‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 18 sur 49 · VII. — TRAITEMENT · texte numérisé non relu

VII. — TRAITEMENT

Pour instituer une thérapeutique vraiment rationnelle du choléra, il faudrait bien connaître la nature de la maladie, c’est-à-dire sa physiologie, et, cette connaissance acquise, il resterait encore à déterminer les moyens les plus efficaces pour atteindre le mal dans sa source, ou, si cela est impossible, pour combattre les désordres fonctionnels si nombreux et si promptement funestes qui caractérisent cette maladie.

II n’a été produit jusqu’à présent, sur la nature du choléra, que des conceptions plus ou moins contradictoires et dont aucune n’est complètement satisfaisante. On est à peu près d’accord sur la cause instrumentale de la maladie; on convient généralement que celle-ci doit être attribuée à l’introduction dans le sang d’un principe délétère particulier. Mais ce principe agit-il d’abord sur le sang, à la manière des ferments, ou bien portet-il, en premier lieu, son action sur les centres nerveux vagues

et sympathiques? L’une et l’autre opinion ont encore des représentants. A mesure qu’on suit l’évolution des phénomènes morbides, en cherchant à les expliquer, les difficultés augmentent et les opinions se divisent de plus en plus.

Nous n’avons aucune prise contre la cause première du mal, car nous ne connaissons aucun moyen de détruire dans l’atmosphère des principes insaisissables, dont la nature est inconnue et dont l’existence elle-même ne peut être expérimentalement constatée, bien qu’elle s’affirme par les effets qu’ils produisent.

Nous ne pouvons pas davantage neutraliser l’action de ces principes sur le sang ni sur le système nerveux1, actions dont l’une est primitive, sans que nous sachions même laquelle, et l’autre secondaire. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de chercher à combattre le mal dans ses effets consécutifs et éloignés ; mais ici encore, que de difficultés et d’incertitudes! nous

1. Nous ne le pouvons pas, du moins avec les agents de la matière médicale, mais il est probable que l’hygiène a celte puissance, dans quelques cas, en soutenant les forces de l’organisme et lui permettant ainsi de se débarrasser du principe toxique sans que la maladie éclate.

La puissance que possède l’hygiène pour préserver de la maladie, elle la possède aussi pour la guérir, et ce que je dis du choléra peut s’appliquer à la plupart des maladies. Voilà tout le secret de l’immunité relative des classes aisées de la société à l’égard de beaucoup de maladies et de la proportion bien plus grande des guérisons que l’on obtient dans ces classes.

Les contradictions qui régnent dans les procédés de la thérapeutique, si on les compare d’une école à l’autre, d'un pays à l’autre, bien plus, dans le même pays, la môme école, lorsqu’ils sont mis en œuvre par divers praticiens, montrent suffisamment combien est grande la part de l’arbitraire en médecine pratique. Ce sont les erreurs de celle-ci qui ont fait naître le charlatanisme homœopathique, charlatanisme en ce sens que l’homœopatliie prétend guérir avec des médicaments donnés à la 20' ou même à la 30e dilution, lorsque l’hvgiène seule peut revendiquer ces guérisons-là. Pour moi, je ne puis voir dans l’homœopathie vraie, celle qui se borne à administrer les médicaments à doses infinitésimales, que de la médecine sans médicaments, de la médecine qui se renferme dans les procédés de l’hygiène. Cette médecine ne peut évidemment suffire dans tous les cas, mais elle suffit souvent, et elle a pour elle l’immense avantage de ne jamais se tromper, de ne jamais nuire; elle doit toujours servir de base aux méthodes actives. La conclusion que je veux tirer de là, c’est qu’il est urgent de réformer dans nos établissements de l’assistance publique, hôpitaux, hospices, etc., tout ce qui se trouve en flagrante opposition avec les données de l’hygiène rationnelle. Le temps est possèdes grands hôpitaux situés au centre des grandes villes. Ils ne peuvent être que des foyers de contagion pour les maladies contagieuses miasmatiques et des foyers d’infection dyscrasique, prédisposant à toutes les maladies par la malaria qui y règne.

sommes loin d’être fixés sur la valeur de chaque symptôme, et quant aux agents de la matière médicale, à supposer que leur action physiologique soit bien connue, il y a un abîme à franchir pour passer de cette action chez l’homme sain à la détermination de leurs effets dans les maladies. La conclusion que je veux tirer de ces considérations, c’est qu’on ne saurait être trop prudent, trop réservé dans l'emploi des agents énergiques de la matière médicale, et qu’il y a tout avantage, dans la terrible incertitude des effets réels des médications violentes ou aventu* reuses dans le choléra, à se rejeter tant qu’on le peut du côté de l’hygiène, en mettant à contribution, avec un soin particulier, les ressources réellement efficaces et toujours sans dangers qu’elle présente.

