MÉTÉOROLOGIE. — CLIMATOLOGIE
1. — Pression atmosphérique. — Température. — Tension de la vapeur et humidité relative. — Pluie tombée dans l’année 1860. — Relation entre les mouvements de la pathologie et les phénomènes météorologiques.
L’étude du sol nous a montré le choléra et la fièvre distribués au rebours l’un de l’autre, sur les deux terres de la colonie. La météorologie est muette, aussi bien que la topographie terrestre, sur les causes de l’épidémie, c’est encore là un des caractères du choléra ; il n’a rien à voir non plus avec la météréologie, si ce n’est que celle-ci peut devenir une cause secondaire d’aggravation.
Je n’examinerai donc ce sujet, qu’autant qu’il est nécessaire pour compléter l’aperçu de topographie médicale de cette terre où une maladie jusque-là inconnue va exercer tant de ravages. Si les conditions physiques du pays, après les avoir étudiées, ne nous apprennent rien sur les causes de l’épidémie, ce sera déjà un résultat fort heureux, pour la Pointe-à-Pitre, qui a pu croire que le choléra était né dans ses marais.
Des observations météorologiques sont faites, depuis plusieurs années, dans les principaux hôpitaux de la marine aux colonies; elles embrassent un cadre très-complet, mais n’ont été soumises, que je sache, à aucune discussion qui en ait fait ressortir les données, applicables à la pathologie, si toutefois elles en contiennent. Les recherches de cette nature ont presque toujours été stériles, même dans les pays où l’observation et le travail nécessaire pour la féconder sont plus faciles que dans les pays chauds; d’un autre coté, il est certain que la régularité de la plupart des phénomènes météorologiques entre les tropiques, fait qu’ils se prêtent mieux là, que partout ailleurs, à l'étude de leurs rapports avec la pathologie, de même qu’ils se prêtent mieux aussi à la détermination des conditions générales qui les
Lli CHOLERA DE LA GUADELOUPE.
régissent, c’est-à-dire de leurs lois. C est ainsi, par exemple, que la régularité des mouvements du baromètre entre les tropiques a fait découvrir vers 1722, dans la Guyane, le phénomène si remarquable des oscillations diurnes, ces sortes de maiees atmosphériques, qui ne le cèdent guère, en régularité, dans les zones littorales des pays chauds, à celles de l'Océan 1 .
Pression atmosphérique. — J’emprunte à M. Charles Sainte- Claire Deville les données suivantes relatives à la pression atmosphérique, parce que ses observations ont été faites dans un
1. A la fin de l’année 18fi0, élan! alors chef de service de santé à la Pointe-à- Pître, je remis à l'administration, en gui>o de rapportée fin d’année, un mémoire sur les fièvres du pays, dans lequel je signalais quelques-uns d s côtés défectueux des observations météorologiques qui se pratiquaient dans nos hôpitaux de la Guadeloupe, et je montrais que ces observations n'allaient à ripn moins qu’à renverser quelquefois les lois de la météorologie. Il arrivait assez souvent, par exemple, de trouver, en parcourant les états statistiques des observations météorologiques, le chiffre des variations diurnes régulières du baromètre, plus élevé à 4 heures du soir qu’à 10 heures du soir, et plus élevé à 0 heures du matin qu’à 10 heures du matin, contrairement à la loi qui établit que l’oscillation diurne a deux maxima par jour vers 10 heures du matin et 10 heures du soir, et deux minima vers 4 heures du matin et 4 heures du soir.
En fait d’observations météorologiques, mieux vaut souvent ne pas en avoir que d’en avoir de mauvaises. Comme eiles constituent à elles seules un service déjà assez chargé, à raison de la continuité d’attention et d’exactitude qu’elles exigent, je ne vois pas, à moins d'avoir des instruments enregistreurs, qu on puisse obtenir de bonnes observations autrement qu en les confiant, à titre de service spécial, à un observateur unique qui en aurait le mérite et la responsabilité.
Les observations météorologiques, instituées dans toutes nos colonies, ont déjà coûté, m'a-t-on assuré, quelques centaines de mille francs au ministère de la marine, rien qu’en achat d’instruments : voilà de l’argent bien employé ! C’est ainsi que les choses se font en France. Des ordres viennent d’en haut, on les exécute à grands frais pendant un nombre indéfini d’années, mais bien ou mal, c’est un point secondaire. Quant à ceux qui, perdant leur temps à travailler, voient le mal et le, signalent, l’avancement n’est pas pour eux; cela ne serait pas juste, pourquoi vont- ils meure une lumière importune devant des yeux qui la craignent ou se soucient peu de la voir? Si quelqu’un trouve mes appréciations injustes, je le prie de vouloir bien lire, dans le journal le Siècle du 5 octobre 18G3, celles de M. Louis Jourdan sur le service de santé de la marine Je ne suis pas de l'avis de M. Jourdan quand il dit que l’avancemet t y est en raison inverse des services rendus sur nos vaisseaux et dans nos colonies, car il y a certainement à la tète de ce service dos hommes très-distingués et très méritants; mais où l’opinion du rédacteur en chef du Siècle a du bon et conserve tout son à-propos, c'est lorsqu’il no veut d’autre aristocratie dans le corps des médecins de la marine que celle du travail et des services rendus ; il faut ajouter et de la science bien et dûment constatée.
but réellement scientifique et qu’elles sont d’ailleurs les plus complètes. Les observations sont ramenées à 0 d'altitude à la température 0° et corrigées de l’erreur instrumentale. « 362 ob- » servations faites à la Guadeloupe et réparties sur tous les mois » de l’année, ont donné, en millimètres, une pression moyenne » de 702.62, et 480 observations recueillies dans différentes » îles situées entre la Martinique par 14° 30', et Porto-Rico,
» par 18° 30' (la Dominique, Marie-Galante, les Saintes,
» Saint-Eustache, Saba, Saint-Barthélemy et Saint-Martin),
»> ont donné une moyenne de 702,00. On voit que la pression » atmosphérique moyenne présente la plus grande similitude » dans celle partie de la chaîne des Antilles.
