MATIÈRE DE L’HYGIÈNE
1. — Les aliments. — Un préjugé à propos du régime alimentaire qui con vient dans les pays chauds. — L’alimentation dans la classe la plus nom breuse. — Son insuffisance et ses défauts. — Les vins plâtrés.
La nourriture des masses est généralement mauvaise ; *ce vice de l’hygiène n’est pas particulier à la Guadeloupe ni aux Antilles; on le trouve, à un égal degré, dans la plupart des pays chauds.
Les médecins voyageurs, Rochoux, entre autres, ont signalé le teint jaune et pâle, la couleur terne du visage, l’air de langueur et de débilité des populations, qui frappent l’étranger, lorsqu’il arrive dans une colonie. Ces signes de souffrance organique sont mis sur le compte du climat, mais les vices de l’hygiène et, surtout, l’insuffisance et la mauvaise qualité de l'alimentation, loin d’y être étrangers, y ont une très-grande part. La population est faible et étiolée, parce que la réparation nutritive est incomplète chez tous, qu’elle reste beaucoup au-dessous des besoins de la santé; chez l’adulte, des exigences de la croissance et du développement, dans l’enfance, de celles de la convalescence, après les maladies.
L’importance prophylactique d’une alimentation saine est universelle. On ne saurait trop insister sur la puissance de cet élément de l’hygiène contre les maladies endémiques des pays chauds, qu’il s’agisse de les prévenir, d’en hâter ou d’en compléter la guérison. Le fléau qui vient de frapper la Guadeloupe prouve qu’en fait de maladies épidémiques, le choléra ne fait pas exception à la règle.
Les hygiénistes nous font connaître comment la proportion et la quantité des divers éléments de l’alimentation varient, selon les conditions de travail ou d’inaction, d’âge, de sexe, de poids du corps, etc. L'influence du climat sur ces variables de l’hvgiône n’est peut-être pas aussi bien connue. L’homme qui se transporte, d’un climat tempéré dans un pays chaud, y devient aisément malade, à des degrés divers. Les fonctions digestives sont les premières affectées et l’appétit se perd; mais tant que
cet homme reste bien portant, lui faut-il moins d’aliments ou plutôt moins d’ingesta?
La question est résolue par l'affirmative, sans examen suffisant peut-être. On cite la frugalité proverbiale de l’habitant des pays chauds; il ne mange pas beaucoup, sans doute, mais aussi il travaille peu et il est souvent malade, par suite d’une frugalité malsaine et lorcée. L’étiolement et la débilité de ces populations, qui ont frappé tous les voyageurs, sont, je crois, rapportés trop exclusivement au climat. Là où abondent les subsistances, comme dans certaines îles de l’Océanie, vous trouvez un peuple vigoureux qui ne se rencontre pas dans des îles également salubres, mais où les denrées alimentaires sont rares ou d’un prix élevé, ce qui revient au même. Voici un autre exemple plus près de moi, en faveur de la même thèse. Les militaires envoyés à la Guadeloupe, pour y tenir garnison, pendant quatre années, reçoivent, en sus de la ration européenne, du vin, du café et de l’eau de-vie; leur régime est donc amélioré. D’un autre côté, le service est moins fatigant qu’en France; eh bien, malgré ces circonstances favorables, ils s’affaiblissent et s’anémient en raison directe de l’insalubrité des lieux où ils séjournent, et en raison directe aussi de la moindre valeur hygiénique de leur nourriture. Les simples soldats fournissent toujours un plus grand nombre proportionnel de malades que les sous-officiers et ceux-ci un plus grand nombre que les officiers. Ce fait, sans doute, est complexe, et la nourriture n’est pas la seule condition d’hygiène qui diffère dans les différentes situations militaires ; mais, quand il s’agit de lutter contre un climat débilitant, c’est certainement l’alimentation qu il faut mettre en première ligne entre tous les éléments de l’hygiène.
