LE SOL
i. — L 'île calcaire. — La chaîne des Antilles. — Les courants océaniques. — Les terres marécageuses. — Les marais et les fièvres. — Les eaux. — La sécheresse.
La Guadeloupe est un des anneaux de cette chaîne des Antilles qui borne à l’E. le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes, formant ainsi la limite géographique qui les sépare de l’océan Atlantique.
Toutes ces îles sont des sommets culminants et émergés d’un soulèvement qui appartient au système des Andes; elles laissent entre elles de larges passages, qui établissent de nombreuses communications entre l’Océan et les deux mers intérieures. Ces passages sont traversés par des courants dirigés presque
tous de l’E. à l’O. et qui viennent alimenter le Gulf Strarn. Celui-ci, dont la branche principale entre par le canal qui sépare Cuba de la pointe du Yucatan, se renforce de nombreux courants secondaires et s’échappe par le canal de la Floride, en un (leuvo immense d’eau chaude, sous la poussée des eaux qui tendent à s’accumuler dans le golfe du Mexique.
Les courants océaniques, qui se portent vers le golfe, ont une grande importance au point de vue de la géographie physique et médicale de toute la côte orientale de l’Amérique, comprise entre les tropiques, de celle des Antilles et particulièrement de la Guadeloupe. Ils contribuent, plus que toute autrecause, à rendre ces terres marécageuses et insalubres, en y rejetant les détritus charriés par les eaux de l’Océan. Les marais d’une partie de la Guadeloupe n’ont pas, eux-mêmes, d’autre origine, et il ne serait pas aussi facile de les faire disparaître que l’ont pensé quelques personnes. Heureusement, cela n’est pas indispensable, comme nous le dirons, pour se préserver du choléra.
Le mot de Guadeloupe a deux significations, c’est un nom collectif et un nom propre. Sous le nom collectif, on comprend deux îles distinctes, qui ont une constitution géologique et une configuration tout à fait différentes. Comme nom propre, la Guadeloupe désigne la principale des deux îles ou, si l’on veut, l'ile volcanique.
Les deux îles réunies sont situées entre les 15°59' et 16°40' lat. N. et entre les G3°20' et 64°9' long. 0. du méridien de Paris. Leur superficie totale est d’environ 138,000 hectares : la population, asse* rare, ne comprend guère que le même nombre d’habitants; il est vrai qu’un cinquième de la surface du sol est couvert de forêts vierges et que plus d’un autre cinquième échappe à la culture, soit dans les hauteurs par l’inclinaison trop forte du terrain, ou le peu d’épaisseur de la couche arable, soit dans les parties basses, par la présence des terres marécageuses. Mais si la population est rare , elle est très-inégalement répartie et nous verrons que, sur quelques points, elle offre une certaine densité, qui n’a pas été sans influence sur les ravages de l’épidémie, circonstance qui, à elle seule, jette quelque lumière sur son mode de propagation.
De nos deux îles, l’une est une terre basse et calcaire, dite Grande-Terre ou môle de la Guadeloupe; 1 autre est montagneuse et volcanique, c’est la Guadeloupe proprement dite. Elles
sont séparées par un canal appelé rivière Salée, qui a environ G kilomètres de long sur une largeur de 20 à 50 mètres et qui n’est navigable que pour les petits bateaux.
L’ile calcaire ou de sédiment est située à 1 E., c est-à-dire au vent, comme on doit s’y attendre, puisqu’elle est formée de sédiments marins accumulés par les flots. On la nomme Grande- Terre, bien qu’elle soit la plus petite des deux îles , mais disons que le nom de Grande-Terre paraît avoir été donné à cette partie de la Guadeloupe, non pas par comparaison avec l’ile volcanique, qui est plus étendue, mais avec une autre île calcaire, beaucoup plus petite, qui est située à quelques milles à l’E. et que l’on nomme Petite-Terre.