» Les maxima et minima annuels ont heu aussi aux mêmes „ époques. Le fait le plus saillant est le maximum principal en » juillet et le minimum en octobre, c’est-à-dire au commence- » ment et à la fin de la saison des plus fortes chaleurs et des » grandes pluies, que l’on appelle l’hivernage. La pression se „ relève alors, jusqu’à vers l’équinoxe du printemps, où Ion ® observe un second maximum. Entre ce second maximum et » celui de juillet, il semble y avoir une légère dépression en b mai. Si ce dernier fait se confirme, il en résulterait que la » marche annuelle du baromètre dans ces régions est soumise, » comme sa marche diurne, à une double oscillation. »
La pression atmosphérique est plus élevée à la Guadeloupe qu’en France, et en général plus élevée dans les pays chauds que dans les pays tempérés. Je ferai remarquer que ce fait peut avoir quelque rapport avec la tendance à 1 anémié, qui o; presque générale dans les contrées chaudes du globe, si, comme paraissent l’établir les intéressantes observations de M. le docteur Jourdanet, l’accroissement de la pression atmosphérique
n| ns d’obstacles à l’élimination de l’acide carbonique,
provisoirement, à titre d’indication pour de nouvelles recherches. Si nous comparons encore à ia Guadeloupe, la Basse- Terre avec le camp Jacob, cjui est situe a 545 mètres au-dessus du niveau de la mer, et en général les stations littorales avec celles des hauteurs, au double point de vue du phénomène atmosphérique et du phénomène physiologique indiqués, nous trouvons les mêmes relations entre la fréquence et le degré de l’état dyscrasique que l’on appelle anémie d’une part, et le degré de la pression atmosphérique de l'autre part. Ne seraitce pas là une des causes de ces qualités vivifiantes de l’air des montagnes? C’est une question qu’il est à désirer de voir élucider. En attendant, le lait annoncé par M. Jourdanet est extrêmement intéressant et, s’il se confirme, il offrira un champ d’investigation tout nouveau à l’étude de l’influence des lieux sur la santé.
Les oscillations diurnes du baromètre ont été, de la part du savant à qui j’emprunte la plupart des faits relatifs à la pression atmosphérique, l’objet d’une étude particulière dont voici les résultats.
a. - — « Le minimum du matin a lieu à la Guadeloupe, à » 4 h. 30 m., le maximum à 9 h. 30 m.; le minimum du soir » à 4 h. 30 m., le maximum à 9 h. 30 m.»
b. — « Amplitude des oscillations. D’après 383 observations » faites dans quatre localités de la Guadeloupe, situées au bord » de la mer, l’oscillation -diurne absolue est de 1 m,8G 1 . »
c. — 1 L’influence des saisons sur l’oscillation diurne s’exerce » d’une manière fort différente, suivant les localités. Aux An- » tilles du N., le maximum tombe sur les mois les plus » froids, janvier et février, et le minimum sur le mois d’août » qui est le plus chaud. A Cayenne, au contraire, c’est le mois » le plus chaud, celui d'octobre, qui présente le maximum » d’amplitude; et le plus froid, celui de février, le minimum. >
d. — ■ « L’étude des mouvements réguliers du baromètre dans i- différentes stations de la chaîne des Antilles et des parties voi- 1 sines du continent américain a mis en évidence plusieurs » faits intéressants et montré une fois de plus les relations intimes
j. Différence entre les minima et les maxima absolus, c’est-à-dire entre le minimum et le maximum du jour, qui est toujours plus grande qu’entre Je minimum et le maximum de la nuit.
» qui unissent les mouvements de la pression atmosphérique à » ceux de la température. Par exemple, la ligne des plus grandes » oscillations barométriques diurnes suit exactement l'équateur » thermique, et ce qu’il y a de singulier, c’est que l’ampli- . tudc de l’oscillation semi-diurne du jour paraît alléeter une » marche inverse de chaque côté de cette ligne de l’équateur » thermique. Le voisinage de l’Ucéan tend ù rapprocher l’am- » plitude des oscillations diurnes et nocturnes, les induences » continentales accroissent l’amplitude des oscillations diurnes et * diminuent celles des oscillations nocturnes. » e. — « Les variations anormales sont extrêmement rares. » M. Deville a observé une seule fois, en froisans, un renverse- » ment dans la période diurne du baromètre, c’était à la Basse- » Terre, le 3 juillet 4843, la pression à 10 heures du matin » était de 761, et à 4 heures du soir de 761,63. *
Je suis entré dans ces détails pour faire voir que les phénomènes météorologiques les plus monotones en apparence, sont cependant assujettis à des variations régulières, mais soumis, en même temps, à des lois fixes, et qu’ils peuvent offrir quelque intérêt, quand on les étudie à un point de vue scientifique.
N’est-il pas remarquable, par exemple , que le voisinage de l’Océan exerce le même genre d’action sur les mouvements de la pression atmosphérique, sur ceux de la température et de l’humidité, qu’il tend à rapprocher d’une moyenne fixe. On aperçoit aussi une espèce d’harmonie entre cette régularité de la plupart des phénomènes de la climatologie et celle que présentent les manifestations si uniformes de la vie elle-même, dans les pays chauds riverains des mers.
Température. — La moyenne mensuelle oscille entre 22° et 28° ; les extrêmes diurnes annuels entre lo° et 32° ou 33°. Je n’ai jamais vu un thermomètre bien placé monter au-dessus de 33° à la Guadeloupe. Il y a toujours une légère différence entre les indications du thermomètre à alcool et celle du thermomètre à mercure, placés dans les mêmes conditions ; le premier donne des minima plus faibles et des maxima plus forts que le second. La chaleur est élevée, sans être excessive, mais il y a une grande différence entre la température indiquée par un thermomètre bien placé, et celle que l’on a à supporter dans les circonstances ordinaires de la vie , celle-ci est presque toujours plus élevée ; on peut dire cependant que la chaleur fatigue plus
aux Antilles par sa continuité que par son intensité. Ces îles empruntent à leur situation à l’E. , au vent du continent américain, à l’O. et sous le vent de l'océan Atlantique, qui les ouvre aux vents alizés du N.-E., les avantages d un climat plus tempéré que ne le comporterait, dans des conditions géographiques opposées, leur rapprochement de l’équateur. Le peu d’étendue des terres y fait régner en plein les influences océaniques, et les causes locales d’insalubrité, elles-mêmes, sont heureusement neutralisées par une ventilation régulière et active qui emporte les émanations insalubres et rafraîchit l’air.
J’ai vu, à la Pointe-à-Pître , le thermomètre à alcool descendre jusqu’à 14° centig. dans la saison fraîche et monter à l’époque des chaleurs à 34°. C’est une excursion totale de 30°, qui représente les extrêmes delà température pour des époques éloignées l’une de l’autre et des saisons opposées ; mais cette donnée des termes extrêmes qui sont rarement atteints, s’éloigne beaucoup des moyennes mensuelles les plus opposées, puisque cellesci ne varient guère qu’entre 22 et 28°; c’est aux écarts rapides de la température, que sont dus les changements brusques apportés dans les fonctions exhalantes de la peau, cause si fréquente de maladie dans tous les climats. Entre les expositions au soleil ou à l’ombre, aux vents ou abritées, les variations de la température peuvent aller à environ 25°. Ces brusques changements sont souvent funestes, quand on passe, le corps étant en sueur, du chaud au froid, en même temps que de l’état de mouvement à celui de repos. Des écarts de quelques degrés seulement peuvent être nuisibles en pareil cas, je dirai plus, ils sont la cause occasionnelle de beaucoup de maladies, et leurs effets sont d’autant plus sûrs qu’ils s’adressent à des organisations plus débilitées; cette débilitation, qui est elle-même un résultat de la chaleur continue et prolongée, ôte à l'organisme le pouvoir de résister au plus léger refroidissement. Voilà pourquoi de faibles abaissements de la température, qui passeraient inaperçus dans un climat moins énervant, sont si dangereux dans les pays chauds, pour tous ceux qui sont doués d’une aptitude morbide un peu prononcée à n’importe quelle maladie. Pour expliquer ces faits, il faut, tenir compte de l’état de transpiration continuelle où se trouve le corps dans ces climats, car cet état a pour conséquence inévitable de lui faire subir, en raison de l’évaporation qui s’établit à sa surface, un refroidissement plus
considérable que celui qui serait accusé, dans les mômes circonstances, par un thermomètre sec.
