CHAPITRE I
Le bouilleur passe une grande partie de son temps, de sa vie, dans un lieu souterrain on la lumière solaire ne pénètre pas, on règne une humidité constante, où l'air se renouvelle d'une manière imparfaite et se trouve souvent altéré par des gaz délétères.
On sait aussi qu'il est mal prémuni contre ces causes destructives, qu'il est souvent mal vêtu, mal nourri; qu'en certains pays, il ne fait usage de viande et de vin que les jours de chômage, où les excès sont plus préjudiciables encore que l'abstinence.
De toutes ces causes, capables d'engendrer les maladies les plus graves et les plus diverses, et au milieu desquelles le bouilleur vit constamment exposé, il en est quelquesunes dont l'action prédomine.
C'est aujourd'hui un fait reconnu que la privation de lumière, surtout lorsque l'humidité vient y associer sa pernicieuse influence, détermine l'étiolement. C'est une affection peu décrite, et sur laquelle les livres classiques n'appellent peut-être pas suffisamment l'attention, si bien que dans les rares ouvrages où il en est question, on est tenté de croire que c'est une maladie dont il est parlé pour mémoire, pour que le cadre des misères humaines ne soit pas laissé incomplet, comme la peste, la fièvre jaune et
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d'autres maladies encore que les médecins français ne sonf pas appelés à traiter.
L'étiolement reconnaît pour caractère anatomique une modification des trois principaux éléments du sang : la fibrine, l'albumine et les globules diminuent, tandis que la proportion de l'eau augmente.
La diminution des globules explique les symptômes suivants : la face est décolorée et acquiert une teinte analogue à celle de la cire jaune ; les vaisseaux veineux s'effacent au point de n'être plus visibles sur les parties mêmes où ils sont les plus volumineux ; le pouls est très fréquent, il bat 90 à 100 fois par minute, sans accroissement de chaleur sensible à la peau ; il y a des palpitations, des bruits de souffle au cœur et aux carotides. La prostration des forces est extrême, et c'est pitié de voir marcher ces malheureux à peine capables de soutenir leur corps amaigri.
La diminution des proportions de l'albumine rend compte des hydropisiesqui tendent surtoutà se manifester du côté des parties déclives.
Enfin la diminution de fibrine, quand elle est portée loin, explique les pétéchies et même les hémorrhagies passives: mais dans l'étiolement simple, elles sont très rares.
Voilà en deux mots l'histoire anatomique de cette affection, véritable Prothée pathologique qui change de forme sous la plume de chaque auteur qui a tenté de la décrire.
C'est ainsi que le savant Halle la décrivit sous le nom d'anémie d'Àtizin, Au mois de germinal an xi il se dé-
clara aux mines d'Ànzin une espèce de maladie, qui sévit en guise d'épidémie sur les ouvriers d'une seule galerie; bien que celte galerie lut depuis longtemps en exploitation, et à peu près semblable aux autres, elle était cependant plus longue, l'air s'y renouvelait plus difficilement, il contenait en notable proportion de l'acide carbonique et de l'hydrogène sulfuré. Tous les mineurs qui furent employés dans cette galerie, furent successivement atteints de douleurs violentes d'estomac et d'entrailles, accompagnées de vomissements et de selles de matières vertes et noires, auxquelles se joignaient une gêne de la respiration, des palpitations et une grande faiblesse. Ces accidents duraient dix à douze jours environ, après quoi apparaissaient les symptômes propres à l'étiolement, et pour lequel le fer, les reconstituants analeptiques, conseillés par le célèbre hygiéniste, firent merveille.
Ces prodromes de l'anémie ou de l'étiolement caractérisés par les douleurs et les évacuations dont il a été question plus haut, ne doivent-ils pas être considérés comme appartenant en propre à l'intoxication sulfhydrique ? Cette opinion de MM. François et Liégeard me semble parfaitement fondée.
Du temps de Halle, la toxicologie n'était pas inventée et la chimie était loin du degré de perfection qu'elle a acquis depuis le mois de germinal de l'an xi. Ce qu'il a observé est bien observé, mais c'est à nous aujourd'hui à restituer à chaque agent morbide, le rôle qui lui appartient dans l'anémie d'Anzin.
Qu'une diarrhée abondante accompagnée de douleurs violentes ait rapidement épuisé les forces des ouvriers
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bouilleurs, dans cette circonstance, au point de les plonger dans un état anémique, assurément, il n'y a rien là qu'il répugne d'admettre ; mais conclure de ce qui a été observé à Anzin, à l'existence d'une affection spécialement propre aux mineurs, sous le nom d'anémie des mineurs, c'est ce que nous repoussons.