Au point de vue du traitement, comme au point de vue physiologique, le choléra est une maladie double. Les deux grandes phases de son développement sont comme deux maladies diffé • rentes et opposées, dont la seconde naît de la première, en vertu de la loi de réaction, qui est vraie en physiologie comme en physique. Dans la première période, l’économie perd son liquide vital, sa chaleur et sa force nerveuse; dans la seconde période, elle réagit par de la fièvre, des mouvements fluxionnaires et des troubles fonctionnels variés qui sont en rapport avec le siège des congestions.

Quatre indications se présentent à la fois dans la première période.

Modérer les évacuations ; s’opposer à la déperdition de la chaleur; soutenir l’action du cœur et le mouvement circulatoire qui tendent à s’affaiblir dès le commencement de la maladie ; calmer les symptômes douloureux.

On a fait à la première indication' une objection théorique ; arrêter les évacuations est, dit-on, contradictoire avec la donnée d’une affection miasmatique qui a amené une intoxication du sang. Peut-être, s’il était prouvé que le sang n’a pas la propriété de neutraliser l’agent toxique ou de l’éliminer lentement, par les voies ordinaires d’excrétion, et s’il était prouvé encore que le sang qui reste après un flux cholérique abondant est moins altéré qu’il ne l’était auparavant. Sans doute, s’il existait un moyen sûr d’arrêter immédiatement, dès le début, les évacuations cholériques, il y aurait lieu de consulter l’expérience pour savoir s’il n’est pas dangereux de l’employer. Mais ce

moyen n’existe pas, et on a beaucoup plus à craindre de ne pas pouvoir arrêter à temps le ilux cholérique que de l’arrêter trop tôt. Ce n’est point par une action directe sur la muqueuse intestinale que certains médicaments, l’opium par exemple, qui est le plus précieux agent de cette médication, parviennent à modérer ou à arrêter la phlegmorrhée trop souvent incoercible de l’estomac et de l’intestin , mais en modifiant le rhythme fonctionnel des centres nerveux, c’esLà-dire par action réflexe. L’effet attendu du côté des voies digestives s’accompagne constamment, quand on l’obtient, d’une amélioration du côté des désordres du système nerveux et des autres symptômes de la maladie. Je dirai plus, c’est que toutes les fois que les évacuations ont été arrêtées ou se sont arrêtées de bonne heure, c’est-à-dire avant l’algiditéet l’affaiblissement extrême delà circulation, le malade a presque toujours guéri. Je sais bien qu’on peut dire que c’est parce que la maladie était alors moins grave, mais ces heureux résultats ont été quelquefois obtenus quand elle se présentait avec les signes de la plus grande gravité; pour les obtenir, l’essentiel était d’agir dès le début.

Donc il faut, selon moi, s’appliquer à arrêter les évacuations cholériques, et il n’y a pas à s’inquiéter de les voir supprimées trop tôt. Les agents indiqués pour atteindre ce but s’adressent également à d’autres symptômes; les boissons aromatiques, légèrement stimulantes, le réchauffement continu et modéré de la surface du corps, l’opium et l’éther, me paraissent les meilleurs moyens à mettre en usage.

La chaleur du corps tend à décroître dès le commencement de la maladie, peut-être même avant l’invasion des autres symptômes. Il est digne de remarque qu’à cette époque du début, le malade éprouve la sensation de froid, qui plus tard est complètement abolie, lorsque la peau est glacée. La chaleur tombe rapidement à mesure que les évacuations se multiplient. Sans parler de la viciation de l’hématose et de la suspension des actes nutritifs, qui diminuent la production de la chaleur, il faut tenir compte aussi, pour expliquer la réfrigération des malades, du calorique qui est enlevé par les évacuations. S’opposer à celte déperdition continuellede la chaleur est uneindication capitale. Sans doute, il n’est pas possible d’empêcher un cholérique de se refroidir, puisque le refroidissement est, chez lui, le résultat du ralentissement d’abord et plus tard de l’abolition des actes phy-

siologiques qui produisent la chaleur, mais il est permis de penser qu’en luttant contre cette tendance par la calorification artificielle, on parvient il en atténuer les effets. Ce moyen de traitement demande, comme les autres, à être réglé avec prudence et connaissance de cause. Plus tard, quand le corps est glacé, et que le malade a perdu la sensation du froid, il faut encore être plus réservé dans l’application des moyens de réchauffement artificiel, qui du reste est, alors, à peu près illusoire, puisque la peau et les tissus sont de fort mauvais conducteurs du calorique. Quand le refroidissement est complet, on ne peut plus guère attendre le retour de la chaleur que du rétablissement des fonctions qui la produisent; l’application outrée du calorique artificiel à cette époque, où le malade est tourmenté par une sensation de chaleur insupportable, aurait l’inconvénient, par le malaise qu’elle occasionnerait, d’entraver les efforts de la réaction, qui seule peut ramener la chaleur ; on brûlerait le malade vu la faible conductibilité des tissus, plutôt qu’on ne le réchaufferait par ces seuls moyens, si l’organisme lui-même ne leur vient en aide.