Tension de la vapeur , humidité relative. — Elles sont toujours élevées et aussi peu variables que la plupart des autres éléments de la météorologie.
Les moyennes suivantes sont prises dans une série de trois années d’observations laites à l’hôpital de la Pointe-à-Pitre.
La tension moyenne exprimée en cent-millièmes
de mètres de mercure est d'environ 0m, 01671
Le minimum est de 0“. 01456
Le maximum Üm, 01783
La moyenne de l’humidité relative ou fraction de
saturation a pour expression 0,63
Le minimum 0 ,34
Le maximum 0,67
On peut regarder ces nombres comme représentant assez exactement les moyennes annuelles de la Grande-Terre en général, mais non pas celles de la Guadeloupe volcanique, où ces deux éléments atteignent toujours des chiffres plus élevés.
De même que les moyennes de la Pointe-à-Pitre représentent assez exactement celle de la Grande-Terre, de même les moyennes obtenues à la Basse-Terre doivent peu s’éloigner de celles que fournirait l’ensemble de la zone littorale de la Guadeloupe. Dans les stations élevées de cette île, l’humidité relative est plus forte qu’à la Basse-Terre; les observations pratiquées à l’hôpital du camp Jacob, situé à 545 mètres au-dessus du niveau de la mer, donnent, pour cet élément de la météorologie, une moyenne toujours plus élevée que celle de la Basse- Terre. L’humidité absolue, au contraire, y est toujours plus faible, en raison de l’abaissement de la température dû à l’altitude.
Remarquons que la moyenne de l’humidité relative à la Pointe-à-Pitre, une des stations littorales les moins humides de la colonie, dépasse notablement la moyenne de la France, qui est d’environ 0,50. Si l’on a égard à la différence de température des deux pays, il est facile de voir que la quantité absolue de vapeur d’eau, contenue dans l’air, à la Guadeloupe, est de beaucoup supérieure à celle qui s’y trouve en b rance. Il ma paru intéressant, au point de vue de 1 hygiène, de rechercher la quantité absolue de vapeur d’eau qui existe dans I air à la Gua-
deloupe et de la comparer à celle qui y existe dans une localité donnée des climats tempérés : à Paris, par exemple.
J’ai fait cette recherche en me basant sur les données de l’observation météorologique dans les deux pays. Voici les éléments et les résultats de ce calcul.
1° A Paris, température moyenne, 10°; moyenne des indications de l’hygromètre à cheveu, 72°; état hygrométrique, 0,50 ; tension de la vapeur saturée qui existe dans l’air, 0m.009l6 (en fraction métrique). La tension *effec!ive devient 0m ,009 1 6 X 0,50 ou 0ra, 00450 ; le poids d’un litre ou décimètre cube de vapeur d’eau, à la température 0° et, sous la pression Om76, étant 1 gr. 3, la densité de la vapeur d’eau 0,622, et enfin le coefficient de sa dilatation 0,00366, la quantité en poids de vapeur d’eau contenue dans un mètre cube d’air devien t
le* 3
1 x 0.00366 X 10 Om,76
X Am na XîôÜqXIOOO, ou 4f?r670.
2° À la Guadeloupe, température moyenne 25°, tension de la vapeur 0m, 01671, pression 0m, 762 (approximativement) le poids de la vapeur d’eau, contenue dans un mètre cube d’air est :
(2) 1 gr3
X X^X 1000, ou 1 6 S1' 20,
près de quatre fois plus considérable qu’à Paris.
Pour le calcul de la formule 2, j’ai dû opter entre deux données contradictoires de la statistique météorologique de la Guadeloupe, afin d’avoir la tension de la vapeur d’eau qui existe dans l’air, à la température de 25°. En effet, la statistique donne, d’urie part, pour cette tension, 0,01674, et d’autre part 0,63 pour état hygrométrique. Or la tension qui correspond à l’état hygrométrique 0,63, à la température de 25°, est de 0m,01496, et l’état hygrométrique qui correspond à la tension 0”, 01 674, à cette même température de 25°, est 0,70. J’ai opté pour la première donnée, la tension 0n‘,01G7î.
Une des conséquences hygiéniques de ces faits est relative au cube d’air atmosphérique qui convient dans les pays chauds; je m’en occuperai au sujet des habitations. Voici l’autre conséquence que je veux faire ressortir ici. Si l’on admet que c’est la vapeur d’eau atmosphérique qui sert de véhicule aux matières miasmatiques répandues dans l’air, la quantité considérable de cette vapeur, qui entre dans l’atmosphère des pavs
chauds, nous aidera à expliquer l’intensité des affections mias- ' r rnatiques dans ces pays, quelle qu’en soit la nature; fièvre paludéenne, fièvre jaune, choléra, puisque l’atmosphère de ces pays chauds et humides contient l’agent qui sert de véhicule aux miasmes en proportion trois ou quatre fois plus considéra- 1 ble que celle des pays tempérés.
Pluie tombée. — Les signes élevés de l’humidité relative et de I humidité absolue donnent aux pluies, sous l’influence des diverses causes de condensation des vapeurs atmosphériques, une abondance inconnue dans les pays tempérés.
La quantité de pluie tombée diffère beaucoup, dans les trois localités de la Pointe-à-Pitre, de la Basse-Terre et du camp Jacob; elle va en augmentant de la première à la troisième de ces stations. On peut considérer ces trois localités comme représentant assez exactement, sous le rapport udométrique, les sections de la colonie où elles sont respectivement situées, de sorte que la moyenne de la Pointe-à-Pitre vous donne approximativement celle de la Grande-Terre, la moyenne de la Basse- Terre celle de la zone littorale de l île volcanique, et la moyenne ■ j du camp Jacob celle de la zone des hauteurs dans la dernière île. A la Pointe à-Pître la moyenne varie de lm,50 à lm,80, de lm,50 à 2m à la Basse Terre, et elle dépasse, au camp Jacob, ce dernier chiffre de plusieurs centimètres.
