Les vêtements
A part ce que le sentiment de la pudeur exige impérieusement, le vêtement n’est pas toujours un objet de première nécessité dans les pays chauds. Les hommes, à qui la nature a donné une peau apte à supporter les rayons du soleil des tropiques, se trouveraient bien de le réduire au minimum pendant le travail. Au lieu de cela, nous voyons des hommes à peau noire et onctueuse, africains, noirs créoles, indiens, qui manient la pioche ou la houe, étouffant de chaleur, inondés de sueur, sous un vêtement qui gêne leurs mouvements; puis, le travail fini, on se débarrasse d’un bagage incommode, pour retremper dans la fraîcheur une force épuisée et arrêter une excessive transpiration. Je ne dis pas que les choses se passent toujours ainsi, mais je l’ai vu arriver souvent. Il n’y aurait que demimal à travailler complètement vêtu, si le vêtement, trempé de sueur, pouvait toujours être remplacé par un vêtement sec après le travail, mais la garde-robe de notre homme est aussi maigre que son régime, et il y en a peu qui soient à même de prendre cette précaution si nécessaire. Voyons,. en effet, de quoi se compose le trousseau de ces mêmes gens, dont nous connaissons le régime. Pour les hommes, deux chemises, deux pantalons et une veste en coton, par an; pour les femmes, deux chemises, deux robes et deux mouchoirs, aussi en étoffe de coton. Est-ce donc assez, d’un seul rechange, dans un pays où deux minutes de travail au soleil ou même à l’ombre vous inondent de sueur ! Comment alors avoir un vêtement sec pour se couvrir après le travail, et comment avoir un vêtement propre? Puis, quand viennent les maladies si fréquentes et si graves, dans quelles fâcheuses conditions de guérison va se trouver le malheureux ainsi vêtu ?
Je ne parle ici que des immigrants; s’il est, comme je le crois, impossible, dans la situation du pays, de mieux les approvisionner de linge, mon opinion est qu’il y aurait tout avantage pour ces hommes à conserver le costume de leur pays. C’est à peu près le demi-nu et le costume drapé si simple et si commode dans les pays chauds dont se couvraient, en cas de besoin, ces riantes et heureuses populations de l’Océanie, avant que l’Eu-
rope se fût occupée de les façonner à ses usages. D aucuns prétendront peut-être que la morale s’y oppose; je crois, au contraire, qu’elle y gagnerait, car la propreté est aussi une qualité morale, et des guenilles sales et puantes collées sur le corps ne sont qu’une souillure de plus; elles sont, en outre, une cause puissante de maladie, soit par la malpropreté quelles entretiennent, soit parce qu’elles restent appliquées sur lecorps quand elles sont mouillées par la sueur, et deviennent alors une cause active de refroidissement. Il arrive même que ce linge, tout imprégné de sels déliquescents, à force d’être macéré dans la sueur, reste toujours humide et ne peut plus sécher, parce que la vapeur de la dissolution saline qui le pénètre a une tension inférieure à celle de la vapeur d’eau contenue dans l’air; le corps est ainsi maintenu dans un bain continuel d’humidité alternativement chaude et froide qui devient une cause de fréquentes maladies.
L’insuffisance de l’habillement est plus dangereuse dans les pays chauds que son absence; ce n’est certainement pas celle-ci que je veux recommander, mais je crois qu’il y aurait avantage à s’en rapprocher ou à s’en éloigner plus qu’on ne le fait; elle est plus dangereuse, parce que, dans le dernier cas, la peau acquiert, contre les vicissitudes atmosphériques, une puissance de réaction qui préserve de beaucoup de maladies, et qu’elle perd bientôt par l'habitude d’être couverte. Voilà le danger auquel sont exposés beaucoup d’immigrants, auquel étaient exposés surtout ceux qui venaient d’Afrique, quand on en recrutait dans ce pays. Ils vont presque nus chez eux; aussitôt débarqués on les habillait des pieds à la tête; plus tard, pour une raison ou pour une autre, ils manquaient souvent des vêtements nécessaires, quand l’habitude d’en porter était prise et que les téguments avaient perdu le précieux privilège de supporter les impressions atmosphériques, sans préjudice pour la santé. Il en résultait beaucoup de maladies, qu’on eût peut-être évitées en ne créant pas une habitude dont la conservation ne pouvait être suffisamment assurée.
