‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 19 sur 49 · VIII. — ASSISTANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

VIII. — ASSISTANCE PUBLIQUE

1. — Les ambulancos. — Lo traitement à domicile. — Le quartier du Galisbé. — Influence fâcheuse des cours d’eau sur l’épidémie.

Dès que l’épidémie parut en ville, l’assistance publique reçut une organisation en rapport avec les nouveaux besoins. La ville fut partagée en circonscriptions médicales et chaque médecin chargé de celle qui était la plus rapprochée de son domicile. L’épidémie marchait si vite que des ambulances devinrent immédiatement nécessaires. Le fiat lux n’est pas au pouvoir de l’homme, il fallait du temps et le fléau n’attendait pas.

C’est alors qu’un généreux citoyen ouvrit son domicile aux malades pauvres atteints du choléra ; ce n’est pas tout, il habita parmi ces malades, s’en fit le garde et le médecin, pendant les trois ou quatre jours qu’ils restèrent chez lui. Celui qui a donné l’exemple de cet admirable dévouement est tombé plus tard une des plus glorieuses victimes de l’épidémie; c’est M. Morel, chef de l’imprimerie du gouvernement à la Guadeloupe.

L’ambulance de M. Morel a été ouverte pendant trois jours, les 16, 17 et 18 novembre; il y est mort vingt-trois malades, trois le premier jour, sept le second, treize le troisième. Ces chiffres ne s’accordent pas avec ceux qui sont donnés, pour les mêmes jours, par la statistique officielle de l’épidémie. Les décès qui ont eu lieu dans cette ambulance n’ont sans doute pas été portés sur la statistique. Le 19, les malades furent transportés dans l’ambulance que l’on venait d’établir rue du Bas-du-Bourg, à l’extrémité nord de la ville. La première nuit, du 19 au 20 novembre, fut affreuse dans cette ambulance ; le service n’y était pas encore complètement organisé ; elle se remplissait de morts et de mourants avec une rapidité qu’on n’avait point pu prévoir; le tumulte était au comble, la terreur dans toutes les âmes. Les personnes qui apportaient ou venaient visiter leurs parents malades et les malades eux-mêmes poussaient des cris de désespoir à la vue de ce déchirant spectacle. La veille, 18 novembre, une autre ambulance avait été ouverte à l’hôpital de la Marine, situé près de l’extrémité sud de la ville, pour la population de ce quartier.

Indépendamment de celle de l’hôpital de la Marine, deux autres ont été ouvertes en ville. La plus vaste, la plus importante, était l’ambulance dite du Bas-du-Bourg dont je viens de parler. La seconde, l’ambulance du Mont-Carmel, a été ouverte plus tard. Mieux exposée, mieux approvisionnée et beaucoup moins encombrée, celle-ci s’élevait à l’extrémité sud de la ville, sur un petit escarpement de terrain situé entre la mer et l’église dont elle porte le nom.

L’ambulance du Bas-du-Bourg était établie dans les bâtiments d’une ancienne rhummerie, propriété d’un honorable négociant, qui avait autrefois servi l’État comme médecin auxiliaire de la marine, M. Brunerie n’a pas seulement donné aux pauvres le logement qui devait leur servir d’hôpital, il s’est fait par dévouement le médecin bénévole de cette ambulance, et il s’est ainsi trouvé placé, pendant les six semaines qu’elle a été ouverte, à la tête du plus grand et du plus important service médical qui ait été consacré à la Guadeloupe aux victimes de l’épidémie.

MM. les docteurs Cabre et Douënel, médecins fort distingués de la Basse-Terre, toujours sur la brèche comme leurs confrères, visitaient l’ambulance dans les courts moments que leur laissait une pratique accablante, à la ville et à la campagne.