Je ne sache pas d'ailleurs que les mêmes phénomènes se soient montrés depuis cette époque, soit à Anzin, soit ailleurs, dans des conditions analogues.
Quant à moi. pendant les cinq années que j'ai passées dans le département de l'Allier où je donnais mes soins d'une manière exclusive à une population considérable de mineurs, il ne m'a jamais été donné d'observer un seul cas de véritable anémie de Halle, c'est-à-dire d'anémie précédée des prodromes décrits plus haut; et tous les confrères placés clans des conditions analogues à celles où j'étais moi-même, et interrogés par moi à ce sujet, m'ont déclaré ne connaître que de nom cette affection.
On répète partout où il est question d'anémie des mineurs, que M. Ch omet a observé un malade qui présentait tous les phénomènes décrits par Halle ; or, voici ce que dit M. Chomel à ce sujet :
« Un enfant de quatorze ans, qui mourut à l'hôpital des Enfants malades (service de M. Guersant), dans un état tout à fait anémique, avait été employé pendant quelque temps dans une mine de charbon de terre à Valenciennes, où il avait contracté son affection. A l'ouverture cadavérique, etc. »
Dans ce fait rapporté par M. Chomel, il n'est pas question des prodomes qui sont spéciaux à la maladie d'Anzin.
Qu'un enfant de quatorze ans, qui travaille dans une mine, devienne anémique, étiolé, il n'y a là rien d'étonnant, mais rien qui prouve qu'il ait été victime de l'affection décrite par Halle.
Somme toute, l'anémie d'Anzin, avec les prodromes et les phénomènes qui ont été observés par Halle, a été un accident ; mais on peut dire que l'étiolement est spécialement propre aux mineurs, ou tout au moins qu'ils y sont plus sujets que les hommes qui embrassent d'autres professions. Encore ce n'est qu'à titre d'exception, qu'on rencontre l'étiolement pourvu de tous les signes que j'ai indiqués, et dégagé de toute complication.
Le plus souvent, bien que les tivois principaux éléments du sang soient altérés, c'est la partie globulaire qui a été surtout affectée et les symptômes de l'anémie prédominent.
Voici un exemple d'étiolement tel qu'on le rencontre le plus souvent chez les mineurs. J'ai recueilli l'observation suivante dans le service de M. le docteur Béroud, médecin fort distingué de l'Hôtel-Dieu de Saint-Étienne. Je la cite de préférence à toute autre, parce qu'elle a pour sujet un mineur de Saint-Étienne et qu'elle vient appuyer la proposition que j'ai émise plus haut, à savoir que, même à Saint-Étienne, les mineurs sont sujets aux affections que j'ai indiquées comme leur étant spécialement propres.
Au n° 21 de la salle Saint-Joseph (Hôtel-Dieu de Saint- Étienne) est actuellement couché (novembre 1860) le nommé Auguste Garnier, ouvrier houilleur, âgé de vingt et un ans. Il est d'une forte constitution. Il v a trois ans,
]' 'i HYGIÈNE DU HOUILLEUR.
il eui la variole; c'est la seule maladie dont il ait été atteint. 11 fait l'état de bouilleur depuis deux ans et demi. Cinq mois environ avant de tomber malade, il fut attaché à un chantier de lamine de Méons. situé profondément, où règne une température très élevée et où les ouvriers sont obligés de rester complètement nus. Il y souffrit beaucoup; il raconte qu'à chaque moment il était obligé pour ne pas suffoquer d'aller respirer l'air frais, alors qu'il était tout mouillé de sueur et n'était préservé contre le froid par aucun vêtement. Au bout de cinq mois d'un travail aussi pénible, il fut pris de douleurs vagues dont le siège était principalement à l'épigastre; il perdit ses forces et fut obligé d'entrer à l'hôpital (22 septembre 1860).
Aujourd'hui (6 novembre 1860) qu'il a subi pendant six semaines un traitement où dominent les toniques analeptiques, on constate l'état suivant : la peau et les muqueuses sont extrêmement pâles et offrent l'aspect de la cire blanche.
On observe de l'œdème aux parties déclives, particulièrement à l'entour des malléoles; la face, le matin surtout, est bouffie.
