‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 11 sur 49 · EFFETS DE L’ÉPIDÉMIE · texte numérisé non relu

EFFETS DE L’ÉPIDÉMIE

L’hospice devient un foyer de contagion. — Inhumations diflieiles. — Recrudescences causées par l’arrivée des émigrants de la liasse- Ferre et des autres communes. — Faible influence des mouvements météorologiques sur la ■ftiarclie et l'intensité de l’épidémie.

À partir tlu 1er novembre, le nombre des malades s’accroissait tous les jours d’une manière inquiétante. Us étaient traités à domicile ou portés à l’hospice de la ville, dit hospice Saint-Jules. Situé au centre du quartier marécageux du faubourg des Abymes, bas de construction, trop exigu déjà pour le nombre des malades ordinaires, l’hospice ne pouvait suffire à sa nouvelle destination. 11 fut impossible d’éviter les inconvénients de l’encombrement. La mortalité y était excessive, ce qui ne contribua pas peu à détourner la population d’y envoyer ses malades.

D’après un relevé pris sur les registres de l’hospice, je trouve jusqu’au 8 décembre 387 entrées à l’hospice pour l’épidémie et 374 morts, il faut dire qu’on y apportait un grand nombre de morts ou de mourants.

Beaucoup de malades qui manquaient de tout chez eux se refusaient à aller à l’hospice et bientôt on ne trouva plus guère à y porter que des moribonds. Cette excessive mortalité n’avait rien d’extraordinaire, au début d’une épidémie de choléra, qui atteignait, pour la première fois, une île intertropicale. Les autres îles des Antilles antérieurement éprouvées par le choléra n’avaient pas été moins maltraitées.

Dans l’épidémie de l’île Saint-Christophe en 1854, le médecin laissait un soir à l’hospice de la ville de la Basse-Terre, chef-lieu de l’île, 30 cholériques qu’il trouva tous morts le lendemain matin.

L’hospice de la Pointre-à-Pître devint bientôt un foyer actif de contagion. Les infirmiers et les malades ordinaires étaient frappés en si grande proportion qu’on ne trouvait plus personne pour soigner les malades, enterrer les morts, et laver le linge des cholériques, car les prisonniers, qu’on avait d’abord chargés de ce travail, étaient partis, après avoir été décimés sur le champ de bataille épidémique.

Un détachement de soldat; disciplinaires envoyé de la dépendance des Saintes vint heureusement remédier à ces embarras. Ces hommes furent admirables d’ardeur et de dévouement. Continuellement en contact avec les malades et les morts, à l’hospice, au cimetière, en ville, aucun ne fut atteint, tandis que les noirs qu’ils remplaçaient avaient presque tous péri dans l’accomplissement de la mémo tâche. Ces militaires ne jouirent pas de la même immunité à la Basse-Terre, ils y furent frappés en assez grand nombre; c’est que l’épidémie avait ici une formidable gravité qu’elle n’a atteinte nulle part ailleurs.

En ville on perdait moins de malades qu’à l’hospice ; il n’est pas douteux que les vices hygiéniques de cet établissement et surtout le manque d’espace ne fussent pour beaucoup dans le coefficient si élevé de sa mortalité. En yain un journal de la localité entreprit-il de prouver les avantages du traitement à l’hospice sur le traitement à domicile, l’exag.éralion même des résultats qu’il invoquait en faveur de l’hospice n’était pas faite pour persuader et l’on ne mit pas plus d’empressement à y aller.

Les sœurs de Saint-Joseph de Clunv, qui tiennent l’école communale des filles et un pensionnat particulier, eurent la bonne idée de fermer leurs écoles au commencement de l’épidémie. Dans l’intention louable mais peu fondée de ne pas alarmer les familles, les frères de Ploënnel, chargés des écoles de garçons, ne voulurent pas en faire autant et persistèrent à garder leurs élèves, mais bientôt ceux-ci furent retirés par leurs familles elles-mêmes. Le licenciement des élèves était évidemment une mesure dictée par les circonstances; dans l’hypothèse même d’une épidémie de lièvre pernicieuse, mieux valait prendre cette mesure de bonne heure que de s’exposer à être contraint de le faire quand l’école serait envahie. L’école des frères fut convertie en ambulance, pour les cholériques de l’hospice qui y furent transportés le 23 novembre. Cette sage mesure eut les meilleurs résultats. La mortalité proportionnelle diminua considérablement parmi ces malades à partir du moment où ils furent transportés à l’ambulance, bien que l’épidémie fût alors dans sa période ascendante et près d’atteindre son point le plus élevé. Rien ne prouve mieux la part qu’avait l’encombrement dans les résultats peu avantageux du traitement à l'hospice. Depuis le 2 novembre, il était devenu un foyer violent de contagion.

Cinq cas intérieurs s’y déclarèrent dans la soirée de ce joui et tous se terminèrent par la mort dans la première nuit.

Quelques jours plus tard, on ne pouvait plus, trouver à aucun prix ni hommes de peine ni infirmières de bonne volonté; ce fut alors qu’on eut recours aux prisonniers, mais aussitôt qu’ils furent mis en contact avec les malades et les morts, le choléra envahit la geôle et les cas ne tardèrent pas à s’y multiplier. Le G novembre, 7 malades de la geôle étaient envoyés à l’hospice, sur 120 ou 130 détenus qu’elle comptait encore, car dès le 3, après les premiers cas déclarés à l’intérieur, on avait mis en liberté 78 détenus pour amende. Il fallait compléter la mesure et relâcher tous ceux qui pouvaient l’être, c’est ce que l’on fit; malheureusement on oublia les précautions indispensables et les prisonniers mis en liberté allèrent répandre la maladie dans les communes. Ainsi la contagion s’affirmait partout avec la plus triste évidence, à l’hospice elle frappait tous ceux qui y entraient pour soigner les malades, elle pénétra dans la prison avec les détenus sitôt qu’ils furent employés aux travaux de l’épidémie, de la prison elle passa dans plusieurs communes, portée par ces mêmes prisonniers rendus à la liberté.

