ILE DE MARIE-GALANTE
Population : 13,992 hab. Décès : 368. Mortalité pour cent : 2,63.
L’île calcaire de Marie-Galante forme un des trois arrondissements de la colonie, elle comprend trois communes : le Grand- Bourg, chef-lieu de l’arrondissement, Saint-Louis et la Capesterre.
J’emprunte à M. le docteur Raiifer, jeune praticien distingué de Marie-Galante, et à un correspondant du journal le Commercial de la Guadeloupe, les principaux faits relatifs à la propagation du choléra dans l’île.
« Le 2 novembre 1865, la goélette Marie-Athalie , arrivant de la Pointe, où l’épidémie était dans sa période ascendante, vient mouiller dans l’anse de Saint-Louis. La santé publique était, jusque-là, bonne à Marie-Galante.
• Le 4 novembre, deux jours après P arrivée de la goélette, un de ses hommes, Georges Pamélas, ressenties premières atteintes ' du mal, et, ne pouvant continuer son travail, il demande et obtient la permission de se rendre à l’habitation Saint-Charles, distante du bourg de Saint-Louis de huit où neuf cents mètres, pour se faire soigner par ses parents et amis. Georges se rétablit promptement, mais sa sœur, qui l’a reçu chez elle, est malade le 6 ; le cultivateur Coquin, qui Pa conduit, meurt le 8; la femme de Coquin, deux de ses enfants, son père et sa belle-mère qui Pont soigné, succombent en quelques jours; une vieille femme des environs, qui fréquentait les malades, communique la maladie à sa fille et à son gendre; sa fille seule réchappe.
» Six hommes de la Marie-Atlialie sont en peu de jours atteints de la même maladie, et tous succombent, à l’exception de deux. La propagation dans Pile s’est encore faite par un autre matelot, le nommé Surizia, et elle n’est pas moins évidente que celle dont G. Pamélas a été l’agent.
» Surizia tombe malade dans la nuit du b au 6. Le 6, de bonne heure, il se met en route pour la ville du Grand-Bourg, cheflieu de la commune du même nom, mais ne peut aller plus loin que l’habitation Maréchal, située sur la route. Un de ses amis, le sieur Petitcbaux, surveillant de l’habitation, le trouve assis au bord du chemin, le transporte chez lui, le change entièrement avec son linge, car celui du malade était inondé de ses déjections. Surizia, allant de plus en plus mal, veut retourner à Saint-Louis; on l’y ramène, avec bien de la peine, sur une charrette; il arrive presque mort et expire à six heures du soir.
j > Pendant son voyage, Surizia a reçu les premiers soins, sur l’habitation Maréchal, de la femme du surveillant Petitchaux, c’est elle qui a lavé son linge pendant le temps qu’il est resté chez elle. Le 13, sept jours après le passage du marin, l’épidémie éclate sur l’habitation Maréchal, en frappant d’abord la femme de Petitchaux, qui a soigné le malade, et les hommes qui Pont placé sur la charrette et reconduit à Saint-Louis. »
D’autres transmissions se rattachent à Surizia. « Rose Lise, sa sœur, Pa soigné aussi dans la journée du G et a lavé son linge après sa mort, elle meurt du choléra trois ou quatre jours après. Antoinette et Nancy ont assisté Rose Lise pendant sa maladie, et la jeune Anastasie a visité Nancy, elles ont été les premières victimes du choléra à Saint-Louis,
» Un troisième matelot, Sainte-Rose, est atteint en même temps que Surizia. Le maire de Saint-Louis, l’honorable M. Bon, nous donne avec une saisissante vérité le signalement de sa maladie :
« A dix heures du matin, j’appris ce qui était arrivé à Surizia,
» et l’on me dit en outre que le nommé Sainte- Rose était atteint » du même mal depuis le matin, à bord de-la goélette; je me , rendis. immédiatement au bord de la mer, j’arrivai au moment » où Ton débarquait ce matelot qui n’était déjà plus qu’un ca- 5 davre. La diarrhée et les vomissements s’étaient arrêtés, mais » le froid des membres, la respiration haletante et fortement » saccadée, la rigidité de toute la figure, l’enfoncement et la » fixité des yeux on ne peut plus dilatés, l’absence complète du » pouls me donnèrent à penser que sa dernière heure appro- » chait. Sainte-Rose fut porté à Saint-Louis dans une case isolée,
» il mourut à quatre heures du soir. Le capitaine de la goélette,
» un quatrième matelot et le maître d’équipage, Petit-Frère,
0 sont encore atteints du même mal; le maître seul échappe à t la mort. »
Voilà le choléra importé sur les habitations Saint-Charles et le Maréchal et au bourg de Saint-Louis par des malades qui se sont arrêtés sur ces trois points. « Le Grand-Bourg n a encore rien , malgré son rapprochement de Saint-Louis. Il va aussi, lui, recevoir la maladie d’un bâtiment venu de la Pointe-à-Pître.
