HYGIÈNE COLONIALE § 1. — SUJET DE L’HYGIÈNE
t.a population. — Les races. — I, 'égalité clos races au double point de vue social et anthropologique. — L'acclimatement.
L’hygiène des pays chauds est un grave sujet d observation digne d’être plus connu qu’il ne l’est. Si les générations passent vite dans ces pays, si leur valeur est faible comme agents volon-
US CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE. r>“>
taires de travail et de production, le climat seul n’en est pas la cause, l’hygiène y a aussi sa part, car elle est dans tous ces pays essentiellement défectueuse ; les règles et les principes en sont peu connus, leur importance n’a pas encore suffisamment trappe les esprits. Demander, par exemple, un bon travail à des hommes mal nourris, d’abord, et pour qui les autres conditions de la vie sont à l’avenant, n’apparaît pas aux yeux de tous comme une contradiction physiologique ! Que de funestes compromis amène tous les jours, entre les sentiments d’humanité et des intérêts mal entendus, l’oubli des plus simples notions de l’hygiène appropriée aux divers climats ! Un fait dont il faut être bien convaincu, c’est que des hommes transportés dans un climat different de celui sous lequel ils sont nés, ne peuvent y vivre longtemps, s’ils sont réduits au minimum de nourriture cl d’autres conditions hygiéniques qui peuvent suffire aux indigènes du nouveau pays où ils sont venus s’établir. Voilà pourquoi le nègre meurt phthisique clans les pays froids et l’Européen de fièvre ou de dysenterie dans les pays chauds. Cette sorte de transplantation des hommes d’un milieu dans un autre exige des précautions et des soins particuliers. Le succès est à ce prix; c’est le cahier des charges morales et sociales de toute entreprise d’immigration, de tout essai de colonisation avec des races étrangères, de toute tentative d’acclimatement, on prend ces précautions pour les animaux, pour les plantes, il ne serait pas mal de les prendre aussi pour les hommes.
En parlant des conditions hygiéniques qui se rattachent à la topographie, j’ai montré qu’elles diffèrent dans les deux îles, il n’en est plus ainsi de ces autres conditions extérieures qui sont indépendantes des localités; celles-ci sont les mêmes, non-seulement dans toute la colonie, mais encore dans les îles Voisines et dans plusieurs autres pays intertropicaux.
La situation hygiénique du pays a exercé, sans doute, une grande influence sur la propagation et l’intensité de l’cpidémie de choléra, mais cette influence a été toute secondaire; comme celle de la topographie, son action s’est bornée à modifier les effets de la cause essentielle dont elle est tout à fait indépendante. U est bien difficile d’apprécier avec exactitude toutes les modifications imprimées aux effets des agents contagieux par chacune des circonstances locales, hygiéniques ou autres, à cause du grand nombre et de la complexité des éléments
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d’aggravation ou de modification qui intervieunent toujours dans une grande épidémie.
J’indiquerai en temps et lieu les conditions hygiéniques particulières, dont la statistique a l'ait nettement ressortir l’action; malheureusement les données manquent souvent pour établir, sur celte base, les rapports de l’épidémie avec chacun des éléments de l’hygiène en particulier.
Ce qui apparaît avec la plus triste évidence, c’est la part
funeste de la misère. La misère s’est associée au choléra
Tous les deux ont conspiré ensemble pour multiplier le nombre des victimes; confirmation nouvelle de cette loi fatale qui place toujours la population la plus pauvre au premier rang devant les causes de la mort.
La nourriture, le vêtement et le logement m’occuperont seuls ici, à raison de leur importance dans l’hygiène et la pathologie des pays chauds et de celle qu’ils ont eue spécialement dans l’épidémie de la Guadeloupe, comme causes prédisposantes et occasionnelles.
Quelques mots d’abord sur la population, les races, l’acclimaternent.
La population de la Guadeloupe comprend plusieurs races primitives ou mélangées qui sont toutes d’origine étrangère. Quant aux indigènes, ils ont disparu depuis environ un siècle, exterminés ici, comme dans les autres îles, par les premier.-possesseurs étrangers des Antilles. Il a fallu les remplacer plus tard par des bras esclaves, et aujourd’hui il faut remplacei ceux-ci par des immigrants venus de l’Inde ou de l’Afrique, qui contractent un engagement de travail de quelques années. Depuis deux cents ans, la population a toujours été obligée dise recruter ainsi au dehors. Rien ne prouve mieux le vice radi cal des conditions de la vie dans ces pays, que cette nécessité permanente de recourir à l’immigration pour maintenir le ni veau de la population. Il n’en faut pas davantage pour condamner tout le système qui produit de pareils résultats. La population indigène appartenait au rameau caraïbe, qui parait dériver lui-même des races rouge ou américaine et malayo-polynésienne.