La faiblesse musculaire est très grande; il peut à peine supporter le poids de son corps pendant quelques instants; il ressent à la région épigastrique une douleur, une anxiété pénible, c'est du reste la seule chose dont il se plaigne.
Le pouls est fréquent; aux artères carotides des deux côtés on perçoit un bruit de souffle à double courant (bruit de diable).
La sensibilité semble diminuée (analgésie).
Enfin, un traitement bien entendu, et suivi pendant
six semaines, n'a encore modifié en rien la marche de celte affection.
Bien que le sang n'ait pas été analysé, il résulte clairement de l'étude des causes et des symptômes, ainsi que du peu de succès obtenu d'un régime bien entendu, que les principaux éléments du sang sont altérés dans leurs proportions, et qu'on a affaire ici à l'étiolement ou anémie grave, anémie compliquée.
Voilà en quelques mots l'histoire d'une affection qu'on rencontre souvent chez les mineurs.
D'autres fois, lorsque, comme à Commentry (Allier), le sol est argileux, peu perméable, marécageux, et que les fièvres intermittentes sont endémiques, l'étiolement peut se masquer sous divers états pathologiques.
On conçoit, en effet, combien est grande, chez ces malheureux à constitution détériorée, la prédisposition à contracter les maladies intermittentes. Dans ce pays, c'est principalement sous la forme de la cachexie paludéenne que se cache l'étiolement, et il faut quelque habitude pour ne pas s'y laisser tromper ; car si la cachexie paludéenne s'annonce d'ordinaire par des accès intermittents, il n'est pas rare non plus qu'elle s'établisse d'emblée.
Le poison paludéen peut engendrer des états morbides, à type continu, dont la nature est souvent très difficile à reconnaître (1).
Il est fort important de savoir distinguer la complication de ces deux états pathologiques; car ici l'affection
(1) J'ai publié, il y a deux ans environ, dans la Gazette médicale de Lyon, un travail sur ce sujet.
primordiale est l'étiolement, l'anémie, si Ton veut, et c'est à elle tout d'abord qu'il faut s'adresser. Donnez du fer, car attaquer l'état anémique, c'est, pour ainsi dire, prendre le taureau par les cornes : sans le fer, on n'obtient du sulfate de quinine que des résultats douteux et fort lents.
Le fer, un bon régime et la soustraction de la cause, sinon pour toujours, du moins pour un temps très long', voilà les moyens de guérir et de guérir d'une manière (.'arable l'étiolement, autrement dit, l'anémie grave qui affecte les mineurs.
CHAIMTKE II.
J'ai intitulé ce chapitre : Maladie de poitrine des houilleurs, parce que cette affection que je vais décrire, est spécialement propre aux houilteurs et parce qu'elle offre dans ses symptômes, dans sa marche , dans les lésions qui la constituent, des caractères particuliers.
C'est la seule maladie à laquelle la profession de bouilleur donne pour ainsi dire son cachet.
Tous les hommes peuvent devenir anémiques, sous l'influence de causes tout autres que celles auxquelles les houilleurssont soumis, et l'anémie une fois établie, offre les mêmes signes chez les uns et chez les autres ; mais la maladie de poitrine des houille ur s a des caractères qu'on n'observe que chez les bouilleurs.
Elle est constituée par un ensemble de symptômes au milieu desquels l'emphysème et le catarrhe pulmonaire prédominent, et par des lésions analomiques particulières; enfin, la cause productrice se traduit presque toujours par des crachats qui sont colorés en noir.
Pour établir qu'il existe une maladie des bouilleurs, il m'a fallu observer longtemps et recueillir des faits nombreux. Je dois dire aussi que l'ouvrage de M. Tardieu(l),
(1) Etude hygiénique sur la profession de mouleur en cuivre pour servir à V histoire des professions exposées aux poussières organiques. Paris,
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librement^ est donc obligé d'en introduire à chaque inspiration une plus grande quantité, ou bien de répéter un plus grand nombre de fois les mouvements respiratoires.
Il résulte de ces deux alternatives, ou bien que la respiration étant plus fréquente, les poumons alors fonctionnent d'une manière plus active qu'à l'état ordinaire, et deviennent par là même aptes à contracter les affections qui leur sont propres, ou bien, qu'une plus grande quantité d'air étant introduite dans les poumons, les vésicules se dilatent outre mesure ; et s'il s'agit d'ouvriers parvenus à cet âge où les vésicules pulmonaires sont devenues minces, sèches, irrégulières, friables, l'emphysème trouve les conditions de développement les plus favorables.