Si l’application des moyens les plus simples, les mieux connus, comme celle de la chaleur, est soumise à des règles auxquelles on doit se conformer, sous peine de faire quelquefois plus de mal que de bien, avec quelle circonspection ne doit-on pas manier les médicaments actifs, dont les effets sont si incertains et l’action réelle passible de tant d’objections?

L’expérimentation directe a montré que la chaleur interne du corps est accrue, pendant la période algide du choléra. Cet accroissement de la chaleur intérieure s’explique par les congestions viscérales, qui- se développent à cette époque de la maladie. Les boissons froides sont alors ce que le malade désire le plus ; ce serait une grande faute que de ne pas satisfaire ce désir.

Un des moyens employés par la population pour empêcher le malade de tomber dans l’algidité, était des plus pernicieux; on fermait tout autour de lui, on l’étouffait dans une atmosphère asphyxiante, aussi nuisible à ceux qui le soignaient qu’au patient lui -même.

En même temps qu’on s’oppose au refroidissement, en couvrant convenablement le malade et en appliquant autour de lui des corps chargés de calorique, des bouteilles d’eau chaude, des briques chauffées, ou bien par des pédiluves sinapisés,

des frictions sèches avec un corps mauvais conducteur du calorique, il faut le placer dans l’endroit le plus aéré de l’appartement et ouvrir autour de lui le plus large accès que l’on peut à l’air extérieur.

Les bains de vapeur ont été recommandés pendant la période algide; ce moyen a peut-être l’inconvénient d’exposer à dépasser le but sans s’en apercevoir ; je donnerais plutôt la préférence à l’enveloppement dans le drap mouillé, doublé d’une couverture de laine, comme on le pratique dans les procédés de l’hydrothérapie, qui me paraît plus propre à provoquer les efforts naturels de la réaction.

Pour activer la circulation, chez ce malade condamné à l’immobilité, il n’y a pas de moyens plus efficaces que les boissons. alcooliques. La dose d’alcool, rhum, cognac, kirsch, genièvre, etc., qu’il convient d’administrer à un adulte, varie de 40 à 80 grammes pour les hommes, de 30 à 50 grammes pour les femmes ; elle doit être diminuée en proportion des âges, de façon à être ramenée, pour chaque sexe, à la moitié de ces doses dans l’adolescence et au tiers ou au quart seulement dans l’enfance. 11 importe de fixer ces doses au moins approximativement, car rien n’est plus commun que de voir abuser de ce précieux moyen, qui peut devenir alors plus nuisible qu’utile.

Le thé additionné de rhum ou de genièvre plaît généralement au malade, autant qu’il est approprié aux indications de la maladie; le premier point est d’une grande importance, le médecin qui néglige de consulter le goût de ses malades perd une de ses chances de succès. L’opium et l'éther doivent être administrés à plusieurs reprises et par petites doses ; ces deux médicaments sont précieux dans le choléra, par l’action sédative et régulatrice qu’ils exercent sur le système nerveux, ils sont aussi les moyens les plus sûrs que nous ayons de modérer ces évacuations excessives qui aggravent si rapidement le sort des malades. Il importe surtout de ne pas perdre de temps. Une potion quelconque ou simplement un peu d’eau sucrée, aromatisée ou non par l’eau de fleur d’oranger, l’alcoolat de mélisse, de menthe ou la teinture de cannelle peuvent à peu près indifféremment servir de véhicule.

Les lavements d’eau tiède laudanisés sont en général mieux supportés que les liquides astringents ; les autres lavements médicamenteux, quels qu’ils soient, sont presque toujours rejetés

aussitôt qu’administrés et j’en ai rarement obtenu un effet aussi avantageux que des lavements simplement opiacés.

Le café a paru quelquefois modifier avantageusement les désordres de l’innervation.

Certaines liqueurs composées, la liqueur de Gênes, la liqueur de Bonjean, offrent ces deux agents, l’opium et l’éther, associés à divers alcoolats en proportion convenable et sont bien supportées par le malade. J’ai particulièrement employé la liqueur de Bonjean, sur la fin de l’épidémie, avec un succès remarquable, qui m’a fait regretter de n’en avoir pas eu au commencement, mais il faut le dire, ce remède, qui paraît agir surtout par l’opium et l’éther qu’il contient, n’est pas plus que tout autre un spécifique contre le choléra. On ne guérit cette maladie que par un ensemble de moyens qui demandent à être mesurés et variés selon les circonstances et dont la plupart appartiennent à l’hygiène.

