CHAPITRE IV
On donne le nom de plaie à tonte solution de continuité des parties molles produite instantanément par une violence extérieure.
Une plaie intéresse toujours plusieurs tissus simultanément, tels que peau, tissu cellulaire, fibreux, musculaire etc., et présente constamment les phénomènes suivants : écoulement du sang, écarteraient des bords delà plaie, douleur.
a. Hémorrhagie. — L'écoulement du sang est le seul de ces phénomènes dont nous nous occuperons, parce qu'il réclame des secours immédiats.
Toute solution de continuité est nécessairement accompagnée d'un écoulement de sang; dans les cas peu graves, il suffira d'appliquer sur la plaie un morceau d'amadou, des gâteaux de charpie, ou du linge, soutenus de la main ou d'un bandage quelconque, pour arrêter F hémorrhagie.
D'autres fois le sang s'échappe abondamment de la plaie par un jet rouge, écarlate, saccadé, et n'est arrêté par aucun des moyens que je viens d'indiquer. Cela signifie qu'un vaisseau important, qu'une artère a été ouverte, et le médecin pourra seul, par une opération qui est de son ressort exclusif, arrêterdéfinitivementl'hémorrhagie : mais avant son arrivée, le blessé sera souvent mort exsangue, s'il est privé de soins intelligents. Voici la conduite à tenir
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et les secours à administrer dans ces circonstances. On lavera la plaie avec de l'eau froide et si l'on a sous la main du perchlorure de fer, de l'eau de Pagliari, ou de l'eau de Rabel, on en imbibera des plumasseaux de charpie qui seront appliqués et maintenus au moyen de bandages très serrés, dans le fond de la plaie.
Si l'on n'a aucun de ces corps à sa disposition, on se contentera d'eau salée, ou simplement d'eau froide, car le temps presse, et il faut se servir de ce que l'on a, plutôt que d'attendre.
Si le sang continue à couler, malgré ces soins, on placera sur le membre au-dessus et au-dessous de la plaie, une ligature fortement serrée, soit avec un lacet, soit avec une bande, de manière que le sang artériel ne puisse plus venir du cœur, ni le sang veineux de l'extrémité du membre.
Tout cela a été fait en vain ; le sang persiste à affluer d'une manière effrayante.
11 est bien nécessaire que les personnes qui entoureront le blessé, ne se laissent pas troubler ; la vue du sang émeut tout le monde, surtout lorsqu'il s'échappe avec abondance et qu'il semble impossible de l'arrêter. Il faudra savoir maîtriser ces sentiments, car on aura besoin d'attention et de présence d'esprit pour réussir dans la petite opération que je vais indiquer.
D'ailleurs, il est bon de savoir qu'un homme peut, sans danger immédiat, fournir une quantité de sang plus considérable qu'on ne pense généralement.
J'ai, à deux reprises différentes, été appelé pour des hémorrhagies déterminées par la section d'une grosse ar-
tère (artère tibiale antérieure), les blessés étaient littéralement baignés dans leur sang, mais ils résistèrent très bien et guérirent tous deux, quoique le dernier ait subi une grave opération (ligature de l'artère fémorale).
Si donc les secours que nous avons recommandés tout à l'heure et qui ont et»'1 administrés rapidement, n'ont abouti à aucun bon résultat, il faudra tacher de faire la compression de l'artère qui fournit le sang.
Quelques mots vont mettre le lecteur au courant de la manœuvre simple et facile qui est nécessaire pour arriver à ce résultat.
Le gros vaisseau (artère fémorale) qui du cœur apporte le sang à tout le membre inférieur, est, dans un endroit de son trajet, situé superficiellement : c'est à l'aine; en appliquant la main vers cette région, on sent facilement les battements énergiques de cette artère.
En exerçant sur ce vaisseau une forte compression, on en rapproche les parois, on l'oblitère momentanément, on empoche à peu près le sang de pénétrer dans la partie située au-dessous du point comprimé, et par conséquent de sortir par une plaie siégeant sur le membre inférieur.
Ce moyen d'arrêter l'hémorrhagie est facile à exécuter ; voici de quelle manière on procède :
Le blessé est couché sur le dos ; on se tient debout du côté du membre lésé; on applique à plat les trois doigts de la main gauche, index, médius et annulaire dans le pli de l'aine et parallèlement à ce pli ; on 'exerce à l'aide des cinq doigts de la main droite une compression dirigée un peu d'avant en arrière et de bas en haut. La fatigue survient très rapidement, aussi est-il
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nécessaire que plusieurs personnes se remplacent ; mais il faudra que celle dont les doigts seront placés au pli de l'aine, les y laisse; c'est sur eux que l'on continuera à comprimer.