L’exacerbation annuelle des fièvres que Félix Jacquot a si bien nommée la période endémo-épidémique des pays marécageux, correspond à la saison des pluies, des chaleurs de 1 hivernage et aux premiers froids qui leur succèdent. La pluie intervient dans le développement de ces maladies, comme intempérie, comme cause occasionnelle de refroidissement ; ce n’est pas douteux, mais est-ce là tout, et n’a-t-elle pas, avec les autres intempéries propres à cette saison, un rôle plus important qui ne va à rien moins qu’à faire de l’ensemble de ces influences, à l’exclusion des agents miasmatiques, les seules causes de 1 exacerbation saisonrnè»e des fièvres? Je suis porté à le croire, car ce n’est pas à cette époque de l’année que les effluves maréca geux se dégagent avec le plus d’abondance, et qu ils doivent produire leurs effets les plus nuisibles, puisque les terres sont alors inondées; ceci prou-ve au moins que cette étiologie des lièvres, à la prendre intégralement, est fort complexe.
Les excès et les variations de la température, un signe très-
élevé de l’humidité absolue et de l’humidité relative, une évaporation active et de grandes condensations de vapeurs, 1 intensité des phénomènes de l’électricité atmosphérique , qui accompagnent les précédents, paraissent être l’explication la plus satisfaisante de la recrudescence endémo-épidémique des lièvres qui se manifeste tous les ans, pendant et après la saison des pluies.
Quoi qu’il en soit, la seule relation certaine et incontestable que l'observation permette de constater à la Guadeloupe entre les mouvements de la pathologie et les phénomènes de la météorologie, c’est l’exacerbation constante des maladies endémiques à l’époque des plus fortes chaleurs, des grandes pluies et des premiers froids qui leur succèdent. La période qui correspond au dessèchement du sol, et qui comprend les premiers mois de l’année, est la plus salubre de toutes. C’est le contraire de ce qui arrive ordinairement ailleurs, à savoir, que l’époque où se fait le dessèchement des terres, est la plus féconde en lièvres, ou encore que ces maladies éclatent quelque temps après le dessèchement complet de la surface. J’ai vu ce dernier fait se produire à Bône, en Algérie, à la lin de 1851 ou 1852, mes souvenirs ne me permettent pas de dire, d une manière certaine, laquelle des deux. Une épidémie de fièvres intermittentes se déclara en ville, à une époque où les terrains marécageux des environs étaient desséchés depuis plusieurs mois. Comme la surlace du sol était crevassée de toute part, par suite du retrait qu’elle avait éprouvé, sous 1 influence de son dessèchement progressif , on attribuait la recrudescence épidémique des fièvres qui régnent endémiquement dans le pays de Bône, à ces crevasses de la couche superficielle du sol, qui livrait, disaiton, passage aux exhalaisons miasmatiques. Il y a à se demander pourquoi 1 épidémie n’avait pas commencé en même temps que le dessèchement de la surface du sol, au lieu d’attendre, pour se développer, plus.eurs mois après qu’il fut devenu complet ? G est là une preuve que tous les faits ne sont pas concordants dans la théorie de 1 origine miasmatique exclusive de ces maladies, pas plus en ce qui concerne les rapports de leurs périodes de calme et de recrudescence avec les divers états de dessèchements ou d inondations des terres, que quant à la coexistence constante des lièvres et des marais dans les mêmes lieux. Cette dernière théorie beaucoup trop absolue absorbe l’étiologie tout
entière, et empêche peut-être d’étudier avec le soin nécessaire d’autres conditions extérieures, dont le rôle étiologique n’est pas douteux et a besoin d’être mieux connu qu’il ne l’est. Il peut arriver que quelques-unes de ces causes secondaires soient plus faciles à supprimer que les marais et les miasmes, et que cette suppression fasse du même coup disparaître les lièvres ou en diminue au moins la fréquence et la gravité. C’est un résultat qu’on peut attendre partout des améliorations hygiéniques, surtout de celles qui sont relatives à l’alimentation, à l'habitation, au vêtement, parce qu’elles sont les plus propres à protéger eflicacem nt l’organisme contre l’action des miasmes.
J’ai fait remarquer plus haut qu’à la Pointe-à-Pitre, localité essentiell ment marécageuse, les fièvres sont aussi rares dans les maisons salubres où règne l’aisance, qu’elles sont, au contraire, fréquentes dans les réduits insalubres de l'indigence. C’est que le miasme seul ne suffit pas ordinairement à engendrer la fièvre: il faut encore un concours de circonstances qui favorisent son action, sinon elle est souvent impuissante à déterminer des effets pathologiques. Le groupe des causes de divers ordres, dont la lièvre est la résultante physiologique, se trouve décomposé par la suppression de quelques-uns de ses éléments, l’effet manque, la fièvre ne se déclare pas. C’est ainsi, comme l’enseigne Forget, dans un livre empreint d’une grande sincérité médicale et d’une éloquente indignation contre tous les charlatanismes, que les maladies attaquées par des moyens qui n’ont aucune prise contre leurs éléments essentiels, cèdent néanmoins, très-souvent, à l’action de ces agents secondaires, dont le rôle se borne à combattre le mal dans un de ses ett’ets seulement ou même à remplir quelques indications hygiéniques fort simples.
2. — Saisons et principaux météores. — Nuages. — Brouillants. — Rosée. — Éclairs et tonnerre. — Les vents.
Saisons. — Il y a à la Guadeloupe deux saisons principales d’environ quatre mois chacune et deux saisons intermédiaires de deux mois chacune aussi : 1° la saison fraîche et sèche qui comprend les quatre premiers mois de l’année, 2° la saison chaude et pluvieuse qui va du commencement de juillet à la
fin d’octobre. Les deux périodes intermédiaires sont représentées l’une par les mois de mai et de juin, l’autre par les mois de novembre et de décembre ; ce sont des saisons mixtes, tantôt sèches, tantôt pluvieuses; elles contribuent à déterminer le caractère particulier des années sous ces deux rapports, années sèches ou années pluvieuses, selon qu'elles se rapprochent plus ou moins de l’une ou de l’autre des deux grandes périodes qu’elles réunissent.
Mais il ne faut pas s’attendre à trouver ici les saisons nettement caractérisées des pays froids et tempérés; la distinction des phases de l’année est plus artificielle et moins dans la nature; l’uniformité règne partout.