Une des circonstances qui ont le plus contribué à aggraver la situation des malades des classes inférieures, qui étaient traités à domicile, c’est le manque de linge de corps et de linge de lit. Je n’ai pas visité une seule case, un seul malade, qui en possédât le plus strict nécessaire. On trouvait des médicaments, grâce
à la bienfaisance publique et au dévouement des hommes de cœur; mais il 11'était pas possible, on le comprend, de trouver du linge. Un premier malade souillait toute la garde-robe d’une pauvre famille qui était ensuite forcée de s’en servir pour ceux qui tombaient successivement, car les casisolés'de choléra, dans une même famille, ont été bien rares. Une autre fois, j’arrivais dans une maison où il y avait plusieurs malades, et tout au plus de quoi en tenir un seul dans des conditions convenables de propreté et de calorification. Le dénûment habituel d’un objet si indispensable, dans une pareille conjoncture, obligeait à faire servir pour tous les malades le même linge de corps et de lit, sans pouvoir le plus souvent ni le laver ni le désinfecter. La même pénurie s’est fait sentir aussi dans les ambulances destinées au traitement des cholériques, partout il y avait plus de malades que de moyens hygiéniques de traitement plus nécessaires que les remèdes eux-mêmes, car, sans ces moyens, la guérison est presque impossible, et ils suflisent, quelquefois seuls, à amener la guérison spontanée.
Indépendamment de l’action aggravante que cette excessive exiguïté de la garde-robe, dans la plupart des maisons, a exercée sur la maladie, elle a, en outre, favorisé de la manière la plus active le développement de l’épidémie, en multipliant les cas de transmission contagieuse par le linge contaminé.
3. — L’habitation. — Le cube d’air nécessaire. — Préjugés relatifs au renouvellement de l’air autour des malades. — Pourquoi les opérations chirurgicales réussissent mieux dans les pays chauds qu’en France.
Je m’occuperai des habitations sous deux points de vue seulement, l’espace et l’aération ; ce sont les deux conditions qui ont laissé le plus à désirer pendant l’épidémie, à cause de ce déplorable préjugé de la population qui lui faisait tout fermer autour des malades, alors qu’il eût fallu tout ouvrir.
La caractéristique des maisons coloniales est l’absence des cheminées et des fenêtres vitrées. L’architecte n’a point là à se préoccuper de deux problèmes, quelquefois difficiles, d’hvgiène domestique, le chauffage et la ventilation. Grâce à la douceur du climat, le chauffage est inutile, et la ventilation spontanée suffit ordinairement pour assurer le renouvellement de I air; il n’en est cependant pas toujours ainsi, comme nous allons le voir.
L’espace est suffisant dans les maisons de quelque importance. Le renouvellement de l’air y est rendu lacile et abondant par la disposition des fenêtres garnies de châssis à jalousies mobiles, au lieu de vitres qui entretiendraient en outre une chaleur insupportable; il y au dehors des volets pleins que Ion ferme la nuit, et quelquefois du côté du vent seulement. L’accès de l’air et de la lumière se règle à volonté, en faisant descendre ou monter les registres de jalousies mobiles ; on peut dire que ces maisons ne sont jamais closes, à moins qu’on ne ferme tous les volets extérieurs, ce qui ne se fait guère que clans les trèsmauvais temps.
Parmi les maisons de moindre valeur, les unes ont plusieurs ouvertures, des fenêtres garnies de jalousies, et, lors même que l’espace y serait moindre que ne le réclame la théorie, cet inconvénient disparaîtrait à cause de la facilité du renouvellement de l’air; d’autres qui portent plus particulièrement le nom de cases, et sont occupées par la classe la plus nombreuse, sont très-exiguës, leurs fenêtres se ferment au moyen de volets pleins; plusieurs sont en forme d’appentis et n’ont point d’ouvertures opposées; le jour, tout est ouvert, mais la nuit, ilfauttout fermer ; l’air ne se renouvelle plus, il se vicie très-promptement et à un bien plus haut degré, toutes choses égales d’ailleurs, qu’il ne loferait dans un pays froid. L’espace et l’air manquent alors également, c’est ce qui arrivait presque partout pendant l’épidémie ; il en résultait des conditions particulières d’insalubrité pour les malades et de propagation contagieuse pour ceux qui les entouraient.