Pour le membre supérieur, le vaisseau qui apporte le sang artériel, passe sous la clavicule, arrive dans l'aisselle, descend le long du bras qu'il contourne, et vers la partie interne et moyenne, il devient superficiel.
Aussi on pourra exercer la compression sur les trois points que je vais indiquer.
1° A la partie moyenne et interne du bras : c'est là qu'il faudra faire la compression, quand la plaie siégera à la main, à l'avant-bras, ou à la partie inférieure du bras. Elle est très facile, on peut s'en assurer sur soi-même, en appliquant le pouce de la main droite vers la partie interne et moyenne du bras gauche et en pressant très modérément, on voit les battements du pouls cesser, puis revenir dès qu'on abandonne le vaisseau à lui-même.
2° S'il s'agit d'une plaie du bras, c'est dans l'aisselle qu'il faudra aller chercher l'artère pour la comprimer en dehors et en haut, sur la tête de l'os du bras.
3° Ce dernier procédé n'est pas bien difficile, cependant des gens inexpérimentés et souvent fort émus ne pourront pas toujours l'appliquer avec succès; on presserait alors fortement sur la clavicule de haut en bas et un peu d'arrière en avant (nous supposons toujours le blessé couché).
Ce moyen exige souvent des efforts considérables et ne permet pas toujours d'oblitérer complètement les parois de l'artère qui envoie le sang dans le membre supérieur, il ne devra être essayé que quand le précédent aura échoué.
Si la plaie qui donne lieu à l'hémorrhagic a son siège sur le cou. sur le ventre ou sur la poitrine, la compression doit être faite directement avec les doigts.
Ces notions bien simples, je recommande aux ouvriers bouilleurs de s'en pénétrer, car elles pourront peut-être leur donner l'occasion de sauver les jours d'un camarade blessé.
Les annales de lachirurgie militaire nous rapportentdes faits où des soldats, par une compression pratiquée immédiatement sur des blessés, ont permis au chirurgien d'arriver à temps pour arrêter définitivement les hémorrhagies qui, sans ces secours, eussent été rapidement mortelles.
b. Syncope. — Il peut arriver que le blessé, qui a perdu une grande quantité de sang, qui a été vivement impressionné au moment de l'accident, tombe en syncope.
Après avoir enlevé ou relâché les vêtements ou les liens qui peuvent comprimer le cou, la poitrine ou le ventre, on le placera dans la position horizontale, de telle sorte que la tête soit située sur un plan un peu moins élevé que le reste du corps; on renouvellera l'air autour de lui ; on lui projettera avec force quelques gouttes d'eau froide à la figure; on lui fera respirer des substances aromatiques; on lui passera sous les narines un flacon d'ammoniaque, mais sans l'y laisser séjourner; on fera des frictions sur la région du cœur, soit avec de l'alcool camphré, soit avec toute autre liqueur spiritueuse. Ces secours quelquefois doivent être prolongés longtemps avant de rappeler le malade à la vie ; mais ils réussissent presque toujours.
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Quand il recouvrera le sentiment, on lui fera prendre de l'eau sucrée, dans laquelle on aura ajouté quelques gouttes d'eau-de-vie, ou d'élixir delà Grande-Chartreuse.
c. Plaies par instruments piquants. — Les plaies par instruments piquants sont les plus fréquentes : ce sont celles que nous produisons chaque jour avec une lancette. Le tranchant favorisant la progression de la pointe, il suffit du plus léger effort pour faire pénétrer l'instrument dans les chairs. Dans ce cas, la solution de continuité est nette et guérit généralement bien ; mais si elle a été produite par un instrument dont la pointe était mal acérée, dont la pénétration a été, par là même, difficile, il en résultera une contusion, une déchirure des parties blessées, qui sont comprimées, froissées avant d'être divisées. Dans ces cas même, quand les plaies sont peu profondes, le plus souvent elles guériront rapidement et sans suppuration ; mais, quand elles siègent dans certaines régions du corps, notamment à la paume des mains ou à la plante des pieds, elles peuvent produire divers accidents graves.
Les ouvriers des forges, et notamment les puddleurs, savent bien que les phlegmons si douloureux de la main reconnaissent presque toujours pour cause l'introduction dans la paume de la main d'une paille de fer.
En outre, on a vu quelquefois ces causes, légèresen apparence, déterminer les symptômes formidables du tétanos.