Nous voyons, dans cette partie de la Guadeloupe, des mornes bas, écrasés, entièrement calcaires; des plaines déprimées humides, avec des mares et des bas-fonds, alternativement noyés et desséchés ; partout une végétation luxuriante, mais désordonnée, parsemée de plantations de cannesetde diverses cultures. Sur les contours de cette terre, sont des anses et des criques où l’eau de la mer et les eaux pluviales mélangées dorment sur un lit houeux et infect; une épaisse végétation de palétuviers couvre ces lieux d’uneombre perpétuelle; des îlots semés le long desplages, des bas-fonds, des forêts de mangliers, aux racines mille fois entrelacées, empêchent le mouvement des flots d’arriver jusqu’au rivage et de balayer ces amas putrides de vases et de détritus ; des milliers d’insectes, toute une faune spéciale, comme la végétation elle- même, peuple ces sombres lieux et mêle ses débris avec ceux des plantes qui y croissent.
L’horizontalité du sol n’est interrompue que par des mamelons bas, disposés souvent en cirques, dont la présence a pour effet, non pas de donner à la surface une inclinaison générale favorable à l’écoulement des eaux, mais de circonscrire des dépressions de terrains, sortes de bassins éminemment marécageux.
Les principes minéraux qui dominent dans la couche superficielle, ou plutôt qui la forment exclusivement , sont un calcaire terreux et grossier, d’une agrégation tout à fait moderne, qui se continue de nos jours et que l’on appelle Caye, puis l’humus et l'argile; celle-ci formeen outre, dans le sous-sol, une couche continue qui retient l'eau. Ce ne sont pas seulement les eaux pluviales qui sont ainsi retenues, le sous-sol reçoit encore les infiltrations de la mer et celles de tous les liquides répandus en ahon-
dance à sa surface dans les centres dépopulation, de sorte qu’une nappe, un marais d’eau saumâtre, plus ou moins impure selon les lieux , règne dans toute l’étendue de laGrande-Terre, entre le sol calcaire et perméable de la surface et le sous-sol argileux. La silice est complètement absente dans cette île , sous forme de roches, mais elle abonde à l’état d’argile. La Grande-Terre repose d ailleurs comme l’île volcanique sur des assises granitoïdes.
Toutes les variétés de fièvres sont endémiques dans la Grande- Terre, et il faut convenir que si un sol marécageux suffit pour rendre compte de l’existence de ces maladies, on comprend qu’elles doivent régner ici d’un bout de l’année à l’autre.
La dysenterie et les affections du foie, beaucoup moins communes que les fièvres, ne sont pas réputées endémiques , mais cependant on les observe assez fréquemment.
La Grande-Terre n’a aucun cours d’eau de quelque importance, dépourvue qu’elle est de hautes montagnes et de forêts épaisses qui puissent les alimenter : on y trouve seulement quelques ruisseaux qui tarissent presque tous pendant la sécheresse et ne roulent plus que des eaux boueuses dans la saison des pluies. Les cours d’eau n’offrent ici qu’une ressource précaire et insuffisante en eaux potables, même pour les riverains.
Les puits et les mares sont très-répandus dans l’île; en creusant le sol à une profondeur de quelques mètres, on trouve partout de l’eau, mais elle est plus ou moins saumâtre, surtout celle des puits, et convient peu pour les usages alimentaires. Le degré de salure des eaux souterraines n’est pas, comme on pourrait le penser au premier abord, en raison directe de leur rapprochement de la mer ; il paraît dépendre plutôt de la présence d’une couche arénacée plus ou moins continue entre le rivage et les divers bassins du sous-sol. Ces nappes liquides se rattachent à divers systèmes, qui occupent des plans différents. Celles qui sont situées au niveau de la surface des eaux de la mer sont ordinairement les plus saumâtres ; celles qui occupent un plan inférieur ou plus superficiel, offrent, dans quelques localités, une eau presque potable. C’est à ce dernier système qu’appartiennent les mares, grandes excavations, à fond argileux, remplies d’eau douce que l’on boit à défaut d’une autre meilleure. Quant à l’eau de puits, elle ne convient réellement que pour abreuver les animaux. Toutes ces eaux de puits et de mares sont plus ou moins chargées, mais toujours trop, pour être
tout à fait salubres, de chlorures, de sulfates et de matières organiques. À l’époque des pluies, leur transparence est troublée par la grande quantité de débris de toute sorte qu elles contiennent.