Les moines du mont Saint-Bernard périssent tous, ou peu s'en faut, d'emphysème pulmonaire ; les conditions dans lesquelles ils vivent, quoique d'apparence contraire, offrent cependant une grande analogie avec celles au milieu desquelles se trouvent les houilieurs: l'oxygène fait défaut dans Tair qu'ils respirent.
Ainsi donc, la raréfaction de l'air doit être considérée comme une des causes qui concourent au développement de l'emphysème pulmonaire.
Gaz délétères. — On se souvient que M. Moyle et M. Combes ont trouvé dans l'air des mines des gaz irritants provenant de la décomposition du bois, de l'inflammation de la poudre et de certaines combinaisons chimiques. Ces gaz, mis journellement en contact avec la muqueuse des bronches, finissent par l'altérer, l'enflammer ; de là les bronchites et les catarrhes.
Poussière de charbon. — L'atmosphère des mines est
MALADIE DE POITRINE DES HOUILLEURS. ï 1> 1
en outre fréquemment chargée cle poussière de charbon. Si l'on pénètre dans les chantiers où se fait la taille, on est environné d'un nuage épais de poudre très fine, très ténue, qui empêche les rayons lumineux de se répandre, même à une petite distance, et qui se dépose sur les vêtements et les parties du corps restées découvertes, en sorte qu'au bout d'ufrcertain temps la figure et les mains deviennent complètement noires. Pour peu que le séjour se prolonge dans ces chantiers, on ne tarde pas à éprouver de la gêne dans les fonctions respiratoires; c'est que cette poudre est entraînée dans les poumons par la respiration. En efïet. les crachats deviennent noirs et conservent cette couleur plusieurs heures après qu'on a cessé de respirer cette atmosphère. A la longue, la poussière de charbon finit par encombrer les poumons et y déterminer des désordres que je décrirai tout à l'heure.
Cette cause morbide est loin d'avoir la même action partout, si j'en juge par la différence qui existe à ce sujet entre les mines de Saint-Étienne et celles du département de l'Allier.
Dans les premières, en effet, le charbon se pulvérise avec une grande facilité. Cela tient sans doute à ce qu'il est bitumineux et ne se laisse pas pénétrer par l'eau. Il est tellement secque le sol de certaines galeries est couvert d'une poussière fine que soulèvent les pas des hommes ou deschevaux.
Dans les secondes, au contraire, les charbons maigres laissent filtrer l'eau et sont toujours mouillés; on n'y trouverait pas une galerie qui ne fût humide. On comprend dès lors comment les particules de charbon ne peuvent pas être suffisamment légères pour demeurer
J 88 HYGIÈNE DU HOUILLEUR.
à cause de certaines analogies qui existent entre les mouleurs en cuivre et les houilleurs, m'a été d'un grand secours, en me servant de guide dans mes recherches. Enfin, au moment de rédiger ce chapitre, je résolus, sachant combien des idées préconçues sont nuisibles à une saine observation, de ne pas me fier seulement à moimôme. M. le docteur Béroud, mon collègue à l'Hôtel- Dieu de Saint— Etienne, m'ouvrit ses salles, et c'est avec son concours que j'ai recueilli les faits que je cite et qui servent à étayer les propositions que j'émets.
Quand on réfléchit aux influences morbides qui entourent le mineur dans son travail, on est forcé de convenir qu'il n'y a pas de profession qui expose davantage aux maladies de poitrine : raréfaction de l'air, gaz irritants, poussière de charbon, exercice violent, etc. Toutes ces causes agissent quelquefois simultanément; il faut des constitutions particulièrement clouées pour y résister.
Les mineurs peuvent dire à juste titre comme le mouleur en cuivre de M. Tard i eu : «Dans notre profession, nous sommes tous un peu poussifs; » car c'est en dernière analyse, à l'emphysème et au catarrhe pulmonaire qu'aboutit l'action de toutes ces causes pernicieuses. Nous allons passer rapidement en revue les principales d'entre elles.