Il faudra ne pas négliger ces blessures, et consulter le médecin.
d. Plaies contuses.— Les plaies coutuses sont produites par la chute ou le choc des corps pesants : ce sont les blessures les plus fréquentes des bouilleurs.
Quand elles sont légères, elles demandent simplement à être protégées contre les chocs extérieurs par une compresse ou un mouchoir; on peut encore les recouvrir de corps gras ou émollients.
Souvent les plaies çontuses sont compliquées de fractures, de broiement des os. Généralement dans ces cas, les hémorrhagies sont peu à redouter et sont assez rares , cela tient à la disposition anatomique des tissus qui constituent les artères. Cependant quelquefois il peut survenir des pertes de sang considérables. On aura immédiatement, et sur place, recours aux moyens que nous avons décrits. Cet écoulement une fois arrêté, on recouvrira la plaie de compresses imbibées d'eau froide, et l'on mettra le blessé clans un des appareils dont nous parlerons plus loin, de manière h produire l'immobilité du membre blessé avant de le faire remonter au jour.
Quand il s'agit de plaies avec broiement des os occupant les extrémités des membres, l'irrigation continue amène les résultats les plus favorables, et même quelquefois les plus inespérés. Ce mode de traitement est surtout applicable aux bouilleurs; aussi en paiierai-je un peu longuement.
Ce fut A. Bérard qui, en 1833, l'introduisit dans la pratique. Voici comment il recommande de l'employer :
« Un seau est suspendu au-dessus de la partie à refroidir. A l'aide d'un ou de plusieurs siphons de verre d'un très petit diamètre, on fait tomber l'eau que le seau renferme sur la région malade, qui est recouverte d'un simple linge; celui-ci a pour usage de disséminer l'eau sur toute la surface à refroidir. 11 est simple, afin que l'eau qui
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pénètre son tissu et qui se vaporise enlève plus facilement le calorique aux parties sous-jacentes. Enfin un morceau de taffetas ciré, placé sous le membre, sert à préserver le lit d'une inondation complète et à conduire, dans un vase placé à côté du lit, la portion d'eau qui ne s'est point évaporée. La quantité d'eau que le seau renferme n'est épuisée qu'au bout de cinq ou six heures. Il faut avoir soin d'en ajouter avant qu'elle soit entièrement écoulée; autrement l'action du siphon serait un moment interrompue, et l'on devrait faire le vide dans la longue branche de l'instrument, en aspirant avec la bouche l'air qu'il renferme, pour rétablir le courant.
» Les premiers phénomènes qui résultent de l'action de l'irrigation sont l'abaissement de température de la peau arrosée et une sensation douloureuse, qui persiste quelquefois pendant vingt-quatre heures; s'il y avait de la rougeur et de la tuméfaction, ces symptômes diminuent rapidement et finissent par disparaître. Quant aux phénomènes que l'on observe pendant tout le temps que dure l'emploi de l'eau froide, ils sont d'une simplicité remarquable : la température de la peau reste constamment abaissée; d'abord décolorée, cette membrane prend bientôt une teinte rougeâtre et terne, due peut-être au ralentissement de la circulation dans la partie refroidie ; l'épiderme, incessamment mouillé , s'imbibe peu à peu, s'épaissit et finit par former une couche, tantôt uniforme, tantôt irrégulière, d'un blanc mat, qui masque la couleur des tissus sous-jacents. L'épaisseur de l'épiderme est parfois assez considérable pour faire croire à une augmentation générale du volume de la partie affectée; mais il est
facile de reconnaître qu'il n'y a pas de tuméfaction inflammatoire, quelle que soit la blessure que l'on a à combattre.
» Ainsi nous possédons des observations de plaies d'armes à feu horriblement contuses, compliquées de la présence de fragments de balle, et dans lesquelles il ne s'est manifesté aucune tuméfaction pendant huit, dix ou douze jours que l'irrigation a été continuée.
