‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 3 sur 49 · II. — LES VILLES · texte numérisé non relu

II. — LES VILLES

i. — La Pointe-à-Pître. — Le sol. — Maisons salubres et maisons insalubres.

— Eaux souterraines. — Terres marécageuses. — L’hypothèse de l’origine

spontanée du choléra.

La colonie de la Guadeloupe a deux villes principales : la Basse-Terre, dans file volcanique; la Pointe-à-Pitre, dans l'ile calcaire.

La Basse-Terre est le siège du gouvernement, le chef-lieu de la colonie; la Pointe-à-Pître en est le centre commercial, le principal port, le point de départ et l’aboutissant ordinaire de ses communications avec l’extérieur. Si le choléra vient du dehors, c’est par la Pointe-à-Pitre qu’il faut s’attendre à le voir entrer, parce qu’elle lui offre la plus large porte.

Je commencerai par celle-ci, pour rester fidèle à l’ordre topographique qui m’a fait placer la Grande-Terre avant la Guadeloupe, car la Pointe-à-Pitre appartient à la Grande-Terre. Elle est située par 160,14' lat. N.; G8°oâ' long. O., à 1 extré-

mité occidentale de cette île, au bord d’une magnifique rade, non loin de l’embouchure méridionale de la rivière Salée; assise sur un terrain de rapport qui a pris la place d anciens moines rasés et de palétuviers combles. Le sous-sol, qui est une mai ne argileuse, donne à la ville une base profonde aussi peu solide que sa base superficielle. C’est au peu de résistance de ces fondements que M. Sainte-Claire Deville attribue les désastres causés par le tremblement de terre de 1843.

Cette situation de la ville à l’O. et sous le vent de la Grande- Terre, dont nous avons vu une partie de la lisière littorale couverte de palétuviers, l’expose largement aux influences fébrigènes apportées par les vents, si toutefois elles sont susceptibles d’être transportées ainsi au delà d’une très-petite distance. L’exemple de la Pointe-à-Pitre ne permet pas de se prononcer sur cette question, car, les environs immédiats de la ville étant eux-mêmes couverts de palétuviers ou marais mixtes, il est difficile de dire jusqu’à quel point les terres marécageuses éloignées contribuent à entretenir en ville les fièvres et l’anémie ' qui y sont endémiques.

La Pointe-à-Pître est une ville d’environ 15,000 âmes. Avant le tremblement de terre du 8 février 1843, qui l’a complètement détruite, elle passait pour une des plus belles des Antilles. Les rues sont larges, bien alignées ; elles ont des trottoirs, une chaussée médiane macadamisée ou pavée, des ruisseaux latéraux. 11 semble au premier abord qu’il n’y manque rien, mais l’hygiène a quelques réserves à faire.

Quand on a posé les assises de cette ville, qui n’a guère qu’un siècle d’existence et qui devait devenir bientôt la plus importante de la colonie, on n’a pas assez tenu compte, selon moi, des exigences du climat, et pour l’avoir correcte, droite et alignée en longues files de maisons, selon le style européen d’alors, on lui a par trop ménagé les arbres, l’ombre et les jardins. On ne pensait pas encore, comme aujourd’hui, à mettre un peu de campagne à la ville. Cette sorte de proscription des ornements naturels de la terre présente un inconvénient d’autant plus grand, que la surface blanche de ce sol calcaire affecte douloureusement les yeux quand elle est échauffée et éclairée par le soleil, .l’ai vu des ophlhalmies graves qui n’avaient pas d’autre cause que cette réverbération lumineuse du sol. Elle est d’autant plus irritante qu’on regarde plus loin devant soi, comme

chacun peut en faire l'expérience ; la physique nous en donne la raison en nous apprenant que la lumière diffuse abonde d’autant plus en rayons régulièrement réfléchis ou rayons spéculâmes, qui renvoient une image plus ou moins complète du corps éclairant, que la réflexion a lieu sous un angle plus aigu. C’est ce qui arrive d’autant mieux pour la lumière projetée dans les yeux par le sol sur lequel on marche, qu’on regarde plus au loin, c’est-à-dire qu’on le voit sous une incidence plus faible.