Un éminent hygiéniste, M. Michel Lévy, cite, comme une preuve que les pays chauds réclament une alimentation réduite, l’exemple des portefaix, et des rameurs de Constantinople, hommes très-vigoureux qui, malgré leurs rudes travaux, ne font cependant usage que d’une alimentation presque toujours végétale. Le paysan breton, et celui de beaucoup d’autres parties de la France, qui offrent aussi des types de grande vigueur et travaillent probablement autant que les canotiers et les portefaix de Constantinople, vivent d’une manière non moins frugale. Dans certaines parties de la Bretagne, le journalier, le petit cultivateur ne consomment pas plus de trente ou quarante
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grammes de chair de porc salé par jour et, seulement, pendant cinq jours par semaine; c’est à peu près le seul aliment fortement azoté qu’ils connaissent ; cela ne les empêche pas d’être très- vigoureux. Le milieu salubre ou se déploie leur acti\ite, l’air pur et vivifiant qu’ils respirent, le calme de la vie morale, leur permettent une utilisation parfaite des matériaux nutritifs de l’alimentation, en même temps qu’ils entraînent peu de déchet matériel pour l’organisme et peu de dépense nerveuse. Une pareille alimentation ne saurait suffire à l’ouvrier des villes qui vit dans une atmosphère moins salubre, et mène une existence plus agitée. Le degré de salubrité du milieu que l’on habite et le genre de vie que l’on adopte, ou auquel on est assujetti, influent autant que la température propre aux divers climats, sur la quantité et la qualité de l’alimentation nécessaire à l’entretien de la santé.
Ce que je dis de l’alimentation s’applique aux autres éléments de l’hygiène. Plus la vie est attaquée, plus elle a besoin de trouver, dans l’art conservateur, des moyens efficaces de résistance.
La guerre contre les climats hostiles, l’insalubrité du sol et les épidémies, cette guerre. soutenue obscurément, tous les jours, dans nos colonies insalubres, loin du sol de la patrie, aura bientôt coûté plus d’hommes à la France que les guerres de la fin du dernier siècle ou du commencement de celui-ci. Elle n’est cependant si meurtrière cette guerre, que pour ceux qui ne peuvent se défendre et se préserver par l’hygiène. Autrefois, -tous les maux étaient regardés comme des fléaux de Dieu; on ignorait les moyens de s’en garantir; aujourd’hui, on connaît mieux ces moyens et l’on n’a pas la même excuse que par le passé de s’abandonner à l’incurie ou de suivre, en présence du mal, d’autres voies que celles qui sont tracées par l’expérience et la I science. li n’y a qu’un moyen de soustraire à l’influence des milieux insalubres les hommes qui y sont soumis, c’est de les entourer desoins hygiéniques particuliers, proportionnés, pour ainsi dire, au nombre et à l’énergie des causes d’insalubrité à l’action desquelles ils sont exposés.
Cette question de l’alimentation qui convient dans les pays chauds est donc fort complexe. Les effets physiologiques de la chaleur sur les fonctions digestives sont consécutifs aux modifications qu’elle apporte dans l’innervation, dans les actes nutritifs et sécréteurs. Pour bien se porter dans ces pays et pouvoir
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s'y livrer en même temps à un travail énergique et soutenu, il faut avoir une nourriture saine, variée et réparatrice à un degré, peut-être, plus élevé que dans les pays tempérés. Si, en général, l’habitant des contrées chaudes du globe n’a pas besoin d’un régime aussi riche en azote que celui qui convient à l’homme des pays tempérés, il faut, comme compensation nécessaire, adjoindre à ce régime, moins azoté, une plus grande proportion de substances mucilagineuses et sucrées. Ces substances remplissent un double rôle, l’un et l’autre également utiles; elles fournissent au sang des éléments chimiques dont il a besoin, en même temps qu’une grande proportion d’eau, qui répond aux besoins de la soif et permet de se désaltérer sans boire beaucoup d'eau pure; c’est un avantage qui n’est pas à dédaigner, car l’eau que l’on trouve à l’état libre dans plusieurs de ces pays est rarement de bonne qualité. Les fruits sont les représentants les plus complets de ces substances. Ils ne causent la dysenterie, comme on les en accuse, que s’ils ne sont pas mûrs ou bien qu’on en abuse, encore faut-il que leur action soit secondée par celle d’une mauvaise nourriture. Les fruits qui ne sont pas arrivés à maturité paraissent eux-mêmes plus susceptibles de favoriser le développement des entozoaires que de provoquer la dysenterie. Les trois quarts des fruits que consomme le peuple aux colonies sont cueillis et mangés avant d’être mûrs. L’épidémie du choléra a montré combien les entozoaires, particulièrement les ascarides lombricoïdes, sont communs dans la classe pauvre. Je m’empresse d’ajouter que la présence de ces helminthes îrentraîne presque jamais aucun accident, car je ne voudrais pas paraître appuyer le préjugé, partout trop répandu, qui attribue aux vers intestinaux nombre de maladies ou de complications diverses de maladies, auxquelles ces parasites sont parfaitement étrangers.