Il faut, dans les pays chauds, un cube d’air atmosphérique plus considérable que dans les pays tempérés, à cause de la prompte altération qu’éprouvent, sous l’influence de la chaleur et de rhumidité élevées propres aux premiers pays, les principes organiques contenus clans le produit des exhalations des poumons et de la peau, et de l’abondance bien plus grande aussi de ces produits.
Si l’on applique à un pays chaud, placé dans les conditions de température et d’humidité relative où se trouve la Guadeloupe, la méthode qui consiste à déterminer le cube d’air respiratoire, c est-à-dire la quantité d’air respirable nécessaire par heure et par personne, la ration normale d’air, en un mot, d’après la quantité de vapeur d’eau fournie par les exhalations or-
ganiqucs qui est nécessaire pour saturer l’espace habité, on arrive à ce résultat, qu’il faut environ deux fois autant d’air neuf à respirer dans ce pays chaud, d’une température moyenne de 25°, que dans un pays tempéré, dont la même température moyenne est de 10°.
En effet, nous avons vu au chapitre de la météorologie que la quantité de vapeur d’eau contenue dans un mètre cube d’air est d’environ 4 gr. 70, à Paris, par une température de 10° et un état hygrométrique de 0,50, et de 16 gr., 20 à la Guadeloupe, la température étant de 25°, et l’état hygrométrique ou fraction de saturation de 0,63 ; avec ces données et celles que nous fournit la physiologie, il est facile de trouver les cubes respiratoires, théoriques, qui reviennent respectivement aux habitants de chacun des deux pays.
1° A Paris, où l’air n’est qu’à moitié saturé, il peut encore recevoir la même quantité de vapeur d’eau, soit 4 gr 70. par mètre cube. Nous savons, d’un autre côté, que la quantité de vapeur d’eau exhalée à la fois par les poumons et la peau est d’environ 38 gr. par heure. Le cube respiratoire, représenté par le nombre de mètres cubes d’air nécessaires pour dissoudre ces 38 gr. de vapeur d’eau, devient donc ici, 38 : 4,60 ou huit mètres cubes environ.
2° Pour le pays chaud et humide que nous considérons ici, la Guadeloupe, il faut tenir compte de l’accroissement qu’y éprouve le produit des exhalations de la peau et des poumons; or nous savons que les deux tiers à peu près des produits éliminés à la fois par la peau et les poumons sont fournis par la peau; de sorte que les 38 gr. de fluide éliminatoire qui représentent, dans les pays tempérés, l’ensemble des exhalations périphériques se décomposent ainsi : 13 gr. fournis par les poumons et 25 gr. par la peau, et si nous portons au double chacune de ces deux quantités, dans le pays chaud en question, cela fait un total de 50 gr. plus 26 gr. ou 76 gr. de fluides, qui sont expulsés du corps par ces deux voies, dans l’espace d’une heure.
Une des données du problème (2), page 43, doit être modifiée, dans un sens qui contribue aussi à augmenter le cube d’air respirable, nécessaire aux habitants des pays chauds ou du moins à la majeure partie d’entre eux, car l’état hygrométrique de l’air dépasse presque toujours 0,63 ou même 0,70, dans les rez-dechaussée bas et humides où loge la classe pauvre, c’est-à-dire
dans le plus grand nombre des habitations, et c est pour celles-ci que le cube d’air intérieur a surtout besoin d être augmenté.
Si nous portons à 0,75 la fraction de saturation de 1 air dans ces habitations, nous nous rapprocherons davantage des conditions dans lesquelles se trouve placée la majeure partie de la population.il faut maintenant chercher, avec cette nouvelle donnée, la quantité absolue de vapeur d eau qui est contenue dans l’air de ces mêmes habitations, en faisant un calcul semblable à celui de la page 43. Nous trouvons que cette quantité est
,i gr R 0 01781 1 622
pour un mètre cube : t x 0>003ti(- X Jm X 1000
ou 17 gr. 30. Puisque l’air contient 17 gr. 30 de vapeur d’eau, sous un fraction de saturation de 0,75, il peut encore en rece-
voir ou en dissoudre y ou ^ gr- 76 et le cube respiratoire
devient alors : 7G:5,7G ou 13 mètres cubes environ, c’est-ài dire qu’il est près de deux fois aussi considérable que dans le pays qui offre une température de 10° et un état hygrométrique de 0,50.