Du sable noir, ajouté dans ces dernières années au macadam de quelques rues, a fait en partie disparaître cet inconvénient dont on ne peut se faire une juste idée que si on en a souffert. Presque toutes les routes de la Grande-Terre offrent à un haut degré cette réflexion spéculaire si incommode ; on en souffre moins à la campagne qu’en ville, parce que la chaleur y est un peu moins grande et que la lumière diffuse, si agréable aux yeux, répandue par la végétation environnante, atténue quelque peu l’éblouissant éclat de la surface blanche du sol dénudé.

Avant la catastrophe de 1843, les maisons étaient en pierre; depuis cette époque, on ne bâtit plus qu’en bois, pour éviter le retour de pareils désastres. C’est sans doute une crainte exagérée, car les grandes commotions du sol capables de renverser une ville sont rares à la Guadeloupe, et une ville en bois est exposée à d’autres dangers1. Quoi qu’il en soit, en poursui vant un but dont l’avantage est douteux, on en a atteint un autre qu’on ne cherchait pas et qui me paraît excellent. Les maisons en bois réalisent de bonnes conditions hygiéniques, pour les localités humides et palustres, parce qu’elles sont formées de matériaux peu hygrométriques; — elles ont un désavantage sur les constructions en pierre, c’est de s’échauffer plus facilement, mais cet inconvénient disparaît quand elles sont vastes, bien aérées et que leurs parois ont une épaisseur suffisante. Les grandes maisons du centre de la ville réunissent toutes ces conditions et sont fort salubres; aussi, les fièvres sont-elles moins communes en ville qu’elles ne 1 étaient avant 1843. La Pointe-à-Pitre s’est assainie en remplaçant ses maisons en pierre par des maisons en bois.

1. Triste prévision qui s’est malheureusement réalisée; depuis que ce passage est écrit, la ville a été do nouveau détruite, cette fois par un incendie.

Dans les faubourgs, les maisons ne sont pas assez élevées au-dessus du sol, qui lui-même n’est nullement assaini et présente quelquefois, au-dessous du plancher, un marais de la pire espèce; elles manquent d’étendue en surface et en hauteur; leurs parois n’ont pas assez d’épaisseur; partant, elles sont chaudes le jour, fraîches la nuit, toujours très-humides, et constituent de fort mauvais abris dans cette partie de la ville où régnent les fièvres ; ces maladies ont donc d’autres causes que le voisinage plus rapproché des marais. A cette proximité, aux vices des habitations, il faut encore ajouter la misère, car tout cela se trouve ici réuni et concourt à y rendre les fièvres plus fréquentes qu’au centre de la ville. La salubrité de cette dernière partie est un fait digne d’être remarqué, il prouve que l’influence des marais n’est pas toute-puissante, qu’elle peut être neutralisée par une habitation salubre et les autres conditions d’une bonne hygiène. Ce qui le prouve encore mieux, c’est qu’on trouve, dans les faubourgs, des maisons hygiéniquement construites où les fièvres sont rares, et dans l’intérieur de la ville, quelques mauvais réduits qui ne sont guère moins maltraités que ceux des faubougs.

La Pointe-à-Pître manque d’eaux courantes et l’hygiène urbaine en est gravement affectée. On y boit, comme presque partout dans la Grande-Terre, l’eau de pluie. Les autres eaux publiques sont puisées, à l’aide de pompes, dans ces nappes souterraines qui parcourent le sous-sol de la Grande-Terre. Dans un bon travail sur l’hydrologie de la Pointe-à-Pître, M. Cuzent a fait connaître la composition de ces eaux dans les différentes parties de la ville et montré qu’elle est loin d’être partout identique. Cette composition est en outre très-variable dans la môme nappe, car ces eaux reçoivent les infiltrations des liquides répandus à la surface du sol et en sont plus ou moins chargées d un jour à l’autre. J’habitais, dans les derniers temps de mon séjour à la Pointe-à-Pître, une maison contiguë à une cour où il y avait une écurie et un fumier; or, il arrivait, par les jours de pluie, que l’eau de ma pompe prenait une forte odeur de fumier.