La puissance prophylactique d’une bonne alimentation n a jamais été plus évidente qne pendant l’épidémie de la Guadeloupe. Les trois quarts de ceux qui se nourrissaient mal ont succombé à la Basse-Terre. L insuffisance de 1 alimentation a partout augmenté le nombre des victimes. Dans les mêmes catégories de la population, catégories de races, d âge, de profession, etc., etc., ce sont toujours les individus qui manquaient du nécessaire qu’on voyait frappés en plus grand nombre.
La farine de manioc, les légumes secs, pois, haricots, lentilles; les salaisons, morue, lard, bœuf salé, forment la base de l’alimentation du peuple. À part la farine de manioc, toutes ces denrées sont d’origine exotique et leur prix est relativement élevé.
Le pays produit quelques céréales, telles que le maïs, le gros mil et le petit mil; des racines, des légumes, des fruits féculents, sucrés, acidulés, plus ou moins alimentaires. Citons parmi les racines le manioc, l’igname, la patate douce; parmi les fruits la pomme à pain, la banane, le mangot, le goyave, le corossol, le coco, l’orange, etc., etc. Plusieurs légumes et racines potagères qui appartiennent à l’Europe, viennent aux Antilles un peu atrophiés : carottes, salsifis, navets, choux, radis, artichauts, etc., etc.
Les produits alimentaires indigènes sont riches en fécule, en sucre, en matière grasse, pauvres en azote, en éléments plastiques et assimilables.
Le poisson frais et la viande de boucherie sont d’un prix trop élevé pour être accessibles au grand nombre. Le pain préféré par les Européens passe, pour beaucoup de créoles, après la farine de manioc. Le riz sert principalement à nourrir les Indiens qui le préfèrent au pain; sa valeur nutritive est un peu supérieure à celle du manioc, mais cependant très-faible, il ne contient que 13 millièmes d’azote et n’est guère plus nutritif, dit M. Boussingault, . que le foin des prairies.
Voyons la manière dont se nourrit la classe la plus nombreuse et prenons pour exemple la ration que reçoivent les immigrants employés aux grandes cultures de canne à sucre et de café. Cette ration a été calquée sur celle dont fait habituellement usage la population indigène qui se livre, pour son compte, aux travaux de la culture à la campagne ou à diverses professions manuelles dans les villes. On peut la prendre pour type et pour exemple de l’alimentation du peuple, car celle-ci est rarement meilleure et souvent pire. Je veux montrer que cette alimentation est insuffisante, car c’est là une des premières causes de l’état stationnaire ou même du mouvement rétrograde de la population aux colonies.
Voici ce régime, dans ses principales variétés, réduit à son rendement en azote, carbone et matières grasses.
La ration journalière se compose de :
Grammes Aïote Carbone Mal. ge.
1“ Riz et poisson sald 880 15.47 317.80 18.54
ou 2o Pain et poisson sali! 825 14.88 248.37 8.26
ou 3° Racines, fruits du pays et poisson salé 3.700 14.43 344.00 4.71
ou 4“ Pain et porc salé 825 11.93 277.00 82.00
ou 5° Manioc et poisson salé 714 10.22 171.00 15.10
Ce qui caractérise ces divers régimes, c’est une notable insuffisance des éléments essentiels de la nutrition. Pour en juger, rappelons quelques principes et quelques faits d’expérience. Le corps de l’homme a pour base une matière azotée, et cette matière est soumise à un mouvement continu d’élimination et de renouvellement de ses matériaux. L’élimination se fait principalement par les reins, sous forme d’urine; par la peau, sous forme de sueur et de transpiration insensible; et par les poumons, sous forme d’exhalations gazeuses ; le renouvellement a lieu par la nourriture que l’homme absorbe. La quantité des matériaux expulsés sert de mesure à celle des matériaux de renouvellement qui deviennent nécessaires. Si la mesure n’est pas atteinte, la santé fléchit bientôt et le corps reste livré aux causes de destruction si puissantes que recèle la nature dans les pays chauds.