Voici comment étaient répartis ces divers éléments de la population d’après la dernière statistique qui a précédé le choléra et qui a été dressée en I8G4.
Hommes blancs
Indiens
Nègres nés dans le pays
Nègres nés en Afrique
De couleur, croisés de blancs et de noirs
Chinois
Total
La race noire et celle de couleur dominent considérablement par le nombre, elles forment à peu près les cinq sixièmes de la population totale. Ce sont ces deux races qui supportent le mieux le climat des Antilles. Les nègres africains, nouvellement recrutés pour les travaux de la culture, partagent, avec les noirs créoles, le privilège de bien supporter le climat.
Les Indiens proviennent des côtes maritimes de l’Inde anglaise. Leur introduction successive dans nos colonies des Antilles et de Cavenne a commencé vers l’année 1854. Elle continue de se faire tous les ans, par petits convois ; mais, il faut le dire, elle a donné, jusqu’ici, des résultats peu satisfaisants, tant sous le rapport du travail productif, que sous celui de la conservation des travailleurs qui meureut dans une énorme proportion.
La nécessité, où s’est toujours trouvé le pays, d’aller, à grands frais, chercher au loin des bras pour le travail, prouve que la mort a, de tout temps, fait de larges brèches dans la population. La lécondité est cependant grande; il y a beaucoup de naissances, mais beaucoup de morts précoces.
Le renouvellement rapide des générations atteste leur peu de valeur; la vie moyenne a peu de durée. Beaucoup meurent en bas âge avant d’avoir pu être utiles, beaucoup sont malades; enfin un autre genre de fruits secs de la population, ce sont ceux qui, pouvant travailler, fuient le travail ; celte dernière catégorie n’est pas la moins nombreuse. Ces trois classes de consommateurs, qui ne produisent rien, ajoutent à la misère du pays. Or, la misère a été un des grands facteurs du choléra.
L’égalité civile et politique des races existe aujourd’hui de lait et de droit a la Guadeloupe, comme dans nos autres colonies ; ses premiers effets ont été l’abandon du travail, la ruine des anciens maîtres. Quant aux anciens esclaves, le nécrologue de la colonie et la statistique de toutes ses misères pourraient seuls nous dire ce qu’ils sont devenus eux et leurs descendants. Le choléra a largement moissonné dans leurs rangs déjà bien éclaircis.
Le principe moderne de l’égalité naturelle des races, vrai dans la sphère des idées morales et religieuses, ne l’est pas autant en anthropologie, et, si on en exagère les conséquences, ce principe peut être inique dans ses applications.
A Dieu ne plaise que ceci soit pris pour un plaidoyer en faveur d'une institution justement disparue. Non, l’esclavage a été une des hontes des temps passés, et la possession de l’homme par l’homme fut toujours plus propre à exciter, départ et d’autre, le mal que le bien.
Mais, en!re l’esclavage et l’égalité absolue, il y a des degrés ; deux races différentes peuvent être mises en contact, dans des rapports de hiérarchie naturelle et de justice, sans que l’une soit sacrifiée à l’autre, comme dans le système de l’esclavage, ou, comme cela peut arriver aussi, dans celui de l’égalité absolue. C’est, surtout, quand il s’agit de races placées aux antipodes de l’humanité, que l’égalité absolue est susceptible d’avoir des conséquences vraiment iniques. L’égalité sociale, par exemple, entre le blanc et le nègre, placés ensemble sous un climat défavorable au premier, propice au second, aboutit nécessairement à la suprématie du noir et à l’extinction de la race blanche. C’est un résultat que la philanthropie spéculative ne me paraît pas avoir prévu.
