‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 8 sur 49 · ET LA MORALE · texte numérisé non relu

ET LA MORALE

t. — Causes économiques de la misère de nos colonies. — Nos essais de colonisation à la Guyane, au Sénégal, en Cochinchine.

J’ai examiné l’hygiène coloniale dans les trois principales parties de la matière hygiénique, l’alimentation, le vêtement, l’habitation, et j’ai montré qu’elle pèche dans chacun de ces éléments, par une grande insuffisance des conditions indispensables à l’entretien de la santé et de la vie.

Je ne connais aucune statistique du mouvement de la population dans nos colonies qui mérite une entière confiance. Si je suis bien informé, aucune statistique complète de la population n’a été faite à la Guadeloupe depuis 1848; mais il est certain qu’elle n’augmente guère dans les localités de la colonie les plus avantageuses sous le rapport de la salubrité et qu’elle décroît dans les localités insalubres, qui sont celles où les endémies ont le plus d’intensité. D’ailleurs, si la Guadeloupe manque encore de bras pour le travail, après une immigration esclavagiste qui a duré près de deux cents ans et une immigration d’hommes libres, ou censés l’être, qui dure depuis près de vingt ans, c’est que les conditions d’existence faites à ces hommes ne sont pas ce qu’elles devraient être.

La cherté des subsistances et des autres objets nécessaires aux premiers besoins de la vie, d’une part ; d autre part, la modicité des salaires tiennent en échec la vie des travailleurs. Mais si le salaire est trop faible pour celui qui le reçoit, il est, au contraire, trop élevé pour un grand nombre de propriétaires du sol, qui se trouvent mis, parla, dans l’impossibilité trop fréquente de faire cultiver leurs terres.

De là résulte, pour toutes les classes de la population, une situation extrêmement malheureuse qui se résume dans une proportion anormale de maladies et de morts, une durée moyenne très-faible de la période féconde de la vie et, enfin, la nécessité permanente, pour le pays, de recruter dans l’immigration sa population de travailleurs.

Les raisons de cet état de choses sont faciles à donner.

En retour de la protection qu’elle leur accorde, la mère patrie demande à ses colonies, sous diverses formes, des redevances trop lourdes pour elles dans leur état actuel et qui sont la cause prochaine de la plupart de leurs misères. Plusieurs de ces impôts multiples, impôts de consommation, frappent la population en raison inverse du degré d’aisance de chacun.

Il y a d’abord le monopole commercial, qui grève les denrées alimentaires et la plupart des objets de première nécessité d’une augmentation de prix de trente à cinquante pour cent et quelquefois davantage et qui oblige, en écartant la concurrence, de recevoir des denrées alimentaires qui ne répondent pas toujours aux nécessités de l’hygiène. On voit, par exemple, la morue, un des principaux éléments de l’alimentation dans toutes les classes, être admise sur le marché colonial malgré sa qualité quelquefois très-inférieure, et s’y vendre à un prix double de ce qu’elle coûte dans les îles anglaises voisines.

Outre l’augmentation exagérée de prix qui pèse sur ses approvisionnements, la colonie a une taxe très-onéreuse à acquitter, c’est celle qui frappe, à leur entrée en France, la plupart des produits de son sol, notamment ses sucres, principale denrée commerciale du pays.

Les avantages fiscaux qu’une métropole peut retirer de ses colonies, quand elles sont riches et prospères, dégénèrent, au contraire, en une sorte d’exaction, quand ces colonies ne sont plus que de pauvres pays, dont la population expie, par une mort anticipée et toutes sortes de misères, une situation hygié-

nique par trop malsaine. Telle est, aujourd’hui, la situation de plusieurs de nos colonies. Ce qu’il faut avant tout, à ce peuple, c’est la vie à bon marché; mais pour qu’il l’obtienne, cette vie à bon marché, il faut faire disparaître les barrières économiques et les mesures fiscales qui grèvent les denrées alimentaires et les instruments de travail d’une surtaxe hors de toute proportion avec les ressources du pays.

Les colonies demandent encore des usines centrales, une large immigration, l’autonomie et la simplification administrative. Je ne contredis pas ces vœux, mais ce qu’il faut demander, surtout, c’est l’amélioration du sort du plus grand nombre, et particulièrement du sort de l’immigrant, car il ne s’agit pas, aujourd’hui, de créer des colonies où dominera une sorte de féodalité commerciale et industrielle, tandis que la masse, rivée à la misère, s’éteindra inévitablement si l’immigration ne vient, à chaque instant, combler les vides creusés par la mort.

