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LE CHOLÉRA DANS LES COMMUNES ET LES DÉPENDANCES

Je m’appliquerai surtout, dans cette quatrième et dernière partie, à signaler les faits d’importation ou de contagion qui sont venus à ma connaissance et qui ont pu être suffisamment précisés. La plupart des faits de ce genre sont restés inconnus, parce que l’épidémie a été peu étudiée à ce point de vue. Si cette étude eût pu être faite dans chaque commune, chaque quartier, chaque hameau, avec tous les moyens d’investigation que possédait l’administration, elle eût certainement fourni une quantité de documents précieux qui éclaireraient bien des points encore obscurs, en ce qui touche aux divers modes de propagation du choléra à distance et aux influences qui favorisent cette propagation ou qui lui font obstacle. La colonie de la Guadeloupe, avec la disposition topographique si variée des diverses parties de son territoire, avec ses îles dépendantes, ses localités très-diversement fréquentées et diversement accessibles, ses ter-

I rains de constitution et de configuration différentes, avec ses endémies enfin, différentes aussi, se prêtait merveilleusement à

■ une étude de ce genre.

Malgré ces desiderata, l’histoire de l’invasion du choléra dans

| les communes de la Guadeloupe, telle qu’il est possible de la tracer, d’après les faits recueillis, n’en est pas moins la démonstra-

II tion la plus complète qui ait encore été produite de la propriété

I; contagieuse de cette maladie.

I: Ce qui importe surtout ici, c’est de faire connaître le mode

d’introduction et de propagation de l’épidémie dans les communes où il a pu être, en général, mieux étudié que dans les villes. La manière dont l’épidémie a pénétré et s’est propagée dans les communes permettrait de conclure, à posteriori, à son

mode d’origine dans la colonie, s’il pouvait rester quelques doutes sur ce dernier point. Mais je crois bien qu’il n’en reste ’ ] aucun, et que ceux qui doutaient au commencement et qui, dans le doute, ont pu se prononcer en faveur de l’origine spontanée, ont eu le temps et toutes les raisons possibles de se convaincre que cette idée n’est pas soutenable.

La colonie de la Guadeloupe se compose de six îles; elle est divisée administrativement en trois arrondissements, qui comprennent ensemble 32 communes. Ces six îles sont :

1° La Guadeloupe volcanique, comprenant seize communes;

2° La Grande-Terre, dix communes;

3° Marie-Galante, trois communes;

4° Les Saintes, groupe d’îlots, une commune; appartenant à l’arrondissement de la Basse-Terre;

5° Ile de la Désirade, une commune; appartenant à l’arrondissement de la Pointe-à-Pitre";

6° Ile de Saint-Martin, 32me commune, rattachée à l’arrondissement de la Basse-Terre.

Toutes les communes ont été atteintes par l’épidémie, à l’exception d’une seule, la commune de Saint-Martin, située dans l’île de ce nom. Les circonstances auxquelles cette île a dû son salut méritent d’être rapportées. Un navire, parti de la Basse- Terre pendant l’épidémie, arriva à Saint-Martin après avoir perdu dans sa traversée quatre malades du choléra, y compris le capitaine. Ce navire fut soumis, en arrivant sur la rade de Saint- Martin, à une quarantaine rigoureuse de quinze jours. Grâce à cette mesure énergique mais nécessaire, l’île fut préservée.

Une vive discussion s’éleva dans la commission sanitaire de l’île à propos de la quarantaine à imposer à ce navire et de sa durée. Le maire de Saint-Martin, l’honorable M. Dormoy, fit prévaloir, par son attitude énergique, le principe d’un isolement complet et suffisamment prolongé, seule sauvegarde des populations contre les importations du choléra par la voie maritime.

Voilà comment, sur les 32 communes du gouvernement de la Guadeloupe, celle de Saint-Martin a seule été préservée du choléra U

1. Cette île est une des plus malheureuses de nos colonies des Antilles. Pas une seule habitation n’a pu y tenir debout ; toutes, sans exception, sont tombées l’une après l’autre sous le régime anarchique et paperassier qui fleurit seul au milieu des ruines dans nos possessions des Antilles. Elles sont tombées sans aucun des

Les trente et une autres communes, y compris les trois lies de Marie-Galante, des Saintes et de la Dèsirade, ont été successivement frappées. L’épidémie de la Guadeloupe fournit une sorte de démonstration expérimentale de la propriété que possède le choléra d’être transporté et introduit dans les localités indemnes, par les malades ou les choses qui viennent des malades.

