LETTRE A M. CRAN VAL
Pointe-à-Pitre, le 24 octobre 1865.
« Je suis ici depuis le 20 'octobre, pour y faire du lest. Je ne pouvais continuer mon voyage sans compromettre le navire et notre propre vie.
» La Sainte-Marie se couchait d’une manière épouvantable, ce qui me donnait beaucoup d’inquiétude. Obligé de serrer mes perroquets, d’amener mes volants; malgré cela j’ai continué ma navigation, en surveillant le navire avec beaucoup de soin. Voyant l’impossibilité de continuer, et me voyant en position de relâche, j’ai consulté mon équipage sur le parti à prendre, et alors tous, d’un commun accord, ont décidé de relâcher. Immédiatement j’ai fait route pour la Guadeloupe, le lieu le plus proche, pour prendre du lest. J’ai embarqué 40 tonneaux de lest.
» M. Granval, j’ai perdu mon maitre d’équipage Duveaux (Jean), d’une fluxion de poitrine.
* Veuillez, je vous prie, vous charger de cette fâcheuse nouvelle, en la faisant annoncer à sa dame par l’entremise de monsieur le curé de Plessac, près Blaye. b
L’embarquement du lest se trouve constaté en outre, par un compte transmis à M. Granval, et ainsi conçu :
Doit le navire Sainte-Marie à Rousseau frères et Cie, embarquement de deux gabares lest, ci 200 fr.
Acquitté au compte, ce jour 24 octobre 1865.
Signé : p. p. Vigneau fils.
Le marin qui se trouvait malade lors de l’arrivée de la Sainte-Marie a reçu des soins du docteur Léger, dont la note pour les honoraires porto :
Doit le navire Sainte-Marie à M. Léger, docteur-médecin, une visite faite à bord, le 21 octobre, à un homme atteint de fièvres intermittentes avec embarras gastro-intestinal, ci 10 fr.
Pour acquit : Signé H. Léger.
D’après le rapport fait par le capitaine Moufïlet à son arrivée à Matamoros, tout prouve, ce semble, d’une façon péremptoire, que l’indisposition du marin arrivé malade à la Pointe-à-Pitre n’a eu aucune espèce de suite.
D. — On parle de passagers qui seraient morts du choléra à bord dans la traversée de la Pointe-à-Pitre à Matamoros. Comment expliquer çe fait et le concilier avec la non-inscription de passagers sur le rôle d’équipage, ni à Bordeaux, ni à la Pointe-à-Pilre? Y aurait-il eu infraction aux dispositions du décret du 19 mars 1852?
R. — Le capitaine Moufïlet s’étant fait expédier régulièrement à la Pointe-à-Pitre, je ne puis pas croire qu’il ait embarqué clandestinement des passagers.
Dans tous les cas, il n’y aurait trace du fait, ni sur le rôle d’équipage, ni sur le journal de bord.
En résumé, mon opinion est qu’il n’est rien survenu à bord de la Sainte-Marie de nature à justifier les suppositions de l’administration de la Guadeloupe.
Le commissaire général, chef du service de la marine.
Signé : Autran.
Bordeaux, le 6 avril 1866.
Il résulte en outre d’une lettre en date du 28 mars dernier, adressée à monsieur le commissaire général de la marine à Bordeaux par le capitaine du trois-mâts Vera Cruzana, navire à bord duquel a été placé le sac du marin mort à bord de la Sainte-Marie (le inaitre d’équipage Duveaux), que, depuis son départ de la Pointe-à-Pilre pour Saint-Thomas, le 3 novembre 1865, jusqu’à son retour à Burdeaux, effectué le 22 mars, après un séjour de plus de deux mois sur la rade de Jaïckmel (Haïti), personne de son équipage n’a été atteint de maladie pouvant donner quelque crainte de contagion.
Cette enquête faite avant le retour de la Sainte-Marie à son port d’armement était aussi inutile que celle qu’on avait demandée au Mexique, Elle contient toutefois un document qui
n’a peut-être pas reçu l’interprétation à laquelle on s attendait en le publiant, c’est la lettre par laquelle le capitaine de la Sainte- Marie annonce à son armateur qu’il a perdu son maître d équipage Jean Duveaux d'une fluxion de poitrine. « Et l on publie un pareil rapport ! Triste défense , aussi accablante qu une condamnation, » écrit M. Marchai (de Calvi), ouvrage cité, p. 390.