La meilleure boisson, la meilleure tisane, c’est l’eau fraîche de bonne qualité, car il va sans dire que les liquides alcooliques ne doivent pas être donnés comme boisson ordinaire, à moins que ce ne soit l’eau vineuse très-légère. Celle-ci a été quelquefois bien supportée et a paru salutaire dans la période algide. Ce n’est pas seulement dans le choléra que l’eau fraîche convient ; on s’en trouve bien aussi dans la fièvre jaune, dans les fièvres bilieuses graves, en général dans toutes les fièvres où la soif est très-développée, et j’ai peine à comprendre la proscription dont elle a été l’objet dans toutes ces maladies, où ce que le malade désire le plus ardemment, c’est de boire de l’eau fraîche. J'ai vu maints praticiens craindre de laisser boire leurs malades dans la fièvre jaune par exemple, sous prétexte que c’est entretenir les vomissements ; mais le vomissement qui se fait dans cette maladie, par une sorte de régurgitation et presque sans souffrance, estil donc un si grand mal, tant que sa cause interne persiste ? Le meilleur moyen de l’apaiser et de faire cesser les nausées, un des plus grands tourments du malade, peut-être même de guérir la maladie, n’est-il pas, au contraire, de satisfaire, avec mesure sans doute, cet ardent et instinctif appétit qu’il éprouve pour les boissons fraîches et, préférablement à tout, pour l’eau pure? Quoi qu'il en soit, je laissais mes malades boire de l’eau fraîche et je m’en suis souvent bien trouvé, jamais mal.

Les limonades sulfurique et azotique que l’on a vantées, ne

LIC CHOLÉUA DE LA GUADELOUPE.

m’ont pas semblé valoir la simple limonade citronnée ou l’eau pure. Les boissons alcalines, la dissolution de bi-carbonate de soude, par exemple, conseillée dans d’autres vues théoriques, ne sont pas mieux supportées, et bien qu’elles paraissent restituer au sang un liquide salin plus ou moins analogue à celui dont il se dépouille si abondamment, pendant la première période de la maladie, je ne me suis point aperçu qu’elles aient amélioré l’état des malades.

L’eau albumineuse, l’eau de Seltz, la limonade gazeuse ou toute autre boisson désaltérante peuvent également être employées, quand la soif commence à se déclarer, mais le malade se fatigue plus vite de ces boissons que de l’eau pure, et il finit toujours par revenir à celle-ci, après en avoir essayé plusieurs autres. Quand l’estomac est très-irritable et que les vomissements sont opiniâtres, il faut avoir soin de faire boire très-peu à la fois et par cuillerées seulement ; de petits fragments de glace mis dans la bouche apaisent quelquefois la soif sans fatiguer l’estomac, alors que toute boisson est rejetée.

On peut encore essayer, dans ’ cette période, le bouillon de poulet léger bien dégraissé ; on voit quelquefois un estomac qui rejette toute autre boisson garder l’eau de poulet et l’eau vineuse qui sont légèrement nutritives et stimulantes.

Tel est le traitement très-simple auquel je me suis arrêté pendant la première période du choléra ; il m’a donné des résultats satisfaisants quand il a pu être appliqué tout à fait au début. Chez moi, où le choléra est entré vers la fin de l’épidémie; dans une maison voisine, où il y a eu deux cas graves et un troisième qui l’était moins, j’ai appliqué ce traitement avec un succès complet, car il n’y a eu aucun décès ; dans une autre maison, voisine aussi, sur trois cas graves et un quatrième léger, un seul décès, et ces sept derniers cas se présentaient au début de l’épidémie, lorsqu’elle était partout si meurtrière. Ces résultats, parmi beaucoup d’autres, obtenus par le même traitement appliqué tout à fait au début de la maladie, montrent que dans le choléra, l’essentiel est d’agir de très-bonne heure, car il n’est pas de maladie qui marche aussi vite et dans laquelle le temps réservé à l’intervention efficace de l’art soit plus court, c’est à cette maladie surtout que peut s’appliquer l’aphorisme d’Ovide:

Urincipiis obsta, serè mcdicina paratur.

Cùm mala per longas invaluere moras.

Mais il y avait bien peu de malades qui pouvaient être secourus assez tôt. La maladie, telle qu’elle s’est montrée à la Basse- Terre, était souvent mortelle dans les douze ou quinze premières heures. Deux heures après l’invasion, le malade souvent était déjà refroidi et le temps opportun de la thérapeutique peut être passé. Les malades que l’on pouvait voir dans les deux premières heures étaient bien rares ; c’est à peine si le médecin était prévenu au bout de ce temps.