L’ambulance contenait 95 lits; c’était plus qu’il n’en aurait fallu pour l’étendue superficielle et cubique d’un local comme celui-là, qui est destiné à servir d’hôpital en temps d’épidémie, mais les malades étaient apportés en si grand nombre qu’il fallait bien dépasser la limite numérique que comportait l’espace. Il n’y avait pas de lits pour tout le monde. L’affluence était telle qu’on plaçait les malades partout où on le pouvait. Le plancher en était littéralement couvert et il y en avait qui attendaient à la porte une place vacante. Ils n’attendaient pas longtemps, car la mort allait vite; on s’en fera une idée, quand on saura qu’un même lit, le n° 31, a été occupé dans l’espace de 24 heures par II malades, qui ont succombé l’un après l’autre. Des malades mouraient avant d’arriver, d’autres rendaient le dernier soupir en arrivant ; c’était le plus petit nombre qui entrait au début de la maladie. On peut juger d’après cela si la mortalité a du être grande, elle l’a été en effet; mais parmi les malades qui arrivaient à temps il y a eu beaucoup de guérisons, surtout quand il fut possible d’avoir un local séparé pour les convalescents. Jusque-là, on comprend quelle terrible impression devait pro-

duire sur ceux qui offraient des chances de guérison, ce pêlemêle de malades, où les mourants et les morts étaient en plus grand nombre. Tel était le dénûment des objets matériels les plus nécessaires, qu’il fallait, pour assurer des soins à tous, faire une tournée générale pour les tisanes , une autre pour les remèdes.

Pendant tout le mois de novembre, la mortalité fut énorme, à tel point que le médecin habituel, M. Brunerie, crut devoir signaler au médecin en chef de la colonie l’urgence d’un changement de médication et notamment celle de la suppression de la quinine à haute dose comme base uniforme du traitement interne. Les conditions extrêmement désavantageuses que présentait l’ambulance au point de vue hygiénique contribuaient à accroître la mortalité dans des proportions nécessairement trèsfortes. Le mérite des hommes de cœur qui se sont voués au service de cette ambulance n’en est que plus grand ; il est certain que nulle part ailleurs le péril n’était plus éminent, ni la tâche plus difficile. On cite comme s’étant particulièrement distingués MM. Lignières, Armand et de Monchy, tous deux membres du conseil municipal, Bouzeran, capitaine au long cours ; nous retrouverons ce dernier accomplissant au cimetière un travail d’Hercule, plus périlleux encore. Le maire M. Eggimann donnait à tous l’exemple du calme, de l’esprit, de l’intrépidité de l’âme et d’une infatigable activité.

Une ambulance particulière fut ouverte pour les convalescents au commencement du mois de décembre ; à partir de cette époque, on sauva un grand nombre de malades, car en même temps la maladie devenait moins grave.

L’ambulance du Mont-Carmel n’a été non plus ouverte que vers le commencement de décembre. M. le médecin en chef Walther, malgré ses occupations multipliées, comme chef du service médical de la colonie, président du conseil de santé et du jury médical, dirigeait le service de cette ambulance en même temps que celui des fiévreux et un autre service de cholériques à l'hôpital de la Marine. MM. Bochard puis Miorcec, médecins de seconde classe, Bernardini et Napias,de troisième classe, l’ont successivement secondé dans cette tâche difficile avec un dévouement sans bornes, avec la foi dans la puissance de l’art et l’ardeur que donne la jeunesse.

M. de Kersaint-Gilly, aide-commissaire de la marine, chargé

de l’administration de l’ambulance du Mont-Carmel a fait preuve d’un grand dévouement. Il était de ceux qui n’avaient pas peur d’approcher des malades et de se rendre utiles en les assistant. M. de Chicourt, sous-commissaire de la marine, qui dirigeait l’administration des hôpitaux de la colonie, s’est également distingué par le zèle et le courage qu’il a montrés pendant l’épidémie. Un autre sous-commissaire de la marine, AI. Agarrat, et un jeune homme employé dans la même administration, M. Bonnet, écrivain de la marine, ont de leur côté noblement utilisé les loisirs que leur faisait le chômage de leur service, en se vouant au soin des malades. *

Le service domestique était fait à l’ambulance du Mont-Carmel par des marins de l’Etat, aucun d’eux n’a été malade; il est vrai que cette ambulance n’a été ouverte qu’à la fin de la période la plus meurtrière de l’épidémie.