C’est surtout la misère, dont l’ignorance grossière de ces populations est une des causes multiples, qui les empêche de croître et de se multiplier par elles-mêmes. On peut juger de ce qu’elle est dans ces populations, par les résultats qu’elle produit, quand on considère, en même temps, que les colonies sont exemptes de deux causes puissantes qui ralentissent, dans la plupart des États européens, l’accroissement de la population : la conscription militaire et le célibat religieux. La loi de la conscription n’est pas appliquée aux colonies et l’on s’y engage très-peu dans le célibat apostolique. D’autre part, les sentiments naturels qui protègent la vie de l’enfant y sont moins souvent étouffés que dans d’autres pays plus avancés en civilisation, et si l’enfance y succombe encore, en grande proportion, c’est plutôt par l’insuffisance des moyens de la faire vivre, par ignorance et préjugés, que par omission ou commission volontaires.

Necherchonspasnon plus ailleurs que dans la misère les causes qui font si promptement disparaître, devant la civilisation, les peuplades sauvages et barbares qui lui barrent le passage dans les pays neufs où elle veut pénétrer. Il faut des siècles pour changer, par des voies pacifiques, l’état social d’un peuple, mais l’impatience d’arriver au but fait qu’on ne compte guère pour l’atteindre que sur le droit du plus fort : on reloule, on opprime les populations qui occupent le sol. Celles-ci, réduites à des conditions d’existence très-malheureuses, végètent dans

la misère et finissent par s’éteindre, emportées par les combats ou bien abruties par l’alcool, dévorées par les virus, corrompues par un libertinage effréné qui tarit, chez les femmes, les sources de la fécondité, avant même que la fécondité ait eu le temps de se développer. Le dieu des batailles détruit, mais ne civilise pas. On parle de races faibles destinées à disparaître devant les races fortes. Si la destruction des races faibles a souvent eu lieu dans le passé, cela ne prouve pas qu’elle fût nécessaire. Elle ne pouvait pas, d’ailleurs, manquer d’arriver avec les moyens horribles qu’on mettait trop souvent en usage. Un jour, par exemple, ou plutôt une nuit, les colonisateurs de l’île Saint-Christophe exterminèrent tous les hommes de la race indigène qui restaient dans l’île, et ne conservèrent que les femmes et les jeunes enfants. Je reconnais qu’on ne va pas, de nos jours, aussi vite en besogne, quoique l’on soit encore loin d’avoir pour la vie hu- I maine le respect qu’elle mérite.

Quand elle leur apportera des bienfaits réels et leur prouvera par la morale qu’elle pratique, autant que par celle qu’elle prêche, que la force est toujours, dans ses mains, la protectrice du droit et de la justice, la civilisation réussir^ à s’assimiler les peuples barbares aussi souvent qu’elle y a échoué jusqu’à présent.

Vouloir coloniser un pays insalubre, avec une race étrangère qui ne peut s’y acclimater, dans les conditions d’une vie laborieuse, est une cruelle et ruineuse utopie. On est sûr de trois choses : de tuer beaucoup d’hommes, de perdre beaucoup d’argent et de ne pas réussir.

Ce qu’il faut d’abord connaître, c’est le degré de résistance de la vie des hommes qui vont être jetés dans cette entreprise contre les éléments réunis du nouveau milieu climatologique et des nouvelles conditions d’hygiène où ces hommes seront placés. Moins vaut le milieu, meilleure doit être l’hygiène, telle est la première condition d’une tentative raisonnable de colonisation; si on l’oublie, on court à des désastres. Avant d’entreprendre une œuvre de colonisation, il y a donc à étudier une question hygiénique et médicale, non moins importante que les questions commerciales et politiques, mais qui se pose et doit être résolue i avant celles-ci.

Les Anglais ont fondé, en Australie, une magnifique colonie, parce qu’ils ont choisi là un pays salubre, plein de richesses na-

turelles, qu’ils ont fait les dépenses nécessaires et su administrer dans l’intérêt de l’entreprise. C’est, comme on le sait, la colonisation pénitentiaire qui a commencé la prospérité de l’Australie. Chaqueconvictcoûtait, en moyenne, de huit à douze cents francs par an. C’est un peu cher, sans doute, mais le succès était au bout. Ces condamnés ont pu vivre, en travaillant, et jeter les fondements d’une florissante colonie qui rend aujourd’hui à la mère-patrie le centuple de ce qu’elle lui a coûté.