Les faits de contagion n’échappaient pas à la population qui s’en montrait fort effrayée, elle témoignait sa répulsion pour l’hospice en refusant d’y aller. Elle regardait l’hospice comme ua lieu pestiféré et elle n’avait réellement pas tort, aucune condition n’est plus funeste qu’un encombrement de malades atteints de choléra, soit pour les malades eux-mêmes, soit pour les personnes qui séjournent auprès d’eux.

Dans la journée du 7 novembre, sur 24 décès signalés, il y en eut 3 seulement à l’hospice. « La population se refusant à y aller , i ajoute le bulletin officiel.

Bientôt d’autres embarras surgirent. Le 9 novembre les cadavres s’entassaient à l’amphithéâtre et au cimetière. Les bras manquaient pour creuser les fosses et inhumer les morts. On dut renoncer aux fosses individuelles pour les indigents et ouvrir un ancien cimetière, autrefois consacré aux militaires de la garnison, dont la terre argileuse se laissait creuser plus facilement que le sol calcaire et pétrifié du cimetière communal, c’est le cimetière dit du morne à savon, situé à l’extrémité nord de la rade et sous le vent de la ville ; il a reçu, aux jours de la grande mortalité, la plupart des victimes du choléra.

L’épidémie a duré, depuis le 22 octobre jusqu’au 8 mai, près de sept mois. 11 y eut encore, il pst vrai, un décès le 21 mai, mais celui-ci n’appartient plus à l’épidémie locale, c’est celui d’une femme venue de la commune contaminée du Lamentin, l qui mourut à l’hospice Saint-Jules quelques heures après son arrivée en ville.

Si nous considérons les grandes phases du mouvement épidé- j inique, nous trouvons que la période d’accroissement s’étend du 22 octobre au 9 novembre, jour où la mortalité s’élève à 31 , un ' des plus gros chiffres de l’épidémie, elle a duré dix-neuf jours, a donné une mortalité totale de 192 et une moyenne par jour de 10.01 . La période d’état s’étend du 10 novembre au 9 décembre, mortalité totale 818, moyenne par jour 27.27 ; la période de déclin, du 10 décembre 1865 au 8 mai 1800, sa durée a été de 150 jours, la mortalité totale de 318 et la moyenne des décès | par jour 2.12.

La dernière quinzaine de novembre a été la période la plus meurtrière. Cette mortalité pourrait s’expliquer par la phase épidémique à laquelle elle appartient, mais il y aune circonstance particulière qui a certainement contribué à l’accroître. Le choléra sévissait alors avec violence à la Basse-Terre; les émigrants de la Pointe-à-Pître qui étaient venus s’y réfugier au commencement de l’épidémie, s’empressaient de retourner chez eux où plusieurs succombèrent en arrivant. Il s’est fait ainsi de nouvelles importations à la Pointe-à-Pitre après que l’épidémie eut gagné la Basse-Terre.

Ce n’est pas seulement de la Basse-Terre que la ville de la Pointe-à-Pître a reçu des émigrants qui sont venus y mourir après avoir puisé ailleurs le germe de la maladie, toutes les communes environnantes lui en ont envoyé aux époques successives où leurs épidémies particulières atteignaient leur plus grande intensité. C’est là ce qui a prolongé si longtemps, dans cette ville, la durée de la période de déclin de l’épidémie. Cette période a présenté quelques exacerbations légères et momentanées qui ont paru dépendre surtout de ces nouvelles importations. Les fêtes de Noël ont été suivies aussi d’un léger accroissement de la mortalité. Le même fait s’est produit dans quelques autres communes; il s’explique par l'influence des nombreuses circonstances anti -hygiéniques dont ces fêtes sont l’occasion, telles que le changement de nourriture et d’habi-

ludes, les écarts de régime, la fatigue, la privation de sommeil, les réunions nombreuses, toutes conditions propres à développer des prédispositions organiques défavorables ou a propager les germes de la maladie. L’épidémie, à cette époque, tirait à sa fin, il est probable que pendant ses deux premières périodes, les mêmes causes eussent, produit des eflets bien plus fâcheux.

Î1 est fort difficile d’apprécier l’influence qu’ont eue les phénomènes météorologiques sur la marche du choléra, mais cette influence paraît avoir été peu prononcée, l'épidémie s’est montrée assujettie, ici commedans les autres parties de la colonie, aux lois ordinaires de toutes les épidémies ; elle a présenté, d’une manière assez nette, les trois phases que je viens d’indiquer, sans que, dans chacune de ces phases, les changements météorologiques aient très-sensiblement modifié s§ marche. On a remarqué à la Pointe-à Pitre que le nombre des malades augmentait un peu pendant les journées pluvieuses, mais on a aussi vu arriver le contraire. Au commencement de l’épidémie, ceux qui croyaient à la fièvre pernicieuse comptaient sur le beau temps pour voir s’apaiser le fléau, mais il ne fit que grandir malgré le retour des beaux jours et ne se montra jamais soumis, que dans des limites très-restreintes, à l’influence des changements atmosphériques. Du 13 au 14 novembre, par un temps splendide, la mortalité augmentait du tiers sur celle des plus mauvais jours que l’on avait vus jusque-là et, quelques jours plus tard, elle montait encore. Le fait s’explique non pas par l’influence du temps, autrement il eût fallu en conclure que le beau temps aggravait l’épidémie, mais par la phase de son évolution dans laquelle elle se trouvait alors. Je suis loin cependant de nier toute espèce d’action, de la paî t des agents atmosphériques, sur les variations d’intensité de l’épidémie : les temps pluvieux et humides ont été le plus souvent défavorables, non-seulement à la Pointe-à-Pitre, mais à la Basse-Terre et partout. La pluie, l’humidité ont paru agir comme causes occasionnelles, en facilitant les refroidissements, en obligeant la population à rester plus longtemps renfermée dans ses cases insalubres, enfin en favorisant la diffusion des émanations miasmatiques.

Je ne m’arrêterai: pas aux autres circonstances atmosphériques qui ont été indiquées comme cause d’aggravation, leur influence ne me paraissant pas suffisamment établie; il est cer-

tain que ce n’est pas clans cet ordre de phénomènes que le fléau a trouvé les grandes influences régulatrices de son intensité.