Les ruisseaux des rues, qui n’ont pas de pentes d’écoulement ni de chasses d’eau, deviennent parfois des foyers d’émanations infectes; à l’entre-croisement des rues, ce sont des pentes à rebours, au fond desquelles séjournent des eaux croupies. Le

lavage des ruisseaux pourrait se faire devant chaque maison avec l’eau de la pompe dont elles sont toutes munies, et il serait d’autant plus nécessaire que ces ruisseaux ne reçoivent, les jours où il ne pleut pas, d’autres liquides que les eaux ménagères et autres immondices promptes à se putréfier. Mais le lavage lui-même, à défaut d’écoulement des eaux qui ont servi à le pratiquer, présente le grave inconvénient de faciliter la pénétration des infiltrations putrides dans le sous-sol, car c’est de là que l’on tire toutes les eaux qui servent aux usages domestiques, à l’exception de celles que l’on boit. Il y aurait donc à rendre d’abord l’écoulement possible, en remaniant l’assiette des ruisseaux là où cela est nécessaire. En somme , c’est le manque de bonnes eaux publiques et le défaut d’inclinaison des ruisseaux de lavage, qui forment les principaux desiderata de l’assainissement des rues, auquel il est juste de dire qu’on travaille avec persévérance.

Mais il y a aux abords de la ville d’autres causes d’émanations insalubres. La mer, qui baigne ses pieds à l’O. et au S., reçoit les immondices et les vidanges qui rendent impures, le long des quais, les eaux de sa grande et belle rade, fermée qu’elle est comme un lac. Un canal obstrué par une boue noire et fétide, ouvert aux deux bouts dans la mer, sans écluse, sans écoulement possible, car il réalise presque les conditions du niveau d’eau, entoure la ville de l’E. au N. Le flux et le reflux de la mer se font sentir trop faiblement pour empêcher l’exhaussement continu du fond d’immondices. Le canal sert à toutes les voiries de la ville, animaux morts, matières fécales, immondices de toute sorte, sang et débris d’un abattoir voisin ; c’est encore une sorte d’égout collecteur, à ciel ouvert, pour les terres noyées des environs.

A l’O., sur la lisière de quelques mètres qui entoure la ville de ce côté et qui en sépare les dernières maisons, de la rade, nous trouvons des magasins de guano et d’engrais animaux factices. Bien que situés sous le vent, leur présence sur un point aussi rapproché des habitations ne me paraît pas exempte d’inconvénients. Ces dépôts confinent au mur de clôture de l’hôpital de la marine et, quand le vent vient de ce côté, les exhalaisons arrivent jusque dans les salles des malades. Si elles ne sont pas insalubres, ce que je suis porté à croire, vu leur faible degré de condensation et leur facile dispersion à l’air libre, elles sont certainement incommodes.

Le soleil brûlant des Antilles donne à ces foyers de fermentation, répandus aux abords et dans 1 intérieur de la ville, un développement énergique qui ne s’arrête jamais, mais ce n est pas encore là tout ce qui a été relevé en faveur de la théorie de l’origine locale du choléra .

A quelques centaines de mètres au N. du canal, sur un de ces mornes de calcaire poreux qui hérissent la surface de 1 île, en amont, par conséquent, et au vent de la ville, quand la brise vient du N., est situé le cimetière. Au pied du morne et à l’E. , côté du vent, deux lavoirs sont adossés au mur d enceinte du champ du repos; remarquons que cette orientation les met ordinairement à l’abri des exhalaisons qui pourraient venir du cimetière et contre lesquelles ils sont d’ailleurs protégés par le mur d’enceinte. Il paraît que les fosses sépulcrales n’auraient pas toujours la profondeur voulue et qu’ elles laisseraient parfois échapper des exhalaisons infectes ; cependant on n’en avait jamais parlé avant l’apparition du choléra.

Parmi les premières victimes de l’épidémie à la Pointe-à- Pître et dans la colonie, puisque l’épidémie a commencé par la Pointe-à-Pitre, on compte presque toutes les blanchisseuses qui lavaient dans les deux bassins adossés au cimetière. C’est l’argument le plus spécieux qui ait été produit en faveur de l’origine locale, mais il disparaît devant un examen complet des faits, et l’argument tiré de la mort des blanchisseuses devient au contraire la réfutation de cette thèse.