Une saison a complètement disparu, l’hiver, avec le froid rigoureux, la neige et la glace, avec la terre dépouillée de son manteau de verdure. Dans ces climats doux et presque uniformes, les arbres et les plantes étalent toujours devant les yeux la fraîche parure de leurs feuillages, signe d’une vie continuellement active. Un peu plus de chaleur, des pluies plus abondantes, c’est ce qui distingue le plus nettement la saison qui correspond à l’été de France ; elle comprend les quatre mois de juillet, août, septembre et octobre, c’est rhivernage, la saison des orages, des coups de vent, et des raz de marée. 11 y a un hivernage officiel, qui entraîne des mesures particulières pour la navigation et le séjour des bâtiments sur certaines rades. Celui-ci ne dure que trois mois, du 15juillet au 15 octobre, mais l’expérience a prouvé que les mauvais temps, et particulièrement les raz de marée, se montrent souvent après l’expiration de cette période.
Quelques météores rompent par leur fréquente apparition 1 uniformité de la climatologie; notons-les rapidement.
Nuages. — L’état du ciel est extrêmement variable; peutêtre n’y a-t-il pas unseul jour sans nuages, au moins dans l’île volcanique. Les changements de ciel se font très-rapidement et ont lieu en général plusieurs fois dans la même journée. Un souffle d’air, s’il est un peu frais, suffit pour précipiter des nuages dans une atmosphère aussi chargée d’humidité, ou pour les dissoudre s’il est un peu plus chaud que les zones qu’il traverse. La Guadeloupe, avec ses montagnes, ses vallées et ses cours d eaux, tour à tour visites par le soleil et par l’ombre, a tout ce qu il laut pour faire naître des brises locales extrême-
ment variables et amener alternativement ces promptes dissolu lions et condensations des vapeurs atmosphériques. Aussi l’aspect du ciel y est-il bien plus variable qu’à la Grande-Terre, dont le sol plat et uni n’a pas autant de ces inégalités de température qui modifient l’anémologie locale et l’étal des vapeurs atmosphériques d’une manière en apparence si capricieuse.
Brouillards. — Ils se forment tous les jours, dans les vallées, le long des cours d'eau de la Guadeloupe; au pied des mornes, dans les plaines humides de la Grande-Terre. La ville de la Foi n te-à- Pitre, vue du sommet des mornes voisins, est enveloppée tous les malins, quand le ciel est serein, dans une nuée de brouillards. Ces nuages terrestres ont reçu aux colonies le nom poétique de draps mortuaires des savanes. Ce n’est pas qu’il l'aille les prendre eux-mêmes pour des miasmes devenus visibles, comme on le fait souvent, car il n’y a que l'eau divisée qui soit visible dans les brouillards, mais le fait exprimé sous celte forme figurée est vrai jusqu’à un certain point; les brouillards peuvent devenir des causes de maladie ou de mort. Ceux qui s’exposent à en subir l’intluence, dans des conditions favorables au refroidissement du corps, soit par suite d'une alimentation insuffisante, soit pour n’être pas assez couverts, ou pour être débilités à l’avance par une cause quelconque, y contractent aisément la fièvre, et ceux qui sont déjà malades peuvent y prendre le germe d’un accès pernicieux promptement mortel.
Les brouillards contiennent-ils de la matière fébrigène? C’est une opinion plausible, que les expériences de M. Boussingaulsur l’air des plaines humides de l’Amérique et d'autres recherches plus récentes tendent à démontrer, mais je veux les considérer surtout sous un autre peint de vue. Ils nous représentent de l’air très-humide, de la vapeurd’eau condensée, sous l'influence d’un abaissement de la température, soitque celui-ci résulte du rayonnement du sol, ce qui a presque toujours lieu pour les brouillards formés pendant la nuit, ou bien qu’il résulte de courants d'air relativement frais, venus d’un autre point de l'horizon. Ces abaissements de la température ne sont jamais considérables a la Guadeloupe et les brouillards ne s’v forment qu'à raison du signe élevé de l’humidité relative. L’affinité des fièvres pour les lieux hantés par les brouillards ne prouve pas que ceux-ci sont nuisibles seulement comme véhicules des miasmes, il J a tout lieu de croire que le développement des fièvres est favorise,
en même temps, par quelques-unes des conditions physiques nombreuses qui se rattachent à la formation des brouillards. La condensation des miasmes est sans doute un phénomène concomitant de cette formation ; mais pour expliquer l’action si souvent nuisible des brouillards , il laut aussi tenir compte des conditions thermo-électriques particulières de ce milieu. Le miasme ne frappe guère qu’après qu’on s’est refroidi ou du moins ses effets sur l’organisme sont alors plus assurés. Or l’air mélangé d’eau, qui forme le brouillard , a la propriété d’amener un refroidissement progressif du corps, bien plus rapide que ne le ferait à température égale l’air sec, à cause de la chaleur qu’il absorbe pour transformer en vapeur l’eau divisée qui se trouve dans le brouillard. Le refroidissement est lui-même d’autant plus rapide que la température du corps est plus élevée au-dessus de celle du milieu et il se ralentit à mesure qu’elle s’en rapproche, ainsi le veulent les lois de la physique; c’est pourquoi on se refroidit d’autant plus au contact du brouillard, pour un laps de temps égal, qu’ona plus chaud, et pourquoi aussi on tombe quelquefois malade après y être resté très-peu de temps.
Cet effet de refroidissement, éprouvé dans un milieu humide, qui est une cause occasionnelle de fièvres en temps ordinaire, devenait une cause occasionnelle de choléra pendant l’épidémie. La population riveraine des cours d’eau a été partout la plus éprouvée. Le fait peut s’expliquer par les considérations que je viens d’exposer, c’est-à dire que d’un côté le miasme cholérique se trouvait là plus abondant, à cause de l’excès de l’humidité ou de la vapeur d’eau qui lui fournit son véhicule et par suite aussi de l’habitude où l’on était de jeter dans les cours d’eau les déjections cholériques, tandisque, d’un autre côté, le corps subissait l’influence d’un milieu qui le dépouillait plus rapidement de son calorique et le rendait ainsi plus vulnérable. Ce n’est pas seulement de la chaleur que l’organisme perd alors, mais aussi de l’électricité. D’après plusieurs savants, cette soustraction rapide des impondérables serait elle-même la cause essentielle de la fièvre et d’autres maladies réputées miasmatiques, comme le choléra. 11 est vrai de dire que cette opinion paraît aujourd'hui à peu près abandonnée , en même temps que la doctrine de l’étiologie miasmatique, au contraire, s’est affermie par de nouvelles recherches expérimentales qui ont déjà fourni des
résultats importants, et parmi lesquelles se distinguent surtout celles de M. Le Maire.
Mais à côté de l'influence miasmatique, qu’il y a lieu, dans l’état actuel de nos connaissances, de considérer comme la cause première des maladies dites zymotiques, fièvres, typhus- ïholéra, etc., etc., l’observation des circonstances dans les' jelles ces maladies se produisent le plus souvent, montre que es influences de milieu de la nature de celles dont je m’occjpe ici, température, humidité, état particulier et corrélatif de l’électricité atmosphérique, jouent un rôle très-actif, comme causes secondaires prédisposantes ou occasionnelles de toutes ces maladies, et que les conditions individuelles relevant de l’hvgiène ne sont pas moins puissantes pour favoriser ou neutraliser l’action de leur cause essentielle.