L’ile anglaise de la Dominique, voisine de la Guadeloupe, s’est préservée comme celle de Saint-Martin d’un danger encore plus éminent, cai' ici les cholériques ont débarqué dans l’île. Une embarcation venant de l’île française de Marie-Galante, où sévit le choléi’a, conduit à la Dominique cinq personnes qui fuient l’épidémie. Les voyageurs, ayant réussi à débarquer, furent aussitôt isolés par un cordon sanitaire, astreints à laver

secours auxquels elles avaient droit de la part de cette banque de la Guadeloupe qui se serait mieux conformée à ses statuts en leur accordant ces secours nécessaires et justes qu’elle ne l’a fait en se livrant à des opérations qui ont inflige à ses actionnaires des pertes imméritées et ruineuses pour plusieurs d’entre eux.

D’après une brochure parue à la Pointe-à-Pître, le soleil seul aurait causé les malheurs financiers de la banque, en amenant la sécheresse, et, par suite, des pertes sur les avances faites à l’agriculture. C’était en 1864. Un an plus tard, c’est la pluie, dit-on, qui engendre l’épidémie! 11 va sans dire que la banque ne s’était jamais départie, dans ses prêts et renouvellements au commerce, des règles que lui imposaient ses statuts et même la plus simple prudence, car la brochure n’en dit rien.

Le ministre de la marine, sous les auspices duquel la banque de la Guadeloupe : avait conclu, avec un puissant établissement de crédit, un traité léonin qui cons- | pirait avec le soleil — puisque soleil il y a — pour causer ses désastres (Voir le 1 Commercial de la Guadeloupe du 17 janvier 1866), quels amers regrets n’a-t-il i pas dû éprouver en voyant la détresse de tant de malheureuses familles qui avaient

I confié une partie de leur pain quotidien à un établissement placé sous le conh trôle de son administration?

Ce principe sacré de la propriété bien acquise, base nécessaire de toute société, li comment ne souffrirait-il pas des outrages que lui font quelquefois impunément j subir derrière le rideau les grands histrions de la politique; de la finance et d’ailleurs? On parle de moraliser le peuple; j’estime que la meilleure leçon de ; morale à lui donner c’est d’abord le bon exemple en haut, et si cela n’est pas pos- I; sible, l’exemple au moins d’une responsabilité effective. On ne verra plus, quand K ce sera fait, les renards de la politique jouer le sort du peuple au profit de leurs

II ambitions personnelles; on ne verra plus les tripoteurs d’affaires prendre, comme l| avec un hameçon, l’épargne du travail, en lui présentant l’appât des gros divi- I; dendes payés pour un temps avec le capital et celui des bilans certifiés véritables ■ où l’on fait figurer à l’actif ce qui doit figurer au passif; on ne verra plus les |: administrateurs des deniers publics se livrer à l’industrie des mandats fictifs ni | tant d’autres belles choses si bien faites pour moraliser le peuple.

La tradition rapporte que le mal est entré dans le monde par le mensonge; à

leur linge, à pratiquer des purifications, à enterrer leurs morts. Deux passagers moururent presque en débarquant; un troisième, ' gravement atteint, se rétablit; la maladie ne se propagea pas dans l’île. Au lieu de deux victimes, la Dominique en aurait probablement eu des centaines sans celte prudente mesure. Cette île, qui avait peu ou pas de médecins, ne connaissait pas les controverses doctrinales de la médecine, et elle n’eut pas l’idée, bien lui en prit, de considérer lé choléra comme une lièvre pernicieuse. Un isolement rigoureux a sauvé l’île, sans empêcher de faire pour les nialadesce que l’humanité commandait.