La population a montré partout, à la ville comme à la campagne, une grande répulsion pour les ambulances; la plupart des malades ne s’y laissaient transporter qu’à regret et quand ils ne pouvaient pas faire autrement. Cette répulsion naissait d’un préjugé fort répandu dans le pays, préjugé qui attache une sorte d’humiliation à se faire soigner dans un hôpital.

Il faut cependant reconnaître que les ambulances ont rendu des services; sans elles, beaucoup de malades eussent été complètement abandonnés et beaucoup de morts n’auraient été découverts que plusieurs jours après qu’ils avaient cessé de vivre, et quand l’odeur de la putréfaction en aurait signalé la présence dans le voisinage.

Ces concessions faites à ce que me paraît exiger la justice, voici, selon moi, les principaux inconvénients qu’ont présentés ces établissements : d’abord, le traitement systématique par le sulfate de quinine, qui a été si peu favorable, a trouvé dans les ambulances un moyen de généralisation qu’il n aurait point eu sans elles. Je sais bien que cela ne prouve rien, en principe, contre les ambulances, et je n’en parle que comme d un des inconvénients qu’elles ont eu, en fait, à la Guadeloupe.

Ensuite, le transport des malades de la campagne dans les ambulances éloignées était presque nécessairement funeste, au moins dans les cas graves, à cause de la marche si rapide de la maladie et de la lenteur des moyens de transport; de plus, comme le même brancard, les mêmes garnitures, matelas ou

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couvertures, servaient à un grand nombre de malades, ceux qui étaient légèrement atteints se trouvaient exposés, pendant qu’on les transportait, à une nouvelle contamination, et ceux qui n'avaient peut-être pas le choléra pouvaient le contracter. Un danger de même nature, mais plus grand encore, attendait les malades dans les ambulances; la pénurie du matériel hospitalier obligeait partout à donner aux entrants des lits que la mort avait vidés, sans pouvoir, le plus souvent, changer le linge et les matelas. Après que l’épidémie eut à peu près disparu à la Pointeà-Pitre, on vit plusieurs malades qui entraient à l’hospice pour une* autre maladie que le choléra, et que l’on couchait sur des matelas qui avaient servi à des cholériques longtemps auparavant, contracter cette maladie et succomber presque tous.

On s’est bien vite aperçu que les ambulances semaient la contagion dans les localités où elles étaient établies. Dans la commune de la baie Mahault, les habitants d’une localité appelée le Calvaire, située dans les hauteurs, et où il était difficile de porter les secours médicaux à tous les malades, se sont toujours opposés à la création d’une ambulance dans leur quartier, en donnant pour raison qu’elles propageaient la maladie, et, ce qui est moins juste, qu’on ne voyait jamais revenir ceux qui y entraient.

Plusieurs propriétaires d’habitations qui avaient commencé par envoyer leurs travailleurs aux ambulances communales, finirent par les garder sur l’habitation, et ils en perdirent beaucoup moins. « Les habitants qui traitent leurs malades à domi- » cde, écrivait, à la date du 24 novembre, le maire de cette » même commune de la baie Mahault, perdent beaucoup moins » de monde. » Et, à la date du 25 novembre : « MmG veuve » Descamps, qui traite elle-même ses malades sur l’habitation » Houelbourg, réussit bien. » Ce traitement consistait principalement dans l’emploi des stimulants diffusibles et des opiacés.

Ce n’est pas la première fois qu’un traitement empirique trèssimple a plus de succès contre le choléra que les médications systématiques basées sur des considérations spéculatives et sur défaussés analogies; mais ce qui devait surtout contribuer au succès du traitement sur les habitations, c’est qu’il était appliqué tout à fait au début de la maladie. En résumé, les retards apportés au traitement, l’insuffisance du matériel hospitalier et l’abus

de la quinine me paraissent avoir été les circonstances qui ont le plus nui aux succès du traitement dans les ambulances.