Rosée. — Elle n’est jamais abondante, si on la compare à ce qu’elle peut être sur les terres continentales, cela tient surtout au peu d’écart qu’il y a à la Guadeloupe entre la température du jour et celle de la nuit.
Éclairs et tonnerre. — Les éclairs dits de chaleur qui illuminent les nuages, les éclairs en nappe qui embrassent tout l’horizon, sans bruit de tonnerre, sont très-fréquents en toute saison, mais surtout dans les soirées orageuses de l’hivernage. C’est alors l’époque de ces pluies torrentielles qui donnent quelquefois, en un seul jour, plus de dix centimètres d’eau. La foudre éclate plus souvent qu’on ne le supposerait, d’après le peu d’étendue de l’île et l’élévation de ses montagnes qui sembleraient devoir l’en préserver et lui servir de paratonnerre.
Vents. — La Guadeloupe est située au milieu de la zone des vents alizés de N.-E. Ces vents régnent toute l’année, sauf quelques interruptions qui ne sont pas de longue durée; ces interruptions ont lieu surtout pendant l’hivernage et vers la fin de l’année. Dans les temps orageux il n’est pas rare de voir lèvent souffler successivement de presque tous les points de 1 horizon. Aux approches du solstice d’hiver, les vents alizés inclinent \eis le N. et deviennent plus froids; les effets de ce changement de direction viennent s’ajouter à ceux de la saison astronomique , pour abaisser la température d une manière tiès sensible; c’est là une cause de nombreuses maladies pour les créoles , que ces premières fraîcheurs impressionnent M'e ment. Les fièvres graves sévissent, à cette époque de 1 année,
dans la Grande-Terre et principalement dans la commune du Moule située à son extrémité orientale et qui reçoit les premières atteintes du vent du N. L’influence de l’abaissement de la température sur le développement de ces fièvres n’est pas douteuse, car tous les ans elles deviennent, à la même époque, plus fréquentes et plus graves. C’est le passage du chaud au froid qui paraît être ici la cause la plus active.
La Grande-Terre et le versant oriental de la Guadeloupe sont exposés, sans intermédiaire, aux vents de l’Océan, qui soufflent de ce côté des terres avec une grande régularité. Il n’en est plus de même sur le versant occidental de cette dernière île. Les vents ont ici un caractère irrégulier, brusque et parfois violent. La cause de cette différence réside dans les modifications qu’impriment aux vents la chaîne centrale de l’île qu’ils attaquent par le travers, puis les gorges, les défilés tortueux qu’ils ont ensuite à traverser. Ces obstacles agissent d’abord, en deçà des montagnes , comme cause d’arrêt momentané et ensuite comme cause de renforcement, une fois qu’ils ont été franchis. C est aussi sur ce dernier versant que les ouragans et les coups de vent, phénomènes heureusement rares, exercent le plus de ravages.
3. L’ouragan de l’année 1863. — Effets mécaniques attribués à l'électricité. — Conséquences hygiéniques et économiques de l’ouragan. — Du rôle de la topographie et de la météorologie dans les épidémies du choléra.
L’ouragan de l'année 1865 L — L’année 1865 n’a rien présenté de particulier sous le rapport de l’anémologie, jusqu’au 6 septembre. Dans la soirée de ce jour, un ouragan, prélude de nouveaux malheurs, s’est déchaîné sur l’île. Les ouragans sont rares à la Guadeloupe; la moitié de la chaîne des Antilles la plus rapprochée des tropiques y est seule exposée, tandis que la moitié méridionale en est exempte. A part quelques bourrasques qui causèrent peu de dégâts, la colonie n’avait rien vu
1. Je dois à l’obligeance de M. Goublet, capitaine de port à la Basse-Terre, les indications du baromètre et les diverses directions du vent pendant l’ouragan. Ce sont ces observations qui ont servi de base à la partie météorologique des relations de l’ouragan qui ont été publiées.
Mi CHOLERA DE LA GUADELOUPE.
de semblable depuis le coup de vent de 1825. Celui-ci fut encore plus violent, il détruisit la moitié de la ville de la Basse- Terre. La plupart des témoins de ce désastre n’existaient plus, le souvenir en était presque effacé dans la mémoire des survivants quand la journée du 6 septembre est venue en reproduire quelques-unes des scènes de destruction.
Après une de ces belles matinées dont le ciel des Antilles est si prodigue, un calme plat se fait dans l’air, le baromètre baisse anormalement et présage la tempête. Vers quatre heures de l’après-midi, le vent se lève au N. -O., faible d’abord, intermittent, soulevant çà et là quelques tourbillons ; le ciel est chargé de nuages qui fuient vers le S.-E., avec une vitesse qui dénote dans les hautes régions de l’atmosphère un vent plus fort et plus soutenu que celui qui règne à la surface de la terre.
De violentesrafales se succèdent. Le vent passe successivement au N., auN. E, à l’E., à l’E.-S.-E. A septheures du soir, ce n’est encore qu’une forte bourrasque, mais elle grandit toujours et devient bientôt un ouragan, qui se déchaîne avec furie, deux heures durant.
Ce court intervalle a été pour la Basse-Terre l’heure des désastres.
La pluie tombait à torrents, le tonnerre grondait avee fracas, les éclairs se succédaient à chaque instant en projetant de sinistres lueurs dans la profonde obscurité de la nuit. La foudre a éclaté plusieurs fois et la terre, dit on, a tremblé. Pour moi, je ne puis affirmer avoir senti le sol trembler; ma maison, construite moitié en bois, était ébranlée à chaque instant, mais c’était par les secousses que lui imprimait le vent. Les toitures des maisons s’en allaient en lambeaux emportés par l'ouragan ; les branches d’arbres, les feuilles de zinc et les aissantes d s toits voltigeaient dans l’air comme des feuilles de papier. Vers huit heures et demie, le toit très solide de la maison que j’habitais a été violemment enfoncé par une grosse branche arrachée a un arbre voisin. Les jointures des portes et des fenêtres traversées par lèvent faisaient entendre des silïlements aigus q i se mêlaient aux sourds grondements de la tempête du dehors et aux éclats du tonnerre. Les volets extérieurs d une de mes leneti e>, fermés en dedans par deux crochets en fer, l’un en haut. I autre en bas, étaient si violemnjent secoués que les crochets ont fini par sortir de leurs anneaux comme si une main invisible les en
LE f.HOIÉRA DE LA GUADELOUPE. 4lJ
eût arrachés. Une forte grille en fer scellée dans un entablement de fonte, qui entoure l’ancien Hôtel du Gouvernement au temps de la domination anglaise, a été renversée sur une i longueur de 30 à 40 mètres. La disposition demi-circulaire de •la grille faisait qu’une de ses parties seulement supportait le plus grand effort du vent, c’est celle ci qui a été jetée à terre avec son entablement, du haut du petit parapet en mur qui la supportait. Quelques-uns des barreaux, qui avaient environ deux centimètres de diamètre, se sont brisés dans la chute. Cet effet a été attribué à l’électricité, et un journal de la colonie publiait, peu de temps après l’ouragan, une lettre où était produite cette explication.