Les substances grasses, féculentes et sucrées ne sont pas moins indispensables à l’entretien de la vie que celles qui contiennent de l'azote, mais leur rôle est différent : destinées à l’hématose, c’est-à-dire à la revivification du sang, à l’entretien de la chaleur animale et de l’irritabilité musculaire, ces substances ne se fixent pas dans l’organisme au moins en grande proportion, elles ne font, pour ainsi dire, que traverser le corps en s’y décomposant et, après avoir servi aux actes indiqués, elles sont expulsées, en grande partie, sous forme gazeuse par la voie pulmonaire.
Les physiologistes ont évalué à un chiffre qui varie de 12 à 30 gr. la quantité d’azote expulsée journellement de l’organisme parles différentes voies d’excrétion, et qui provient, soit directement des aliments, soit des matériaux usés du corps de l'homme et à un chiffre de 300 à 400 gr. de carbone, la quantité de cet autre principe élémentaire qui est, tous les jours, brûlé ou transformé et finalement expulsé comme l’azote.
Ces quantités varient selon différentes conditions, que je
n’examinerai pas toutes, et dont l’influence, d’ailleurs, n’est pas encore parfaitement connue, mais il y en a deux piincipales que nous devons considérer ici, le travail et le repos.
Payen évalue au double, pour l’azote, et au septième pour le carbone, le supplément de ration exigé par le travail, de sorte que la ration de repos ou d’entretien étant de 12 gr. 50 d’azote et de 264 gr. de carboue, la ration nécessaire, pendant le travail, devient de 25 gr. d’azote et de 309 gr. de carbone.
Ces évalutions varient un peu selon les auteurs qui les donnent. Mais les variations ne vont pas au delà de 3 ou 4 gr. pour l’azote et30à 40 gr. pour le carbone; nous pouvons donc regarder, comme des termes de comparaison suffisamment exacts, ces données déduites des expériences de Payen et Girardin. Si, maintenant, nous comparons la ration créole avec cette ration normale, nous voyons 1° que la ration composée de riz et de poisson salé, suftisanteen carbone et en matière grasse, contient une quantité beaucoup trop faible d’azote. Cette ration offre un autre inconvénient. La quantité de riz qui y entre, et qui est de 85 centilitres ou environ 680 grammes, forme un volume considérable, car le riz absorbe, par la cuisson, près de quatre fois son poids d’eau, ce qui porte le poids total de la ration à près de 3 kilogrammes, volume et poids considérables, qui sont plus propres à fatiguer les organes digestifs qu’à réparer les forces. 2° La ration composée de pain et de poisson salé offre une insuffisance de tous ces éléments, mais, surtout, de l’azote qui s’y trouve encore en moindre proportion que dans la ration précédente, où le riz tient la place du pain. Le carbone et la graisse y étant en quantité trop faible, cette ration est encore plus défectueuse que la première. 3° Laration, qui se compose de racines ou de fruits du pays ou de poisson salé, contient assez de carbone, trop peu de matières grasses et d’azote, elle présente aussi un volume considérable, capable de surcharger et de fatiguer les organes digestifs. 4° La ration composée de pain et de porc salé : l’azote descend ici à II gr. 93, au-dessous de la moitié de la ration normale de travail ; c’est-à-dire que cet élément capital de l’alimentation y est extrêmement insuffisant. 5° La ration composée de manioc et de poisson salé. Celle-ci est la plus défectueuse de toutes, elle contient encore moins d’azote et de carbone que les précédentes et elle est, en même temps, une des plus pauvres en matières grasses.
C’est presque toujours le poisson salé qui forme la base azotée rie l’alimentation ; si on le remplace par de la viande, c’est ordinairement le laid salé qui entre alors dans le régime pour un poids égal. Cette substitution accroît un peu la proportion de carbone et de matières grasses, mais elle diminue celle de l'azote, par conséquent le régime n’en est point amélioré. Si, au lieu de porc, c’est le bœuf salé qui remplace le poisson, l’azote augmente d’environ un centième, tandis que le carbone et la graisse diminuent de quelques centièmes et l’alimentation n’y gagne rien.
Les substances alimentaires, autres que celles dont il vient d’être fait mention, sont d’un usage tout à fait exceptionnel pour la majeure partie de la population, et il n’y a pas lieu d’en tenir compte dans l’appréciation des résultats hygiéniques de l’alimentation publique.