Si simple qu’elle soit, cette médication a cependant ses écueils et ses dangers; les plus ordinaires sont de dépasser la mesure de la stimulation alcoolique ou celle de la sédation par l’opium. Il faut tâcher de prévenir ou d’arrêter la défaillance algide et asphyxique, mais il faut aussi se garder d’enivrer le malade, car le remède serait probablement alors plus nuisible qu’utile par la prostration qui ne manquerait pas de succéder aux premiers effets de stimulation. De même, la dose de l’opium doit être réglée avec prudence. Pendant la période phlegmorrhéique, les médicaments sont souvent rejetés par les selles, sans avoir eu le temps d’agir ; dans l’algidité, alors que les évacuations sont arrêtées, ils ne donnent guère non plus de signe de leur action, parce que l’absorption est faible ou nulle. Mais c’est alors surtout qu’il serait dangereux d’outrer les doses des stimulants, des opiacés ou d’autres agents actifs, comme la noix vomique, la strychnine, si l’on croit devoir y recourir. Ce n’est pas pendant l’algidité que l’on a à redouter l’action excessive des médicaments, mais au moment du retour de la circulation et delà chaleur qui est aussi celui du réveil des fonctions absorbantes; leur activité acquiert alors d’autant plus d’énergie que l’économie a perdu une plus grande quantité de liquide. C’est alors I aussi qu’il peut y avoir réellement danger d’empoisonnement, si des doses imprudentes de médicaments actifs ont été administrées pendant le sommeil des fonctions absorbantes ; il vaut donc mieux rester toujours au-dessous des doses évidemment : toxiques, quand même on aurait lieu de supposer que le médii cament n’a pas été gardé en totalité. En agissant ainsi, on réduit i la réaction à ce qu’elle doit être et on se met à l’abri de maints accidents et complications, qui ne sont souvent que les effets naturels d’une médication excessive.

J’ai vu plusieurs malades, chez qui la stimulation alcoolique avait été portée trop loin, succomber au milieu d’une réaction

languissante à forme cérébro-abdominale adynamique, entrecoupée par des retours de l’algidité. Je n’ai jamais vu au con- 1 traire, comme on pourrait penser à priori que cela doit être, la stimulation un peu exagérée pendant' la première période exciter de ces réactions violentes à formes congestives et inflammatoires aiguës; les effets consécutifs delà stimulation paraissaient concourir avec les prédispositions particulières de la plupart des malades, pour susciter ces réactions languissantes à forme cérébrale ou gastro-intestinale, accompagnées de phénomènes généraux de torpeur ou d’adynamie.

J’avais recours, dans les premiers temps de l’épidémie, au sous-nitrate de bismuth uni à l’opium contre les diarrhées suspectes, avec flatulence du ventre, qui précèdent si souvent le choléra confirmé. Plus tard, j’ai employé dans le même but le charbon végétal ; cette substance parfaitement inoffensive m’a donné d’excellents résultats ; je la préfère au bismuth parce qu’elle m’a paru moins susceptible d’altérer l’appétit qu’il est si important de conserver intact. Les pastilles de cachou, la tisane de ratanhia, l’eau de riz laudanisée peuventconvenir également, mais cette dernière doit être surtout réservée pour des accidents un peu plus caractérisés.

Les évacuants, vomitifs et purgatifs, employés au début des dérangements intestinaux, ont été souvent nuisibles. Je crois que ces médicaments ne sont pas exempts d’inconvénients dans les épidémies de choléra qui envahissent des populations placées h l’avance dans de mauvaises conditions d’hygiène, qui les ont débilitées; ce que j’ai observé à la Guadeloupe ne confirme I point les bons effets qu’on leur a souvent attribués ailleurs; j’ai vu maintes fois les évacuations caractéristiques du choléra con- ! firmé succéder, sans désemparer, à l’action d’un vomitif ou d’un purgatif, pris dans le but de se préserver de la maladie, i En fait de débilitants, la diète ou le régime réduit sont ceux ( qui présentent le moins de danger dans les épidémies comme 1 celle de la Guadeloupe. Le thé, le café, une infusion de co- • riandre après le repas, un petit verre de rhum ou une liqueur de table, curaçao, chartreuse, etc... sont de bons moyens prophylactiques des troubles digestifs en temps de choléra. — L’usage du vin de quinquina le matin ou avant le repas est utile aussi aux personnes affaiblies ou sujettes à la fièvre.