Il y a à la Basse-Terre un hospice ou hôpital civil comme à la Pointe-à-Pitre ; à peine suffisant pour les malades ordinaires, on n’y a point envoyé les cholériques pendant l’épidémie, tant que les ambulances ont été ouvertes; mais il s’est déclaré dans cet hospice, situé en dehors de la ville et éloigné de toute habitation, quelques cas de choléra, d’abord sur des personnes qui avaient eu des rapports avec . des cholériques de la ville, et plusieurs cas intérieurs se sont ensuite développés sur des malades del’hospice. Quand les ambulances eurent été fermées, on envoya à l’hospice les malades indigents de la ville qui étaient atteints du choléra. Il y a eu à peu près 80 morts de l’épidémie dans cet établissement, sur deux ou trois fois ce nombre de malades; la proportion des morts y a été beaucoup moins forte que dans les ambulances, parce que c’est vers la fin de l’épidémie seulement, à l’époque où elle était moins grave, que l’hospice a commencé à recevoir les cholériques du dehors. Deux domestiques noirs de l’hospice, les nommés Anténor et Lovelace, ont fait preuve de courage et de dévouement dans le soin de ces malades.

Le quartier du Galisbé. C’est la circonscription médicale qui m’a été assignée, pour y donner des soins à la population pauvre, pendant l’épidémie. Bâtie sur le flanc gauche de la vallée où coule la rivière aux Herbes, cette partie de la ville offre un terrain escarpé, d’un parcours difficile, orienté à l’O. , chauffé par le soleil du midi et du couchant, abrité à TE., c’est-à-dire au vent, par les reliefs du sol qui lui coupent la brise. La chaleur y est excessive pendant la plus grande partie du jour. La population du quartier est généralement pauvre, et il s’y trouve un grand nombre de logements insalubres. Un point de ce quartier a particulièrement souffert, c’est celui que l’on appelle la Manufacture, avec les maisons voisines ; aucune autre partie de la ville n’a été plus éprouvée.

Cette manufacture était autrefois une bonifierie de café ; elle ne présente plus aujourd’hui qu’une réunion de mauvaises cases en planches, image de la décadence du pays et de sa transformation par la misère.

Remarquons que la manufacture est située sur la rivière, en amont de la ville, et que la ville, par conséquent, pouvait subir l’influence des émanations dégagées des matières cholériques

qui étaient projetées dans ce cours d’eau, au voisinage de la manufacture.

Un peu en aval, mais sur la rive droite de la rivière, est le quartier du grand réservoir, appelé aussi petite Guinée, parce qu’il n’est guère habité que par des noirs; il se compose de quelques groupes de maisons, ou plutôt de cases qui rivalisent d’insalubrité avec celles de la manufacture ; sa population a été également balayée par l’épidémie. La proportion des malades et des morts dans la population groupée sur les bords de cette rivière, dépasse la moyenne générale de la ville. Deux autres cours d’eau moins importants, la ravine à Billot et la ravine l’Espérance, donnent lieu à la même remarque; il y a eu plus de morts et de malades le long de ces cours d’eau, que dans le reste de la ville. Enfin, la Basse-Terre, le centre habité le plus riche en eaux courantes de la colonie, est aussi celui où le choléra a causé le plus de ravages. La campagne a fourni partout des exemples analogues. Ces faits paraissent prouver que l’abondance des eaux courantes a exercé sur l’épidémie une influence aggravante qui s’explique surtout par l’habitude qu’avait la population de jeter les déjections dans ces cours d’eau.