Un autre défaut de ce régime, c’est d’être beaucoup trop uniforme et de manquer ainsi à une règle importante de la diététique qui veut une certaine variété dans l’alimentation. En effet, il n’entre dans la ration de tous les jours que deux substances simples, le poisson salé et une substance végétale qui ne change pas souvent non plus. Le régime le plus ordinaire, celui où entre la farine de manioc, est de tous le plus en défaut, car il pèche, à la fois, par une grande insuffisance des éléments sanguifiables et caloriques. Il ne serait pas amélioré, pas plus que celui dont le riz fait partie, par une plus grande quantité de sa partie végétale, et si on augmentait la quantité de cette farine, on ne parviendrait qu’à avoir une ration indigeste par son volume, sans accroître beaucoup la proportion des éléments nutritifs.
L’observation a été faite que le travailleur, nourri comme je viens de le dire, ne mange pas toujours toute sa ration ; cette observation ne prouve qu’une seule chose , c’est qu’alors le travailleur n’est pas bien portant, ou que ce régime ne répond pas à tous les besoins de la réparation organique; on l’augmenterait inutilement en substances féculentes ou amylacées. La dose énorme de ces substances qu’il faudrait pour fournir la quantité d’azote nécessaire n’aurait d’autre effet que de causer une dangereuse surcharge de l’estomac et des intestins et de troubler les fonctions digestives; mais il faudrait bien se garder de conclure que l’alimentation de cet homme pèche par le superilu. Ce serait
mettre un paradoxe au service d’une mauvaise cause. J’ai vu souvent des individus en proie à la cachexie anémique être subitement frappés, pendant la digestion d’un repas copieux de farine de manioc, de riz ou de haricots, d’accidents comateux, promptement mortels, qu’on mettait habituellement sur le compte d’un accès pernicieux, et qui étaient tout simplement le résultat d’une sorte d’apoplexie séreuse d’origine anémique ou albumineuse; il y avait presque toujours alors des lésions viscérales, principalement du côté des reins, comme je l’ai plusieurs fois constaté par l’autopsie, et les urines étaient albumineuses.
11 me reste à faire une dernière remarque ; elle est relative à la qualité des substances alimentaires. La ration dont je viens d’examiner la composition est encore rendue plus défectueuse par la qualité, souvent plus que médiocre, des denrées qui la constituent. On ne pratique pas de sophistications aux colonies; mais l’altération spontanée des denrées alimentaires y est extrêmement fréquente, et elle marche là avec une rapidité inconnue dans lespays tempérés. Les salaisons, qui sont un des principaux éléments de l’alimentation, offrent, plus souvent que toute autre denrée, des altérations qui, si elles ne les rendent pas toujours nuisibles, diminuent, au moins considérablement, leur valeur nutritive. J’ai évalué l’azote des salaisons, en supposant que l’albumine n’v a point subi d’altération; or, le déchet qu’elle éprouve, dans les salaisons bien conservées, est estimé à un tiers, et quand ces substances ont subi un commencement de désagrégation, comme cela arrive si promptement dans les pays chauds, la perte est nécessairement plus considérable, sans parler des propriétés nuisibles que peut acquérir alors la substance alimentaire.
Les céréales, riz, maïs, farine de froment, sont sujettes à des altérations du même genre. La farine de manioc elle-même, bien que récoltée dans le pays, n’échappe pas aux altérations produites par la chaleur et l’humidité, quand on la conserve longtemps.