Voilà la Pointe-à-Pître, avec l’insalubrité de son sol et les imperfections de son hygiène publique. Je n’ai voulu ni les atténuer ni les surfaire. Je les constate ici, parce que c’est la source d’où l’on a voulu faire jaillir la nouvelle épidémie ; il me reste à les apprécier à ce point de vue.

A vrai dire, je ne vois pas quelle relation il peut y avoir entre 1 apparition d’une maladie comme le choléra — une des maladies les plus spéciales de la pathologie — et les conditions défavorables mais banales d’hygiène que je viens de signaler. Je me perds à chercher les motifs scientifiques de l’origine locale, et je ne m’arrêterais pas à examiner cette opinion, si je ne savais l’importance quelle a prise sur le théâtre de l’épidémie et les efforts tentés pour la faire prévaloir. J’en parle à l’occasion de la topographie, car c’est sur la topographie qu’on a essayé de l’asseoir. Autant vaudrait dire, avec un spirituel con-

frère, que le choléra nous est venu d’en haut. Pour moi, je crois qu’il est venu d’où il vient toujours, et qu’au lieu d’obscurcir l’histoire de son origine, nous devons au contraire nous efforcer de la mettre en pleine lumière. Il n’y a que la vérité qui puisse être utile.

L’épidémie de la Guadeloupe servira à montrer une fois de plus, s’il en est besoin, que l’origine exotique de la terrible maladie est de règle; c’e.st pour avoir méconnu sa nature et le caractère essentiellement contagieux qu’elle a présenté à son début, qu’on a cru pouvoir l’attribuer aux exhalaisons du cimetière, du canal de ceinture et des marais.

M. Guzent1 a fait valoir avec talent les diverses causes d’insalubrité possible que recèlent la ville de la Pointe-à-Pitre et ses environs, pour tenter d’édifier des théories tout à fait inadmissibles sur l’épidémie de la Guadeloupe, qui serait née sous l’influence de causes locales aux environs du cimetière et du canal et qui aurait revêtu les caractères d’une fièvre pernicieuse cholériforme.

Je ne saurais admettre aucune de ces deux opinions. La première tombe devant l’exposé complet des faits d’origine ; la seconde s’évanouit devant l’étude de la maladie.

Il y a une chose bien prouvée, c’est que le choléra naît dans l’Inde, mais il ne l’est pas le moins du monde qu’il soit jamais né ailleurs. De même que, dans le règne organique, certaines espèces de plantes ou d’animaux produisent des poisons ou des venins particuliers, dont la nature dépend de l’organisation propre à ces espèces, c’est-à-dire de quelque chose de trèscomplexe : de même il y a sur le globe quelques contrées qui, par l'ensemble de leurs conditions physiques, ont le triste privilège de produire des agents délétères spéciaux, qui deviennent la cause d’autant de maladies distinctes. * Les émanations toxiques de la terre, dit Fourcault, dégagées sous l’influence des forces physiques, doivent varier suivant la nature du sol, du sous-sol et des couches géologiques profondes. Admettre que des terrains et des milieux différents puissent engendrer un même élément toxique, c’est créer une hypothèse en contradiction avec les lois simples de la nature et celles du

I. Voyez : G. Cuzent, L'épidémie de la Guadeloupe, 1S65-1S66. Paris, 1867, librairio de Victor Masson et Fils.

sens commun, » Quoi qu’il en soit de ce jugement un peu sévère et peut-être prématuré, il me semble que 1 on ne peut être autorisé à attribuer une origine locale au choléra de la Guadeloupe, qu’ autant qu’il serait bien prouvé qu’il n a pas pu venir d’ailleurs.

Sans nier d’une manière absolue que le choléra puisse naître autre part que dans l’Inde, c’est là du moins une opinion qui ne peut être admise que sur de bonnes preuves, qui n’ont pas encore été données et que les faits de la Guadeloupe ne justifient aucunement.