Les fosses d’aisances étant chose presque inconnue dans le pays, il arrivait nécessairement que les cours d’eau et la surface du sol en tenaient lieu, car il était rarement possible d’enfouir les déjections ou d’aller les projeter au loin, là où elles ne pouk vaient être nuisibles. Dans une maladie comme le choléra, qui est transmissible, à n’en pas douter, par les excreta de l’économie et qui a en même temps la propriété d’en accroître extraordinairement la quantité, l’usage enraciné de la population |] de se débarraser de ces déjections, le plus commodément pos- | sible, sans nul souci de l’hygiene, qui n’en souffre guère dans

Îles circonstances ordinaires, il faut en convenir, cet usage devait avoir de funestes conséquences dans une épidémie de I choléra.

Le poison cholérique a été répandu avec profusion dans l’eau I et par suite dans l’air. Quand on était éloigné de la mer, les I déjections cholériques n’étaient pas jetées ailleurs que dans les

I' ruisseaux, les ravines, ou au premier endroit venu, à la surface du sol. On ne savait ni les enfouir, ni les désinfecter, d’ailleurs i on n’en avait souvent ni le temps ni les moyens. Tous les ril cours d’eau étaient littéralement empoisonnés. 11 ne faut pas

trop accuser l’ignorance et la routine ; la douleur et le désespoir étaient dans toutes les âmes, les personnes valides manquaient autant que les médecins, pour soigner tous les malades. Dans cette lutte, le plus souvent silencieuse et résignée, qui était engagée sur tous les points de la ville, presque dans chaque maison contre un ennemi qui jetait partout le deuil et la mort, beaucoup perdaient courage et s’abandonnaient à la destinée, en philosophes de la fatalité.

Il avait bien raison l’éloquent écrivain qui a dit : < Aux maladies épidémiques, il faut des remèdes épidémiques, i Ce n’est pas avec les formules compliquées d’une polypharmacie inintelligente ou cupide, que l’on combat ces fléaux. Ce ne sont pas les médicaments qui ont manqué à la Guadeloupe ; dans ma pensée, il n’en a été employé que trop.

La désinfection du linge qui avait servi aux malades, était aussi peu pratiquée que celle des déjections. Les instructions données aux agents de l’autorité étaient de faire brûler les linges qui avaient servi aux cholériques, mais» en réalité, on ne détruisait rien, à moins qu’il n’y eût sur les lieux un de ces agents qui fît exécuter la mesure devant lui. Ce qui ne valait pas la peine d’être conservé, on le jetait au voisinage des maisons ou dans les cours d’eau. Le-lit de la rivière aux Herbes contenait, dans le bas de son cours, une quantité de ces objets, matelas, couvertures, chemises, robes, pantalons, etc., le tout en lambeaux et ne méritant pas d’être gardé ni recueilli, sans quoi on ne les eût pas jetés, ou quelque malheureux les eût ramassés, au risque de s’infecter lui-même, comme cela est maintes fois arrivé. L’autorité faisait enlever ces tristes épaves de l’épidémie, sans pouvoir les faire disparaître, car à mesure qu’on les enlevait, il en apparaissait d’autres.

On n’a guère en France l’occasion de se préoccuper de l’altération des eaux par les matières contagieuses, pendant les épidémies ; les événements de la Guadeloupe prouvent qu’il peut y avoir là, dans certaines circonstances, un grave sujet de sollicitude pour les administrateurs de la santé publique, et qu’en ceci, encore, il est bon de prévenir le mal, en faisant cesser, à l’avance, des habitudes toujours mauvaises, qui peuvent avoir, dans un cas donné, les plus funestes conséquences. Ce n’est pas au moment d’une épidémie qu’on peut, tout d’un coup, supprimer une vieille habitude, quelque préjudiciable que

la rendent les circonstances au nom desquelles on en poursuit la suppression.