Exercice musculaire violent, — Les mineurs, soit pour soulever de pesants fardeaux, soit pour pousser des wagons, soit pour enfoncer des coins dans les massifs, etc., se livrent à de violents efforts, comme du reste les autres ouvriers manœuvres , ni plus ni moins. Mais souvent ils sont obligés degravir des échelles très hautes. Or, rendonsnous compte de ce qui se passe dans l'action de monter
une échelle ( l ) : l'homme saisit les échelons avec ses mains et tire à lui la partie inférieure du corps du côté des mains; les membres inférieurs ne restent pas inactifs; après s'être préalablement raccourcis et fixés sur uu échelon, ils s'étendent et poussent ainsi le corps par en haut, tandis que les bras l'attirent. Or, les muscles des bras et des épaules qui sont chargés d'élever le corps sont en contraction, et c'est sur la cage thoracique que ces muscles prennent leurs insertions et leur appui. Cette cage appelée à changer de dimension à chaque respiration, va être en partie immobilisée ; l'ampliation pulmonaire sera gênée et les phénomènes respiratoires ne s'effectueront plus que d'une manière incomplète. Aussi, après une ascension un peu élevée opérée de cette façon, l'anhélation est-elle extrême. Mais là encore n'est pas, suivant moi, la cause qui livre tant de houilleurs à l'emphysème, car ces échelles n'existent pas partout; et là même où elles existent, elles ne sont pas toujours d'un accès pénible et difficile; l'ascension par les échelles doit donc figurer dans l'étiologie de l'emphysème des mineurs. Mais il y a une cause plus générale, et je la trouve dans l'atmosphère où sont plongés les mineurs.
Atmosphère des mines. — En effet, ainsi que je l'ai dit plus haut, l'air des mines peut être considéré comme raréfié. Sans parler des gaz délétères, il contient sous le même volume une quantité moins considérable d'oxygène que l'air atmosphérique; le houilleur, pour respirer
(I) M. Van den Broixk considère l'aacension des échelles comme une cause très active de l'emphysème pulmonaire chez les houilleurs.
en suspension dans l'air, En effet, l'atmosphère des mines est bien moins chargée de poussière dans le bassin de l'Allier que dans le bassin de la Loire.
Quoi qu'il en soit de l'explication, la différence est tranchée. La poussière de charbon a une action infiniment plus prononcée dans certaines mines que dans d'autres. L'encombrement charbonneux des poumons, l'are dans le département de l'Allier, est très fréquent à Saint-É tienne.
«Plusieurs auteurs recommandables, dit M. Schirmer, dans un mémoire sur les maladies des mineurs de Grunberg (1), ont nié l'action nuisible des poussières charbonneuses, affirmée par d'autres. 11 est très vrai que chez les charbonniers et les marchands de charbon, qui pour la plupart du temps travaillent au grand air, les poussières étant promptement dispersées dans l'atmosphère, ne pénètrent qu'en petite quantité dans les organes respiratoires où elles sont arrêtées par les produits de la sécrétion bronchique et rejetées avec les crachats qu'elles colorent en noir. Mais il en est tout autrement dans les mines. Là le travail a lieu dans des espaces fermés; les poussières pénètrent en très grande abondance dans les poumons, et peuvent donner lieu à des conséquences d'autant plus graves, qu'en même temps et d'autre part laviciation etl'humidité de l'air, l'attitude inclinée qu'exige le travail entretiennent ces organes dans un état permanent d'irritation. »
(I) SchirtHe^ Maladies des mineurs de Grunberg :Silcsie) [Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 2e série, 1859, t. XI, p 210).
M. Schirmer fait, très judicieusement du reste, une différence entre les conditions morbides au milieu desquelles vivent les marchands de charbons d'une part, et les mineurs d'autre pari.
Mais là n'est pas le nœud de la question. On a nié l'action de la poussière des charbons chez les mineurs mômes, et avec raison; parce que danscertains pays elleestnulleou à peu près. Le fait est constant, quelle que soit l'explication qu'on en donne; dans d'autres pays, au contraire, elle se manifeste d'une manière nette et indubitable.
M. Schirmer nous affirme qu'à Grunberg elle détermine une excitation catarrhale et inflammatoire de la muqueuse des bronches. Nous prenons bonne note de cette assertion, mais elle n'est appuyée d'aucune preuve. Cette excitation inflammatoire n'est-elle pas produite à Grunberg par le gaz irritant, par l'humidité et par toutes les autres causes que nous avons passées en revue? On peut en douter; car M. Schirmer ne signale ni les crachats noirs, ni cet état anatomique caractéristique de l'encombrement charbonneux des poumons dont nous parlerons plus loin, signes par lesquels se traduit le plus habituellement l'action du charbon.