Nous avons entrepris à la Guyane, pays insalubre au premier chef, pour toute autre race que la race nègre, une œuvre de colonisation avec des éléments semblables à ceux que les Anglais ont employés en Australie. Ils ont merveilleusement réussi; nous avons éprouvé un échec qui ne pourra être surpassé que par celui que nous subirons, si nous persistons à vouloir coloniser la Guyane avec des travailleurs européens. Outre que la Guyane est très-insalubre, l’entretien de nos transportés coûte environ moitié moins que celui des transportés anglais en Australie. D’après le principe que je viens de poser, c’est une double raison pour ne pas réussir. A l’époque où fut rendu le décret qui instituait la colonisation pénitentiaire à la Guyane, M. Lélut (de l’Institut) annonçait que la colonie pénitentiaire deviendrait une colonie mortuaire. La prédiction ne s’est que trop réalisée : la colonie pénitentiaire n’a jamais été qu’une colonie mortuaire.

On paraît fonder aujourd’hui quelque espoir sur la colonisation du Maroni , territoire situé sur les bords du fleuve du même nom, aux confins de la Guyane hollandaise. Le Maroni, dit- on, est beaucoup plus salubre que tous les autres points de la Guyane française où l’on avait tenté, jusqu’en l’année 1862, de créer des établissements de colonisation pénitentiaire. Erreur et illusion I Si le Maroni est un peu moins insalubre que la Montagne- (l’Argent, Saint-Georges, la Comté, il l’est encore beaucoup trop pour que l’on puisse conserver quelque espoir d’y fonder rien de durable. Là , comme ailleurs, on sème sur une plaine où l’on ne vendangera jamais. Gomment, d’ailleurs, le Maroni serait-il salubre avec des conditions physiques qui ressemblent tant à celles des autres localités de la Guyane que nous avons successivement abandonnées?

]\lais l’expérience a déjà prononcé. Les travailleurs meurent à la peine ou bien ils abandonnent leur travail. La fièvre et les cachexies qu’elle engendre les tuent là comme ailleurs. Les plus

intrépides et ceux qui ont la meilleure volonté ne peuvent se livrer au travail que dans une mesure insuffisante pour assurer leur existence.

Vainement a-t-on essayé d’établir au Maroni une société stable, en lui donnant le mariage pour base et en 1 attachant au pays pai des concessions de terres et quelques autres avantages. Pour at teindre ce but, dans lequel on aperçoit une idée de moralisation et de réhabilitation, louable assurément, mais offrant peu de

[chances de succès, quelques femmes ont été envoyées de France et mariées à des condamnés aux travaux forcés. La plupart de ces malheureuses sont des hiles mères condamnées pour infanticide. Ne vaudrait-il pas mieux poursuivre leur réhabilitation sur une terre où elles pussent vivre, et ne vaudrait-il pas mieux surtout prévenir, par une législation équitable, le crime odieux et contre nature dont elles se sont rendues coupables. Elles traînent, sur les rives de la Guyane, une existence douloureuse et déshonorée, pendant que le père, nouveau Saturne, est libre de poursuivre en France le cours de ses exploits 1 Si la mère est infanticide,

I c’est sans doute qu’elle a enfanté dans le désespoir, son crime ne^se comprend pas autrement; mais celui-là est-il moins homicide qui a tué moralement la mère et laissé tuer l’enfant par la

Imère abandonnée. Il ne faut pas beaucoup de lois comme celle qui rend possibles de telles iniquités pour amener la démoralisation et la dégénérescence d’un peuple. Pour l’honneur du pays, il est plus que temps d’abroger cette loi.

Là où l’homme fait ne vit pas, la femme et surtout l’enfant vivront encore pioins. Des femmes libres, mariées à des condamnés, ont aussi rejoint leurs maris et emmené avec elles leurs enfants. Femmes et enfants ont le même sort que les hommes. Les enfants nés dans le pays viennent mal aussi eux, et meurent presque tous en bas âge. Les femmes s’étiolent, languissent et meurent, quand elles veulent vivre par le travail; plusieurs se livrent au désordre, sans échapper à la loi commune, la progression rapide et fatale d’une destruction dont les termes sont fièvre ou dysenterie, récidives, cachexie et mort.