Le rôle que tiennent dans la pathologie locale les diverses exhalaisons dont j’ai montré les sources multiples à la Pointeà-Pître — à part les effluves qui proviennent des marais — ce rôle est fort incertain. Ce sont des conditions banales d’insalubrité comme on en trouve partout, non-seulement dans les pays chauds, mais même dans les grandes villes les mieux tenues, les plus propres de France. L’atmosphère de Paris, par exemple, en raison de l’immense agglomération d’êtres vivants qui s’y trouvent réunis, est certainement beaucoup plus chargée d’émanations de toute sorte que celle de la Pointe-à-Pître. Les émanations de la nature de celles que nous avons trouvées ici ne sont susceptibles, heureusement , de produire des effets bien nuisibles que si elles sont très-condensées, renfermées par exemple dans un espace confiné. C’est seulement dans des cas particuliers de décomposition organique ou de putréfaction , que se produit l’insalubrité manifeste. La science elle-même n’ayant encore pu déterminer et spécifier ces cas, il n’y a qu’un moyen certain de les éviter, c’est de supprimer la condition générale où ils se produisent, c’est-à-dire les accumulations de matières organiques, abandonnées aux forces aveugles de la nature; l’hygiène les prohibe avec raison, comme des éléments ou des occasions d’insalubrité, bien qu’elles n’en soient pas toujours des causes suffisantes et réelles.

Mais pour apprécier plus sûrement, au point de vue de la salubrité, les conditions topographiques défavorables que j’ai indiquées, consultons l’expérience, interrogeons le passé. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la Pointe-à-Pître est ce qu’elle est. Son passé nous offre, à côté des mêmes conditions topographiques et hygiéniques, les mêmes maladies qu’aujourd’hui ; les fièvres et 1 anémie y ont toujours été endémiques, comme

elles le sont encore. S’il y a eu quelque chose de changé, c’est en bien. Grâce au zèle éclairé des hommes qui ont dirigé à diverses époques l’administration municipale, l’hygiène publique n’est point restée stationnaire et elle s’améliore encore tous les jours. Les maladies ont diminué , la salubrité s’est accrue et l’endémie des fièvres n’a jamais été moins grave qu’à présent.

Le môle de la Guadeloupe et la Pointe-à-Pitre sont encore sujets à des fièvres graves, c’est indéniable; mais ils n’ont jamais engendré de ces grands fléaux qui, s’élançant au loin, comme le choléra, vont porter partout le désastre et la mort ; ils n’engendrent pas même la fièvre jaune selon toute apparence. C’est qu’il y manque au moins deux choses : 1° l’étendue ; la Grande-Terre n’est qu’un point sur l’Océan, un objet microscopique, si je puis dire ; 2° la stagnation de l’air. Les émanations de si petits foyers se perdent dans les flots d’air pur que versent sur leur passage les vents alizés, ces bienfaisants ventilateurs que la nature a donnés à certaines contrées pour les rendre habitables,

À un autre de point vue, est-il vraisemblable que la Guadeloupe puisse produire le poison de l’Inde? Est-ce que la stratigraphie géologique de la Grande-Terre ressemble à celle de la vallée du Gange ? La faune, la flore, le milieu météorologique lui-même, tout n’y est-il pas différent ? Et puis, si le choléra était par hasard un produit de la race, de l’encombrement, de la misère, du milieu social enfin , aurait-il davantage la possibilité de naître à la Guadeloupe ? Il est certain que non, puisque la race est différente et que les rares Indiens qui se trouvent à la Guadeloupe n’y sont pas placés dans les mêmes conditions que dans l’Inde, bien que ces conditions n’y soientpeut-être pas meilleures ; et puis, ce n’est pas parmi les Indiens qu’a éclaté le choléra, ils y ont été, au contraire, peu sujets. Ainsi la Pointe-à-Pitre engendre des fièvres, comme les autres localités marécageuses des pays chauds, mais rien de plus. Ceci dit pour préciser ma pensée sur un point controversé dans ces derniers temps, je ne puis qu’exprimer le regret de n être pas tout à iaitd accord avec un médecin aussi distingué que M. Lherminier père, quand il déclare la Pointe-à-Pître parfaitement salubre. t