L’eau pluviale est réellement la seule qui soit bonne à boire, à la Grande-Terre. Les habitants aisés en font des approvisionnements en la recueillant dans des jarres ou des citernes. Dans les villes et les bourgs , on n’en boit pas d’autre, en temps ornaire, mais pendant les longues sécheresses, la disette d eau éprouve tout le monde, surtout la population pauvre des centres habités et celle des travailleurs de la campagne. Les affections intestinales deviennent alors plus fréquentes. Après les premières pluies, c’est encore pis, car toutes les eaux sont alors altérées, celles des jarres et des citernes presque autant que celles des mares et des ruisseaux, et l’on voit survenir une recrudescence des diarrhées et des dysenteries, qui ont commencé à se développer, quand les eaux salubres sont venues à manquer, à la suite des temps secs prolongés.
Les longues sécheresses sont malheureusement fréquentes dans cette île, privée de hauts reliefs et de grands arbres qui servent de réfrigérants et de condensateurs aux vapeurs d’eau contenues dans l’atmosphère. Rien ne les sollicite à se changer en pluies, c’est même un effet contraire qui se produit sur les nuages. La surface plate et peu abritée du sol s’échauffe considérablement sous les feux du soleil. Au lieu d’en tirer de la pluie, elle rayonne vers les nuages de la chaleur qui les dissout et les transforme en vapeurs invisibles. Les souffrances de l’agriculture sont venues accroître, depuis plusieurs années, cette inclémence du ciel, qui refuse trop souvent à cette terre l’eau dont elle a besoin. La sécheresse amène le dépérissement des cultures et celui-ci tend, à son tour, à augmenter l’intensité et la durée des sécheresses, triste et inévitable conséquence, qui est dans la logique inflexible des choses. Quand la pluie tombe ici, c’est sous l’influence de causes purement atmosphériques,, l’état du sol ne leur vient point en aide.
2. — t.’i le volcanique. — La rivière Salée. — L’isthme de la Guadeloupe.
Les deux culs-de-sac. — Insalubrité de leurs rivages. — Les montagnes et
les forêts. — Les eaux. — La dysenterie endémique.
La Guadeloupe proprement dite est une île toute volcanique, où les terrains d'épanchements anciens alternent avec les produits d’éruptions relativement récentes. Une chaîne de montagnes, flanquée de nombreux contre-forts sur ses deux versants, dessine, du N. au S., le grand diamètre de l’île. Un volcan dont l’activité est presque éteinte, la Soufrière, lance encore, de temps à autre, des fumerolles sulfureuses par son pic le plus élevé. L’axe montagneux de la Guadeloupe est beaucoup plus rapproché du rivage du côté de l’O. que du côté de UE. ; disposition remarquable qui se retrouve aussi dans le continent américain dont la Guadeloupe n’est qu’un fragment et apporte de notables différences dans la configuration du sol et le régime des eaux, sur les deux versants de l’île. Le massif central est formé de roches porphyroïdes et de basaltes entassés en blocs entremêlés. Les basaltes, s’étant violemment fait jour à travers les assises feldspathiques, ont déterminé l’orographie et la configuration actuelle de l’île. Tout y révèle de profondes dislocations et de grands bouleversements.
Plus près de la surface, nous trouvons des brèches et des conglomérats, des bancs de pouzzolanes, des tufs volcaniques et des graviers recouverts de plateaux d’argiles. La couche meuble et tout à fait superficielle est un mélange de graviers et de cailloux, de sable, d’humus et d’argile où le calcaire est absent. Ce n’est qu’au côté oriental de l’île, qu’on trouve, près du rivage, quelques amas calcaires, qui ont subi en certains endroits, au contact des roches ignées, une belle transformation cristalline.
Les massifs d’épanchement et d’éruption, qui forment la partie centrale de la Guadeloupe, contrastent énergiquement avec les terres basses aplaties de l'île calcaire, il est facile de voir que les deux terres n’ont pas été formées par le même mécanisme.
Toute la zone littorale de la Guadeloupe a la même constitution géologique ; mais elle difl’ère beaucoup, dans ses diverses sections, par l’épaisseur et l’étendue des couches meubles. Le
sol supérieur est formé, partout, d’alluvions d eau douce, qui n’ont entraîné ici que des matériaux volcaniques désagrégés, cailloux, graviers siliceux, argile, mélangés d humus.
A l’E., ou au vent, les alluvions s’étendent en vastes plaines étagées sur des pentes douces, couvertes de belles cultures. À l’O., le terrain, fortement incliné, est creusé de profondes vallées, hérissé de collines, et il n’a point de grandes terrasses alluviales, ni de plateaux étendus comme au côté oriental ; c’est au fond des gorges et des vallées, seulement, que l’on trouve le terrain de transport. Il a la même composition que celui du versant oriental ; mais, au lieu de former une couche continue, il ne se présente plus, avec une certaine épaisseur, qu’en dépôts isolés.