La statistique a révélé un fait intéressant et inattendu relativement à l’influence des races sur l’aptitude à contracter la maladie, c est que les immigrants indiens ont été beaucoup moins éprouvés que les nègres et les gens de couleur. Le même fait s est produit dans toute la coîonie. Les Indiens occupent, à peu près, le même rang que la race blanche pour la proportion des malades sur la population et pour celle des morts sur les malades. On sait que dans l’Inde, au contraire, le choléra n’attaque guère que ces mêmes Indiens qui ont été si remarquablement épargnés ici et que les blancs d’Europe et même les blancs indigènes en sont rarement atteints. A l’occasion de l’épidémie de la Basse-Terre, je traiterai la question pathologique d’une manière spéciale et j’examinerai quelques-unes des influences secondaires qui ont paru favoriser le développement de la maladie ou en accroître la gravité.

A défaut d’une statistique plus complète, dont il m’a été impossible de réunir les éléments, je me bornerai à donner pour cette commune, comme pour toutes celles où le mêmes éléments m’ont manqué, la proportion des décès sur la population à un centième près; ces chiffres ont leur éloquence. On trouvera à la fin du livre un tableau de la population et des décès par commune, puis un tableau graphique de la mortalité représentée par des lignes droites proportionnelles.

Mortalité d’après les documents officiels : 8,59 pour 100.

Les actes de dévouement et de bienfaisance n’ont pas manqué à la Pointe-à-Pître non plus qu’ailleurs; citer tous les noms serait impossible. Au premier rang, le corps médical tout entier, quelles que fussent les dissidences doctrinales, s’est toujours trouvé sur le champ d’honneur du devoir professionnel. M. le docteur Senelle, chef du service de santé de la marine, remplissait une tâche qui eût été accablante pour tout autre que lui. Hôpital, ambulances, indigents à domicile aux quatre coins de la ville, il était partout, suffisait à tout. La magistrature, le corps municipal, les corps militaires et administratifs, le clergé, le barreau, les habitants notables, les communautés religieuses, tout ce qui marche à la tête de la cité par le rang, la condition ou la vertu, ont donné à tous l’exemple du courage moral et du dévouement.

J’applaudis a l’éloquent hommage rendu par M. Marchai de Calvi au dévouement de quelques personnes éminentes, le gouverneur, le maire de la ville, la sœur du maire qui remplissait depuis longtemps, à la Pointe-à-Pitre un apostolat de charité. Sur ce terrain je suis heureux de m’associer à tous les éloges ; c’est une douce compensation au rigoureux devoir que m’impose l’appréciation d’un autre ordre de faits. M. Napias, doyen des pharmaciens de la ville, MM. Ferret, Gabriel et Boirard, négociants, ont été encore cités avec honneur parmi la foule des citoyens qui se sont distingués.

g III. — DE QUELQUES HYPOTHÈSES SUR L’ORIGINE DU CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE.

La question de l’origine de l’épidémie est restée longtemps à la Guadeloupe renfermée dans une arène brûlante, où, à côté de la recherche impartiale de la vérité, s’agitaient des passions et des intérêts étrangers à la science.

L’origine locale allait de concert avec l’idée de la fièvre pernicieuse, les deux théories se prêtaient un mutuel appui, elles sont tombées ensemble. J’ai repoussé ces deux hypothèses, la première comme invraisemblable et sans fondement; la seconde comme contraire à l’observation de la maladie, et j’ai montré les preuves palpables qui doivent faire admettre l’importation.

Plusieurs hypothèses ont été faites dans ce sens : trois voies sont ouvertes au choléra, l’atmosphère, le sol, la navigation.

i° L’atmosphère. — On connaît les faits cités par Maury, Schrenberg, de Humboldt, de Candolle; des poussières d’infusoires, des cendres volcaniques, des spores de champignons, sont transportées à de grandes distances par les courants de l’atmosphère. Ce dernier savant a trouvé, à Quimper-Corentin, des champignons inconnus en Europe, dont les spores auraient été apportées par les vents de la Trinidad où existent les mêmes champignons.

Mais ces grands fléaux qu’on nomme épidémies peuvent-ils être portés au loin par cette voie? La réponse n’est pas douteuse, il est certain que cela n’est pas possible.

Que lacause instrumentale du choléra soit miasmatique ou ani-

niée ou bien qu’elle résulte d’une de cei modifications obtcures de l’air, qui lui communiqueraient des propriétés nuisibles, sans altérer sa composition élémentaire, la prompte destruction de pareils principes à l’air libre ne permet pas de supposer qu’ils puissent transmettre les épidémies à de grandes distances. De même, les états spécifiques particuliers de l’air, s’ils étaient susceptibles d’engendrer des épidémies et de s’étendre à des espaces aussi énormes que celui qui sépare l’Europe des Antilles, ces états spécifiques s’ils étaient réels donneraient lieu à des épidémies universelles. De leur côté, les nuages cholériques, s’il y en avait, ne traverseraient pas plus l’Océan que les nuages ordinaires.

2° Le sol. — Fourcault admettait que les épidémies sont sous l’influence directe et nécessaire des conditions géographiques, géologiques et météorologiques, quelles peuvent naître par suite d’anomalies survenues dans les phénomènes de magnétisme terrestre ou d'électricité atmosphérique et se propager au loin, avec la rapidité de l’éclair, par la voie de3 impondérables. Ces hypothèses ont devancé l’observation qui pourrait seule les justifier.

Les apparentes bizarreries qu’offrent parfois les maladies épidémiques ne sont pas difficiles à expliquer dans la théorie qui admet que ces maladies sont dues à la soustraction ou aux vicissitudes des agents impondérables. Pourquoi, par exemple, l’immunité complète, à côté d’une grande violence ? La théorie répond-*: C’est que les courants électriques d’où dépendent les phénomènes de magnétisme terrestre, forment des systèmes partiels très-complexes et plus ou moins indépendants l’un de l’autre dans l’intérieur de l’écorce du globe. Une fois admis que ces impondérables régissent les faits épidémiques, ceux-ci peuvent également offrir de grandes variétés, en rapport avec les | anomalies des courants partiels qui sillonnent la terre et l’atmosphère. Je place toutes ces hypothèses sur le même rang de probabilité que celle de l’origine locale. Ces explications sont trop générales et trop gratuites, pour qu’on puisse s’en conten* ter. A vrai dire, elles n’expliquent rien. Nous connaissons si peu les impondérables dans leurs rapports avec la vie, qu’ils ne nous éclairent nullement sur la cause des épidémies. L’estimable sa- . vant, qui émettait ces vues, paraissait du reste se proposer surtout pour but de signaler des lacunes à remplir dans le champ

des connaissances positives, avant de discuter sur les causes physiques des épidémies. Il en déduisait la nécessité de faire entrer la géographie physique et les sciences accessoires dans les études médicales, bonne conclusion si les prémisses sont incertaines.