Je suivrai l’itinéraire de l’épidémie, tantôt d’après l’ordre chronologique de son apparition dans chaque commune, tantôt

voir les hauts faits des mensonges du temps passé et de ceux de nos jours, c’est à croire que cette tradition est littéralement vraie. Le mensonge, sous ses mille formes, est aujourd’hui le poison social le plus dangereux. Si l’on y regarde de près, on y reconnaît le père de la plupart de nos maux. Des lois, des lois, il nous faut des lois, un Solon, un Lycurgue, un Dracon si l’on veut, mais des lois justes. La loi la plus nécessaire et la plus urgente c’est celle qui atteindra le mensonge sous toutes ses formes. Ce sont les mœurs, dit-on, qui font les lois; j'avoue que j’incline à voir dans ce dicton pseudo-philosophique un sophisme inventé par quelque adroit politique et accepté comme tant d’autres les yeux fermés. Les mœurs, sans doute, influent sur les lois, en ce sens qu’un méchant législateur fera de mauvaises lois par la raison toule simple que d'un sac de son on ne peut tirer de la farine; mais est-il donc impossible de trouver des législateurs honnêtes? Ayez de tels législateurs et vous verrez, au contraire, que ce sont les lois j qui font les mœurs et les peuples ce qu’ils sont. Paris, il est vrai, ne ressemble ! nia Sparte, ni à Athènes, et les sociétés de nos jours sont moins élémentaires I que celles d’autrefois, mais s’il est plus difficile aujourd’hui de faire de bonnes j lois qu’il ne l’était alors, cela n’est pas impossible, je crois môme qu’il n’y a qu’à le vouloir pour y réussir. Avec son droit de suffrage, le peuple est aujourd'hui maître de son sort. S'il trouve qu’il a encore à se plaindre, c'est à lui seul 1 qu’il doit s’en prendre. Il est vrai que le suffrage du peuple a besoin d’ètre plus ! éclairé qu’il ne l’est, affaire de temps et d’instruction ; plus étendu et vraiment i universel en étant conféré aux femmes comme aux hommes — les femmes parais- i saut plus capables que les hommes de faire de bonnes lois sur les mœurs — plus moral, en écartant tous les indignes, ceux d’en haut aussi bien que ceux d’en bas.

La liberté est pour les hommes ce que le mouvement est pour les eaux, elle les empêche de se corrompre; mais il lui faut pour mesure et contre-poids nécessaires une responsabilité proportionnée pour chacun à la part de puissance ou d'autorité qu’il exerce. La liberté et la responsabilité sont comme les deux- pèles de toule morale raisonnable. Malheureusement, pas plus de nos jours qu’elle ne le faisait dans les temps passés, la responsabilité ne s’élève guère jusqu’au haut de l’échelle sociale, elle ost, comme certains impôts qui frappent le nécessaire, en raison inverse de ce que veut Injustice, lourde en bas, légère en haut.

d’après l’ordre topographique ou de proximité des lieux, selon que l’une ou l’autre de ces deux méthodes me paraîtra plus avantageuse pour l’exposition des faits. L’ordre des dates, d ailleurs, et l’ordre topographique coïncident souvent, car la maladie s’est avancée ordinairement de proche en proche, comme l’ont fait les hommes eux-mêmes et les choses qui l’ont transportée. Les distances et les dates cessent de concorder quand les malades ou autres agents susceptibles de transmettre la maladie ont été tout d’un coup transportés loin du point de départ, sans s’arrêter dans les lieux habités intermédiaires, ou qu’ils sont arrivés par mer à leur destination en franchissant une distance plus ou moins grande.

C’est ce qui a eu lieu pour la première commune atteinte après la Pointe-à-Pître. Cette commune est celle du Lamentin ; elle est séparée de la Pointe-à-Pître par les communes des Abymes et de la baie Mahault. Nous allons voir la même chose arriver pour l’île de Marie-Galante; malgré son isolement, le choléra y a été introduit presque en même temps que dans les communes les plus rapprochées de la Pointe-à-Pitre.

Je commencerai par l’île de Marie-Galante l’histoire de l’invasion du choléra dans les communes et dans les dépendances de la colonie. Cette île, située à environ dix lieues de la Pointeà-Pître, est une terre basse, calcaire et marécageuse ; elle offre des falaises à pic sur ses côtes, des montagnes peu élevées et des plaines humides à l’intérieur; la fièvre y est endémique.

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