Si l’on veut voir sans illusion ce qu’est cette salubrité, il n \ a qu’à regarder nos soldats après qu'ils ont passé une année

seulement à la Pointe-à-Pître 1 ils sont pâles, jaunes, amaigris, sans forces, épuisés déjà par la fièvre ; une moitié est incapable de faire son service et l’autre moitié ne vaut guère mieux. Les immunités à l’endroit delà lièvre sont rares parmi eux au bout d’une année de séjour. Pour qu’ils reviennent a la santé, il laut les envoyer dans les hauteurs de l’île volcanique, où tous, il s’en faut, ne se rétablissent pas. Et cependant ils ont à la Pointe-à-Pitre du café, du vin, de l’eau-de-vie qu’ils n’ont pas en France et qui les aident à lutter contre les influences débilitantes de la malaria ; conclusion, diminuer la durée de leur séjour ou améliorer encore leur hygiène.

L’opinion un peu trop absolue, mais chère au pays, on le comprend, de M. Lherminier a bientôt trouvé des contradicteurs d’un autre genre. Après l’apparition du choléra , on a prétendu alors, pour les besoins de la cause de l’origine locale de l’épidémie, qu’on nommait fièvre pernicieuse algide, que la Pointe-à-Pître était devenue aux environs du cimetière et du canal Vatable un foyer d’exhalaisons pestilentielles. Je ne nie pas les exhalaisons du canal, l’odorat les perçoit aux heures du calme de l'air, mais rien ne prouve qu’elles fussent alors plus malfaisantes que par le passé. C’est plutôt le contraire qu’il faudrait admettre, car le canal et les terres noyées des environs n’avaient jamais été l’objet d’autant de travaux d’amélioration que dans les derniers temps. Le malheur est qu’on se mit à guerroyer contre les exhalaisons et l’infection locale en présence d’un ennemi qui venait du dehors et n’était que dans la contagion.

Passons à la Basse-Terre.

2. — La Basse-Terre. — Dissémination des maisons insalubres dans toutes les parties de la ville. — Les cours d’eau.

Cette ville se déploie en amphithéâtre, au pied du versant occidental de l’île volcanique, près de son extrémité méridionale. Elle est située par 15039' iat. N. et 64°34' long. 0. Les principales rues courent N. et S. parallèlement au rivage, suivant un tracé à peu près horizontal. Un système de rues escarpées qui aboutissent en bas près du rivage et vont se perdre par leurs extrémités supérieures sur les terrasses qui dominent la

ville, coupe à angle droit les premières. Le tout forme un ensemble de configuration triangulaire, dont le plus grand côté regarde la mer. Les rues sont pavées ou macadamisées à thalwegs et à ruisseaux latéraux, excepté dans quelques anciennes voies peu importantes, où le ruisseau est encore au milieu. Au centre de la ville et sur le premier plan de la rue, les maisons, généralement construites en pierre, sont vastes, ventilées, commodes. Aux extrémités de la ville et dans la zone supérieure, les maisons sont le plus souvent en bois, mais non moins salubres.

L’eau courante abonde à la Basse-Terre. La ville est fermée à chacun de ses bouts par une rivière qui coule à quelque distance ; au S., la rivière des Galions, qui offre une des meilleures eaux courantes de la colonie, à raison de l’étendue de son cours inférieur et du profond encaissement de son lit de roches. C’est là que, du temps de la splendeur coloniale de l’Espagne, ses galions, qui allaient au Pérou chercher de l’or, relâchaient pour faire leur approvisionnement d’eau, d’où est venu le nom actuel de la rivière. Au N., la rivière des Pères, ainsi nommée à cause d’une propriété située sur ses bords, qui appartenait autrefois à des religieux ; celle-ci coule à 1 kilomètre et demi de la ville et arrose, avant de se jeter à la mer, une des plus belles vallées de terres alluviales qui se voient sur la côte occidentale de l’île; ses eaux ne servent guère qu’au blanchissage et aux usages industriels des habitations voisines.