La transmission électrique des épidémies de choléra, de même que leur origine spontanée en un lieu quelconque, par des causes analogues, ne repose sur aucun fait d’observation ; c’est une pure hypothèse qui a sa raison d’être dans l’impossibilité où nous sommes quelquefois de savoir comment ces épidémies apparaissent là où nous ne pouvons découvrir le trait d’union qui les rattache à des maladies semblables^ comment elles voyagent et peuvent quelquefois passer d’un pays dans un autre en respectant les zones intermédiaires. En ce qui regarde le choléra, en particulier, toutes ces théories, simples vues de l’esprit , sont aujourd’hui surannées; la doctrine de la contagion s’appuie sur des preuves assez nombreuses pour qu’on puisse se passer de conjectures ingénieuses si l’on veut, mais que rien ne justifie. « Attribuer le choléra, dit M. le docteur Foissac, aux vices du » régime, au froid, à la chaleur, aux vents, à l’humidité, à des » variations atmosphériques , aux différentes proportions de » l’électricité, du magnétisme terrestre, de l’ozone, c’est per- » pétuer le vague, c’est détourner l'esprit de la recherche » des causes réelles par des suppositions banales et imagi- » n aires. »

Le choléra n’est donc venu ni par les vents ni par les communications électriques à travers les couches du globe; il n’est pas né sur place; on ne peut pas même le supposer, puisque la ville de la Pointe-à-Pître, quand il a paru, était dans les meilleures conditions de salubrité; et sans cela, peut-on admettre, à moins de preuves directes, éclatantes, que le choléra indien soit né sur une molécule terrestre, au milieu de l’Océan? Il lui a fallu jusqu’ici un berceau pestilentiel cent fois grand comme la Guadeloupe, berceau façonné par un fleuve gigantesque qui y entasse tous les jours les débris de la vie répandue sur le sol de son immense bassin, et voilà que, sans regarder, sans vouloir voir comment le choléra de la Guadeloupe tient par la main au choléra de l’Europe, on veut faire sortir le géant de la pathologie moderne d’un berceau microscopique 1 Ces fictions, si elles étaient ornées des poétiques couleurs de la mythologie, pourraient plaire à la fable, mais elles n’ont leur place que là.

Reste la navigation :

Un bâtiment à voiles ou à vapeur ne paraît susceptible de transporter le choléra au delà de l’Atlantique que dans l’une de ces deux conditions : 1° d’avoir des malades du choléra ou d’en avoir eu; 2° d’avoir des effets qui ont servi à des malades.

Il n’est pas non plus probable que des effets non usagés soient susceptibles de communiquer la maladie ; il n’y en a du moins aucun exemple authentique. Le fait de ces employés de la poste de Marseille, préposés à l’arrivée de dépêches du Levant, qui furent atteints du choléra pendant l’épidémie de cette ville en 18G5, alors que leurs collègues des autres services étaient épargnés, ne prouve pas le contraire, car d’abord la poste transporte autre chose que des lettres et des dépêches qui paraissent peu susceptibles de contamination ; ensuite ces employés ont pu se trouver mis en rapport , par leurs fonctions, avec des personnes venues du Levant ; mais remarquons surtout que le choléra régnait déjà à Marseille quand ils tombèrent malades , de sorte qu’ils ont bien pu aussi prendre la maladie en ville et se la communiquer ensuite les uns aux autres. Cet autre fait si remarquable de . l’introduction du choléra-morbus à Cadix, en 1819, par un bâtiment arrivé de la côte de Coromandel, après une traversée de cent vingt jours, et qui n’avait ni morts ni malades (Marchai de Calvi, ouv. cité, p. 310), ce fait, comme le précédent, est ee qu’on peut appeler un fait brut, un fait dont toutes les circonstances ne sont pas suffisamment connues pour qu’on puisse j en inférer que le choléra peut être transporté au loin sans malades ni effets contaminés.

Deux voies maritimes relient la Pointe-à-Pitre à la France : l°les paquebots transatlantiques qui viennent de Saint-Nazaire;

2° les navires à voiles.

1° Les paquebots sont hors de cause dans la question de l’importation du choléra à la Pointe-à-Pitre; aucun fait qui puisse légitimer les soupçons n’a été relevé contre eux.

2° Les navires à voiles. Deux navires ont été cités : la Virginie et la Sainte-Marie. La lettre déjà citée de M. L’IIerminier père : à M. le professeur Fée renferme le passage suivant : « Le navire y> la Virginie, capitaine Mouy, bâtiment à voiles, parti de Mar- » seille le 3 septembre, en plein choléra, est arrivé à la Pointe- j » à-Pitre le 9 octobre.

» La santé n’avait cessé d’être parfaite à bord pendant trente-

» six jours de traversée. Pas de passagers à bord ; douze » à quinze hommes d’équipage; cargaison de denrées alimen- » taires, pâtes d’Italie, beurre, vin, sucre, etc.

» La maladie a commencé le 22 octobre, c’est-à-dire treize » jours après, quand la Virginie débarquait ; mais des arrivages » analogues avaient lieu à la Martinique, à la Guyane, à l’île » Saint-Thomas, sans que la santé publique s’en soit ressentie.* [Union médicale, 12 décembre 1865.)