Au début de l’épidémie, j’ai essayé tantôt l’acétate d ammo-

niaque, tantôt la noix vomique, pendant la période algide ; les résultats m’ont paru peu satisfaisants, et j’ai renoncé de bonne heure à ces médicaments, pour m’en tenir à peu près exclusivement aux stimulants diffusibles et aux opiacés.

Je n’ai jamais employé la quinine dans la première période du choléra, mais je l’ai vu souvent employer avec des résultats peu encourageants. Je crois que l’on peut essayer de toutes les médications méthodiquement dirigées, dans une maladie aussi terrible, mais il ne faut pas persévérer, en vertu d’idées préconçues, dans une médication qui ne donne que de mauvais résultats.

Le traitement de la seconde période varie avec les formes, les complications et les nombreux accidents que cette période est susceptible de présenter ; moins spécial que le traitement de la première période, il ressemble à celui que l’on suit dans beaucoup de maladies fort différentes du choléra, qui peuvent offrir des états morbides semblables à ceux qu’on observe dans la seconde période de celui-ci.

Je me bornerai à faire connaître les indications qui m’ont paru résulter des principales formes que le choléra a présentées à la Guadeloupe dans sa deuxième période, et les moyens que j’ai employés pour les remplir.

Dans les formes bénignes de la réaction, qui ont été, comme nous l’avons vu, les plus communes, le traitement le plus simple et quelquefois l’expectation seule suffisaient. Les boissons délayantes au début de la réaction, plus tard de légers toniques, l’eau vineuse, le quinquina, un peu dé fer, ont conduit en peu de temps, à une complète guérison, plusieurs malades qui avaient été gravement atteints.

J’administrais l’extrait de quinquina en pilules ou en potion, depuis un gramme jusqu’à quatre. Quant au fer, qui était également utile dans les convalescences un peu lentes, toutes ses préparations sont bonnes, mais il importe de le donner à de très-petites doses. On n’absorbe jamais que très-peu de fer à la fois et il est inutile d’en prendre de grandes quantités; les petites doses agissent aussi bien que les grandes et elles fatiguent moins les organes digestifs.

Une vive irritation du tube digestif et des voies biliaires a caractérisé les cas graves de la réaction.

Les boissons délayantes et adoucissantes, la limonade, l’eau gommée, l’infusion de tilleul, l’eau gazeuse glacée, l’eau albu-

mineuse, une potion calmante avec le sirop diacode, le sirop de morphine ou de codéine, suffisaient dans beaucoup de cas pour calmer l’irritation et conduire les malades à la convalescence. Contre les vomissements opiniâtres, j’ai dû recourir quelquefois, à l’application d’un vésicatoire sur l’épigastre et à des pansements avec un sel de morphine. Les émissions sanguines ont été rarement nécessaires; quelquefois cependant des applications de sangsues m’ont paru indiquées par l’intensité de l’appareil inflammatoire local et par la vivacité de la réaction fébrile. La diarrhée persistante a été avantageusement combattue par les lavements Jaudanisés, parles astringents et particulièrement le ratanhia, administré en lavements, en potion ou en tisane.

Pendant la convalescence j’ai presque toujours dû recourir aux préparations de quinquina; celui-ci est l’agent médicateur le plus précieux dans la convalescence de la plupart des maladies des pays chauds, et il est aussi le préservatif le plus efficace de plusieurs de ces maladies.

La forme cérébrale de la réaction a été bien plus rebelle à toutes les médications et plus meurtrière que celle qui s’est caractérisée principalement par des accidents du côté des voies digestives. Bien que les phénomènes inflammatoires et l’appareil fébrile fussent ordinairement peu intenses, cette forme aboutissait presque toujours à un état ataxique ou adynamique, qui laissait peu de ressources à l’art et peu d’espoir de guérison. J’ai essayé les émissions sanguines aux tempes et derrière les oreilles, les ventouses scarifiées à la nuque, les révulsifs énergiques, frictions stibiées, vésicatoires sur la tête; les sinapismes, les vésicatoires aux membres inférieurs, les purgatifs, sans en obtenir d’avantages marqués.

J’ai dit que la réaction était ordinairement accompagnée ou compliquée de paroxysmes fébriles, qui se déclaraient toujours dans l’après-midi. Je me crus obligé d’abord, en présence de ces exacerbations fébriles, d’administrer le sulfate de quinine et je le donnais à la dose de 0 gr. 20 a 0 gr. 30, quelquetois, mais bien rarement à la dose de 0 gr. 50. Le retour constant de ces exacerbations aux mêmes heures de la journée chez tous les malades, me fit bientôt penser qu’il n y avait probablement là aucun élément morbide réclamant la médication quinique ; je m’en abstins et les paroxysmes vespéraux disparurent tout aussi vite que quand je les combattais par la quinine. Ces états lé-

briles étaient liés à l’irritation des organes digestifs, et ils tendaient à disparaître d’eux-mêmes, en même temps que l’état local qui les entretenait.