» Le H novembre, le caboleur VAdda entre dans la rade du Grand-Bourg, avec le cadavre d’un de ses matelots que l’épidémie a foudroyé en vue des côtes de l’île. On enterre le mort au cimetière du Bourg.
» Le lendemain, un second marin est malade, le sieur Germeuil, novice. Il se rend dans sa famille, qui habite à cinq kilomètres du Bourg, et se rétablit, mais 3 décès ont lieu ensuite dans la maison et 17 aux environs; les premières personnes atteintes ont été celles qui ont soigné Germeuil. M"e S., passagère de VAdda, après avoir séjourné 24 heures en ville, se met en route pour la Capesterre suivie d’une servante. On arrive dans l’aprèsmidi; la servante se rend auprès de son frère qui demeure à quelques kilomètres de là ; elle est atteinte dans la nuit et meurt le jour suivant. Le frère, frappé aussitôt après la mort de sa sœur, succombe en quelques heures.
» L’habitation Mourepos, qui jusqu’au 8 décembre n’avait 'présenté aucun cas, est éprouvée le 9 dans la personne des
cultivateurs Gros et Paulin, mais Paulin avait soigné Gros, et Gros avait enseveli son oncle décédé le 8 sur une habitation isolée. »
L’arrivée de YAdda a été le signal de l’apparition du choléra dans la commune du Grand-Bourg, comme celle de la Marie- Athalie dans la commune de Saint-Louis.
« La 3° commune de l’île, celle de la Capesterre, n’avait encore aucun malade. Un vieux nègre qui était allé à Saint-Louis en rapporta la maladie et mourut sur l’habitation Calcbassier. Le propriétaire de l’habitation, M. Saint-Clair BoulogneSaint-Villiers, homme fort estimé, et douze travailleurs sont enlevés en trois jours. »
En présence de faits comme ceux-là, quelle ressource reste-t-il à l’opinion de la non-contagion? Invoquera-t-on les nuages cholériques? Mais les nuages cholériques ne sont qu’une hypothèse gratuite, acceptable tout au plus quand on ne peut pas autrement expliquer les faits, et qu’il serait vraiment ridicule de vouloir faire intervenir ici. Envisagée en elle-même, l’hypothèse de l’existence de nuages particuliers porteurs des miasmes cholériques n’est nullement vraisemblable, et, fut-elle vraie, on ne voit pas très-bien comment ces nuages pourraient propager la maladie. Une fois portés dans les hautes régions de l’atmosphère, les miasmes seraient peu susceptibles de revenir à la surface du sol sans avoir subi auparavant une transformation destructive de leurs propriétés contagieuses. Les matières organiques à l’état moléculaire sont très-peu stables, l’air, la lumière, la ventilation les détruisentsi rapidement, même dans l’espace circonscrit de nos appartements, qu’il est bien difficile d’admettre qu’elles puissent s’élever dans l’air, y rester suspendues à la manière des nuages ordinaires, et revenir ensuite sur la terre infecter les hommes. '
Les vrais arguments de la non-contagion reposent sur la négation formelle des faits semblables à ceux que je viens de rapporter, et dont l’épidémie de la Guadeloupe a fourni tant d’exemples. Mais la négation est ici impossible à cause du grand nombre de ces faits, et ceux-ci ne se prêtent qu’à une seule interprétation raisonnable.
Quand une maladie, dont la propriété contagieuse est contestée, l’angine couenneuse par exemple, sévit dans une localité par cas rares et isolés, si le sujet B est atteint après avoir soi-
gné ou visité le malade A, on ne peut pas en conclure avec certitude que le malade B a pris sa maladie du malade A. L’opinion anti-contagionniste ne manquera pas de répondre que B a puisé sa maladie là où le sujet A l’a puisée lui-même, dans l’atmosphère commune, et, à moins de pouvoir citer une nombreuse série de cas contractés à côté l’un de l’autre, la question reste indécise, d’autant plus qu’il s’agit ici d’une maladie qui paraît pouvoir naître spontanément partout.