Toutes les statistiques ne mettent peut-être pas ces faits en évidence; mais, pour apprécier la valeur d’une statistique de cette nature, il faut savoir avec quelles données on a obtenu les résultats annoncés et savoir comment on a opéré. Quand les statistiques se trompent, elles trompent d’autant mieux ceux

LE CIIOLltUA DE LA GUADELOUPE.

qui s’y fient, qu’elles donnent à l’erreur les apparences d’une vérité démontrée.

Au Sénégal, nous poursuivons une œuvre différente. Ce sont des stations militaires et navales que nous entretenons ici pour protéger les populations qui ont reconnu notre autorité contre les agressions de celles qui ne la reconnaissent pas. Il n’y a guère d’espoir de propager la civilisation parmi ces peuplades, au moins par les mojens jusqu’à présent employés. Nous n avons aucun intérêt supérieur à protéger sur ces côtes inhospitalières, aucun débouché important à ouvrir aux produits de la mère-patrie. 11 est difficile de deviner les motifs de notre coûteuse occupation de tant de postes meurtriers : Daganna , Richard-tol , Backel , Seedhiou, Medine , Grand-Bassani, Assinie, le Gabon. Prenons le Gabon pour exemple. Nous y avons un poste militaire, une administration; les Anglais, qui font presque tout le commerce du Gabon, n’y envoient ni un soldat ni un navire de guerre. Nous avons occupé militairement Grand - Bassam, pour y protéger, dit-on, les intérêts d’une grande maison de commerce d’un de nos ports du Midi. Celle-ci, voyant que ses représentants succombaient presque tous aux effets du climat, a bientôt transporté ailleurs le siège de ses opérations, mais notre occupation n’a pas moins continué. Je ne vois pas de nécessité à ce que l’État aide de son budget, c’est-à-dire de l’argent de tous, et, encore moins, en exposant la vie de ses serviteurs, des entreprises tout à fait privées; il est, d’ailleurs, rarement besoin de protection armée, dans les transactions commerciales avec les peuples primitifs, quand on ne veut pas les tromper.

L’illustre voyageur anglais sir Baker estime que le seul moyen de civiliser les peuples africains, c’est de les envahir par le commerce loyal et honnête. Ce moyen vaut au moins les expéditions guerrières et, comme il est moins coûteux et plus humain, il mérite d’être essayé.

Il faut savoir ce que sont ces populations nègres du continent africain, des troupeaux d’hommes qui, depuis trois mille ans, n’ont fait aucun pas en avant dans la voie du progrès. L’homme y est un objet d’échange, un article de commerce, il se vend et s’achète; sa vie n’est pas plus respectée par ses semblables que celle d’un animal domestique. La race nègre qui habite l’Afrique centralo et les côtes occidentales de ce continent ne manifeste

pas plus de tendance aujourd’hui que par le passé à contracter les habitudes sociales qui constituent ce que l’on appelle la civilisation. Le contact de l’Européen n’a rien changé à son apathie naturelle, à ses instincts d’inertie, c’est à peine si le goût du

Î trafic s’est emparé de quelques-uns; race d’ailleurs douce, docile, facile à conduire; quand on ne la gâte pas par des idées d’égalité, dont le temps pourra être venu quand elle aura rempli sa mission sociale, qui consiste à faire dans les pays intertropicaux ce que la race blanche a accompli dans les régions tempérées du globe. C’est aux peuples les plus avancés en civilisation à le comprendre et à entraîner la race noire dans le mouvement qui doit transformer le monde par le travail et la liberté. Arracher la race noire africaine à la barbarie cent fois séculaire, peut-être, où elle gémit est une des plus grandes œuvres humanitaires et une des plus faciles à accomplir qu’il y ait au monde; mais ce n’est pas, je le crains bien, par des colonisations militaires qu’on atteindra le but.