Il y a là une grande question d’hygiène qui intéresse toutes les classes de la population ; je ne veux la poser que dans des termes très-généraux, pour ne blesser aucune susceptibilité ; mais je dois le dire, parce que je le sais bien, une bonne police sanitaire des marchés, et en dehors îles marchés une inspection sérieuse de toutes les denrées alimentaires destinées à la consom-
mation des villes, et surtout à celle des campagnes, me paraissent être au nombre des premiers besoins de l’hygiène publique, aux colonies. Les difficultés qu’éprouve la conservation de ces denrées commandent une certaine tolérance pour les altérations qui ne sont pas manifestement de nature à nuire; mais il y a une limite à fixer, car il s’agit de sauvegarder un grand intérêt public, et la science seule est apte à poser cette limite. Plusieurs faits pourraient venir à l’appui de l’opinion que j’émets ici, j’en citerai un seul qui s’est produit dans les derniers temps de mon séjour à la Guadeloupe, .l'emprunte au journal l’Avenir du 3 septembre 18G7, la mention que des dysenteries graves se sont déclarées dans des habitations de la Grande-Terre, par suite de l’usage d’un riz avarié. À des faits comme celui-là, on s’empresse de remédier; ils ne peuvent pas se généraliser, c’est pourquoi les conséquences en sont peu sensibles et n’affectent guère la statistique sanitaire ou mortuaire du pays; mais, si l’alimentation habituelle, sans aller jusqu’à provoquer des effets immédiats aussi graves, a seulement pour résultat d’amener une détérioration lente des constitutions et de donner un accès plus facile aux maladies endémiques et autres, la cause du mal est aisément méconnue. Les conséquences en sont, alors, bien plus funestes, et comme elles ne sont pas ordinairement rapportées à leur véritable cause, elles se perpétuent presque nécessairement, atteignent les générations dans leur durée, leurs forces vives, et le pays tout entier dans la condition la plus essentielle de sa prospérité. Les endémies, les épidémies enlèvent ces populations affaiblies, comme le vent emporte des feuilles prêtes à se détacher de l’arbre. On met volontiers tout le mal sur le compte de ces fléaux, et l’on s’adresse, pour en conjurer les coups, à la médecine qui est à peu près radicalement impuissante quand elle ne marche pas de concert avec l’hygiène. Je ne veux pas dire que son œuvre soit tout à fait inutile, mais privée du soutien permanent de l’hygiène contre les dangers qui menacent la vie, elle ne peut sauver un malade que pour le laisser exposé à une n ouvelle maladie fatalement prochaine, de sorte que, tout compte fait, avpc les maladies réitérées, et la santé éphémère, ses résultats humanitaires sont à peu près nuis et ses résultats économiques tout à fait négatifs. Les sentiments d’humanité restent seuls à protéger des existences qu aucun autre intérêt ne porte plus à conserver, une fois que la maladie
les a fortement entamées. Combien, sous ce rapport, le sort de l’immigrant est moins assuré que ne l’était celui de l’ancien esclave-, celui-ci coûtait moins et produisait davantage, celui-là, son engagement fini, ne doit plus rien, mais aussi on ne lui doit plus rien, et si la maladie rend l’engagement onéreux, la voix du cœur défend seule sa vie 1 Encore faut-il que l’engagiste puisse toujours écouter cette voix, et comment le pourra-t-il s’il n’a pas lui-même le nécessaire? Reste la protection légale, mais la protection légale empêchera-t-elle la misère de tuer, dans un , état de société où la misère est fatale?
Une observation semblable à celle que j’ai faite pour les aliments s’applique aux boissons et particulièrement aux vins. Les vins ordinaires sont l’objet d’une grande consommation dans nos colonies; presque tous ceux qu’on y apporte sont des vins plâtrés. Les chimistes et les hygiénistes ne sont pas d’accord sur les effets physiologistes du plâtrage des vins; les uns le regardent comme nuisible, les autres comme indifférent. Mais il est curieux de remarquer que ce sont les savants des pays vignobles, où le plâtrage est devenu une pratique habituelle, mais où l’on ne boit guère de vins plâtrés, parce que ce procédé s’applique aux vins destinés à l’exportation, il est curieux et piquant, dis-je, de remarquer que ce sont ces savants chimistes et hygiénistes qui considèrent le plâtrage des vins comme exempt d’inconvénients pour la santé, tandis que ceux de Paris ont plus d’une fois émis l’opinion qu’il peut être nuisible. Je me range à cette dernière opinion.
Dans des pays où la plupart des eaux potables sont déjà plus plâtrées qu’il ne le faut et dont le climat a pour effet spécial d’entretenir une disposition particulière aux maladies des organes digestifs, il est à craindre que les vins plâtrés ne soient pas sans avoir de graves inconvénients. J’ai reconnu, d’ailleurs, par expérience directe et personnelle, que les vins fortement plâtrés, comme ils le sont presque tous, excitent des gastralgies et divers autres troubles des fonctions digestives.
Une fois, avec mon collègue Martin, pharmacien de la marine, de regrettable mémoire, membre, comme moi, d’une commission chargée d’examiner des vins destinés aux hôpitaux et à la garnison, nous avons voulu faire un exemple et nous avons refusé, parce qu’il était plâtré, un vin qui, sans cela, eût été acceptable.
S’il est des pays où le plâtrage des vins puisse nuire, ce sont assurément les pays chauds. À Paris les vins plâtrés sont exclus de la consommation des lycées, ils devraient l’être, à plus forte raison, dans nos colonies, des approvisionnements destinés aux troupes de terre et de mer, surtout aux hôpitaux. Ce n’est pas là une question sans importance, mais une question, au contraire, très-grave. Les pays chauds font assez de malades, parmi les serviteurs de l’État qui y sont envoyés, pour qu’on supprime, autant qu’il est possible, tout ce qui peut être une cause de maladie.