Le journal Y Avenir du 15 juin 1866 contenait encore sur l’origine de l’épidémie un article polémique qui montre combien l’erreur a la vie dure ; on lit dans cet article :
Le Commercial, dans sa revue du mois, en date du 9 juin, revient sur la Sainte-Marie en ces termes :
« Notre numéro du 30 mai a reproduit, d’après la Gazette officielle , de nouveaux documents, émanant de l’autorité maritime de Bordeaux, qui ne laissent plus cette fois le moindre doute sur l’injustice des imputations qu’un concours de circonstances suspectes avaient fait peser sur ce navire. »
Si nous découvrons dans ces documents quelques contradictions
manifestes, que deviendront les convictions qui s’appuient sur eux?
El d’abord est-il vrai que ce document émane uniquement de l’autorité maritime de Bordeaux, il vient plutôt de l’armateur du navire et du journal du bord. Le commissaire de la marine a entendu l’armateur, il a consulté le journal du bord. Gel interrogatoire est tout le document transmis par ce haut fonctionnaire à l’administration de la Guadeloupe. (Suit un passage où le journal relève de nouveau la contradiction qui ressort de ces trois faits : diagnostic par le médecin visiteur d’une fièvre typhoïde ; sur les déclarations du capitaine, annonce par ce même capitaine à son armateur qu’il a perdu son maître d’équipage d’une fluxion de poitrine; literie du mort jetée à la mer pour éviter la contagion.) Puis Y Avenir continue :
« Le capitaine trouve pour son armateur le nom d’une maladie qu’il n’a pas su décrire au médecin.
» Poursuivons. Nous lisons sur le livre de bord à la date du 27 septembre : t Vent ouest, cap au S.-S.-O., toutes voiles dessus. Le navire incline beaucoup et me donne des inquiétudes. Serré les perroquets et amené les volants. Le 28, le vent passe à l’est. Continué la navigation jusqu’au 9 octobre. Le 10, jeté le cadavre à la mer et continué navigation. » De ce moment, le besoin de relâcher devient impérieux, sans nouvelles inquiétudes sur le navire. C’est en rade, le 24 octobre, qu’il se ravise, il écrit à l'armateur : La Sainte-Marie se couchait d’une manière épouvantable
» Attendons le retour de la Sainte-Marie à son port d’embarquement. Qu’il soit fait là une instruction sérieuse. S’il n’en ressort aucune lumière il 3era temps de se demander, avec le Commercial, quel est le coupable? Est-ce un navire à voiles? le packet? un colis? une lettre? mais qu’il reste seul pour s’en prendre au vent d’Europe , nous n’avons pas de cœur à nous jouer de choses si tristes... »
Mais l’administration savait probablement tout ce qu’elle voulait savoir, car il n’a été fait, que je sache, aucune enquête à Bordeaux, après le retour du bâtiment. Dans tous les cas, ceux qui avaient le droit de connaître la vérité et de voir clair dans la cause de leurs maux, ont été abandonnés par l’autorité dans la nuit que faisaient ses enquêtes.
Au lieu des informations inutiles que renferme ce dernier document, ne valait-il pas mieux prendre des informations sur Jean Duveaux et sur ses relations particulières à Bordeaux avant le départ de la Sainte- Marie*!
Je ne sais et peu importe du reste, à qui incombe la responsabilité des enquêtes officielles et celle des autres actes administratifs relatifs à l’épidémie de la Guadeloupe, mais ces actes prouvent une fois de plus qu’il est temps de rendre les administrations responsables de ce qu’elles font, ou bien il faut décréter que les administrateurs ont des grâces d’état et qu’ils ne sont pas sujets aux mêmes passions et aux mêmes égarements que les autres hommes. Il ne se commet peut-être ni plus ni moins de fautes dans les hautes sphères officielles qu’il ne s’en commet ailleurs, mais les fautes commises là ont des conséquences autrement graves que celles qui sont commises dans de plus humbles régions et elles sont bien plus répréhensibles.
Il ne saurait être d’une bonne morale sociale d’élargir pour quelques privilégiés le cercle du droit commun, au point de rendre ces privilégiés irresponsables et de rétrécir ce cercle pour les autres hommes par toutes sortes de réglementations discrétionnaires qui font que l’égalité devant la loi et la liberté posées en principe ne sont plus que d’habiles mystifications, comme tout le reste.
Je terminerai par quelques propositions qui serviront de conclusion à ce livre.
1 . — L’insalubrité des pays chauds est réelle, mais elle est loin d’être absolue et égale pour toutes les races humaines.