Ces diverses causes que nous venons de passer en revue les ouvriers eux-mêmes les énumèrent quand on leur demande à quoi ils attribuent leur maladie. «La poussière, la chaleur, le mauvais air, disent-ils, voilà ce qui nous tait du mal. »
Elles agissent plus ou moins rapidement suivant les prédispositions des ouvriers, suivant surtout qu'elles se trouvent plus ou moins réunies; mais eu général, ce n'est
1YG. 13
RIE.M1UULT,
19/i HYGIÈNE DU II0U1LLEI T..
qu'après un séjour de dix à quinze uns dans les travaux souterrains qu'elles déterminent des désordres notables.
Leçons anatomiques. — Si la maladie des houilleurs n'est pas connue, c'est parce qu'il est très difficile aux médecins attachés aux mines de faire des autopsies, et que les autopsies seules peuvent éclairer cette question.
Les désordres anatoiniques qu'on observe dans la maladie des houilleurs sont tout d'abord remarquables par le caractère particulier qu'ils revêtent. En ouvrant la poitrine d'un vieux mineur, on peut, par le seul aspect de ses poumons, affirmer la profession qu'il exerçait.
En effet, au lieu de la couleur blanc rosé qui leur appartient à l'état normal, ils sont ici d'une teinte brun noirâtre. Cette couleur existe dans toute l'étendue des organes, et non pas par plaques disséminées.
Elle n'est pas superficielle. On peut, par des incisions pratiquées dans tous les sens, s'assurer qu'elle envahit le parenchyme dans toute son épaisseur.
Cette couleur brun noirâtre est celle qu'on observe le plus ordinairement; cependant les poumons sont souvent complètement noirs, comme le charbon lui-même. Malgré cette coloration anormale, ils conservent leur contexture; mais, dans certains cas, l'encombrement charbonneux est tellement intense, qu'ils subissent une transformation complète et que leur tissu devient méconnaissable.
Les ganglions bronchiques revêtent eux-mêmes la couleur du poumon.
Cette coloration est opérée par le charbon , qui s'insinue dans les poumons sous forme de poudre impalpable et finit par les envahir. Ce fait a été mis hors de
doute par les travaux de plusieurs chimistes distingués.
Eu effet, MM. Lecauu, Grassi, 0. Henry, Leconte et Chevreul ayant soumis à l'analyse des poumons d'ouvriers mouleurs en cuivre (i), qui emploient et respirent la poussière de charbon, sont arrivés à des résultats tellement concordants qu'il n'est pas permis d'hésiter sur la nature de la matière noire qui colore les poumons.
Enfin, M. Gregory, en Angleterre, a examiné de son côté les poumons des mineurs de houille, et est arrivé aux mêmes conclusions. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.
Dans l'affection qui nous occupe, les poumons offrent à peu près constamment les signes de l'emphysème et du catarrhe.
Us sont turgescents; ils ne s'aflaissent pointa l'ouverture de la cage thoracique, qu'ils continuent d'occuper tout entière. Ils sont crépitants à la pression. La plèvre qui les recouvre est soulevée par des bulles d'air plus ou moins volumineuses. Ces bosselures sont quelquefois grosses comme des noyaux de cerises et occupent toute retendue de ces organes.
La muqueuse des bronches est enflammée. Elle est d'un rouge violacé, souvent ramollie, au point de se réduire en pulpe sous la pression des doigts ; elle est baignée d'un liquide d'apparence purulente et d'une couleur noirâtre; quelquefois, au contraire, la muqueuse est d'un gris ardoisé et ne présente aucun signe de ramollissement.
Enfin, le cœur est hypertrophié.
(I) Voir l'ouvrage de M. Tardieu, Hygiène des mouleurs en cuivre.
190 HYGIÈNE DU HOUILLEUR.
Voilà eu quelques mots la description des désordres anatomiques qui constituent la maladie des houilleurs.
On peut en rencontrer accidentellement quelques autres, tels que : adhérences des plèvres, épanchements, soit dans la cavité pleurale, soit dans la péricarde ; mais ils n'existent qu'à titre d'épi phénomènes.
Dans les autopsies que j'ai faites chez des mineurs atteints de cette affection, je n'ai jamais rencontré ni tubercules ni cavernes.
Nous allons, à l'appui de ce que nous venons de dire, donner la relation de quelques autopsies.
Celle de Roche, dont on lira plus loin l'observation, nous a offert le type le plus parfait des lésions qu'on observe chez les houilleurs atteints de l'affection qui nous occupe.