Et la Cochinchine, où nous avons entrepris notre dernière colonisation? Le pays offre des ressources; nous en sommes encore là à la période militante et des premiers essais. Je ne voudrais rien dire de décourageant, cependant on ne doit pas cacher que le pays est très-insalubre et que nous y perdons beaucoup de monde. Il serait à désirer que le séjour réglementaire des hommes envoyés d’Europe dans nos colonies très-insalubres, le Sénégal, Cayenne, la Cochinchine et quelques autres, fût de beaucoup abrégé, réduit, par exemple, de trois ou quatre ans, qu’il est aujourd’hui, à une ou deux années. Dépense impossible, dira-t-on peut-être, mais c’est d’abord une question d’humanité, et c’est ailleurs qu’il faut réaliser des économies. L’État est encore loin de faire tout ce qu’il doit, pour ceux qui K ont usé leur vie à le servir !

Heureux les peuples qui ont choisi leurs colonies dans des pays salubres et des situations avantageuses! Quant aux colonies insalubres, la meilleure sous les autres rapports ne vaut rien. Du moment qu’on n’y peut pas vivre, on ne peut rien y fonder de durable; elles sont un gouffre pour la fortune de la mèrepatrie et un tombeau pour ses hommes.

2. — Quelques-unes des conditions physiologiques du travail dans les pays chauds et particulièrement dans nos colonies. — Les mœurs dans ces pays.

Le reproche adressé au peuple créole, de ne pas être aussi laborieux qu’il le pourrait, n’est pas sans fondement. J’ai mentionné ce fait moi-même, parce qu’il est vrai. C’est là, toutefois, une raison bien superficielle et bien insuffisante, pour rendre compte des maux qui atteignent ce peuple dans la part de vie à laquelle il a droit et qu’il n’a jamais possédée jusqu’à présent, depuis que les colonies sont colonies.

Il faut savoir d’abord que l’homme ne peut pas produire dans les pays chauds la même quantité de travail que dans les pays tempérés. S’il tente de le faire, il est bientôt arrêté par la maladie. C’est la nécessité de. travailler plus qu’ils ne le peuvent, eu égard à la chaleur du climat, à l'insalubrité des lieux et à la mauvaise hygiène à laquelle ils sont soumis, qui fait que tant d’hommes succombent prématurément.

La physique nous fait connaître l’équivalent de la chaleur et du travail ou de la force mécanique. Le fait se vérifie dans le travail de l’homme comme dans celui des machines. L’expérimentation directe a montré, de plus, que les 88 centièmes environ de la chaleur développée par le travail tend à s’accumuler dans le corps, tandis que les 12 centièmes seulement sont représentés par le travail accompli. D’autre part, la température normale du corps humain est très-peu variable et n’est guère susceptible de s’élever que de un ou deux degrés, sans que la maladie éclate. Il faut donc que la presque totalité de ces 0,88 de chaleur excédante, produite par le travail, s’échappe de l’organisme d’une manière quelconque. Les climats chauds apportent de grands obstacles à l’élimination de la chaleur non utilisée qui se développe pendant le travail, et c’est la difficulté de cette élimination, sous ces climats, qui diminue considérablement la capacité naturelle de l’homme, comme agent de travail mécanique.

Dans les climats froids et tempérés, la chaleur dégagée pendant le travail est éliminée sans souffrance et sans gêne. C est ce qui rend le travail si facile dans ces pays, je dirai plus, si salutaire.

Plusieurs voies sont ouvertes ici à l'élimination du calorique qui tend à s’accumuler dans l’organisme, sous l’influence du travail ou, seulement, du mouvement nutritif : le rayonnement, réchauffement de l’air inspiré, la conductibilité, l’évaporation pulmonaire et celle qui se lait à la surface île la peau. Dans les pays chauds, les trois premières voies d’écoulement de la chaleur sont presque complètement supprimées et elles peuvent même devenir, dans certains cas, (les portes d entiee pour le calorique du dehors, par exemple si 1 on trav aille sous les rayons du soleil et abrité contre le vent.

La déperdition du calorique nécessaire pour établir l'équilibre mobile de la température entre le corps et le milieu est devenue très-difficile de la part du corps; c’est par des flots de sueur et de vapeur d’eau que la température de celui-ci se maintient dans les limites physiologiques, quelle ne peut dépasser sans péril. La quantité de liquide fournie par la peau seulement, sous la double condition d’un travail énergique et d’une température élevée, peut aller au delà de deux litres dans l’espace d’une heure. Ce liquide contient un peu de matière organique et des sels enlevés au sang et, quand il est versé au dehors en aussi grande abondance, il n’est pas douteux qu’il en résulte, dans la crase du fluide nourricier, des modifications d’autant plus fâcheuses que l’alimentation et les autres conditions hygiéniques laissent davantage à désirer.