Ce problème, qui consiste à fixer la ration individuelle d’air,
! d’après la quantité de vapeur d’eau que l’espace habité est susceptible de recevoir et d’après la quantité de cette vapeur que fournissent les exhalations organiques, peut recevoir des solui tions très-différentes selon la diversité des conditions physiolo- ; giques et des circonstances extérieures. S’il s'agit de malades et surtout de fébricitants, de dysentériques, d’hommes atteints i d’affections traumatiques suppurantes et à plus forte raison de i maladies épidémiques et contagieuses, s’il s’agit de milieux où l’atmosphère générale est insalubre et altérable, comme elle l’est dans certaines localités des pays chauds, dans nos grandes villes de France, les évaluations précédentes doivent être largement dépassées : on a estimé à 100 mètres cubes par heure et par personne la quantité d’air qui devient alors nécessaire pour éviter : les effets de la concentration miasmatique; quantité encore
1. 0”, 01781 est, en ell'et, la tension de la vapeur qui correspond, sous la tem- ! perature de 25°, à l’état hygrométrique 0.75 d’après la formule jj =0.75. f est ü. la tension de la vapeur qui existe dans l’air à cette température et sous cet état | hygrométrique, et F la tensio i de la vapeur saturée à la môme température, i F étant donné par la table des tensions de la vapeur d’eau que l'on trouve dans | tous les traités de physique, on en tire la valeur de f.
Sü LE CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE.
insuffisante et qui aurait besoin d’être au moins doublée. Cette condition est de beaucoup dépassée dans certains pays chauds grâce à l’activité de la ventilation spontanée, qui renouvelle rapidement l’air et rend alors moins importante la question de 1 étendue ou de la capacité des habitations; mais quand ou prend la fâcheuse précaution de tout fermer, dans l’intention d’être utile aux malades, comme on le faisait à la Guadeloupe; dans beaucoup de cases, pendant l’épidémie, les inconvénients de l’air confiné, de l’air miasmatique se font plus ou moins gravement sentir.
Le renouvellement de l’air, qui est indispensable partout, pour assurer la proportion normale de l’oxygène, éviter l’accumulation de 1 acide carbonique et celle des principes organiques contenus dans le produit des diverses exhalations, l’est encore dans les pays chauds, une fois ces conditions remplies, pour prévenir une augmentation exagérée de la température et l’altération rapide des matières organiques qui leur communiquerait bientôt des propriétés nuisibles.
Je n’ai considéré cette question de la ration normale d’air, qu’au point de vue de l’accumulation de la vapeur d’eau dans le milieu habité. Si on l’examine au point de vue de la viciation de l’air par l’acide carbonique expiré et que l'on veuille, par exemple, réduire au millième la proportion de cet acide, dans l’espace habité, on arrive à une détermination non moins élevée de la ration d’air. Cette ration deviendra bien plus considérable encore si l’on veut neutraliser l’action, parfois si nuisible, de certaines matières organiques, comme celles qui paraissent receler le germe des maladies, à la fois miasmatiques et contagieuses. L’insuffisance de l’air respirable se retrouve en France, au plus haut degré, dans la plupart des établissements publics qui servent d’habitation passagère ou permanente, écoles, collèges, lycées, pensionnats des deux sexes, ateliers, fabriques, manufactures, casernes, navires de guerre ou de commerce, et surtout hôpitaux et hospices. Cette insuffisance de l’air est la principale cause qui entretient, dans un grand nombre d’établissements publics ou privés, la fièvre typhoïde à l’état à peu près endémique. Le même vice d’hygiène règne aussi dans le plus grand nombre des maisons des grandes villes, et celles qui ont été récemment construites à Paris en sont encore moins exemples que les anciennes. Élargir les rues était bien, élargir
en même temps les maisons, c’est-à-dire, dans les maisons, les habitations individuelles, eut été mieux encore.