Dans une maladie à marche si rapide, les secours tardifs sont des secours presque inutiles. Ce qui rendait par-dessus tout ingrate et décourageante la tâche du médecin qui avait à traiter les indigents à domicile, c’était l’impossibilité trop fréquente d’une application immédiate des ressources de l’art, et quelquefois des obstacles sans nombre, pour satisfaire aux indications posées par la maladie. Un temps souvent très-long s’écoulait entre la prescription et son exécution. Au commencement de l’épidémie, les remèdes prescrits par le médecin étaient délivrés, dans toutes les pharmacies, sur la présentation de l’ordonnance. Bientôt il fallut une signature de la mairie. Ce n’était pas l’heure de ces formalités. Mathilde N*** avait perdu sa mère du choléra, dans une ambulance; atteinte elle-même deux jours plus tard, elle ne veut pas pour tout au monde y être envoyée. Munie d’une ordonnance que ie lui avais délivrée, elle va dans les pharmacies et revient désolée. J’avais, paraît-il, oublié une mention indispensable pour qu’on lui délivrât les remèdes prescrits, c’étaient les mots : Service de la ville en tête de l’ordonnance ; la pauvre femme retourna, mais n’eut pas le temps d’attendi'e, ou la force de remonter, et elle alla mourir là ou sa mère était morte, en laissant une enfant à la mamelle, une orpheline du choléra de plus.

Si l’on pouvait mettre dans les grandes villes, à la disposition du médecin, un personnel d’agents capables de donner aux malades, à domicile, les soins nécessaires, gardes-malades ou infirmiers de bonne volonté ; en même temps, un bureau de secours, approvisionné, non-seulement en médicaments, mais en linge et autres objets indispensables aux malades, et même en vivres appropriés aux besoins des convalescents, le traitement à domicile deviendrait alors le meilleur mode d’assistance médicale pour les pauvres, le plus humain et aussi le plus fécond en heureux résultats. La plupart des maladies pourraient être, alors, avantageusement traitées à domicile. Les grandes opérations chirurgicales, les accouchements, certaines maladies des enfants qui font tant de victimes dans les hôpitaux donneraient probablement de meilleurs résultats au domicile même des malades.

La population de la Basse-Terre a cruellement expié ce dé-

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faut de prévoyance qui forme un des traits du caractère moral des peuples des pays chauds. La vie a dans ces pays si peu de dures nécessités, qu’on ne songe guère au lendemain, ni aux jours d’épreuve et de maladie. Sans doute, il n’était pas possible d’être préparé pour de tels malheurs; mais quand rien n’est prévu pour les maladies ordinaires, pour les accidents les plus communs, on comprend combien doivent être désastreux les effets des violentes épidémies. Ce défaut de prévoyance joint au dénûment, à la misère réelle, a cruellement aggravé les souffrances de la Basse-Terre. C’est à des causes semblables, en partie, que sont dus les effroyables ravages du choléra dans les contrées de l’extrême Orient et dans tous les pays soumis au sceptre de l’islamisme.

Ma conviction, fondée sur un grand nombre d’exemples qui m’ont été fournis par l’épidémie même de la Basse-Terre, dans ses périodes les plus désastreuses, est que le choléra guérit trèssouvent, quand il est combattu à temps, par des moyens appropriés. Mais je me suis presque toujours trouvé, quant au traitement des malheureux à domicile, en présence d’une tâche dont une foule de circonstances étrangères à la maladie entravait le succès. Certes, la charité publique et la charité privée ont fait des prodiges en faveur des victimes. Mais que pouvaient-elles, quand tout le monde était malade ou frappé dans ses moyens d’existence par la suspension forcée du travail et des relations ordinaires de la vie ; elles ont sans doute adouci bien des maux, mais n’ont pu changer la face générale des choses, ni arrêter la marche du terrible destructeur au milieu d’une population livrée presque sans défense à ses coups.

Quoique je me sois particulièrement appliqué à soigner la population pauvre du quartier où je demeurais, j’ai vu, pendant l’épidémie, toutes les parties de la ville, quartiers salubres et insalubres, extrémités nord et sud, centre et alentours de la ville ; le fléau s’est montré partout le même, comme maladie individuelle et comme épidémie. Il a parcouru simultanément, dans toutes les parties de la ville, chacune de ses phases successives. Le choléra foudroyant formait partout la grande majorité des cas au début, et il est devenu en même temps de plus en plus rare dans tous les quartiers.

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