Roche, âgé de trente-huit ans, houilleur depuis vingt et un ans, ayant senti les premières atteintes de son mal il y a cinq ou six ans, ne travaillait plus depuis cinq mois. Mort le 14 décembre 1860.
Autopsie laite par M. le docteur Beroud et moi, le 15 décembre 1860.
A l'ouverture de la cavité thoracique, les poumons ne se sont point affaissés ; ils semblent gonflés; ils crépitent sous la pression des doigts.
La plèvre qui les recouvrent est soulevée par de petites bulles très fines et dans toute l'étendue des poumons.
Les poumons sont d'une couleur brun noirâtre dans toute leur étendue; cette teinte est uniforme et partout la même. Incisés, ils laissent écouler un liquide brunâtre qui donne sa couleur aux parties qu'il touche.
Le poumon droit présente quelques adhérences. Rien à gauche.
La muqueuse bronchique est enflammée dans toute son ('tendue. Elle est d'un rouge violacé, et même sur certains points elle est ramollie. Elle est couverte d'une sécrétion brunâtre et pu ri for me.
Le cœur offre un volume considérable.
Dans le courant de l'année 1860, j'eus, à diverses reprises, l'occasion d'observer des poumons de mineurs qui présentaient le dernier degré de la saturation charbonneuse.
Ces faits sont intéressants sous plusieurs points de vue. Je Yais en rapporter deux.
Le ii juin 18G0, je fus requis par M. le juge d'instruction près le tribunal de Saint-Étienne, pour faire l'autopsie d'un mineur nommé Mandaroux, âgé de quarantecinq ans environ, qui avait été assassiné la veille.
A l'ouverture de la cavité thoracique les poumons ne s'étaient pas sensiblement affaissés et continuaient de la remplir entièrement. Ils étaient crépitants et offraient une résistance particulière aux doigts qui les pressaient. La plèvre qui les recouvre était soulevée par des bulles d'air très fines, mais très nombreuses. Ces espèces de petites cellules agglomérées en forme de plaques se montraient principalement vers le bord antérieur des poumons.
Mais ce qui frappa surtout mon attention, ce fut la couleur des poumons. Ils étaient complètement noirs; ils ne présentaient pas à leur surface des taches isolées, mais au contraire, une coloration uniforme dans toute leur étendue.
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J'en détachai une tranche, et le parenchyme ainsi mis à nu était plus noir encore que la partie extérieure recouverte par la plèvre; en se servant de cette partie divisée comme d'un pinceau, on teignait en noir les corps en contact desquels on la mettait .
Je la promenai sur la paume de ma main, qui fut immédiatement après cette opération, recouverte d'une couche noire qui ne permettait plus de distinguer la peau.
J'ai répété ces expériences en les variant devant la Société de médecine de Saint-Étienne dans la séance du 13 juin 18Ô0. J'ai de plus montré un fil que j'ai teint en le frottant deux ou trois fois sur un morceau de ce poumon. Il n'était pas possible de voir qu'il avait été blanc quelques instants auparavant.
Cependant ces expériences n'ont pas été aussi tranchées qu'à l'amphithéâtre où le parenchyme pulmonaire était encore mou, tandis que deux jours plus tard il était desséché et privé en partie des sens qui servaient de véhicule à la matière noire.
Les ganglions bronchiques étaient complètement noirs. Pas d'adhérence pleurale, pas de tubercules, pas de caverne. Mandaroux était sujet à l'oppression, mais jouissait, du reste, d'une santé robuste.
J'aurais pu et peut-être dû en m'aidant des expériences de MM. Chevreul, Lecamu, 0. Henry, analyser cette matière noire ; j'avoue que je n'ai pas douté un instant qu'elle ne fût de nature charbonneuse et que l'idée de faire des recherches sur ce sujet ne s'est présentée que trop tard à mon esprit.
Du reste, le 0 décembre suivant, un fait du même
genre, encore plus caractérisé, s'offrit â mon examen. Je fis avec M. le docteur Berourî l'autopsie de François Coulon dont je rapporterai plus loin l'observation. Les poumons de ce houilleur, âgé de soixante-sept ans, qui depuis douze ans avait quitté sa profession, étaient pins noirs encore que ceux de Mandaroux. Chez ce dernier, on pouvait reconnaître la contexture du tissu pulmonaire. Ici, plus rien ; une masse noire, complètement noire, semblant formée de petits grains très fins ; dans certaines coupes on reconnaissait de gros vaisseaux et surtout des tuyaux bronchiques dont la muqueuse était d'un rouge violacé. Cette couleur noire était uniforme et régnait partout.