Quelquefois, mais rarement, de vrais accès intermittents se sont déclarés vers la fin de la réaction et pendant la convalescence; je les combattais comme une fièvre intermittente survenue en toute autre circonstance, par le sulfate de quinine à la dose de cinquante centigrammes à un gramme. Ces accès de fièvre qui succédaient au choléra, ont toujours disparu promptement. Je les considère comme de simples complications n’ayant rien de commun avec la maladie qui les avait précédés. J’admets volontiers que ces accès fébriles ont été plus fréquents dans les localités marécageuses de la colonie qu’à la Basse- Terre, mais cela ne changeait rien à la nature de la maladie principale qui était toujours le choléra, là comme à la Basse-Terre.

Les éruptions diverses qui ont quelquefois compliqué la réaction n’ont pas eu de gravité et n’ont nécessité aucun traitement particulier.

L’alimentation doit être réglée avec prudence, à cause de la tendance à des rechutes qui sont presque toujours mortelles, aux indigestions et à la diarrhée. Ces derniers accidents retardent la guérison et ils peuvent provoquer une maladie rebelle, comme cela paraît avoir eu lieu chez le sujet de la neuvième observation. Il n’y a du reste rien de spécial à observer pour le régime, qui est celui des maladies aiguës graves.

Sous le nom de médication dynamique, lisez homœopathique, une école ou plutôt une secte a préconisé, contre le choléra, certains agents qui provoquent chez l’homme sain des symptômes semblables à ceux qui caractérisent cette maladie. Le sulfate de cuivre est une des substances qui ont été employées d’après ces vues théoriques, parce qu’il produit, comme le choléra luimême, des nausées, des vomissements et des crampes. Quelques essais de traitement par le sulfate de cuivre ont été faits à la Guadeloupe vers la fin de l’épidémie ; je ne puis dire si c’est d’après cette théorie ou toute autre, mais je crois que ces essais n’ont nullement réussi.

Il me reste à dire quelques mots du traitement du choléra par le sulfate de quinine. Cette médication a été employée à la Guadeloupe sur la plus large échelle. Je ne connais qu’un seul travail imprimé où, jusqu’ici, il en ait été fait mention ; c’est la

thèse inaugurale de M. H. V. A. Lignières, médecin de la marine, aujourd’hui démissionnaire, qui a combattu l’épidémie dans la commune de Saint-Claude. — Thèse de Montpellier,

3 avril 1867. On lit à la page 49 :

<r Dans tous les cas, quelle que fût d’ailleurs la médication s que nous avions employée, nous avons toujours administré le » sulfate de quinine à la dose de 2 à 4 grammes par la bouche » et en même temps de 1 à 3 grammes en lavement. Quel ré- » sultat avons-nous obtenu ? Nous pouvons le dire, compléte- » ment nul. Nous doutons même que la quinine ait pu agir » dans la plupart des cas. Il est reconnu que dans la période b algide des fièvres pernicieuses, la quinine n’est pas plus » absorbée que les autres médicaments1. On peut donc être » en droit de conclure de là, par analogie, que dans la période » algide du choléra, l’absorption des médicaments ne se fait » guère davantage; la quinine, par conséquent, n’aurait pu » avoir aucun effet. Elle aurait pu agir efficacement lorsque » nous l’administrions dans un moment où la réaction » semblait vouloir s’opérer, mais dans ces cas-là mêmes, elle i ne nous a jamais réussi. Les succès, en effet, n’ont pas été ï plus nombreux, quand on l’administrait, que quand on b ne l’administrait pas. Pour nous, la valeur du sulfate de b quinine contre le choléra est complètement nulle. Il a été b préconisé en vue d’une théorie, qu’il a lui-même renversée; b car si le choléra était si bien une fièvre pernicieuse, ce spéb cifique, anti-périodique par excellence, en combattant le b mal aurait dévoilé sa nature. Nous pensons, par contre, » qu’il peut agir efficacement à petites doses associé à l’extrait b de quinquina dans les convalescences, il ne serait employé b alors que comme tonique, b M. Lignières parle de la médication quinique à haute dose, de son application à tous les cas et de ses résultats, avec une franchise qui l’honore. Mais cette médication n’est pas une de celles dont on peut dire que, si elle n’est pas utile, elle ne peut pas être nuisible.

t. M. le professeur Duchaussoy a prouvé que les médicaments ne sont pas absorbés dans la période algide du choléra. L’algidité n’est jamais aussi prononcée dans la lièvre que dans le choléra, et je ne sache pas qu aucune recherche ait été faite pour savoir si l'absorption est abolie dans l’intestin pendant la période algide des fièvres pernicieuses; cela parait du reste probable.