Revenons à l’aération des habitations, considérée dans, ses rapports avec l’épidémie. G est un des côtés par lesquels 1 hygiène des malades et celle des personnes qui les approchaient a été le plus en défaut. Par suite de ce préjugé trop commun en tout pays, et dont la Guadeloupe n’est pas exempte, qui consiste à croire que l’abondance de l’air peut être nuisible, tandis que les conditions suivant lesquelles se fait son renouvellement peuvent seules le devenir, si aucune règle n’y préside, on s’appliquait à intercepter le plus possible, autour des malades, l’accès de l’air extérieur. Quand l’espace était vaste et l’aération insensible, assurée par un nombre suffisant et une bonne disposition des ouvertures, cette habitude avait moins d’inconvénients; mais dans les petits logements, où l’espace et l’air manquaient à la fois, elle était pleine de dangers pour les malades et pour les personnes qui les soignaient. Une case, une cabane en planches, où l’on avait tout fermé, éclairée en plein jour par une bougie, chaude comme une étuve, pleine de monde empressé auprès d’un cholérique, qui n’était pas toujours le seul, voilà le spectacle qui s’offrait trop souvent à celui qui allait porter au domicile du peuple les secours de. la médecine.
Quelques saines notions d’hygiène eussent évité bien des malheurs. Cette infortunée population n’avait de confiance que dans les médicaments, qui peuvent si peu contre le choléra, à part un bien petit nombre, et dont quelques-uns étaient bien plus jnuisibles qu’utiles, tandis qu’elle négligeait avec une fatale incurie, faute d’en connaître l’importance, des précautions qui sont à la portée de tous et sans lesquelles les médicaments, les mieux indiqués eux-mêmes, ne peuvent agir efficacement, comme celle de donner au malade un air pur et abondant. D’autres, aussi mal inspirés, s’imaginaient éviter la maladie en se cloîtrant
(chez eux et en fermant tout, pour empêcher, autant que possible, l’entrée de l’air du dehors; c’était, dans les deux cas, un ( complet contre-sens; on transformait, dans le premier, l’atmosj phère intérieure en un foyer actif d’infection contagieuse, où : ceux qui y pénétraient et surtout y stationnaient longtemps i couraient grand risque d’être frappés, en même temps qu’on asphyxiait le pauvre malade, en ne lui laissant plus à respirer i qu’un air extrêmement impur; dans le second cas, un se débili-
tait à l’avance au sein d’un air confiné, usé, peu vivifiant, trèspropre, au contraire, à activer l’énergie du principe insaisissable de la maladie, qu’on ne pouvait, quoi qu’on fît, empêcher de f pénétrer, si l’air extérieur en était imprégné. Alors qu’il fallait le maximum d’air respirable, on se réduisait au minimum ; conduite imprudente qui a fait bien des victimes. En temps d’épidémie, comme en tout autre temps, l’air le plus salubre est toujours celui du dehors, agité par le vent, continuellement renouvelé, pénétré qu’il est de lumière, de chaleur et d’ozone, purifié sans cesse par la destruction des principes organiques nuisibles qu’il peut contenir, miasmes, microphytes, microzoaires, etc.., sous l’influence de ces puissants agents de transformation. J’ai plus d’une fois observé que la simple précaution d’aérer vivement la chambre d’un cholérique, qu’on tenait soigneusement fermée, amenait ordinairement un soulagement immédiat et quelquefois une véritable résurrection. Malheureusement, les idées les plus simples ne peuvent pas se vulgariser tout d’un coup et, nonobstant les conseils contraires, la population suivait, comme par un entraînement fatal, les errements auxquels elle était accoutumée. Les malades traités dans les ambulances et les hôpitaux étaient, sous ce rapport, dans des conditions plus avantageuses, l’espace et l’air ne leur manquaient pas, ou leur manquaient moins, exception faite de quelques cas d’encombrement, qui se sont produits çà et là au plus fort de l’épidémie.