La zone littorale est seule habitée, jusqu’à une hauteur de 6 ou 700 mètres.
La rivière Salée, qui sépare la Guadeloupe de la Grande - Terre, coupe en deux une langue de terres alluviales, étendue d’une île à l’autre, en formant une espèce de col ou d’étranglement que j’appellerai l’isthme de la Guadeloupe. Les deux îles, ainsi adossées par deux pointes saillantes de leur contour, circonscrivent, au N. et au S. de l’isthme, deux baies profondes appelées grand et petit culs-de-sac, le premier au N., le second au S. ; ils doivent un instant attirer notre attention, à raison de leur importance, au point de vue des fièvres endémiques.
Ces deux baies sont parsemées d’îlots madréporiques en voie d’agrandissement, qui attestent l'envahissement de l’Océan par la vie zoophytaire, à l’E. de la Guadeloupe, comme à l’E. du continent américain. On ne trouve pas un seul de ces îlots sur la côte occidentale, et nous savons aussi que la cote occidentale des deux Amériques en est également dépourvue. Ces excroissances madréporiques arrêtent les sables et les détritus de la mer et deviendront, avec le temps, le noyau de nouvelles terres marécageuses.
Le mouvement des eaux vient se briser dans les angles rentrants, formés par les culs-de-sac, et celles-ci y déposent leurs limons.
C’est là que nous trouvons, dans leur plus complet développement, les conditions physiques les mieux connues des localités fébrigènes : terres humides ou noyées, de nouvelle formation ou en voie de formation, parsemées de marais, de mares et d’é-
tangs ; canaux vaseux, anses et criques aux eaux dormantes, estuaires sans écoulement, amas de détritus végéto-animaux, mélange des eaux douces et salées, tout ce qui 'peut expliquer les fièvres, quelle que soit la théorie qu’on adopte, grande humidité, évaporation active, perturbations thermo-électriques, émanations miasmatiques.
Puisque la nature nous montre ces conditions toujours unies, il est difficile de dire laquelle a le plus d’influence sur le développement des fièvres et je ne vois réellement pas de raison suffisante d’exclure l’une au profit de l’autre. Mais quand nous nous rendons compte de l’existence des fièvres par certaines conditions physiques, qui n’ont avec elles aucune relation apparente, l’explication se borne tout simplement à exprimer un fait d’observation et d’expérience, qui nous montre les fièvres régnant endémiquement, partout où existent des conditions semblables.
Pouvons-nous invoquer l’analogie des circonstances physiques auxquelles sont liées les fièvres, avec celles que présente le delta du Gange, pour soutenir que le choléra a pu naître spontanément dans les marais de la Guadeloupe, comme il le fait dans ceux du fleuve indien ; il est clair que cette opinion est toute gratuite et que l’analogie présumée ne prouvera rien, tant qu’on ne verra pas le choléra naître, comme les fièvres, partout où régnent, à un haut degré, les conditions qui produisent ces dernières maladies. C’est la concordance de la pathologie avec la géographie médicale, qui fait la valeur de l’explication étiologique des fièvres; c’est le défaut de cette concordance, qui ruine la théorie de l’origine spontanée du choléra à la Guadeloupe.
Supprimer les marais et les terres marécageuses, qui existent et se développent chaque jour davantage au vent de la Guadeloupe, particulièrement dans les angles rentrants, formés par l’adossement des deux îles, cela suppose la possibilité d’en détruire les causes ; or ces causes sont placées en dehors du pouvoir de l’homme. Il faudrait, pour cela, changer le régime des vents et des courants, qui ont pour cause première la rotation terrestre elle-même, et l’inégale distribution de la chaleur à la surface du globe. Tout ce qu’on peut espérer, c’est de supprimer, pour un temps, les marais sur un point limité, sans pouvoir les empocher de se développer à côté. Je parle ici des palétuviers ou
marais littoraux des culs-de-sac et de la côte orientale ; quant à ceux qui sont situés à l’intérieur des terres, on pourrait les faire disparaître, mais, pour y parvenir, il ne faudrait compter ni les hommes, ni le temps, ni l’argent.