Si la quinine n’est pas absorbée quand on l’administre dans la période algide, elle a cependant l’inconvénient de tourmenter inutilement le malade et de s’opposer peut-être à l’emploi de moyens plus rationnels ; elle peut encore en avoir un autre beaucoup plus grave, comme nous allons voir. Ecoutons MM.Bouchut et Desprès [Dictionnaire [de thérapeutique 'médicale et chirurgicale, art. Choléra) : « Dans la période algide, on a conseillé le » sulfate de quinine, trois grammes dans les vingt-quatre » heures. »

( Cette médication est fort dangereuse, car on donne la qui- » nine à une période où l’absorption intestinale ne se fait pas, > et si les malades passent cette première période, quand l’abi sorption commence à se faire, ils tombent sous l’influence » de la quinine et meurent empoisonnés. Il vaudrait mieux » essayer la quinine en injections hypodermiques. »

Voilà ce que disent de la quinine administrée à la dose de trois grammes seulement dans les vingt-quatre heures, pendant la période algide du choléra, deux hommes autorisés. Je sais depuis longtemps, par expérience, que les doses massives de quinine ne sont bonnes dans aucune maladie, pas même dans les fièvres pernicieuses, Il faut ignorer complètement les effets physiologiques de ce médicament, pour l’administrer aux doses énormes que l’on voit quelquefois employer dans les pays chauds. Une dose exagérée de sulfate de quinine, administrée à certains malades, peut donner lieu à des accidents, qu’il est facile de prendre pour un accès pernicieux si l’on ne tient pas suffisamment compte de l’impressionnabilité de certains malades à l’action de ce médicament. Telle est cette impressionnabilité qu’on voit quelquefois des doses, même modérées, de sulfate de quinine provoquer des accidents nerveux bizarres et divers autres troubles fonctionnels dont il importe de ne pas méconnaître la cause.

Il serait intéressant de comparer les résultats que l’on obtenait de l’emploi du quinquina en nature, dans le traitement des fièvres, avant la découverte du sulfate de quinine, avec ceux que donne aujourd’hui ce dernier médicament contre les mêmes maladies et dans les mêmes localités des pays chauds. C’est une question qui ne paraît pas résolue, que celle de savoir si ces derniers résultats sont beaucoup plus avantageux que les premiers. J’ai voulu faire cette recherche à la Guadeloupe, mais les anciennes archives n’existaient plus.

Jo suis loin de nier que le sulfate de quinine soit un médicament précieux, mais je crois qu’on en a singulièrement surfait | les vertus et qu’une trop grande confiance dans ses propriétés contre les fièvres a fait rétrograder la thérapeutique de ces maladies et qu’elle peut même devenir la cause de nombreux accidents. Le sulfate de quinine n’est pas un spécifique des fièvres dans les pays chauds et insalubres. S’il était si bien qu’on le dit un spécifique, nous ne verrions pas tant de malheureux Européens mourir de la fièvre dans nos colonies ou en revenir avec une santé à jamais perdue. Ce n’est pas la quinine qui a manqué à leur guérison; la plupart en ont été littéralement saturés.

On trouvera peut-être que c’est par trop simplifier le traitement du choléra que de le réduire pour ainsi dire, en fait de médicaments, à deux ou trois substances, car les stimulants alcooliques appartiennent à l’hygiène plutôt qu’à la matière médicale. Je répondrai que je n’entends pas poser de règles et que je me borne à faire connaître ce qui m’a le mieux réussi dans le traitement de cette maladie. Après avoir essayé quelques autres agents qui ont été préconisés contre le choléra et ne m’ont donné aucun bon résultat ; après en avoir vu essayer plusieurs autres qui n’ont pas réussi davantage et m’ont paru être quelquefois nuisibles ; ayant trouvé dans un petit nombre de médicaments que j’ai fait connaître et dans les agents de l'hygiène, des moyens puissants de modifier avantageusement l’expression symptomatique et la marche de la maladie; confiant d’ailleurs dans les ressources de l’organisme, pour mener à bien urigrand nombre de maladies aiguës, qui attaquent l’homme en pleine santé, quand on seconde ses efforts de bonne heure par tous les moyens que possède l’hygiène et par les agents médicateurs dont l’expérience a bien et dûment fait constater l’efficacité, sans paralyser ses efforts, en le harcelant par des médications hasardées ou excessives, j’ai cru devoir clore les expériences incertaines et m’en tenir aux seuls agents que j’ai vus le mieux réussir, quand ils ont été employés à propos et dans la mesure convenable.

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