J’avoue ne voir dans ce récit aucune raison, absolument aucune de soupçonner la Virginie pas plus dans les mots soulignés : « Quand la Virginie débarquait, » que dans le reste du récit. Il n’y a pas un seul exemple de transmission du choléra au delà de l’Océan dans des circonstances semblables. Où en serions-nous, si la contamination des pays éloignés était si facile ? Chaque épidémie envahirait tout le globe ou bien elle ne pourrait être arrêtée qu’au prix de mesures d’une excessive sévérité qui seraient ruineuses pour le commerce et mettraient les plus grands obstacles aux relations des peuples. Les pays indemnes ne sont pas si fortement menacés qu’on veut bien le dire. Le choléra est un fléau cosmopolite sans doute, mais rien ne prouve encore qu’il voyage autrement qu’avec les malades et ce qui provient des malades. Toutes les fois qu’il a pénétré en Amérique ou dans les Antilles, il est toujours venu d’Europe et l’on a pu saisir la trace de son importation par l’un ou l’autre de ces deux agents, malades ou objets contaminés, qui, en réalité, ne sont qu’une seule et même chose au point de vue qui nous occupe, car c’est toujours le choléra naissant du choléra. On a pu, dis-je, saisir cette trace avec toute l’évidence que comporte un fait que quelques personnes croient parfois avoir intérêt à laisser dans l’ombre. Il est probable que des noms de personnes n’eussent jamais été prononcés à propos de l’épidémie de la Guadeloupe, sans les singulières théories qui ont trop longtemps régné et ont voulu se faire accepter comme l’expression de la réalité.

Mais, dit-on, la Virginie a débarqué des lapis pour l’usage d’un négociant qui, peu de temps après les avoir reçus, est mort du choléra. Le fait est exact, mais ces tapis étaient neufs et le négociant dont il s’agit est tombé malade le 7 novembre, quand le choléra régnait déjà depuis plus de quinze jours en ville; il est donc plus naturel d’attribuer sa maladie à l’aura cholé-

rique répandue dans la ville par les malades eux-mêmes, en supposant que ce négociant n’ait visité aucun malade du choléra, qu’à des objets de laine qui n’avaient jamais servi et provenaient d’un bâtiment qui n’a rien présenté de suspect. A vrai dire, il ne faut voir dans le nom de la Virginie, mis en avant à propos de l’origine de l’épidémie, qu’une indulgente tactique pour détourner l’attention d’un autre bâtiment sur lequel planaient tous les soupçons. Je dis une tactique indulgente, car il n’y avait pas à craindre de voir s’accréditer l’opinion de l’introduction du choléra par la Virginie, et l’on penserait sans doute, en voyant les hommes graves examiner le cas de ce bâtiment, que c’était parce qu’il n’y en avait pas d’autres à examiner que celui-là.

On a encore supposé qu’une femme du nom de Pauline , entrée à l’hospice de la Pointe-à-Pitre le H octobre et morte le même jour pendant que la Virginie était sur rade et avant l’arrivée de la Sainte-Marie, pouvait bien avoir succombé au choléra ; mais le médecin qui a vu Pauline a déclaré qu’elle avait succombé à une fièvre pernicieuse qui n’avait rien de commun avec le choléra. C’est cependant un de ces cas dont on a voulu faire état pour prouver l’existence du choléra sporadique avant l’invasion de l’épidémie. Au moins eût-il fallu pour cela pouvoir s’appuyer sur le diagnostic du médecin. C’est quand on a cherché à expliquer l’origine de l’épidémie autrement qu’elle ne doit l’être qu’il a été question de Pauline. Mais il n’y a jamais eu aucun rapport entre le navire la Virginie, la servante Pauline, morte de fièvre pernicieuse, et l’épidémie de choléra qui a commencé le 22 octobre par Charles Tudor.

Autant dirai-je de la frégate de l’État l'Amazone, soupçonnéé à son tour, d’après des bruits aussi peu fondés. Partie de Toulon pendant l’épidémie de choléra de cette ville , elle avait, disaiton, apporté à la Basse-Terre le linge d’un enfant mort de cette maladie. Le fait est vrai, mais il faut dire que l’enfant dont il s’agit était mort à terre à Toulon avant d’embarquer et que le linge avait été lavé à terre aussi avant le départ. Du reste, l'Amazone n’a eu aucun malade du choléra, et, ce qui tranche encore mieux la question, elle est arrivée à la Guadeloupe après le commencement de l’épidémie.

Il n’y a pas plus lieu de soupçonner l'Amazone que la I irginie d’avoir contribué à introduire le choléra à la Guadeloupe ;

c’est bien assez d’un navire pour infecter le pays, et quand lo malheur est arrivé par une imprudence imputable à l’organisation sanitaire plutôt qu’aux hommes, dans quel but jeter le soupçon à droite et à gauche à l’aide de suppositions dénuées de fondement sérieux, qui n’ont d’autre résultat que d’embarras i ser la recherche de ce qu’il importe de savoir, c’est-à-dire comment le malheur est arrivé, afin de pouvoir plus sûrement s’en préserver une autre fois et de ne pas être exposé, d’un autre côté , à prendre des mesures d’une rigueur inutile contre des dangers imaginaires.

J’ai fini sur cette question. Ce qui importe à la science ce n’est pas de savoir par qui le fléau a été apporté, mais de connaître les circonstances précises du fait d’importation afin de mettre les pays qui pourraient être menacés de la même manière, en mesure de se sauvegarder. Eh bien, on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que le choléra a été introduit à la Guadeloupe par un navire qui l’avait à bord, soit pour avoir eu des malades ou en avoir encore au moment de son arrivée, soit pour avoir des linges ou des objets imprégnés de matières cholériques. Si les preuves n’abondaient pas de ce mode d’importation, jusque dans les grossières incohérences et les incompatibilités des faits et des récits relatifs au navire suspect, qui ont pu arriver à la connaissance du public, jusque dans les efforts qui ont été faits pour en détourner les soupçons, la logique des faits connus jusqu'à présent obligerait encore à conclure que telle a été certainement la cause du choléra de la Guadeloupe, car il n’est pas possible d’admettre sérieusement qu’il soit venu d’ailleurs. Les indices matériels qui ont réussi à se faire jour donnent lieu de penser que la transmission s’est faite par des linges cholérisés ; mais en écartant t même cette cause, l’importation, quoique plus difficile à comprendre, n’est pas moins certaine.