On trouve aussi quelques localités marécageuses, sur les côtes occidentales de l’île volcanique ; elles sont répandues dans le fond des vallées, là où les alluvions d’eau douce qui les remplissent, offrent une disposition favorable à la stagnation des eaux pluviales. La mer élève, à l’entree de ces vallees, des cordons de galets qui s’opposent à l’écoulement des eaux ; elle y pénètre ellemême par moments et forme ainsi des marais mixtes, toujours peu étendus et qui ne dépendent pas, comme ceux de la côte orientale, de causes indomptables, mais dont les effets sont également nuisibles et engendrent les mêmes maladies.
Ces dispositions topographiques nous donnent la clef de la pathologie locale, quant aux fièvres. Nous voyons ces maladies subordonnées, dans leur fréquence et leur gravité, aux conditions palustres de sol dans les diverses localités. Il faut cependant remarquer qu’on chercherait en vain des marais ou même des influences maremmatiques éloignées , dans plusieurs endroits où régnent les fièvres. Telle est, par exemple, la Basse- Terre, chef-lieu de la colonie. Si l’on s’en tient aux idées qui ont cours sur la pathogénie de ces maladies, il ne reste plus à invoquer ici que la théorie électrique, avec Eisenmann, Fourcault, MM. Burdet , Lambron, etc., et les actions volcaniques qui , en brisant l’homogénéité du sol, ont amené par suite de fréquentes et inévitables perturbations dans le jeu des forces magnéto-électriques de l’écorce du globe. Pour moi, je pense que ies signes élevés de la température et de l’humidité relative et absolue sont une cause réelle et puissante de fièvres à la Basse- Terre et dans d’autres localités des pays chauds, où régnent les fièvres, avec ou sans influences palustres capables de les expliquer. La nature volcanique du sol, de même que la présence des marais , agirait comme cause prédisposante : les modifications organiques produites par une température élevée jointe aux phénomènes hygro-électriques intenses quelle développe dans les terres humides, où abondent les éléments fermentescibles, seraient les causes actives et les vrais moments étiologiques de ces maladies. Mais il faut convenir que ces questions sont encore fort obscures.
La ligne de faite des montagnes a une hauteur de douze à dixsept cents mètres; une ceinture de forêts vierges entoure la zone moyenne et Ls hauteurs de l’ile, sans cependant atteindre jusqu’aux sommets les plus élevés. On ne trouve plus là qu’une végétation rabougrie, non à cause de l’altitude qui n’est pas considérable, mais parce qu’elle manque de terre végétale. La guirlande festonnée des forêts s’élargit dans les vallées où elle trouve un sol propice, pour se rétrécir ensuite sur les crêtes des collines qui les séparent. Parmi les arbres on remarque l’acajou, le gommier, le bois de fer, le catalpa et plusieurs autres bois de construction ou d’ébénisterie, dont l’industrie pourrait tirer parti, n’était la difïiculté du transport et de l’exploitation sur les lieux.
Grâce à ses montagnes et à ses forêts, la Guadeloupe est dotée de nombreux cours d’eau. Ils ont tous un caractère plus ou moins torrentiel et sont trop rapides pour mériter le nom de rivière qu’on leur donne, faute d’un autre meilleur. Malgré une véritable richesse hydrologique, cette île est aussi pauvre que la Grande-Terre, en bonnes eaux alimentaires ; elle souffre même bien plus de cette pauvreté, car la population, qui trouve plus commode de boire l’eau des rivières que de recueillir celle de la pluie, y puise trop souvent le germe de graves dysenteries. Cette abondance des eaux courantes a été aussi, comme nous le verrons, une des principales causes des grands ravages que le choléra a exercés à la Guadeloupe.
L’île possède une multitude de cours d’eau dont plusieurs se jettent à la mer; on les distingue selon leur importance en rivières, ravins et ruisseaux ; leur débit est extrêmement variable; torrents impétueux après les pluies, la plupart ne sont plus, dans la sécheresse, que de minces ruisseaux.
