréquence des accès, mais il ne détruit pas la maladie et Ton n'en reste pas moins goutteux. La seconde au contraire est souvent le produit des excès de nourriture ou plutôt d'une alimentation mal entendue et de l'usage de substances contraires certains tempéraments. C'est de celle-ci seulement que je veux parler, l'autre étant une véritable maladie qui réclame les secours de la médecine plus encore que ceux de l'hygiène, et d'ailleurs ce que je dirai des précautions hygiéniques applicables à l'une pourra n'être pas inutile à l'autre.

Ce n'est pas un traité de la goutte que j'écris, ce sont quelques conseils seulement, résultat de l'observation et de l'expérience, et je les adresse aux personnes prédisposées à ce mal. Et je dirai d'abord ce qui m'est arrivé à moi-même. Si tous les médecins

observateurs, se recueillant à la fin de leur carrière, racontaient ce qu'ils ont étudié sur eux-mêmes, en cas de maladies, d'incommodités, ou d'infirmités, peut-être cet ensemble ne formerait-il pas le livre le moins précieux de la médecine.

(( Et j'avais cinquante ans, quand cela m'arriva î »> C'est en effet à cet âge que je fus pris pour la première fois d'un accès de goutte; il fut violent et caractérisé. Je fus surpris de ce dérangement de ma santé, si bonne jusque-là. Pourquoi la goutte à cinquante ans, et comment devenir goutteux à l'âge où cette maladie décline plutôt qu'elle ne s'accroît ? Y avait-il donc quelque changement notable dans mon genre dévie et dans mon régime? J'avais bien quelque disposition innée à cette affection , j'en avais subi, chose rare, une attaque à dix ans, qui avait mis ma vie en danger; je produisais depuis lors avec une grande facilité, pour le moindre-écart de régime, l'acide urique, compagnon ordinaire des tempéraments goutteux, mais je n'avais ressenti aucun nouvel accès, et ma santé était parfaite. Qu'y avait-il donc de changé en moi ou dans mes habitudes? J'avais quitté Paris, j'étais à Strasbourg, mais nulle part le régime alimentaire n'est plus sain. J'y vivais en garçon, ma famille n'étant pas encore venue me rejoindre. Pour simplifier mes repas, surtout le matin, où j'avais à

travailler, je m'étais mis au café; deux œufs ou deux côtelettes de mouton et une tasse de café noir, composaient mon déjeuner.

Successivement, je prenais le café plus fort, et comme cela arrive presque toujours quand on le fait chez soi et qu'on y met du soin, j'en étais venu à faire usage d'un café très-aromatique et très-énergique. Je préviens tout de suite que, quand je parle des effets du café, je n'ai en vue que celui-ci, Tinfusion noire et sans saveur que l'on débite dans la plupart des cafés étant inerte pour moi-même qui suis très-sensible à l'action du moka. Pour en revenir à mon accident, je ne voyais que ce changement dans mon régime qui pût l'expliquer; mais comment allribuer un accès de goutte à une substance qui en parait si innocente, selon l'opinion commune^ et que même certains goutteux regardent comme bienfaisante? J'essayai pourtant. M'étant abstenu de café, pendant six semaines, je n'éprouvai plus aucune douleur de goutte ; ce n'était sans doute qu'une coïncidence.

Je me remis donc au café pour faire la contreépreuve , et bientôt des douleurs rhumatismales (douleurs si voisines de la goutte) se firent sentir dans les éivdulos et se fixèrent dans un bras. Les bains dff" \^|HMiravec frictions furent inutilement employés. 1.0 griKs orteil s^entreprend de nouveau et j'en suis

encore pour un bel et bon accès de goutte ; le café fut donc proscrit, et, tant que dura l'abstinence de cette liqueur, il n'y eut aucune apparence de goutte.

Pendant un an et plus^ je me suis soumis à ces alternatives de régime , toujours avec le même résultat, et maintenant encore, l'usage un peu prolongé de café noir assez fort suffit pour faire reparaître des douleurs rhumatismales, ou pour me donner un véritable accès de goutte. On comprend qu'averti comme je le suis, je ne m'expose pas légèrement à la visite de cet hôte incommode. Je ne me livre à mon goût pour le café, que quand je suis en voyage ou aux champs et que je puis mener une vie très-active, dans laquelle se dépense l'excès de fluide nerveux que développe la nourriture ou l'usage de certaines substances.

Je me ménage d'autant plus volontiers sur le café, que cette liqueur est pour moi le breuvage le plus intellectuel y si je puis dire ainsi, celui qui met l'intelligence dans les meilleures conditions de travail et de production ; certes, je ne suis pas matérialiste, mais enfin je reconnais l'influence du physique sur le moral, et j'avoue qu'avec une bonne tasse de café, je suis tout ce que je peux être intellectuellement. Il ne faut pas abuser de ce moyen, car l'eff'et s'en use, et, quand on a pris du café pendant un cer-

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ips, ildevîenlune babiUide et son charme est lit(i).