§ IV. — CE QUE NOUS ENSEIGNENT LES FAITS OBSERVÉS A LA POINTE-A-PIT RE .

La conclusion capitale qui se dégage des faits observés à la Guadeloupe, c’est que le choléra est contagieux en dehors de ses foyers épidémiques et qu’il se transmet aussi bien sinon aussi

sûrement par un seul malade ou un chiffon contaminé que par des masses d’hommes qui en sont envahies.

La mobilité des foyers épidémiques 1 se confond avec le déplacement des malades ou des objets contaminés, avec le transport par l’air atmosphérique, ou par les cours d’eau, des agents matériels de la contagion.

La mobilité des foyers épidémiques du choléra est de la contagion, non de l’infection. Ce serait une déplorable confusion que d’appeler infectieuse une maladie indéfiniment transmissible par les exhalaisons organiques des malades en dehors de ses foyers épidémiques, c’est alors de la contagion médiate et pas autre chose. Le mot mérite d’être conservé, car il vaut mieux que ceux qui l’ont remplacé.

L’infection par les malades, dont il a été tant question autrefois à propos de la fièvre jaune, n’est non plus que de la contagion médiate. Il en est de même dans le choléra.

Les mots de maladie infectieuse, maladie miasmatique, ne suffisent pas pour caractériser le choléra. Si l’on conserve ces expressions, il faut toujours y joindre l’idée de la contagion, qu’elles ne contiennent pas; le choléra sera alors une maladie infecto-contagieuse ou miasmatique contagieuse , dénominations confuses et bizarres qui ne peuvent servir qu’à masquer la retraite de la doctrine de la non-contagion.

Le choléra vient des malades qui en sont atteints absolument comme s’il était inoculable, bien qu’il ne le soit peut-être pas. Il est possible que les malades n’agissent, pour communiquer la maladie, qu’à distance par radiation ou émission, mais cela ne change rien au fait de transmission. Son mode seul différerait alors de celui où la transmission se fait par contact immédiat

1. On lit dans le Dictionnaire d'hygiène et de salubrité de M. le professeur Tardieu :

. La question de la contagion du choléra est dès longtemps résolue par les » données de toutes les grandes épidémies et par l’inanité des mesures anti- » contagionnistes qu'on a voulu lui opposer. Le choléra est quelquefois importable . par la mobilité des foyers épidémiques, il n’est jamais communicable par le » contact. (Année 18(32, tome I, pages 447, 448.)

» Cette prétendue contagion des maladies épidémiques et infectieuses.. . ■ (Ibid., page 029.)

Je ne veux pas me permettre do discuter ces opinions. Cotte discussion me paraît d’ailleurs inutilo ; l’exposé dos faits contenus dans ce livre les réfute suffisamment. •

ou par inoculation. De même, les impressions faites sur les organes du sens de l’odorat ne different, quant au mode de transmission, de celles qui sont produites sur le sens du toucher qu’en ce que les premières sont transmises par l’intermédiaire de l’air et les secondes excitées par le contact; l’origine des unes n’est pas pour cela moins certaine que celle des autres.

Quant à savoir si le choléra est communicable par contact immédiat, c’est une question qui n’est nullement résolue. Il n’est pas invraisemblable que le contact prolongé d’un cholérique puisse communiquer la maladie bien que les fonctions exhalantes de la peau soient notablement affaiblies dans le choléra. Seulement, comme le contact avec le malade ne peut avoir lieu sans que les exhalaisons organiques répandues dans l’air soient absorbées en même temps par les poumons, l’observation ordinaire ne peut résoudre la question.

.C’est surtout le liquide des évacuations alvines et les produits gazeux de l’exhalation pulmonaire qui répandent au dehors l’agent spécifique de la contagion cholérique, le miasme qui transmet la maladie1.

Le linge souillé par les déjections des cholériques a souvent communiqué la maladie plusieurs semaines après avoir servi aux malades. On doit prudemment admettre que le miasme cholé-

i. Dès l’année 1849, mon frère, le docteur Charles Pellarin, a établi en se basant sur ces faits observés pendant l’épidémie de choléra de Givet, dans cette même année 1849, que le choléra est transmissible par les émanations qui se dégagent des déjections des malades qui en sont atteints.

La mémoire qui contient ces faits et les conclusions qui en découlent fut lu par l'auteur à l'Académie des sciences, dans la séance du 10 décembre 1849.

Cette découverte faite par un médecin ici connu n’eut à cette époque aucun écho. Il a fallu qu’un médecin allemand arrivât de son côté quelques années plus tard aux mêmes conclusions, pour que l’opinion médicale commençât à accueillir en Franco le fait de la contagiosité des déjections cholériques. Ce médecin, c’est M. Petenkoffer, professeur de chimie médicale à Munich, qui conclut aussi à la contagion du choléra par les déjections des malades, d’après les observations qu’il avait faites pendant l’épidémie de Munich en 1854-1855, c’est-à-dire cinq ans après le docteur Ch. Pellarin.

Une note complémentaire et rectificative fut présentée par l’auteur du mémoire sur l’épidémie de Givet à l’Académie do médecine, le 15 avril 1851, et à 1 Académie des sciences, le 2 juin de la même année. La note explique comment le choléra s était transmis par importation de la ville à une des casernes do Givet, au- lieu d’être né sur place par l’infection des fosses d’aisances dans la

riquo peut également être transmis par des linges, des effets qui ont servi aux malades sans avoir été salis par le liquide des déjections alvines, car il est vraisemblable que la sueur, l’humeur perspiratoire, les débris d’épithélium qui en sont imprégnés, jouissent de la même propriété que les déjections alvines.

D’après un savant médecin et hygiéniste prématurément enlevé à la science, A. Becquerel, le choléra ne se transmettrait pas par les malades ni par les objets matériels, mais seulement par l’air atmosphérique et à de grandes distances de ses foyers : d’où l’inutilité des quarantaines et des cordons sanitaires. (Voir Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, 3e édition, Paris 1864, pages 204, 209, 210.) C’est précisément le contraire qui a lieu, le choléra se transmet sûrement par les malades et les objets qui en contiennent le germe aux sujets aptes à le contracter, mais il paraît peu susceptible de se transmettre par l’air à de grandes distances. Il en résulte que les quarantaines et au besoin les cordons sanitaires sont les moyens les plus efficaces et les seuls efficaces que nous possédions contre la propagation épidémique de ce redoutable fléau.