Il n'existait ici, comme dans l'observation précédente, aucune adhérence des plèvres, aucune induration, aucune caverne.
Les poumons étaient très volumineux et s'étaient très peu affaissés à l'ouverture du thorax. La plèvre qui les recouvre était soulevée par l'air qui s'était épanché et qui formait des bosselures très nombreuses et grosses en certains endroits comme des pois.
Les bronches étaient enflammées dans toute leur étendue ; la muqueuse qui les recouvre était d'une couleur violette ; elle était encombrée de mucosités noirâtres.
J'ai coupé par tranches très minces les deux poumons; pendant cette opération, il s'en échappait un liquide boueux noircissant tous les objets au contact desquels il se trouvait.
Les ganglions bronchiques étaient tous extrêmement noirs.
200 HYGIÈNE DU H0UILLEUR.
Une particularité digne de remarque, c'est qu'en certains endroits de la plèvre pariétale et sur le feuillet qui passe sur le péricarde, j'ai trouvé de petits corps noirs gros comme une lentille, de forme irrégulière, disséminés isolément sur certains points et sur certains autres réunis en grappes. Ils semblent, au premier abord, formés par du charbon contenu dans une enveloppe fibreuse mince; ils noircissent les objets qui sont mis en contact avec eux .
J'ai enlevé le feuillet pleural qui passe sur le péricarde; il est abondamment pourvu de ces corps. Je le conserve dans l'alcool.
Ce n'est pas la seule fois qu'il m'ait été donné de rencontrer de ces corps noirs. Dans le même mois (décembre 1800), quelques jours plus tard, je fus requis défaire avec M. le docleur Dayral une autopsie après exhumation, dans la commune du Chambon. Nous avons trouvé sur le feuillet pleural, qui passe sur le péricarde, des corps parfaitement analogues à ceux que je viens de décrire. Il s'agissait d'un bouilleur âgé d'une soixantaine d'années, qui avait les poumons noirs et emphysémateux à peu près au même degré que Mandaroux.
Je ne fais que constater la présence de ces corps charbonneux, sans chercher à expliquer ici le mécanisme de leur formation. Je reviens à l'autopsie de Coulon.
Après que les poumons eurent été extraits de la cavité thoracique et incisés dans tous les sens, ils nous semblèrent si prodigieusement noirs, que nous pensâmes qu'il serait bon de chercher à évaluer la quantité de charbon qu'ils recelaient ; car les antécédents du malade, les faits
antérieurs connus ne permettaient pas do douter que cette matière noire ne fût du charbon.
Je coupai donc ces poumons par morceaux pour les introduire dans un bocal que je m'étais procuré et que je fis transporter chez M. Terrot, pharmacien distingué de cette ville, qui voulut bien me prêter son concours éclairé.
Nous nous décidâmes à opérer seulement sur une portion de* ces poumons. Nous prîmes au hasard un morceau qui se trouvait à la partie supérieure du bocal et qui avait dû abandonner déjà une certaine quantité de matière noire, car le fond du vase était rempli d'un liquide boueux et noir.
Ce morceau de poumon pesait 200 grammes. Malheureusement un accident nous empêcha de peser le reste des poumons et de faire un calcul proportionnel.
Ce morceau fut divisé en tranches très minces, qui furent lavées et malaxées avec de l'eau distillée dans une grande capsule. L'eau chargée de particules noires était versée par décantation de la capsule dans un autre vase, et de là sur un filtre.
Ensuite toutes les parties organiques furent introduites dans un nouet de linge, où elles furent de nouveau malaxées, tandis qu'un filet d'eau distillée enlevait les matières noires qui venaient sourdre à travers le linge.
Cette opération continuée pendant plus d'une heure avait donné une eau noire boueuse, et le poumon était resté tout aussi noir qu'auparavant.
On a jeté cette eau sur un filtre, et la matière qu'elle tenait en suspension est restée à la surface du papier.
Cette matière a été lavée d'abord avec de l'eau distillée, puis avec de l'alcool bouillant et enfin avec de l'élher.
L'eau distillée est sortie un peu colorée, mais l'alcool et l'éther étaient incolores.
Ce résidu complètement dépouillé de matières solubles dans l'eau, l'éther et l'alcool a été ensuite lavé à l'eau de potasse.