Tous les faits de contagion qui se produisent dans le foyer d’une épidémie, sont passibles de la même objection et peuvent être récusés de la même manière.
Quand les maladies épidémiques se propagent de proche en proche, sur une terre continentale, alors même qu’elles franchissent, en les respectant, de petites zones intermédiaires, pour aller sévir au delà, on peut encore à la rigueur invoquer la mystérieuse influence du quid divinum épidémique, qui se transmettrait à la manière des impondérables par la voie souterraine ou aérienne. La multiplicité des rapports qui ont lieu entre les hommes dans de pareilles conditions, peut cacher l’origine du mal et rendre impossible la découverte de cette origine.
Mais les îles sont faites pour donner la démonstration en quelque sorte expérimentale du caractère importable, partant contagieux des maladies qui possèdent réellement ce caractère. Et quand l’importation se fait par un seul malade ou un paquet de linge, comme cela a eu lieu presque partout à la Guadeloupe, il ne peut pas être question alors d’infection, c’est bien de contagion médiate ou immédiate qu’il s’agit.
L’histoire de la Marie-Athalie et celle de YAdda permettraient de construire logiquement celle de la Sainte-Marie, si nous n’avions pas les données nécessaires pour le faire sans cela. Le choléra ne saute pas d’uneîledansuneautre, il ne vole pas sur l’aile des vents à de grandes distances. En présence d’un seul fait bien avéré d'importation ces hypothèses tombent d’elles-mêmes. Le mystère disparaît, la vérité éclate, personne ne peut s’en plaindre. Il reste à démontrer qu’il existe dans le choléra une influence épidémique transmissive de la maladie, différente de celle qui est exercée par les miasmes exhalés et transmis par les malades eux- mêmes. Le pouvoir transmissif des malades et celui des objets contaminés sont seuls certains jusqu’à présent.
M. Tardieu, l’éminent doyen de la Faculté de médecine, qui a écrit dans un livre classique qui est entre les mains de tous les , médecins: « Le choléra n’est pas contagieux; » M. Cazalas, le savant membre du Conseil de santé, des armées, qui plus récemment encore défendait la non-contagion; M. Nonat, le médecin distingué de l’hôpital de la Charité et tant d’autres illustres adversaires de la contagion, trouveront, dans l’épidémie de la Guadeloupe seulement, autant de preuves qu’il en faut pour se convaincre que le choléra est contagieux. Les faits irrécusables de transmission de la Guadeloupe à ses dépendances, de commune à commune, d’habitation à habitation, sont nombreux et positifs; positifs, non pas seulement en ce qu’ils prouvent qu’il y a eu là, comme dans toute épidémie grave, beaucoup de cas contractés à côté l’un de l’autre, ce qui peut quelquefois laisser indécise la question de savoir comment la transmission s’est opérée, mais positifs aussi, en ce sens qu’ils établissent de la manière la plus évidente que ces cas sont nés l’un de l’autre, par génération successive. La propagation se fait suivant une progression naturellement croissante, tant que le plus grand nombre des individus doués de l’aptitude morbide n’ont pas été atteints.
L’épidémie n’a eu qu’une médiocre intensité dans l'ile de Marie-Galante. La mortalité moyenne est inférieure à celle de la Grande-Terre. Les deux îles offrent une topographie à peu près semblable et la même endémie palustre. Toutes les deux ont été beaucoup moins maltraitées par le choléra que la Guadeloupe volcanique. L’existence de la grande agglomération de la Pointe-à-Pitre où la proportion des morts est de beaucoup supérieure à celle des autres communes de l'ile de la Grande- Terre explique comment la mortalité de cette île est plus forte que celle de la Marie-Galante. Cette influence des agglomérations sur l’accroissement delà mortalité s’est manifestée partout dans la colonie. A Marie-Galante, c’est la commune du Grand- Bourg, qui renferme le chef-lieu et le centre le plus peuplé de l’ile, qui a eu la plus forte proportion de malades et de morts; à la Grande-Terre, c’est la commune de la Pointe-à-Pitre et à la Guadeloupe celle de la Basse-Terre.
Les médecins MM. Senelle et Pestre, de la marine, MM. Bauriat et RaifTer, médecins civils, ont fait preuve d’un grand dévouement.
Mortalité pour chacune des trois communes : Grand- Bourg, 3,91 ; — Capesterre, 1,53; Saint-Louis, 1,26. Moyenne pour nie entière, 2,63.