La rivière aux Herbes, moins importante par le volume de ses eaux, mais beaucoup plus par leurs nombreux usages, coupe la ville par le tiers N. de son grand diamètre et la traverse de l’E. à l’O. Elle sert dans le bas de son cours au blanchissage, elle reçoit les immondices, les vidanges etles excretadel’abattoir, — j’aurai à y revenir; — par une prise d’eau située un peu en amont, elle alimente les fontaines publiques. La Basse-Terre est en outre parcourue par quelques ravins et une multitude de ruisseaux. Toutes les rues sont irriguées ; mais, il faut en convenir, là où la nature n’a pas suffisamment préparé l’écoulement des eaux, l’art n’y a pas encore complètement remédié et l’on trouve ici dans quelques rues, comme à la Pointe-à-Pitre, des ruisseaux remplis çà et là d’eaux ménagères stagnantes et d autres excreta des demeures de l’homme.

Telle est la Basse-Terre à la surface; l’hygiène demande que

nous fassions un pas de plus. Nous verrons alors, dans toutes les parties de la ville, des ruelles, des cours mal pavées, humides, encombrées de constructions basses, étroites, mal percées, peu aérées, assises au ras du sol, prenant l’air et la lumière sur un espace trop souvent imprégné d’eaux excrémentitielles, qui forment pour ces pauvres demeures une sorte de marais domestique. Entrons dans ces réduits aux heures de leur plein soleil, puis le matin, quand l’astre de la chaleur ne les a pas encore visités. Ils n’abritent ni contre la chaleur, qu’ils concentrent au contraire, ni contre le froid et l’humidité ; le toit en est bas, le plafond absent, les parois n’ont que l’épaisseur d’une simple planche; l’orientation, subordonnée à l’utilisation industrielle de l’espace, répond rarement aux dictées de l’hygiène; leurs abords, c’est le sol imprégné d’excreta de la ruelle ou de la cour, c’était du moins trop souvent l’état des choses pendant le choléra. On peut résumer ainsi les vices hygéniques de ces habitations : espace insuffisant, chaleur du jour démesurément accrue, ayant pour effet de débiliter l’organisme et de rendre ensuite plus pernicieuses la fraîcheur et l’humidité nocturnes, qui de leur côté sont aussi mal neutralisées.

Un point important de la topographie urbaine, dans ses rapports avec le développement de l’épidémie, c’est la dissémination par groupes nombreux des habitations insalubres dans toutes les parties de la ville. Une grande partie de la population habite ces cases en planches qui remplissent les cours. Cette population avait peu émigré pendant l’épidémie, car ses l’essources ne lui permettaient pas de le faire, elle était restée la plus nombreuse. C’est chez elle que le choléra a fait le plus de victimes et de là qu’il est parti pour se répandre partout comme un vaste incendie qui n’épargne plus rien. Ces réceptacles, une fois envahis, sont devenus autant de foyers énergiques, d’où le mal a rayonné dans tous les sens, se propageant par translation aérienne dans les maisons salubres du voisinage et, au loin comme auprès, par transmission de la main à la main, pour ainsi dire, selon le hasard des relations.

La Pointe-à-Pître n’offre pas, comme la Basse-Terre, ce pêle-mêle d’habitations salubres et insalubres, qui peut avoir des conséquences si fâcheuses en temps d’épidémie et qui a tant contribué, dans la dernière ville, à étendre et à généraliser les

ravages du choléra. La plupart des constructions de peu de valeur sont, à la Pointe-à-Pître, reléguées dans les faubourgs.

De louables efforts ont été faits pour doter la population d’une bonne eau potable. Il faudra probablement les renouveler dans une autre direction, mais le mérite de les avoir entrepris n'est pas moins grand. Un canal de dérivation amène l’eau de la rivière aux Herbes, prise bien entendu au-dessus du point où elle commence à servir aux voiries de la ville, dans deux grands filtres remplis de pierre ponce, de gravier et de charbon. C’est cette eau qui va se distribuer aux fontaines publiques et que boit la plus grande partie de la population.