La visite et l’arraisonnement des navires, tels qu’ds se pratiquent en vertu des règlements actuellement en vigueur, nécessitent quelques observations.

Un rapport présenté en 1865 à l’Empereur, par le ministre des affaires étrangères et le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, sur les mesures internationales propres à prévenir l’invasion du choléra en Europe, après avoir cité des faits qui établissent la propagation par importation, s’exprime ainsi :

« On comprend alors combien il importe que l’état sanitaire à bord des paquebots ne puisse être dissimulé soit par les commandants de ces bâtiments, soit par les autorités qui prononcent l’admission en libre pratique. »

Malgré cette sage prévoyance, il est à craindre que l’existence des maladies contagieuses ne soit à l’avenir souvent dissi-

caserno môme, comme l’auteur en avait émis l’opinion dans son mémoire, d apres des renseignements erronés et incomplets.

Les expériences do M. Thiersch, de Munich, et celles plus concluantes de M. le professeur Charles Robin, ont prouvé que le choléra peut être communiqué aux animaux par l’ingestion dans l’estomac du liquide des déjections cholériques et par l’injection dans la trachée- artôro de ce même liquido ou do la sérosité du sang des malades.

mutée, quand la dissimulation sera possible. Ce ne sont pas seulement les paquebots, mais tous les bâtiments qui peuvent avoir un intérêt, sans doute mal entendu, à laisser ignorer l’état sanitaire des lieux d’où ils viennent ou celui de leur bord, quand il est mauvais.

J’ai souvent vu à la Guadeloupe les paquebot» anglais, — je cite les paquebots anglais, je pourrais citer tout autre bâtiment, — arriver sans patente de Saint-Thomas ou de la Trinidad , quand le choléra ou bien la fièvre jaune régnaient dans ces îles. Au lieu d’une patente brute, qu’on leur eût donnée, ils préféraient n’en prendre aucune, et les réponses faites au médecin arraisonneur n’étaient pas toujours conformes à ce que l’on avait appris par d’autres voies de l’état sanitaire des points de départ.

Le simple arraisonnement des navires n’offre point de garanties sérieuses, ou du moins suffisantes. L’arraisonnement de l’Anne-Marie à Saint-Nazaire n’a pas empêché la fièvre jaune d’y être introduite, et celui de la Sainte-Marie à la Pointe-à- Pître n’a pas empêché le choléra de la Guadeloupe. Combien d’autres exemples semblables ne pourrait-on pas citer? «

Les règlements actuels sur la police sanitaire de la navigation ne s’inspirent pas assez du but qu’ils se proposent ni des moyens pratiques de l’atteindre. On demande au médecin arraisonneur des constatations souvent impossibles, par exemple, celle de la nature d’une maladie, quand il lui faut s’en rapporter â ce qu’on lui dit ou qu’il ne voit les malades qu’à distance et dans des conditions où il est difficile de bien voir; ces règlements tracent au médecin un formulaire d’obligations quelquefois puériles, et lui enlèvent toute initiative, toute liberté d’action, dans une matière où lui seul est bon juge.

Veut-on un exemple de ce qui peut arriver en pareil cas? En voici un tiré de ma pratique ; il s’est présenté dans les derniers temps de mon séjour à la Guadeloupe.

C’était un navire anglais, arraisonné de nuit sur la rade de la Basse-Terre.

Le nom du bâtiment Merchand est mal entendu, bien que nous soyons deux connaissant l’anglais, l’interprète et moi; mais il y avait intérêt à déguiser le nom, car le bâtiment venait d être repoussé à Marie-Galante et l’avis en était arrivé à la Basse-Terre. J’entendis et j’écrivis Marshall.

On déclare que le capitaine et deux matelots sont morts, trois autres matelots gravement malades, alités et ne pouvant ‘ faire aucun service. Provenance, Démérary, où, d’après les renseignements officiels, régnait alors la fièvre jaune.

D. Existait-il quelques malades dans le port d’où vous venez?

R. Non.

D. A quelle maladie ont succombé le capitaine et les deux matelots ?

R. Je n’en sais rien.

D. Quels symptômes ont-ils présentés?

R. Je ne puis pas savoir, je ne suis pas médecin.

D. De quoi se plaignaient-ils, d’où souffraient-ils?

Je finis par apprendre qu’ils avaient souffert de la tête et du ventre, et qu’ils n’étaient restés que quelques jours malades, mais c’est tout. C’en était toutefois assez, car je connaissais l’état sanitaire de Démérary. Les symptômes déclarés, les cas multipliés de maladie et de mort, la marche si rapide de la maladie rentraient trop bien dans le cadre de la fièvre jaune, pour qu’il y eût à douter.

Grâce au réseau de formalités dans lequel est enchaînée son action , le médecin arraisonneur ne peut guère opiner que comme témoin, de ce qu'il a entendu, de ce qu’on a bien voulu lui dire, et comme la bonne foi se suppose toujours, il en résulte qu’il peut être trompé; il est rare qu’il puisse se prononcer comme médecin avec une entière connaissance de cause.

Le rôle du médecin chargé de constater l’état sanitaire d’un bâtiment ne peut être réduit à si peu. Si l’arraisonnement ne suffit pas pour l’édifier complètement, il doit monter à bord, visiter les malades, interroger l’équipage au besoin. Le médecin arraisonneur ne peut être un simple agent, exclusivement chargé d’enregistrer les réponses de gens le plus souvent incompétents dans les questions sur lesquelles ils se prononcent; ses fonctions sont les plus importantes, les plus difficiles de toutes celles qu’embrassent la police et la législation sanitaires ; son rôle est une magistrature; il doit avoir une entière compétence; pourquoi n’aurait-il pas l’initiative et le droit de décision?

Autre exemple des défectuosités du régime actuel en matière de visites sanitaires des bâtiments, dans quelques pays.

(Jne goélette anglaise arrive avec des malades sur la rade de j la Pointe-â- Pitre.