La qualité des eaux n’est pas moins variable que leur quantité. Après les crues, elles sont souvent troubles, chargées de terres argileuses, de débris végétaux et autres matières organiques. 11 faut plusieurs jours de beau temps, pour qu'elles se dépouillent des limons quelles contiennent et reprennent leur limpidité ; or, il pleut souvent à la Guadeloupe et ce n’est guère que dans la saison sèche, qui comprend les trois ou quatre premiers mois de l’année, qu’on peut compter sur de longues séries de jours sans pluie. 11 en résulte que la partie de la population qui boit l’eau des rivières, et c’est la plus nombreuse, la
trouve rarement dans toute la pureté dont elle est susceptible.
Mais cette pureté n’est jamais portée au point de donner à l’eau des rivières les qualités d’une bonne eau potable; 1 analyse y a montré, par tous les temps, la présence d’une forte proportion de sels terreux et de matières organiques. D’après les recherches de M. d’Adhémar, habile ingénieur civil, toutes les eaux courantes de la Guadeloupe contiennent un peu de fer, ce qui se comprend, puisqu’elles roulent sur des terrains et des roches qui en renferment une forte proportion. Ce n’est point là un principe nuisible, on pourrait même le regarder comme atténuant jusqu’à un certain point les mauvaises qualités dues aux autres causes d’altération, mais il est certain qu’il n’en annule pas les effets préjudiciables à la santé.
On peut prévoir, d’après leur composition et les données théoriques que nous possédons sur la constitution des bonnes eaux potables , que les eaux courantes de la Guadeloupe ne sauraient parfaitement convenir aux usages alimentaires. C’est aussi ce que montre l’expérience. La dysenterieet les affections abdominales congénères sont endémiques dans l’île. Parmi les substances dont la présence dans les cours d’eau est regardée comme particulièrement nuisible, on a cité les aiguillons du dolychos pruriens, plante riveraine de toutes les rivières; cette opinion se recommande du nom deM. le docteur Cornuel, ancien médecin en chef de la Guadeloupe, dont le savoir et l’expérience font justement autorité.
L’endémicité de la dysenterie, dont on a voulu faire une propriété du sol, qui exercerait sur l’économie une sorte d’influence occulte, est, avant tout et surtout, un effet direct de l’hydrologie des localités. Rapporter les endémies à des influences telluriques, sans détermination aucune des conditions physiques qui peuvent les produire, c’est en quelque sorte faire de l’astrologie médicale. Je sais bien que nous en sommes encore malheureusement réduits là pour quelques maladies, mais la question des endémies dysentériques a fait un pas de plus. La Guadeloupe peut fournir son contingent d’observations à l’appui de l’influence immédiate des eaux; citons-en quelques exemples.
A l’époque où la garnison de la Basse-Terre buvait de l’eau de rivière, la dysenterie régnait endémiquement dans les casernes et y sévissait avec une grande violence à l’époque des pluies. Des citernes sont établies, l’eau de pluie est substituée à celle
des rivières, la dysenterie et les affections analogues des organes digestifs deviennent du même coup moins fréquentes et moins graves. Assez récemment (7 septembre 1805) un détachement de soldats disciplinaires est envoyé en corvée journalière sur une route dégradée par l’ouragan qui éclata le 6 de ce mois. Rien n’est changé au régime de ces militaires, si ce n’est l’eau. Ils boivent celle du ravin le plus rapproché, au lieu de l’eau de pluie dont ils faisaient usage en ville. Il n’en faut pas davantage pour que la dysenterie se déclare dans le détachement. Presque tous les hommes, qui étaient au nombre de 25 ou 30, en sont atteints et entrent l’un après l’autre à l’hôpital. Des faits semblables ont été maintes fois observés.