L’électricité ne peut briser un métal qui lui livre un passage des millions de fois plus facile que l’eau saturée de n’importe quel sel. De puissantes décharges électriques auraient pu fondre et oxyder les barreaux; cela n’a pas eu lieu et il n’y a réellement aucune preuve de l’intervention de cet agent dans 'les désastres causés par l’ouragan. Le renversement de la grille du Vieux-Gouvernement et la rupture de ses barreaux ne peuvent surtout lui être attribués. L’électricité n’a pas le pouvoir de produire de semblables effets mécaniques sur les métaux, précisément parce que ceux-ci sont d’excellents conducteurs qui ne lui opposent aucune résistance. Le phénomène se comprend très-bien sans cela ; la grille, violemment renversée, a dû supporter un effort de dislocation et un choc contre le sol, qui suffisent à expliquer la rupture des barreaux.
Pas plus qu’elle n’a renversé la grille et n’en a brisé les barreaux, l’électricité n’a pas non plus courbé quelques poteaux de réverbères du même métal, qui ont été trouvés le lendemain matin plus ou moins indéchis. Le vent seul a pu produire cet effet, et cela d’autant plus facilement que les réverbères, tant qu’ils ont tenu bon, ont naturellement augmenté l’effort qu’avait à supporter la tige métallique, sous la poussée de l’air en mouvement.
Je n'aurais pas discuté cette petite hérésie de physique, si elle n’avait trouvé place dans quelques comptes rendus de 1 ouragan et servi peut-être à faire qualifier celui-ci d’ouragan électrique, qualification qui lui a été donnée sans motifs suffisants ; non pas que l’électricité ne joué sans doute un rôle dans les ouragans comme dans tous les phénomènes atmosphériques,
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mais rien ne prouve qu’elle en a eu un plus grand ni autre qu’à l’ordinaire, dans l’ouragan de la Guadeloupe.
Cette même grille du Vieux-Gouvernement avait eu ses barreaux brisés dans le coup de vent de 1823. Un fait bien plus extraordinaire, qu’on serait tenté de révoquer en doute, s’il ne reposait sur des témoignages qui sont une preuve et qui subsistent encore en partie aujourd’hui, s’est passé dans ce coup de vent. Une planche de sapin, traversant l’air avec la vitesse d’un boulet de canon, a percé de part en part le tronc d’un palmier de 0,45 centimètres de diamètre et est restée engagée dans 1 ouverture d’où on l’a retirée le lendemain. (Pouillet, Traité de physique, Gme édit., § i l, page 702.) ha blessure située latéralement n’a pas empêché l’arbre de vivre ; on voit encore aujourd’hui, sous la forme d’une profonde échancrure — le côté extérieur de la fente ayant été détruit par le temps — on voit la preuve matérielle de cette prodigieuse puissance de l’air en mouvement.
Le baromètre atteignait à 8 h. 1/2 le point le plus bas de sa course, et marquait alors 0m,718 (à 4 mètres d’altitude.) Mais l’instrument qui a servi à faire les observations pendant l’ouragan indiquait à la Basse-Terre, au niveau de la mer, une pression moyenne de 0m,75 seulement, au lieu de 0m,762 à Ora,7G3, qui est la moyenne véritable; la dépression observée pendant l’ouragan ayant été de trente-deux millimètres (0m,032), il y a une correction à faire, car, comme nous l’avons vu dans la météorologie, la pression de üm,750 est trop faible de 12 à 13 millimètres. Il est, en effet, évident qu'une diminution de||, survenue dans une pression atmosphérique moyenne trop faible de 12 à 13 millimètres de mercure, diffère de la diminution réelle. Le calcul montre que celle-ci dépasse d’environ i millimètre la dépression observée, c’est donc une dépression réelle de 0m,033 qui a eu lieu pendant l’ouragan. Quant aux observations de M.Goubiet, qui n’a pu observer qu’avec l’instrument qu’il avait à sa disposition, elles ne sont pas moins d’autant plus précieuses qu’il n’en a pas été fait d’autres à la Basse-Terre pendant l’ouragan, l’observatoire de l’hôpital ayant été bouleversé dès le commencement du sinistre.
L’extrémité méridionale de la Guadeloupe, où se trouve la ville de la Basse-Terre, puis les îles des Saintes et de Marie- Galante, situées sous le vent, sont les parties de la colonie qui
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ont le plus souffert. Les autres communes de la colonie et particulièrement l’île de la Grande-Terre n ont été pour ainsi dire qu’effleurées par le vent. Trois petits navires qui étaient mouillés sur la rade delà Basse- Terre, quand a éclaté l’ouragan, et un quatrième qui avait pris la mer dans l’après-midi, ont disparu corps et biens. Mais c’est dans l’ île de Marie-Galante, située à quelques lieues au S.-E. de la Guadeloupe, que l’ouragan paraît avoir eu le plus de violence. Des maisons ont été renversées et leurs débris balayés ; une grande usine, entourée de colonnes en fer, n’était plus le lendemain qu’un monceau de ruines; trente personnes ont trouvé la mort et un plus grand nombre ont été blessées dans ce douloureux sinistre.
Les désastres de la campagne auraient été plus grands encore que ceux des villes et des bourgs, si, par un inévitable contrecoup, ils n’étaient venus les aggraver et plonger tout le pays dans une égale misère. Les grandes cultures de canne à sucre et de café qui soutiennent seules la fortune chancelante du pays, les plantations de vivres qui alimentent une partie de la population, les arbres fruitiers eux-mêmes qui fournissent aussi un tribut alimentaire indispensable, tous les produits de la terre enfin ont été saccagés sur le passage du vent. Les pauvres cases des travailleurs étaient emportées comme des châteaux de cartes. Combien sont restés sans abri, sans nourriture suffisante! Ceux qui n’avaient déjà pas le nécessaire ont dû faire encore les morceaux plus petits. C’était presque une disette, jointe au surcroît de travail qui devenait nécessaire pour réparer tant de désastres, relever tant de ruines. 11 en est résulté un épuisement anticipé de la vie chez ceux qui allaient avoir à affronter le lléau le plus meurtrier des temps modernes. Un des plus funestes effets de l’ouragan, c’est d’avoir livré une population affaiblie par les privations et les souffrances aux coups de l’épidémie.