Ces deux races sont douées d’aptitudes différentes, et elles ont chacune une mission distincte à remplir dans le monde. La fécondation du sol parle travail, dans les pays intertropicaux, ne peut être entreprise et menée avec succès, que par des hommes à peau colorée. C’est une vérité qui trouve encore des contradicteurs, mais n’en saurait avoir parmi les hommes désintéressés qui ont pu observer par eux-mêmes. L acclimatement avec le travail productif est encore possible, pour l’Européen, dans la partie la plus élevée en latitude de la zone subtropicale, en Algérie, par exemple, si on y apporte les précautions nécessaires. Entre les tropiques, c’est autre chose; l’acclimatement n’v est jamais complet pour l’individu, il exclut le travail prolongé et continu sous les rayons du soleil, c est-à-dirc le travail rémunérateur, et il n’a jamais lieu qu’au prix d un amoindrissement, pour ainsi dire, de la personne et d une abréviation de la \ie. Pour la race, la question n’est pas non plus douteuse, en changeant de climat elle perd, avec le temps, 1 intégrité de son type primitif. L’acclimatement, avec la conservation de tous les pri-
LE CIÏÜLÉHA DE LA GUADELOUPE. o9
viléges que confère le sol natal, n’est qu’une utopie. Le mélange des sangs facilite l’acclimatement en transformant les races. Cette transformation est, sans doute, dans les vues de la nature, puisque la nature permet les sentiments affectifs et la fécondité continue entre toutes les races humaines. Ce sont là les baguettes magiques dont se sert l 'Alma parois, en dépit des conventions et des préjugés, pour faire jaillir, comme d’une terre féconde, des plus beaux types féminins de la race inférieure de nouvelles générations aptes à vivre dans un milieu où l’une des deux races mères était destinée à s’éteindre. C’est ainsi qu’elle procède partout où deux races differentes se trouvent en contact, elle arrive à ses fins en fondant par la génération les types, l’un dans l’autre, toujours selon la loi du progrès. « A propos » de ces rapports irréguliers desquels est issue la classe des gens » de couleur, il faut bien dire une fois de plus encore : Félix » culpal » (Dr Ch. Pellarin, Souvenirs anecdotiques, p. 63.)
L’inévitable réaction des races colorées contre l’ancien esclavage dont le souvenir entretenait, de part et d’autre, des préjugés et des méfiances nuisibles au bien-être commun est heureusement entrée, à la Guadeloupe, dans une période décroissante. Au milieu des malheurs qu’il a causés, le choléra a aussi suscité, de toute part, de généreux dévouements qui me paraissent avoir resserré les liens d’union qu’il est si désirable de voir régner entre toutes les races.
Aux faits nombreux, mais un peu contradictoires, que la science a enregistrés, touchant la faculté d’acclimatement de l’Européen dans les pays chauds, j’en ajouterai un qui n’a point été cité et qui milite contre la possibilité de l’acclimatement complet.
L’île, aujourd’hui suédoise, autrefois française, de Saint-Barthélemy a reçu, il y a une centaine d’années, une colonie d’environ quinze cents Normands émigrés de l’île voisine de Saint-Christophe, lors de la prise de possession de cette île par l’Angleterre.
L’île stratifiée de Saint-Barthélemy est parfaitement salubre, la colonie normande s’adonne à la culture du sol, mais elle ne peut s’y livrer que le matin et le soir ; au milieu du jour elle est obligée de se mettre à l’abri; chacun, alors, se relire chez soi. La nature aride du terrain, la courte durée du travail agricole de chaque jour, permettent, à peine, aux plus heureux d’arriver à
une demi-aisance. On cultive dans l'ile des ananas qu’on exporte en Amérique, le coton et les vivres du pays; ce sont là les denrées commerciales et les ressources principales de la petite colonie. La population a diminué, malgré plusieurs mélanges avec le sang de couleur, et tout semble annoncer qu’elle diminuera encore davantage, dans un avenir prochain. Les affections phlcgmasiques de la peau et de la muqueuse intestinale, les maladies cachectiques, liées à la lésion des viscères abdominaux, sontcommunes; les fièvres de tous les types ne-sont'pas très-rares; on ne peut les attribuer aux marais, car il n’y en a pas dans l’île; elles paraissent dues, ici, comme dans beaucoup de pays chauds, à la nécessité où se trouvent les cultivateurs de lutter contre un ; météorologie à laquelle l’organisation de l’homme blanc se fait difficilement. La lèpre tend à prendre une grande extension parmi les descendants de nos compatriotes arrivés à la quatrième génération. Indépendamment de quelques vices d’hygiène générale, deux causes plus spéciales paraissent concourir au développement de cette nouvelle endémie, d’abord, l’usage d’une eau saumâtre, qui devient une nécessité pendant les fréquentes sécheresses auxquelles l’ile est sujette, puis l’abus du poisson et des salaisons qui forment, pour ainsi d:re, la seule nourriture animale des habitants.
Un jour de fête, j’ai vu cette population réunie presque tout entière dans les deux bourgs de l’ile. À part quelques beaux vieillards et. quelques adultes qui appartiennent à la deuxième et à la troisième génération, la plupart des jeunes gens et des hommes faits ont visiblement subi une détérioration prononcée du type originel, ils sont chétifs, de taille peu élevée.
L’abus que l’on fait dans ces pays des condiments d’un goût relevé ou piquant paraît tenir a la pauvreté nutritive réelle des aliments, autant qu’à la langueur des fonctions digestives, car ce sont, en général, les gens les plus mal nourris qui mangent le plus de piment. Ce poivre violent est devenu pour eux une nécessité, au détriment des fonctions digestives, que son usage excessif contribue à altérer.