J’insiste sur la question des eaux, parce qu’elle a, dans la pathologie locale, une importance qu’a fait ressortir davantage encore la désastreuse épidémie que vient d’essuyer la Guadeloupe. On pourrait objecter que la dysenterie n’a pas disparu dans la garnison avec l’usage de l’eau de rivière. Il y a sans doute quelques autres causes ; il en est de la dysenterie comme des fièvres, les pays chauds y prédisposent parmi effet propre de la climatologie, mais c’est ici le lieu de faire remarquer les desiderata que présente toujours la question hygiénique des eaux potables. Rien que par l’effet de sa température élevée, l’eau peut devenir à la longue une cause de langueur pour les fonctions digestives, de maladie même; n’est-ce pas ce qui arrive toujours plus ou moins dans les pays chauds? J’ai vu des Indiens et des Africains nouvellement débarqués, qui buvaient, à leurs repas, de l’eau plus que tiède, contenue qu’elle était dans des chaudières de fonte , exposées au soleil. Les eaux pluviales recueillies dans les citernes ou les jarres sont souvent impures et ont besoin d’être améliorées. Celles qui tombent après quelques jours seulement de temps sec , arrivent dans leurs réservoirs chargées des produits du lavage de l’atmosphère. Ce sont toujours des matières enlevées à la surface du sol et les mêmes que charrient les rivières. Voilà l’eau des citernes altérée de la même manière que celle qui enlève directement au sol des matières meubles de la surface ; il n’y a de différence que dans le degré de l’altération; car les courants d’eaux dégradent plus le sol que ceux de 1 atmosphère. Les effets sur l’organisme de ces eaux atmosphériques et de ces eaux terrestres ne diffèrent, non plus, que par l’intensité et sont toujours bien plus nuisibles dans un pays où tous les
corps, même les plus réfractaires, se décomposent si rapidement, surtout quand ils sont divisés. Il faut donc que l art intervienne pour débarrasser l’eau puisée à ces deux sources, des éléments étrangers qui l’altèrent.
C’est sans doute ce qui se fait déjà, mais non pas d’une manière assez générale. La filtration est un bon moyen ; à défaut de celui-là, il faut recourir à la dépuration spontanée ; elle précipite une bonne partie des substances insolubles et oxyde rapidement, dans les pays chauds, les matières organiques; il sera bon d’y joindre l’aération et quelquefois l’emploi du charbon, comme absorbant et désinfectant. On se dispense généralement de toutes ces précautions ; ceux qui peuvent se procurer de l’eau de pluie, la boivent ordinairement telle qu’elle se présente. C’est un tort : dans un pays où un seul jour sans pluie suffit pour dessécher la surface du sol et permettre au vent d’en balayer la poussière, l’eau météorique est presque toujours chargée d’impuretés ; un système de double robinet qui fermerait aux premières pluies l’entrée des citernes et leur ouvrirait une issue extérieure, permettrait, sans beaucoup de peine, de recueillir l’eau pluviale dans un degré de pureté bien supérieur à celui que comporte le procédé actuel qui ne donne le moyen d’en éliminer aucune partie.
Ceux qui boivent à la Guadeloupe de l’eau de pluie ne sont guère plus sujets à la dysenterie que les habitants delà Grande- Terre.
La conformation orographique de la Guadeloupe, qui retrace en petit celle du continent américain, établit de notables différences entre les cours d’eau de ses deux versants.
Al’E., côté du soulèvement, talus à pentes douces, plaines alluviales et plateaux comparativement étendus, cours d’eau se rapprochant des rivières, ayant le temps de se dépurer un peu dans leur partie inférieure avant de se jeter à la mer. Les navires de commerce s’approvisionnent quelquefois d’une eau passable à l’embouchure de la rivière la Lézarde, un des cours d’eau les plus importants et les moins rapides de la côte orientale, un des plus rapprochés du port de la Pointe-à-Pitre.
A PO., côté de l’éruption, pentes plus escarpées, pas de plateaux ni de plaines de quelque étendue, cours d’eau plus rapides, à caractère tout à fait torrentiel, dégradant fortement le sol et arrivant à la mer après un trajet inférieur très-court;
eaux, par conséquent, plus chargées de matériaux arrachés au sol et aux plantes, en un mot moins potables.
Les différences d’altitude, influant sur l’inclinaison du terrain, exercent des effets semblables sur la rapidité du cours et la composition des eaux. A mesure qu’on s’élève, les pentes deviennent plus escarpées, les eaux ont un cours plus rapide et se chargent davantage de ces matières étrangères auxquelles elles doivent leurs qualités nuisibles. Un des premiers effets du séjour dans les hauteurs, sur un habitant du littoral, est un dérangement des fonctions digestives semblable à celui qu’éprouvent les habitants de la Grande-Terre, quand ils viennent à la Guadeloupe.
Il y a,- à cette règle, quelques exceptions.
On cite, par exemple, pour la salubrité de ses eaux, la rivière Rouge, qui descend des hauteurs du Matouba; cette salubrité exceptionnelle est due à deux conditions particulières, qui se rencontrent rarement dans les lieux élevés : long trajet sur des pentes peu inclinées, lit de roches dénudées et de sables ferrugineux, exempt de terres meubles.
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