Cette habitude d’intercepter le renouvellement de l’air autour des malades s’étend jusqu’aux femmes en couche. II est de règle, sitôt que le travail est commencé, de prendre des précautions peu rationnelles, qui n’ont d’autre effet que de débiliter la mère et l’enfant, quelquefois de provoquer des accidents plus graves. Il arrive, par exemple, que ces enfants sont pris de tétanos ou d’affections graves des organes respiratoires à la moindre impression de l’air extérieur qui vient à les atteindre, pendant qu’ils séjournent dans cette atmosphère confinée et surchauffée.
C’est ainsi que certains vices hygiéniques qui ont aggravé l’épidémie se retrouvent dans les habitudes de la vie ordinaire, et que l’enfance elle-même y est exposée, dès les premiers jours de son avènement à la vie.
L’enfance est une plante qui pousse, avec une égale vigueur, sous tous les climats, aux seules conditions de ne pas être arra-
chée à la terre nourricière que la nature lui a donnée, le sein maternel, et de recevoir la culture hygiénique dont elle a besoin.
Les préjugés populaires relatifs au renouvellement de 1 aii autour des malades ne s’étendent pas jusqu aux blessés ni aux hommes qui ont subi une opération chirurgicale. Ceux-ci étant d’ailleurs presque toujours placés dans les hôpitaux où, comme je l’ai dit, le renouvellement de l’air est très-abondant, se trou- : vent ainsi soustraits à l’empire de la routine.
Tout le monde sait que les opérations chirurgicales réussis-
!sent mieux dans les pays chauds que dans les pays tempérés et qu’elles ne sont nulle part, peut-être, aussi souvent funestes qu’à Paris, malgré le talent des opérateurs. La principale différence de nature à influer sur le résultat d’une opération qu’il soit possible de constater dans les conditions où sont placés les hommes qui subissent cette opération à Paris et ceux qui la subissent dans les colonies, c’est que les premiers vivent et respirent au sein d’une atmosphère encombrée et insuffisamment renouvelée aux dépens d’un air extérieur impur lui-même et chargé d’émanations organiques, tandis que les autres sont, pour ainsi dire, placés à l’air libre.
Dans une note sur l’hygiène des opérés, lue devant l’Académie des sciences dans la séance du 10 octobre 1871 et devant l’A- : cadémie de médecine, dans la séance du 18 octobre suivant, je concluais à la nécessité d’augmenter dans une large mesure le cube d’air qui revenait à chaque opéré dans les hôpitaux et les ambulances.
Ce qui est arrivé pendant le siège ne justifie que trop cette conclusion. Qui nous dira la proportion des morts survenues parmi les opérés, dans cette somptueuse ambulance du Grand- Hôtel, malgré le talent de l’éminent chirurgien qui était placé à la tête de ce service? S’il y a un local qui ne convienne pas pour une ambulance, c’est celui-là. 11 n’y a pas de science de détail, capable de suppléer à l’omission des grandes règles imj posées par les lois de l’hygiène. Les procédés artificiels les plus i ingénieux, comme l’aspiration continue et l’occlusion pneuma- ) tique, toute l’habileté chirurgicale même, ne valent pas pour i les opérés la simple abondance d’un air pur. C’est au fond à une i vulgaire question de propreté qu’est subordonné le salut des i opérés comme celui des femmes en couches, des varioleuses, etc. ! Quand ces malades succombent, c’est presque toujours par suite
d’une intoxication qui se fait non-seulement par la surface des plaies, mais aussi par la voie pulmonaire.
Comment un opéré qui infecte l’atmosphère confinée où il jvit dans un rayon d’un ou deux mètres, à un tel point qu’on est frappé par une odeur repoussante quand on en approche à cette distance, comment cet opéré qui respire constamment cet air jour et nuit et dans un degré de concentration miasmatique encore plus grand, puisqu’il est lui-même le foyer d’irradiation, pourrait-il jouir d’une bonne nutrition et ne pas s’empoisonner lui-même? Il n’y a pas à s’étonner après cela des moignons enflammés, des suppurations grises et noires, des dénudations et saillies osseuses, triste cortège de ces ostéomyélites et de ces septicémies qui ont porté tant de ravages dans nos grands hôpitaux et nos plus splendides ambulances.