2. — Le minimum des conditions d’existence nécessaires à la race nègre, dans les pays chauds, ne suffit pas à la race indoue ni à la race jaune ; elle suffit encore moins à la race blanche,
LE CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE, surtout à la race blanche émigrante des latitudes élevées des pays tempérés.
3. — La race nègre est la plus apte, sinon la seule apte à coloniser, par la culture du sol, les contrées marécageuses des pays chauds. Cette race est peu accessible aux maladies que nous nommons fièvres paludéennes, pourvu qu’elle jouisse des conditions élémentaires de l’hygiène.
4. — La capacité naturelle de l’homme, comme agent de travail mécanique, est considérablement diminuée dans les pays chauds.
5. — Les colonisations telles qu’elles ont été trop souvent faites jusqu’à présent, doivent être considérées, au point de vue hygiénique, comme les plus insalubres de toutes les industries et elles nécessitent, à ce titre, d’urgentes améliorations. Il est barbare et inhumain d’entreprendre une colonisation comme on l’a fait notamment à la Guyane avec des races étrangères placées dans des conditions où elles ne peuvent s’acclimater.
6. — Le choléra a été importé de France à la Pointe-à-Pître, au mois d’octobre 1865.
7. — De la Pointe-à-Pître, il a envahi successivement toutes les communes de la colonie, excepté une seule, transporté toujours par des malades isolés ou par des objets qui contenaient le germe de la maladie. Aucun autre mode de propagation n’a été constaté.
8. — Tout porte à penser que l’île de Saint-Martin, la seule des trente-deux communes de la colonie qui ait été préservée du choléra, a dû son salut aux mesures sévères de quarantaine qu’elle a prises, pendant l’épidémie, contre un bâtiment qui arrivait de la Guadeloupe, après avoir eu dans sa traversée plusieurs malades et plusieurs morts du choléra.
9. — L’île anglaise de la Dominique s’est préservée d’une invasion encore plus menaçante du choléra, en isolant complètement par un cordon sanitaire des malades venus de l’île de Marie-Galante qui en étaient atteints.
10. — Le mode de transmission le plus ordinaire de la maladie, sinon son mode unique de transmission, est la contagion médiate par l’air atmosphérique ou par la vapeur d’eau qu’il contient.
La question delà contagion immédiate n’est pas résolue, mais dans tous les cas c’est toujours par contagion médiate ou quel-
quefois peut-être, par cantagion immédiate en même temps que par contagion médiate que se fait la transmission du choléra.
11. — Les déjections des cholériques possèdent la propriété contagieuse au plus haut degré.
Le linge et les effets d’habillement imprégnés du liquide des déjections du choléra sont susceptibles de conserver la propriété contagieuse pendant plusieurs semaines, peut-être pendant plusieurs mois.
12. — L’isolement des malades et la désinfection ou la destruction des objets cholérisés sont les seules garanties des populations contre l’invasion et la propagation du choléra épidémique, mais ces garanties' sont complètes, car le choléra ne voyage qu’avec les malades ou les objets qui contiennent le germe de la maladie.
13. — Le choléra épidémique ne ressemble à aucune autre maladie. Il diffère du choléra sporadique en ce qu’il n’est jamais né spontanément, jusqu’ici, ailleurs que dans l’extrême Orient, qu’il est toujours importé dans les autres pays, toujours contagieux et ordinairement beaucoup plus grave que le choléra sporadique.
14. — Il y a eu une affinité marquée, un parallélisme constant, au point de vue topographique, entre le choléra et la dysenterie, dans les trois principales îles de la colonie, la Guadeloupe, la Grande-Terre, Marie-Galante.
15. — Le choléra a sévi avec beaucoup plus d’intensité, dans la colonie de la Guadeloupe, sur les terrains d’origine ignée que sur les terrains sédimentaires. Ce fait, complètement opposé à ce qui a été observé jusqu’à présent en Europe, montre qu’on ne peut encore se prononcer sur la véritable influence de la constitution géologique du sol quant aux épidémies de choléra.
16. — Les nombreux cours d’eau qui sillonnent l’ile volcanique de la Guadeloupe ont exercé une action aggravante sur l’épidémie de choléra dans cette île. Cette action s’explique par l’humidité plus grande de l’atmosphère au voisinage des cours d’eau et surtout par l’habitude qui a régné durant l’épidémie de jeter les déjections des malades dans ces cours d’eau et d’y laver leur linge sans l’avoir préalablement désinfecté.