» Cependant il s'accomplit un travail inflammatoire qui se décèle par deux phénomènes : le premier, le plus avantageux, est celui de l'inflammation adhésive, qui ne paraît nullement contrariée par l'emploi de l'eau froide; loin de là : les solutions de continuité, dont la surface était irrégulière et contuse, se sont réunies par première intention. Un second phénomène est celui qui a pour résultat la sécrétion du pus : 1° d'après nos propres expériences et celles de plusieurs praticiens, il paraît démontré que la formation du pus est plus tardive ; 2° la matière versée à la surface présente les qualités qui appartiennent au pus de bonne nature; une portion reste attachée à la surface de la plaie; l'autre est entraînée avec l'eau, sans qu'il soit nécessaire de recourir k aucun pansement; 3° si l'on examine les surfaces suppurantes, on les trouve formées de bourgeons vasculaires, fermes, petits, vermeils, aussi beaux, en un mot, que tous ceux qu'on observe dans les plaies simples. »
A tous ces avantages de l'irrigation, j'en ajouterai un autre qu'il est bon de mentionner pour les plaies des mineurs : c'est qu'elle entraîne à la longue et par un lavage continuel une grande partie de la poudre menue
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de charbon qui s'est incrustée, pour ainsi dire, dans les tissus.
Pour ce qui concerne les détails de l'irrigation, il est plus simple de se servir de ce vase de fer-blanc que l'on trouve partout, et qui sert à arroser les appartements. Il a un orifice très petit, qu'on bouche avec trois ou quatre brins de paille. On modère le filet d'eau en ajoutant ou en retranchant un de ces brins de paille. Cet instrument n'est pas pesant, et un petit clou, suspendu au plafond, suffit pour le supporter.
Quelque grave que soit la blessure, je conseille au médecin de laisser à la nature le soin d'éliminer ellemême les parties qu'on jugerait perdues, lorsqu'il s'agit des extrémités des membres. J'ai vu bien souvent des pieds dans un état tel, qu'il me semblait impossible qu'ils pussent être conservés; mais, comme j'avais affaire à des hommes vigoureux, vivant en bon air, n'étant pas soumis à l'influence pernicieuse de l'encombrement, je pensais pouvoir attendre sans inconvénient. Je me contentais de l'appareil dont j'ai parlé plus haut, tout en surveillant la marche des phénomènes, et bien des fois telle main ou tel pied qui me semblait perdu en totalité avait conservé deux ou trois doigts; tel autre était resté complet, sillonné seulement de profondes cicatrices.
Ces plaies contuses sont encore très fréquentes à la tête; on remplacera l'appareil à irrigation par des compresses imbibées d'eau froide et renouvelées très souvent. Mais auparavant il sera bon, dans la plupart des cas, de rapprocher les parties molles, ne dût-on pas être fondé à espérer la réunion par première intention. On facilite
ainsi beaucoup le travail de la cicatrisation. Ce conseil s'applique surtout au cas où les os du crâne sont à découvert.
On ôte, autant que possible, les particules de charbon incrustées dans les chairs; niais, alors même qu'on ne pourrait pas tout enlever et qu'il en resterait en notable proportion, on devrait encore tenter la réunion.
Un jeune garçon (1), âgé de quinze ans, avait été pris sous un écoulement qui lui avait broyé le bras et enlevé la peau du crâne tout entière, depuis le front jusqu'à l'occiput, où elle était repliée et recouverte de charbon qui s'était incrusté dans son tissu. Je lavai cette peau, qu'on me passe l'expression, comme un torchon; je tâchai d'extraire tout le charbon que je pus, mais je dus en laisser une grande quantité. Je remis en place le cuir chevelu, je pratiquai la suture entortillée, et, à mon grand étonnement, cette vaste solution de continuité guérit par première intention. L'enfant perdit ses cheveux, mais ils repoussèrent plus tard. Somme toute, quinze jours après, il était, à peu de chose près, guéri de sa blessure à la tête, et même de l'amputation que j'avais été obligé de lui pratiquer.
Il y a une chose contre laquelle je ne saurais trop prémunir les jeunes confrères qui chercheraient quelques conseils dans cet ouvrage : c'est la tendance qu'ils auraient à comparer les mineurs qui leur seront confiés aux malades qu'ils auront observés dans les grands hôpitaux, théâtres de leurs études.
(I) A la mine deCommentry, année 1856.
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Dans certains cas, les chirurgiens les plus habiles recommandent une amputation, comme le seul moyen de sauver la vie d'un blessé couché dans leurs salles, et ils ont raison.
Mais les mêmes blessés, dans des conditions différentes, pourront peut-être lutter avantageusement contre les causes de mort qui les menacent, et conserver leurs membres.
Baglivi disait : Vivo et scribo in aère romano, je vis et j'observe dans le climat de Rome.
Le médecin de mines, lui, vit au milieu des mineurs et soigne des mineurs, c'est-à-dire des hommes le plus souvent vierges de cachexie, non soumis aux causes pernicieuses de l'encombrement, pourvus d'ailleurs de constitutions robustes, ou tout au moins endurcis par de rudes travaux et doués d'une grande résistance vitale.