I conclusion i Urorilc ce que je viens de raconter, it cju'il est bon de s'ol)server, quand on a quelque ■osilion à la goulle. D'abord il est clair qu'une rtaine sobriété est de rigueur, mais en outre il eotiienl de remarquer l'influence de divers aliments ides et liquides dont on fait usage afin de s'en absir ou d'en éviter au moins le retour trop fréquent os le régime.

L'observation des urines est ulile aussi en pareil . Quand elles prennent une couleur trop foncée ou qu'elles laissent déposer un sédiment couleur de brique (acide urique), c'est un avertissement dont il faut tenir compte. L'eau, l'eau en abondance est le meilleur agent de dissolution, le plus favorable aux tempéraments sanguins, aux personnes affectées de gravelle ou disposées à la formation des calculs.

Et maintenant quel est le traitement le plus efficace, pour combattre l'accès de goutte quand il est venu? Ce point demande explication, il faut encore s'entendre, et savoir s'il s'agit de la goutte comlitulionnelle ou de la goutte accidentelle.

Pour ia première, j'admets volontiers que les re-

mèdes sont dangereux par cette raison' qu'étant énergiques, la nécessité d'y revenir souvent peut fatiguer les organes et produire un mal plus grave que la maladie elle-même à laquel le on les oppose. C'est ainsi, par exemple, qu'on ne recourt pas impunément aux purgatifs violents, qui sont un des meilleurs moyens de soulagement dans les accès de goutte très-douloureux. La fameuse njédecine Leroy, dans le temps de sa vogue, a tué plus de pauvres goutteux que ne l'eût fait la goutte elle-même. Mon ami Jules Janin, qui s'y connaît, avait donc raison de m'écrire un jour : « Hélas I quel bonheur ce brin de goutte au petit doigt de mon vieux camarade 1 il me vaut une aimable lettre, un cher souvenir. Il y a longtemps que la goutte est mon amie, elle est une sagesse, un repos, une inspiration. Heureux qui la mérite et qui sait bien s'en serviri Justement ce petit Horace que la goutte a mis sous tes yeux, c'est elle qui me l'a dicté ; donc, sois calme et sois patient ; méprise tous les guérisseurs ; méflons-nous des Lartigues, ils nous guérissent, mais ils nous tuent. » Précisément j'étais en train de prendre des pilules de Lartigue ; confiant en la grande expérience de mon vieil ami goutteux, je les laissai là, et je me résignai à la patience; toutefois, j'y suis revenu depuis, sans inconvénient, et môme avec avantage, car

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ment médical, qui ne doit pas être employé indifféremment, dans tous les cas et sans tenir compte des circonstances de la maladie et des dispositions du malade ; c'est donc affaire de médecin.

Comme hygiéniste, je me borne à recommander surtout l'exercice, l'exercice violent, à la campagne, et pour moi, ma meilleure saison d'eau est l'époque de la chasse.

En résumé, si la goutte constitutionnelle est pour quelques uns le résultat de la bonne chère et des excès de table, de la gourmandise, en un mot, la faute doit en être reportée pour d'autres au grand-père ou au bisaïeul, qui en auraient transmis le principe avec le sang, car on connaît des gens fort sobres qui n'en peuvent mais, et qui sont cruellement affectés de ce mal ; et que ne feraient-ils pas pour se délivrer de leurs souffrances? la diète ou tout au moins le régime sévère serait pour eux le plus doux des remèdes I mais il est probable que cette affection a des racines plus profondes dans l'économie et qu'elle a pour causes des conditions complexes et cachées. De là, la difficulté de l'atteindre.

Quant à la goutte plus bénigne, à celle qui n'est pas inhérente à la constitution même, que j'ai appelée accidentelle, on peut l'attaquer dans ses crises mêmes, parce qu'elles sont rares et qu'on ne risque

pas de fatiguer des organes digestifs sains d'ailleurs, et capables de supporter une secousse.

Mais il faut surtout observer les circonstances qui la font naître et y pourvoir par un régime exclusif de certains aliments, ou de certaines liqueurs, par une dépense plus régulière et plus accentuée de force musculaire et de fluide nerveux, par tout ce qui peut rafraîchir le sang en portant la chaleur au dehors et en ranimant les fonctions de la peau.

Dans tous les cas, Tabstinence de mets trop substantiels et de haut goût, d'excitants, et de vins généreux, est le régime propre des goutteux en général.

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