Il est à craindre que ce système de filtration en grand ne puisse pas remplir complètement le but que l’on s’est proposé. Des eaux aussi sujettes que celles de la Guadeloupe à se charger de boue et de matières hétérogènes se prêtent difficilement à être filtrées en grand. Trop grossiers, les grands filtres ne dé' barrassent plus l’eau des matières en suspension ; trop fins ou trop serrés, l’eau ne les traverse plus, faute d’une pression suffisante, qu’on ne pourrait se procurer qu’à grands frais ; ils nécessitent, dans tous les cas, de fréquents renouvellements qui finissent par les rendre coûteux. Il n’y a qu’une filtration par maison ou par petits groupes de maisons qui puisse réussir ici; mais il serait sans doute préférable d’amener en ville des eaux de sources, dont quelques-unes paraissent excellentes; on n’aurait pas besoin d’aller les chercher bien loin, car elles abondent partout et on les ferait venir à peu de frais en raison de leur proximité et de l’inclinaison du terrain.

La population des parties de la ville qui sont situées à un niveau plus élevé que celui de la prise d eau n a pas de fontaine à sa portée et elle boit l’eau de la rivière des Galions, ou quelquefois celle des ravines. Les habitants qui le peuvent s’approvisionnent d'eau de pluie, comme à la Pointe-à-Pitre. Dans les bourgs et les campagnes de la Guadeloupe, comme à la Basse-Terre, l’eau des rivières sert de boisson au plus grand nombre, l’eau de pluie aux privilégiés de l’aisance.

On peut admettre, sans crainte de se tromper, que tous les cours d’eau de la Guadeloupe ont reçu pendant l’épidémie des matières cholériques en grande quantité. Les eaux potables autres que celles de pluie et de quelques sources ont été

universellement contaminées par les déjections cholériques, soit qu’elles y aient été projetées, soit qu’on y ait lavé le linge qui en était imprégné. Comme la population est groupée principalement le long des cours d’eau, ceux-ci recevaient la plupart des déjections, en même temps que leurs eaux servaient à tous les usages de la vie.

Telle est la cause la plus probable de l’extrême intensité du choléra dans l’île volcanique, et s’il a été plus épouvantable à la Basse-Terre que partout ailleurs, c’est aussi, en partie, et sans exclure les autres conditions défavorables, particulières à cette ville, c’est que les eaux courantes y sont extrêmement abondantes et qu’elles ont été infectées, non-seulement en amont, mais bien plus encore pendant leur trajet à travers la ville, où elles s’éparpillent en mille ruisseaux qui ont reçu chacun leur tribut d’infection.

Résumons succinctement cet aperçu :

Les deux îles, Grande-Terre et Guadeloupe, si différentes au point de vue topographique, ne diffèrent pas moins sous le rapport des maladies qui dominent dans chacune d’elles.

La Grande-Terre, île calcaire et marécageuse, dépourvue de cours d’eau de quelque importance et où l’on boit surtout l’eau de pluie, a beaucoup de fièvres et peu de dysenteries.

La Guadeloupe volcanique, montagneuse et boisée, ravinée par de nombreux cours d’eau, abondamment irriguée, où l’on boit plus d’eau courante que d’eau de pluie, nous offre la dysenterie à l’état endémique, tandis que les fièvres y sont relativement rares et moins graves qu’à la Grande-Terre.

Le choléra a montré une préférence marquée pour la terre des volcans, des nombreux cours d’eau et de la dysenterie, il a suivi un développement parallèle à celui de la dysenterie et inverse de celui des fièvres. Cette distribution si remarquable n’autorise cependant pas à conclure à l’existence d’un antagonisme topographique entre la fièvre et le choléra, elle prouve seulement que celui-ci a trouvé à la Guadeloupe des conditions plus favorables à son développement et à sa propagation qu’à la Grande-Terre, et elle tend à établir que les deux maladies reconnaissent des causes différentes. Ce n’est pas la première fois que le choléra a paru épargner les localités les plus exposées aux fièvres. Boudin, entre autres, en cite des exemples

observés en Belgique. Je ne sais si l’affinité du choléra et de la dysenterie pour les mêmes lieux a été également observée, mais il est certain qu’elle s’est manifestée à la Guadeloupe de la manière la plus évidente.

Page 1