J’ai pris, pour type de l’alimentation du peuple, celle qui est allouée à une classe de la population sur laquelle veille la sollicitude administrative, les immigrants engagés pour le travail, parce qu’elle est encore la moins mauvaise, et qu’elle n’est pas soumise aux mêmes vicissitudes que celle du reste de la population. Les conditions de succès de l’immigration laissent beaucoup à désirer sous ce rapport. Pour faire des populations saines et vigoureuses, capables d’un travail productif et capables en même temps de croître et de se multiplier, selon la loi de la nature, il faut qu’elles aient une ration normale de nourriture. Cette ration varie selon les climats et les lieux. Les climats énervants, les lieux insalubres nécessitent une amélioration du régime alimentaire, sous peine de voir les populations, décimées par les maladies, produire peu, dépenser beaucoup, et lînalement marcher vers leur extinction. C’est là, si je ne me trompe, une vérité utile et un principe nouveau à appliquer en matière de colonisation.
Singulière anomalie, bien faite pour montrer que ces questions ne sont pas encore très-bien comprises, la ration de 1 immigrant, embarqué pour se rendre sur les lieux de l’engagement, alors qu’il est désoeuvré à bord, l’emporte en quantité et en variété sur celle qui lui est allouée quand il est à terre et qu i! travaille. Au lieu de 625 gr. de pain ou de 75 centilitres de riz et 200 gr. de poisson salé, qui lui sont donnés à terre, il reçoit à bord 750 gr. de biscuit ou un litre de riz, 214 gr. de poisson, plus 120 gr.de légumes secs, ordinairement des haricots ou des lentilles, substances très-nutritives, qui n entrent pas dans la ration de travail, où un semblable supplément serait si utile.
Si nous jetons les yeux sur la partie de la population libre de tout engagement de travail, qui se nourrit comme elle peut,
c’est ici que nous trouvons l'idéal de la frugalité, mais d’une frugalité malsaine et forcée. Les temmes, les enfants et vieillards, les valétudinaires n’ont souvent , pour pain quotidien , que quelques pincées de manioc, quelques fruits, une parcelle de morue. Quand l’épidémie a éclaté, l’administration et les particuliers ont rivalisé d'efforts pour améliorer l’alimentation du peuple, mais ces améliorations n’ont pu être généralisées si ce n est sur quelques habitations, dans les établissements publics, prisons, hospices, etc., etc.; le reste de la population, malgré les secours que lui prodiguaient l’assistance publique et les dévouements particuliers, n’a guère pu apporter de changement suivi à sa manière de se nourrir; ou peut même dire que toutes ces ressources, si généreusement improvisées, n’ont pu parvenir à neutraliser les fâcheuses conséquences ‘qu’a eues l’ouragan, relativement à l'hygiène alimentaire du peuple, dans les parties de la colonie qu’il a ravagées, et que cette hygiène y est restée bien plus défectueuse encore pendant le temps qui s’est écoulé depuis l’ouragan jusqu’à la fin de l’épidémie qu’elle ne l’était auparavant. Le soin des malades passait naturellement avant tout, et quels secours auraient pu suffire aux nécessités les plus urgentes seulement, qui résultaient de leur nombre effrayant ? Gomme les autres conditions hygiéniques ont été, en même temps, gravement empirées par le premier fléau et qu’il y a eu, en outre, d’autres causes qui ont contribué à aggraver l’épidémie dans les parties de la colonie qui ont le plus souffert de l’ouragan, il n’y a pas lieu, pour rendre compte de celte aggravation, de chercher des explications cosmologiques aussi obscures qu’incertaines.
La proportion des malades et des morts a varié beaucoup selon les races, les âges et diverses autres circonstances, dans cette partie de la population qui était réduite au même régime alimentaire hautement insuffisant et défectueux que je viens d’examiner; mais ce n’est point là un argument contre la thèse que j’ai soutenue sur le rôle de cette alimentation, comme cause prédisposante ou occasionnelle et comme circonstance aggravante de la maladie, car il faut tenir compte, ici, des influences particulières, dérivant d’autres conditions qui ont pu modifier en sens contraire les résultats des vices de l’alimentation et faire ainsi varier la mortalité dans les diverses catégories de la population.