Personne à bord ne parle français, le médecin visiteur ne connaît pas davantage l’anglais, et il n’y a point d’interprète. Le médecin monte à bord et reconnaît la variole. Monter à bord, dans ce cas, c’était violer la règle, en obéissant à la nécessité. Je ne pus lui épargner, malgré mes réclamations, les conséquences d’une infraction réglementaire, bien qu’il eût fait, dans mon opinion, la seule chose qu’il y eût à faire.

Je sais bien qu’une visite faite sur un bâtiment où règne une maladie contagieuse, n’est pas absolument exempte de dangers et que, dès lors, cette pratique ne peut être érigée en règle générale. Mais quand il reste des doutes dans l’esprit du médecin et qu’il lui est impossible de les éclaircir autrement, je persiste à croire qu’il doit procéder à la visite des malades. Si cette visite offre un danger, il faut convenir qu’il n’est pas grand. Les maladies contagieuses seraient [certainement transmises moins souvent par le fait de ces visites qu’elles ne le sont par suite de l’ignorance du véritable état sanitaire des bâtiments. Ces maladies ne frappent pas comme la foudre, et l’on est à peu près sûr de les éviter quand on ne reste que quelques instants exposé à leur influence immédiate et que l’on sait prendre d’ailleurs les précautions nécessaires. Ici encore le rôle du médecin visiteur a besoin d’être agrandi ; il importe qu’il soit maître de déterminer les conditions dans lesquelles il fera la visite, afin de la rendre le moins dangereuse possible. L’expérience a prouvé qu’on est souvent induit en erreur par le simple arraisonnement quand il règne à bord quelque maladie contagieuse, et le capitaine, qui peut être de bonne foi, aura toujours l’excuse de l’ignorance, car il n’est pas médecin, comme il saura bien le dire.

Supposons qu’un navire arrive dans une île lointaine où le choléra est inconnu, avec un malade qui en est atteint. Il est probable que la nature de la maladie ne sera pas reconnue par l’arraisonnement, ni même par la visite à distance qui peut se faire quand le malade n’est pas alité ; les motifs de suspicion ne ' viendront pas même à l’esprit du médecin, car l’extraordinaire ne se suppose pas tout d’abord. Il faut au médecin, pour pouvoir se prononcer avec connaissance de cause, plus d’éléments de certitude qu’il n’en peut retirer de l’arraisonnement ou même de la simple visite à distance. La pratique actuelle est une faible garantie; elle laisse subsister de terribles chances de contamination, quand il existe une maladie contagieuse, ou bien elle expose

les bâtiments à des rigueurs inutiles, selon que l’autorité sanitaire, sans guide sûr, incline à la douceur ou à la sévérité. Ces questions sont de celles qu’on résout trop souvent par des raisonnements spéculatifs. On suppose que le médecin reconnaîtra toujours la nature d’une maladie sans voir le malade et qu’on ne cherchera jamais à le tromper par des déclarations inexactes ou incomplètes, tandis que nous savons par expérience combien sont fréquentes ces causes d'erreurs et d’autres encore. Au lieu de cette complication bureaucratique, toute française, que présente l’organisation du service sanitaire à la Guadeloupe, si un seul homme de bon sens, médecin ou non, mais protégé par une entière indépendance, y avait été chargé de ce service, il est probable que la colonie eût échappé, en 1865, au malheur qui l’a frappée.

Nul n’est plus apte que le médecin visiteur à résoudre la question de savoir si un bâtiment peut être admis à la libre pratique ou s’il doit être soumis préalablement à une quarantaine, mais il faut là-bas qu’une commission composée du maire ou d’un membre du conseil municipal, qui en sont les présidents, d’un administrateur de la marine et d’un autre de la douane, du méde’cin visiteur, d’un habitant notable et de quelques commerçants, s’assemble et délibère sur le sort du navire, à moins que le président ne prononce lui-même, sans réunir la commission, comme c’était quelquefois l’usage. Le résultat de la délibération est ensuite transmis au chef du service maritime, de qui relève l’exécution de la décision prise par la commission sanitaire; celui-ci enfin envoie au capitaine de port les ordres nécessaires pour l’exécution. Toutes ces formalités sont au moins du temps perdu, et ce temps peut être long. Si le navire manque d’eau, s’il manque de vivres, s’il a des malades, c’est de la souffrance, au moins de l’anxiété pour tous, sans parler des risques que court la question véritable, celle de savoir s’il y a danger ou non à accorder la libre pratique, d’être noyée dans des considérations d’un autre ordre. Mais les administrations seront longtemps portées à multiplier les formalités qui accroissent leur importance, comme les hommes de loi à multiplier les procédures. Nos colonies pourraient fournir bien des preuves de 1 une et de l’autre tendance. Si l’on compare une de nos possessions des Antilles à l’une des possessions anglaises située à côté d elle et placée dans des conditions naturelles semblables, par exemple

la Guadeloupe à l’île d’Antigues, on est frappé de voir que la colonie anglaise a un personnel de fonctionnaires administratifs et autres dix fois moins nombreux que la colonie française, et elle n’en est pas plus mal administrée. Cette comparaison est facile, il n’y a qu’à prendre pour cela un Annuaire de chacune des deux colonies ; celui de la colonie française est presque un gros volume, l’autre ne contient que quelques pages. Chez nous domine, avec une écrasante puissance, l’autocratie administrative ; chez nos voisins, l’action individuelle se déploie librement ; il y a une heureuse compensation au profit des finances et de la prospérité du pays.

Nulle œuvre plus que celles des colonisations n’exige que chacun puisse vaquer à ses entreprises particulières sans entraves; la morale sociale et la loi commune doivent suffire à la protection de tous.

Avec le système colonisateur de la France, la grandiose Australie, qui n’est qu’à l’aurore de son avenir, mais qui marche à pas de géant dans la voie du progrès, n’aurait encore que de chétives bourgades là où se sont élevées, comme par enchantement, de splendides cités, et la végétation parasite des pays vierges couvrirait cent plaines immenses que l’activité libre de l’homme, stimulée par le génie des grandes entreprises, a transformées en opulents pâturages, en magnifiques cultures.

Page 1