Je ne chercherai pas à établir entre l’ouragan et le choléra, qui l’a suivi de si près, un de ces rapports mystérieux, qui ont occupé quelques imaginations. L’ouragan, sans aucun doute, a contribué à rendre l’épidémie plus meurtrière, en empirant la situation hygiénique des populations, mais voilà tout, et, à part cette influence, qui est évidente, tout le reste, à mon avis, n'est que chimériques conjectures.
On a supposé, par exemple, que l’ouragan a pu déchaîner les puissances invisibles des impondérables et engendrer des fer
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mentations pestilentielles ; c’est là une opinion à laquelle on peut en opposer une autre diamétralement opposée, qui paraît plus vraisemblable et plus conforme aux données actuelles de la science. L’ouragan et les décharges électriques qui l’ont accompagné auraient plutôt assaini le pays, le premier en balayant les effluves, les secondes en formant de l’ozone et de l’acide azotique, agents destructeurs des émanations malfaisantes. Le fait de la purification de l’air par les orages, à plus forte raison par les ouragans, a été avancé comme une hypothèse probable. Sans admettre cette hypothèse d’une manière absolue, je suis encore plus éloigné de vouloir la rejeter, précisément à cause de ce qui s’est passé à la Guadeloupe. Nous voyons, en effet, que l’état sanitaire de la colonie et en particulier celui de la Pointe-à-Pître, depuis le 6 septembre, jour de l’ouragan, jusqu’au 22 octobre suivant, où le choléra a éclaté comme la foudre, confirme cette hypothèse, plutôt qu’il ne la contredit. Les témoignages les plus autorisés nous apprennent que la ville de la Pointe-à-Pître était dans les meilleures conditions de salubrité quand l’épidémie s’est déclarée. Il y avait sans doute quelques fièvres graves comme toujours mais pas autre chose, et les fièvres elles-mêmes étaient moins nombreuses qu’elles ne le sont ordinairement à la même époque de l’année.
Influence de la topographie et de la météorologie sur les épidémies de choléra. • — Nous sommes loin de connaître toutes les conditions physiques et physiologiques qui régissent le choléra considéré comme épidémie. L’histoire de ses invasions, dans tous les pays où il a paru, nous apprend que le sort des populations livrées à ses coups dépend de nombreuses conditions qu’on doit regarder comme indépendantes de la cause première du mal, mais qui peuvent en aggraver ou en atténuer considérablement les effets. Ces conditions se -rapportent au sol, aux eaux, à la météorologie, aux races, aux individus, à la nourriture, au vêtement, à l'habitation, à tous les éléments de l’hygiène en un mot, car il n’y en a pas un seul qui soit indifférent en temps d’épidémie. Les influences multiples qui naissent de ces différentes sources peuvent se neutraliser dans une certaine mesure, s’aggraver mutuellement ou dominer tour à tour, sans qu’aucune d’elles s’annule jamais complètement: mais dans ce pêle-mêle d’actions convergentes et opposées, il est souvent impossible d’assigner à chacune des circonstances
extérieures ou individuelles qui les engendrent, la part qu elle prend au résultat commun.
Sous le règne des idées anti-contagionnistes on exagérait naturellement l’importance des conditions de milieu et d’hygiène : elles étaient censées engendrer une constitution médicale particulière que l’on considérait comme la cause prochaine de l’épidémie. On se perdait ainsi dans de vagues et chimériques explications qui détournaient les regards de la cause réelle du mal et préparaient de nouveaux malheurs, en empêchant de la reconnaître et de la combattre par des moyens efficaces. L’itinéraire suivi par le choléra, lors de ses deux premières invasions en France, semblait établir que les terrains primitifs, les solsà assises feldspathiques sont réfractaires à son développement épidémique.On citait, à l’appui de celte opinion, la Suède, la Bretagne, l’Auvergne, où le choléra avait peu ou point sévi. Fourcault, Nérée Boubée avaient cru reconnaître que la distribution géographique du choléra est dans un rapport constant avec la constitution géologique du sol et que les formations secondaires supérieures et tertiaires sont toujours plus maltraitées que les terrains d’origine ignée. L’épidémie de la Guadeloupe a si bien démenti cette théorie qu’elle ferait conclure tout juste à rebours, s’il n’y avait que des exemples semblables à celui qu’elle a présenté; mais en présence de tant de fait contradictoires, observés depuis les premières invasions du choléra en Europe, le mieux est de convenir que l'influence exercée sur cette maladie par la constitution géologique du sol est encore très-incertaine. Il n’y a pas de terrain secondaire à la Guadeloupe, mais l’île de la Grande-Terre, adossée à l’île volcanique, est une formation toute tertiaire et l’épidémie y a été relativement peu intense, tandis qu’elle a été extraordinairement meurtrière dans l’île volcanique. Cette théorie, on le devine, fait abstraction de la contagion; avec cette donnée, tout se simplifie. 11 ne s’agit plus de chercher la cause du fléau dans la topographie ni dans une constitution médicale quelconque. Les conditions physiques du sol, étudiées à ce nouveau point de vue, paraissent agir surtout dans la mesure où elles favorisent la transmission contagieuse. C’est bien moins la nature du terrain qui y fait, que la fréquence des communications établies entre les hommes par le commerce, l’industrie, ou toute autre circonstance qui appelle d’une manière permanente ou passagère les courants de voyageurs, Les
Bï LE CHULÉKA UE LA GUADELOUPE.
départements qui ont été jusqu’ici préservés du choléra, sont, comme on l’a fait remarquer, des départements du centre, fort peu commerçants et les moins fréquentés par les voyageurs; c’est la meilleure raison de leur immunité. Nous verrons comment l’émigration au dehors du premier foyer cholérique de la colonie s’est portée principalement vers l’ile volcanique et y a semé à profusion les germes de la maladie. J’ai fait voir aussi que l’abondance de l’irrigation a établi ici, entre les hommes, des communications toutes spéciales qui paraissent avoir été extrêmement nuisibles.
Quant au rôle de la météorologie, il ressort avec évidence de la comparaison des épidémies de choléra qui ont sévi dans les diverses contrées du globe et de l’influence des saisons sur leur marche et leur gravité : ces épidémies sont toujours plus intenses dans les pays chauds et pendant les saisons chaudes de l’année, tandis que l’hiver les voit non moins constamment perdre de leur gravité ou disparaître tout à fait. La chaleur paraît agir d’un côté en favorisant le dégagement et la diffusion des miasmes; de l’autre, en activant l’absorption et en prédisposant encore l’organisme à ressentir plus fortement l'action de la cause morbifique, par la diminution de l’énergie fonctionnelle qu’elle produit. On peut regarder comme certain que la température élevée qui règne à la Guadeloupe a été pour beaucoup dans le désastre qu’a essuyé cette colonie. C’est une raison de plus de veiller, dans les pays chauds, à l’application constante des règles de la prophylaxie à l’égard des maladies contagieuses.