Le système nerveux est, aussi lui, autrement impressionné par les grands déploiements de force musculaire selon les climats. Au lieu d’un simple sentiment de fatigue dans les agents actifs du mouvement, accompagné, tout au plus, d’une légère courbature, qui suit, dans les climats tempérés, les grands efforts de travail, il se joint de plus, dans les pays chauds, à ces sensations toutes physiologiques du malaise intérieur, un peu de céphalalgie et, dans un degré plus élevé, un mouvement fébrile passager, prélude assuré de maladie, si le travail n’est pas suspendu.

La quantité absolue de chaleur que le corps de l’homme doit éliminer pendant le travail, est très-considérable; sa quantité relative est, au moins, quadruple de celle qui s’en échappe quand il est en repos. La respiration et la circulation sont, dans le premier cas, extraordinairement activées, le pouvoir absorbant du poumon lui-même est considérablement accru. Au lieu de 25 à 30 gr. d’oxygène qui sont absorbés dans un laps

de temps d’une heure, à l’état de repos, on a calculé qu’il en est absorbé dans le même intervalle de 420 à 400 gr. pendant un exercice musculaire énergique. Chaque gramme d'oxvgène absorbé représente exactement cinq calories ou unités conventionnelles de chaleur. Les 0,88 de l’énorme quantité de chaleur qui résulte du mouvement organique suscité par le travail sont expulsés du corps dans les pays chauds, sous forme de sueur et de vapeur d’eau, car les autres voies d’élimination sont alors à peu près complètement supprimées. C’est à cause de l’épuisement rapide qui résulte de cette abondante déperdition de la partie liquide et de plusieurs matériaux solubles du sang, que l’homme ne peut, quelque bonne volonté qu’il y mette, fournir la même somme de travail dans ces contrées, que dans les pays à température moins élevée.

La prétendue paresse des populations des pays chauds ne peut donc leur être imputée avec justice, car elle est, en grande partie au moins, une conséquence nécessaire du climat et des conditions physiologiques particulièrement épuisantes qu’il apporte dans l’exercice du travail.

On a dit que les pays chauds relâchent le lien des mœurs.

Encore une assertion hasardée, si ce n’est un sophisme. Il est vrai que l’abondance de la chaleur et de la lumière, une nature toujours épanouie qui produit presque sans travail, parlent aux sens, à l’imagination, engendrent la mollesse et excitent le goût des plaisirs. Mais ce qui fait surtout les mœurs d’un peuple, c’est la volonté des hommes qui sont chargés de le gouverner et de lui donner des lois.

Cette philosophie fantaisiste et sophistique, qui consiste à rejeter sur les fatalités du dehors ce qui relève le plus directement de la volonté de l’homme, n’est pas nouvelle; elle est trop commode pour que les sophistes et les habiles de tous les temps ne s’en soient pas servis; l’antiquité l’a connue, l’âge moderne l’a restaurée et en a tellement étendu les applications qu’elle remplit toute l’histoire, et qu’on en trouve des traces là où on devrait s’y attendre le moins, jusque dans les questions scientifiques. Nous avons vu, et nous verrons encore, ce qu’elle a voulu faire du choléra de la Guadeloupe. Quand cette philosophie veut expliquer l’homme et ses actes, par ce qui est en dehors de lui, plutôt que par ce qu’il est en lui-même, elle exagère certainement l’influence du milieu et des circonstances sur les mœurs et les

autres manières d’être et d’agir des peuples et des individus. Ces influences sont réelles, mais elles laissent toujours a la volonté une très-grande part d’initiative et d’action. Cette philosophie est immorale, comme tout ce qui tend à diminuer la responsabilité de l’homme, laquelle doit toujours être proportionnée à la liberté dont il jouit et à la part de puissance ou d’autorité qu’il exerce.

Il faut le dire, à l’honneur des colonies, les mœurs y sont, sous les rapports les plus essentiels, bien meilleures que dans beaucoup de pays qui se piquent de marcher à la tête de la civilisation; elles sont plus conformes à ce grand principe d’honnêteté dont l’oubli les corrompt, dans leur source la plus pure, le respect de la vie humaine dans la personne de l’enfant à qui on a donné le jour.

La fréquence des crimes qui s’y commettent contre la vie de l’enfance est une honte pour l’Europe chrétienne et civilisée. Dans un livre spécial sur cette matière, M. le professeur Tardieu signale le grand nombre d’enfants mort-nés que l’on compte à New-York; mais il faut que la liberté ait la vertu de corriger ses plus odieux excès quand on lui donne, au moins sur quelques points, la responsabilité pour corollaire, car voici que M. le docteur Brochard, alors médecin de l’état civil de la ville de Bordeaux, établit, dans un article qui a été publié par le journal La Gironde du 14 avril 1869, que la proportion des enfants mortnés, inscrits à l’état civil de la ville de Bordeaux, pendant l’année 1866, est double de ce qu’elle est à New-York, et encore, i ajoute-t-il, « pour que cette statistique fût satisfaisante, il faudrait, aux mort-nés légalement inscrits, ajouter tous ceux que l’on a trouvés, dans le cours de la même année, sur la voie publique ou dans les égouts, et tous ceux que l’on n’a pas trouvés et que l’on ne trouvera jamais 1 *

Une forte proportion d’enfants mort-nés, relativement au nombre total des naissances, est toujours un fait d’une significai tion morale très-grave, car la mort naturelle est très-rare pendant cette vie préparatoire.

Si l’on ajoute à tant défaits déplorables, dugenrede ceux-là, qui se produisent journellement, surtout dans nos grandes villes, les tristes révélations qui ont retenti il y a quelques années, et, tout récemment encore, à l’Académie de médecine et dans la presse, sur le sort des enfants envoyés en nourrice dont il meurt

9li LE CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE.

quelquefois jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent la première année, on ne peut s’empêcher de reconnaître que la Chine n’est pas le seul pays au monde où l’enfance a besoin d’être plus protégée qu’elle ne l’est. Les pays où la recherche de la paternité n’est pas interdite trouvent, dans leurs codes, un moyen naturel de protéger la femme et l’enfant ; aussi la mortalité de l’enfance y est-elle beaucoup moins forte que dans les pays qui n’ont pas adopté les mêmes principes de justice et d’honnêteté.

Adéfaut de la loi, la douceur des mœurs et les exigences moins dures et moins nombreuses de la vie matérielle sauvent beaucoup d’enfants dans nos colonies. Il faut ajouter que les mères y oublient moins souvent que dans nos grandes villes de France leur premier devoir, celui d’allaiter leurs enfants.

Les questions de mœurs, sous quelque point de vue qu’on les envisage, sont du ressort de la loi, non des règlements de police. Elles demandent une loi juste, égale pour tous, ne frappant pas la victime plus sévèrement que le provocateur, ne frappant pas en bas plus durement qu’en haut.

Quant aux maladies contagieuses, fruits du désordre et de l’hypocrisie des mœurs, des mesures libérales, respectant chez la femme la liberté humaine, et répandant à profusion les moyens de traitement gratuit, feraient plus, pour en arrêter la propagation, qu’un système d'expédients et de mesures répressives qui ne s’appliquent qu’à une partie des propagateurs. Les avantages de ce système sont, d’ailleurs , illusoires ; pour être efficace, il faudrait qu’il fut universellement accepté ; mais un peuple en pleine possession de lui-même repoussera toujours, à cause de son iniquité, une réglementation qui s’attaque au faible en épargnant le fort, et a un autre côté odieux, celui d’attacher des femmes à une profession infamante par des liens qui leur rendent à peu près impossible le retour au bien.

Dans les derniers temps de mon séjour à la Guadeloupe, on essayait d’appliquer dans la ville de la Basse-Terre la belle réglementation des mœurs en usage dans nos grandes villes ■ e France. La morale sera bien heureuse si elle n’y perd pas plus qu’elle n’y gagnera.

Sous un vernis de douceur et d’humanité, la civilisation a des plaies, qiorales plus hideuses que la sauvagerie elle-même. II ne s’agit p de cacher ces plaies, mais de les guérir, car elles

menacent l’espèce d’une prochaine dégénérescence d autant plus triste qu’elle serait méritée.

L’esclavage antique était une institution légale; 1 esclavage moderne sous la forme de la misère est, dans 1 état actuel des choses, une nécessité sociale, et pire, sous certains rapports, que ne l’était l’ancien esclavage. L’esclave d’autrefois pouvait encore être matériellement heureux, l’esclave de par la misère ne saurait l’être, et s’il jouit de la liberté devant la loi, cette liberté se réduit quelquefois à crever de faim chez lui ou bien à aller rendre l’âme, séparé des siens, sur un lit d’hôpital.

J’ai dit, avec réserve, ce qu’est la misère dans nos colonies, au point de vue de l’hygiène. Je dirai un jour ce qu'elle est dans la capitale de la France, moins générale, mais plus dure et plus poignante. Là-bas, elle tue par langueur ; ici, c’est par j! étranglement.

Que penser des économistes et des philosophes, apologistes de tous nos vices sociaux, enclins à voir dans la misère, soit une fatalité, soit un procédé de la nature qui établit l’équilibre entre la population et la production et perfectionne l’espèce, en éliminant peu à peu les êtres les moins robustes par les conflits de la concurrence vitale !

C’est par des mesures radicales, et non pas par des palliatifs qui consistent à donner d’une main ce que l’on retire de l’autre, comme le fontdansnos villes les établissements de bienfaisance1, d’une part, et, d’autre part, les impôts de quantité sur la consommation, qu’on apportera un soulagement effectif aux maux causés par cet être monstrueux qu’on appelle la misère. Il est bon de le regarder en face et de près pour comprendre la nécessité de s’en défaire. A la société de se guérir elle-même, si elle ne veut être, tôt ou tard, bouleversée par quelque catastrophe.

Si vous ne savez pas ce que c’est que la misère, entrez dans les demeures de ces familles pauvres, qui forment ce Paris trop peu connu, hâve, attristé, souffrant, accolé au Paris joyeux et brillant, où s’étale un luxe sans frein, à la fois stupide et corrupteur2. Vous verrez dans ces demeures, entre la table sans

t. G’est l’impuissance de ces établissements à améliorer d’une manière satis- | faisante la situation douloureuse des familles pauvres que je constate et que je I déplore ici et non leur institution, aujourd’hui nécessaire, que ie-^ux critiquer.

2. Le luxe, glorifié par quelques-uns, me parait être une u. ces choses qui H font plus de mal que de bien. S’il est une source do richesses c’est surtout

pain et le foyer sans feu, une sorle de groupe de Laocoon. Les serpents — il y en a plus de deux — sont ici la faim , malesuada famés, le froid, l’air méphitique — la commission des logements insalubres n’est pas encore près d’avoir exterminé celui-là — les insomnies, les noirs chagrins, toutes les lentes tortures physiques et morales; jusqu’à cé que mort s’ensuive, ils pressent dans une froide étreinte et déchirent de leurs cruelles morsures le père, la mère et les enfants1.

La science seule pourra faire disparaître ces affreuses réalités, en apportant l'aisance, par le travail organisé, là où plane la mort imminente, par défaut de moyens d’existence ; il ne restera plus alors qu’à supprimer les grandes causes de désordre social, par la vraie justice devenue la loi de tous et la reine du monde.

Ce ne sont pas les Machiavels de la politique — la politique, cet art mensonger, s’il en fut — qui conduiront les peuples vers ces terres promises. Ils les mèneront plutôt, comme ils l’ont toujours [fait, aux gémonies qui suivent les guerres civiles et les coups d’Etat meurtriers.

pour quelques spéculateurs. L’ouvrier qui fabrique les objets de luxe est un des plus malheureux, à cause des chômages fréquents et prolongés de son travail. D’autre part, en excitant le goût de ces riens coûteux et inutiles et une sorte de besoin faclice du superflu, chez ceux qui manquent du nécessaire, de même encore en séduisant l’esprit frivole de la jeunesse féminine surtout, le luxe déréglé de nos jours devient une cause fréquente de malheurs et de démoralisation. L’histoire nous montre aussi que le luxe a toujours été, chez les peuples, un signe de décadence plutôt que de vraie prospérité.

1. Pour se boucher les yeux et les oreilles, avec une conscience tranquille, à la vue et au cri de la misère, on allègue, volontiers, la paresse, l’inconduite, etc., de ses victimes. Je crois que la paresse et l’inconduite en sont plus souvent les effets que la cause. En tout cas, pourquoi tant de dureté envers le malheur? De quel droit celui qui ne manque de rien et n’a peut-être pas toutes les vertus, voudrait-illles exig er de ceux qui manquent de tout?

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